Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 11
La vaste nappe d'eau de l'Adriatique apparut aux yeux des voyageurs, toute dorée par les rayons du soleil levant.
A ce spectacle superbe, Séléna battit des mains.
--Que c'est beau! s'écria-t-elle enthousiasmée et que le vent a bien fait de nous emmener vers le sud.
Un grognement lui répondit; c'était Fricoulet qui protestait à sa manière contre la joie de la jeune fille.
--Heureusement, reprit-il, que nous allons pouvoir obliquer vers le nord-ouest pour gagner la Suisse.
--C'est par là que nous entrons en France? demanda la jeune fille en faisant la moue.
Le jeune ingénieur inclina la tête affirmativement.
--Eh bien, reprit Séléna, je ne vous fais pas compliment de votre itinéraire; avec ses pics insensés, la Suisse va nous obliger à nous élever à des hauteurs...
--Oh! quatre à cinq mille mètres tout au plus, dit Gontran gouailleur.
--Vous trouvez que cela n'est rien! continua Séléna; pour moi, si l'on m'avait demandé mon avis, j'aurais conseillé l'Italie et je suis persuadée que mon père n'aurait pas été fâché de voir des plaines fertiles et riantes, en place de cet horrible panorama tout blanc qui nous rappellera la Sibérie.
Gontran répliqua:
--Puisque tel est votre désir, ma chère Séléna, nous allons prendre le chemin des écoliers... tout chemin, du reste, mène à Rome et peu importe le côté par lequel nous entrerons en France.
--Tu en parles à ton aise, grommela Fricoulet.
--Eh! mon pauvre vieux, lui répondit le comte sur le même ton, ce que j'en dis, c'est pour sauver ton amour-propre d'inventeur... le vent est plus fort que toi... plutôt que de lui céder, feins de déférer au caprice de Séléna, c'est plus galant pour l'homme et moins humiliant pour le constructeur.
Fricoulet haussa les épaules et, sans répondre, donna au gouvernail un brusque tour de roue qui fit obliquer l'aéroplane à l'ouest quart-nord.
Puis, la bonne direction une fois relevée à l'aide de la boussole, l'_Albatros_ s'abaissa, aux cris de stupéfaction et d'effroi des habitants de la Haute-Italie, et il fila de l'avant avec une vertigineuse rapidité.
Successivement, les panoramas de Venise, Padoue, Vérone, Brescia, Bergame se déroulèrent aux yeux éblouis des voyageurs célestes.
Au-dessus du pays bergamasque, le jeune ingénieur modifia encore la route de l'_Albatros_ qui, vers le milieu de l'après-midi, passa au zénith de Turin, se dirigeant vers la chaîne des Alpes qu'ils s'agissait de franchir.
Cependant, depuis quelques heures, Fricoulet paraissait inquiet; sa mine, enjouée d'ordinaire, était grave, ses lèvres se pinçaient sous l'empire d'une violente tension cérébrale et ses sourcils se contractaient soucieusement.
A chaque instant ses regards se dirigeaient vers ses instruments météorologiques et se reportaient avec une indéfinissable expression sur ses compagnons accoudés à la rambarde et absorbés par le panorama magnifique qui se déroulait au-dessous d'eux.
Tout à coup, en se retournant machinalement, Gontran surprit l'un de ces regards; il vint droit à l'ingénieur:
--Tu crains quelque chose, n'est-ce pas?
Silencieusement Fricoulet indiqua du doigt la boussole affolée et le baromètre qui descendait rapidement.
--Eh bien? fit le jeune comte... un danger nous menace-t-il?
L'ingénieur haussa les épaules.
--Dans la situation où nous sommes tout est danger, répondit-il... vois ces nuages qui s'amoncellent là-bas en montagnes menaçantes... remarque cette brume qui se répand dans l'atmosphère, et cette buée chaude qui semble s'élever du sol et nous envelopper... tout cela présage un orage, ou je ne m'y connais pas.
Aussitôt les regards de Gontran s'attachèrent sur Séléna.
--Que faire? murmura-t-il d'une voix angoissée.
Sans répondre, Fricoulet ouvrit tout grand le robinet et la vapeur se précipita en sifflant dans les tuyaux de conduite; l'appareil tout entier trépida, les moyeux des hélices gémirent, les ailes motrices tournèrent vertigineusement; mais ce fut en vain. Il se faisait dans la force et dans la direction du vent des intermittences telles que l'_Albatros_, semblable à un oiseau égaré dans un tourbillon, voltigeait sans avancer à peine.
Il en fut ainsi jusqu'à cinq heures du soir.
Le ciel était devenu sombre et menaçant, et, dans la profondeur de l'horizon, de lointains roulements de tonnerre se faisaient entendre.
Brusquement, et sans que rien l'eût fait prévoir si proche, la bourrasque arriva comme la foudre, courbant les arbres jusqu'au sol et soulevant d'épais tourbillons de poussière sous lesquels la terre disparut.
En ce moment l'aéroplane n'était pas à plus de deux cents mètres, planant au-dessus des premiers contreforts des Alpes.
--En haut! en haut! cria Fricoulet en activant le feu de sa machine pour tenter de faire face à l'ouragan.
Comme une flèche, l'appareil monta perpendiculairement et arriva dans les nuages; mais là, plus terrible encore peut-être que dans les régions inférieures, la tempête régnait; elle s'empara de l'_Albatros_ qui, malgré les efforts de son pilote, dut se résigner à fuir comme un vulgaire aérostat.
Pour laisser à Fricoulet toute sa liberté d'action dans la manoeuvre, les voyageurs s'étaient serrés les uns contre les autres, tout contre la rambarde et se taisaient.
Les éclairs sillonnaient l'espace, enflammant l'atmosphère et déchirant les nuages qui s'effilochaient autour de l'_Albatros_.
Tout à coup, le sifflement de la vapeur à travers les tuyaux d'échappement se tut comme aussi le grincement des moyeux et les hélices s'arrêtèrent.
Fricoulet ne put retenir un cri de rage et il demeura immobile, comme pétrifié, regardant avec des yeux terribles la lampe éteinte.
Subitement le pétrole venait de manquer.
--Nous descendons! cria Ossipoff.
--Non! murmura sourdement Fricoulet, nous tombons.
L'aéroplane, faute de combustible, et livré à sa seule pesanteur, n'était plus retenu dans l'espace que par la puissance de son parachute. Soudain Séléna poussa un cri terrible.
--La mer!... la mer!...
En effet, à l'horizon, la Méditerranée soulevait ses flots irrités, et l'appareil, emporté comme une plume par l'ouragan, courait avec une vitesse vertigineuse s'y précipiter.
--Sommes-nous perdus? demanda Gontran à son ami.
--Pas encore, que je sache, riposta celui-ci.
Et pesant de toute ses forces sur le gouvernail, pour tout au moins diriger la chute de l'_Albatros_, il contraignit encore une fois l'aéroplane à lui obéir.
Mais tout à coup un sifflement intense retentit au-dessus d'eux et, sous leurs pieds le plancher de la plate-forme sembla brusquement s'effondrer.
D'un même effort, un coup de foudre, d'une violence inouïe, venait d'arracher les deux hélices propulsives et de mettre le feu aux toiles des plans inclinés.
Dénué de tous ses engins de locomotion, l'_Albatros_ glissait sur les couches d'air avec une violence que l'incendie ne faisait qu'activer. Il allait infailliblement se briser contre les montagnes de la côte, quand, par un effort désespéré, le jeune ingénieur parvint à replacer horizontalement la vaste surface de toile qui formait gouvernail à l'arrière.
La chute se modéra un peu et, avançant toujours sous la poussée terrible des rafales, l'_Albatros_ arriva à dix mètres du sol.
--Attention! s'écria d'une voix stridente Fricoulet, attention au choc! tenez-vous bien.
En même temps, une effroyable secousse se produisit; l'aéroplane venait de s'abattre et, semblable à un oiseau qui tombe de la nue, mortellement frappé par le plomb du chasseur, il gisait inerte, les ailes étendues.
Par la force du contre-coup les voyageurs furent projetés hors de la plate-forme et roulèrent sur le sol.
Quoique étourdi, Ossipoff fut le premier sur pied; tout de suite, ses regards allèrent à Séléna.
La jeune fille, toute tremblante de peur, s'approcha de son père qui lui ouvrit ses bras.
Après une étreinte émue, le vieux savant demanda:
--Et M. de Flammermont?
--Présent! s'écria joyeusement le jeune comte en surgissant d'une crevasse au fond de laquelle il avait roulé.
--Eh bien? demanda tranquillement Fricoulet qui s'occupait à éteindre le feu qui dévorait les toiles de l'aéroplane, eh bien! rien de cassé?
--Non, répondirent à la fois les trois voyageurs.
Puis tout à coup Ossipoff, qui promenait curieusement ses regards autour de lui, s'écria:
--Mais, messieurs, nous sommes en pays civilisé... voici un observatoire!
Il étendait la main vers une construction singulière qui sortait du sol, à environ deux cents mètres de là, et assez semblable à une casquette de jockey posée à terre.
--Hurrah! messieurs! fit Alcide Fricoulet en agitant triomphalement son chapeau, hurrah! pour l'_Albatros_ et son ingénieur: ceci est l'observatoire de Nice... Nous sommes en France!
CHAPITRE VI
OÙ GONTRAN A UNE IDÉE LUMINEUSE
Pendant que nos amis, réunis autour des lamentables épaves de l'_Albatros_, se consultaient sur le parti à prendre, une vive agitation régnait à l'Observatoire de Nice.
Une dizaine de jeunes gens, réunis dans la longue galerie couverte qui conduit des bâtiments de l'administration à la bibliothèque, discutaient d'une façon fort vive sur le surprenant phénomène auquel ils venaient d'assister.
--C'est un aérolithe, disait l'un, j'en ai parfaitement reconnu les caractères distinctifs; car si vous voulez bien vous rappeler...
--Et moi je suis tout prêt à vous prouver que c'est une comète dont l'extrémité est venue balayer le Mont-Boron; vous avez dû constater, en effet...
--Ni aérolithe, ni comète... mais tout simplement la résultante toute naturelle de l'orage qui vient de passer sur la contrée... c'est la foudre.
Un ricanement ironique accueillit cette déclaration, et chacun de répéter:
--C'est un aérolithe.
--C'est une comète.
--C'est la foudre!
En même temps ils se regardaient d'un oeil furieux, brandissant entre leurs mains les longues-vues et les lorgnettes dont ils étaient munis, prêts à transformer en armes de combat ces pacifiques instruments de la science.
--Eh bien! messieurs, dit tout à coup l'un d'eux qui paraissait avoir conservé un peu plus de sang-froid que les autres, je propose un moyen de reconnaître qui de nous a raison.
--Voyons ce moyen?
--C'est d'aller à la découverte... Rien ne nous sera plus facile, en nous transportant sur les lieux où s'est produite la chute étrange qui nous occupe, de constater si nous avons affaire à un aérolithe, à un bolide, ou tout simplement à la foudre.
Cette proposition fut saluée d'un hurrah enthousiaste, et cinq minutes après toute la bande s'élançait hors de l'Observatoire, sur la route qui descend à Nice.
Tout à coup, au détour du chemin, ils aperçurent un groupe d'individus qui péroraient avec chaleur en désignant avec force gestes un objet étendu à terre.
Aussitôt nos jeunes gens, emportés par la curiosité et ne doutant pas qu'ils eussent affaire à des témoins du phénomène qui les divisaient, se mirent à courir et arrivèrent tout essoufflés auprès de nos amis.
--Où est-il tombé?
--Par où est-elle passée?
--A-t-elle causé des dégâts?
Ossipoff et ses compagnons, surpris par ces questions sorties en même temps de toutes les bouches, regardaient les nouveaux venus avec une certaine inquiétude.
--De quoi parlez-vous, messieurs? demanda le vieillard.
--De l'aérolithe!
--De la comète!
--De la foudre!
Ces réponses n'eurent d'autre résultat que de persuader à Ossipoff qu'il avait affaire à des fous; néanmoins il ajouta:
--Quel aérolithe?... quelle comète?... quelle foudre?
--Vous n'avez donc rien vu? firent les autres, tout désappointés.
Le vieux Russe secoua la tête.
--Rien vu absolument, répondit-il... Mais qui êtes-vous... et que cherchez-vous?
--Nous sommes les élèves astronomes de l'Observatoire de Nice, répondit l'un d'eux.
A peine eut-il prononcé ces mots qu'Ossipoff se précipita vers lui et, le saisissant dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues avec frénésie en s'écriant:
--Des astronomes!... des astronomes!...
Cette fois ce fut au tour des jeunes gens de croire qu'ils étaient en présence d'un fou, ils reculèrent un peu et celui qui venait de subir l'accolade d'Ossipoff répondit:
--Nous avons remarqué tout à l'heure, pendant la fin de l'orage, un phénomène très curieux et sur la nature duquel nous sommes divisés; les uns tiennent pour un aérolithe de feu, les autres pour la queue d'une comète, les autres pour la flamme de la foudre.
Un éclat de rire accueillit ces mots.
C'était Fricoulet qui, faisant un pas en avant, s'écria:
--Eh bien! messieurs, vous êtes tous dans le vrai et tous dans l'erreur; ce dont il s'agit tient de l'aérolithe, car il tombe du ciel; tient de la comète, car il possède une queue; tient de la foudre, car comme elle il était enflammé, et cependant il n'est ni aérolithe, ni comète, ni foudre.
--Qu'est-ce donc? demandèrent-ils tous à la fois.
--C'est... ou plutôt c'était un aéroplane, répondit le jeune ingénieur en désignant les membres disloqués de l'_Albatros_ qui gisaient à ses pieds, et c'est à notre chute que vous avez assisté.
--Qui donc êtes-vous, messieurs? demandèrent-ils alors en s'approchant des voyageurs.
--Oh! nous, répondit Fricoulet avec modestie, nous sommes quelconques, nous n'avons pas de nom.
Et désignant Ossipoff:
--Monsieur, par exemple, doit être connu de vous... C'est M. Mickhaïl Ossipoff.
A ce nom universellement connu du monde scientifique, les jeunes gens se découvrirent avec respect, et celui qui avait déjà pris la parole s'approcha du vieillard.
--Monsieur Ossipoff, dit-il d'une voix émue, permettez-moi, au nom de la jeunesse française qui connaît vos oeuvres et vous admire, de vous serrer la main.
Puis, après une étreinte cordiale:
--Maintenant, fit-il, je compte que vous nous ferez le grand honneur d'accepter l'hospitalité à l'Observatoire; nous y avons des chambres d'amis, monsieur Ossipoff, et vous avez le droit de prétendre à ce titre.
Le vieux savant jeta vers ses compagnons un rapide coup d'oeil et répondit:
--Malgré la cordialité de votre invitation, monsieur, je la déclinerais par crainte d'être indiscret... mais ce long voyage a épuisé les forces de ma fille, qui ne pourrait peut-être pas aller jusqu'à Nice; j'accepte donc et de grand coeur.
Ossipoff offrit le bras à Séléna et, accompagné de Fricoulet et de Gontran, suivi, comme d'une escorte d'honneur, par la troupe des jeunes astronomes, il se dirigea vers l'Observatoire.
* * * * *
Construit au sommet du Mont-Boron, à cinquante mètres environ au-dessus du niveau de la mer, l'Observatoire a vue d'un côté sur la Méditerranée qui découpe ses rives bleues jusqu'au delà du cap de Fréjus, de l'autre côté sur la vallée du Paillon et sur l'horizon éternellement blanc des cimes alpestres.
En dehors des conditions climatologiques indispensables à un observatoire, on ne pouvait choisir de site plus admirable pour reposer de la contemplation des beautés célestes l'oeil ébloui des savants.
En cela, M. Bischoffsheim, à la générosité duquel est due la construction de l'Observatoire de Nice, a fait oeuvre d'artiste, admirateur de la nature, en même temps qu'oeuvre de philanthrope, ami du progrès des sciences.
Mais ce qui a fait à cet établissement scientifique une réputation quasi universelle, c'est sa lunette équatoriale, la plus puissante qui existe actuellement dans le monde entier; elle a 18 mètres de longueur focale, son objectif a 76 centimètres d'ouverture; avec son affût disposé équatorialement, elle ne pèse pas moins de 25,000 kilogrammes, et cette masse énorme obéit à un simple mouvement d'horlogerie!
Quant à la coupole--une des merveilles de constructions métalliques du siècle--sous laquelle est installée cette lunette gigantesque, elle a 21 mètres de diamètre et plus de 30 mètres de hauteur; son poids n'est pas moindre de 95,000 kilogrammes, 95 tonnes!
On pourrait croire qu'un poids si considérable l'empêche d'être manoeuvrée facilement; erreur. Le constructeur de cette coupole, M. Eiffel, a en effet imaginé un procédé qui rend cette énorme construction docile même à la main d'un enfant; au lieu de rouler sur des galets métalliques, comme toutes les autres coupoles d'observatoire, la coupole de Nice est élevée sur des coffres étanches équilibrant son poids et flottant sur un bassin rempli d'eau contenu dans les murs de soutènement; si bien que le plus faible effort suffit à diriger la fente de cet hémisphère énorme vers n'importe quel point du ciel.
Tandis qu'à l'Observatoire de Paris, il faut près d'une heure de travail pour faire accomplir un tour entier à la grande coupole qui, cependant, ne mesure que 13 mètres, quelques minutes suffisent pour faire pivoter complètement sur elle-même l'énorme coupole de l'Observatoire de Nice.
* * * * *
Inutile de dire que, le lendemain matin, à la première heure, Mickhaïl Ossipoff se mit à visiter en détail et minutieusement toutes ces merveilles.
Tout d'abord, en se retrouvant au milieu de ces instruments en compagnie desquels il avait passé sa vie, le souvenir de ses souffrances s'évanouit et il se laissa aller à la joie de parcourir encore visuellement ces mondes célestes vers lesquels il se sentait si puissamment attiré.
Mais le soir, lorsqu'il vint rejoindre ses amis dans la petite salle où, pour les laisser plus à eux-mêmes, on leur avait servi à souper, le vieillard avait sur le visage un voile de tristesse qui n'échappa pas à Séléna.
--Cher père, dit-elle en passant câlinement son bras autour du cou d'Ossipoff, qu'avez-vous? Quelle peine secrète vous assombrit les traits?
Il secoua la tête et répondit à voix basse:
--Je n'ai rien, mon enfant, je te jure que je n'ai rien.
Séléna, le regarda un moment, puis détourna du côté de Gontran ses beaux yeux qu'une brume voilait.
Le jeune homme comprit que sa fiancée l'appelait à son secours, il s'approcha du fauteuil dans lequel était enfoncé le vieux savant, et lui mettant amicalement la main sur l'épaule:
--Je parie, mon cher monsieur Ossipoff, dit-il gaiement, je parie que je connais le motif de votre souci.
Le vieillard tressaillit, mais ne répondit pas.
--Je parie, poursuivit Gontran, que cette fameuse lunette qui vous a permis, pour ainsi dire, de toucher du doigt les merveilles célestes, est pour quelque chose dans votre chagrin.
Ossipoff hocha la tête.
--Il y avait si longtemps, murmura-t-il, que je n'avais parcouru mes chères solitudes lunaires... Alors, vous comprenez, cela m'a ramené au temps où j'étais si heureux à Pétersbourg... où je n'étais pas ce que je suis aujourd'hui... un malheureux, un proscrit...
--Cela vous ramène aussi au temps où vous formiez le grand projet...
Brusquement, Ossipoff lui saisit la main et lui désignant d'un coup d'oeil Fricoulet qui, assis dans un coin, était enfoncé dans la lecture d'un bouquin trouvé par lui dans la bibliothèque de l'Observatoire:
--Ne parlez pas de cela devant lui, dit-il à voix basse, il est inutile de le mettre dans la confidence.
Séléna sourit et répliqua:
--Mon cher père, il n'y a pas à faire mystère de vos projets avec M. Fricoulet... il est au courant de tout.
Le visage d'Ossipoff se contracta.
--Pourquoi lui avoir dit? balbutia-t-il.
--Ne le fallait-il pas pour l'intéresser à votre sort... et non seulement il connaît vos projets, mais encore je me suis engagée en votre nom à le faire participer à votre voyage céleste.
Pour le coup, Ossipoff sursauta.
--Quelle idée! s'écria-t-il.
--Dame, dit Gontran, ce n'est qu'à cette condition qu'il a consenti à vous sauver.
Le vieillard haussa les épaules.
--Me sauver!... me sauver! bougonna-t-il, parce qu'il a bien voulu construire cet aéroplane d'après vos plans!... C'est son métier, après tout... En vérité, je vous trouve bien bon, mon cher Gontran, d'être aussi large envers un petit monsieur qui cherche toutes les occasions de vous effacer.
--Mais, permettez...
--Non, je ne vous permets pas de dire quoi que ce soit pour sa défense car, pendant le voyage, je l'ai bien vu... Toutes les fois que je vous adressais la parole, il répondait à votre place... uniquement pour se donner de l'importance... mais il perd son temps!
Gontran fixait sur Séléna ses yeux dans lesquels une flamme gaie brillait, en même temps qu'il faisait tous ses efforts pour réprimer un sourire.
--Enfin, monsieur Ossipoff, reprit-il, tout cela ne nous dit pas la raison pour laquelle vous êtes triste.
Le vieillard lui saisit les mains.
--Eh! répondit-il, ne l'avez-vous pas devinée cette raison?... Oui, je songe à ce projet merveilleux, à la préparation duquel j'ai consacré ma vie tout entière... et je me sens frappé au coeur en me voyant volé, dépouillé par un misérable au moment où j'allais atteindre le but de mes efforts.
--Mais qui vous empêche de profiter de votre liberté reconquise pour vous remettre à l'oeuvre? Un homme tel que vous n'a point besoin de notes pour reconstituer ses travaux... En quelques jours vous pouvez avoir remis sur le papier vos plans et vos formules.
--Mais l'argent, murmura Ossipoff.
--L'argent? reprit Gontran, mais sans m'immiscer dans vos affaires privées, comptiez-vous donc sur vos ressources personnelles pour mettre votre projet à exécution?
--Assurément non, mais j'avais là-bas, à Pétersbourg, une situation qui me permettait d'espérer de réunir les capitaux formidables nécessaires à cette grande entreprise. On s'intéresse beaucoup aux choses célestes en Russie, et une souscription publique m'eût rapidement fourni les moyens de faire ce que je voulais faire.
Fricoulet, qui depuis quelques instants avait l'oreille à la conversation, leva le nez de dessus son livre et répliqua:
--Pourquoi ne tenteriez-vous pas ici ce que vous vouliez tenter là-bas?
En France, on aime les savants, sans compter que notre tempérament de Don Quichotte nous pousse à prendre en main la cause de toutes les victimes, toutes les infortunes; en outre, votre nationalité nous est sympathique.
Comme le vieillard hochait la tête, le jeune ingénieur ajouta:
--Si j'étais à votre place, j'irais de ville en ville, faisant des conférences sur mes projets, jusqu'au moment où j'aurais recueilli le nombre d'adhésions nécessaires.
Ossipoff répondit:
--Je ne doute pas, monsieur Fricoulet, puisque vous me l'affirmez, des chances de succès que pourrait avoir la combinaison dont vous me parlez... malheureusement, le temps me manque.
--Le temps!... mais, Dieu merci! vous n'êtes point encore sur le point de mourir, répliqua monsieur de Flammermont en plaisantant... J'ai même rarement vu un homme de votre âge aussi vert et aussi résistant.
Séléna que la réflexion de son père avait attristée, sourit doucement à Gontran.
--Mais ce n'est pas cela que je veux dire, fit Ossipoff; vous ne m'avez pas compris.
--Alors, que signifiaient vos paroles?
--Ceci: que le Sharp ne m'a certainement pas volé tous mes plans pour les laisser dormir dans des cartons et qu'il a dû mettre à profit les longs mois de ma détention.
--Alors?
--Alors, répondit le vieillard en secouant douloureusement la tête, il ne me reste plus qu'à mourir; car, même en supposant que je réunisse les fonds nécessaires à cette grande entreprise, il faut, pour la mener à bien, un temps matériel indispensable... et je ne pourrais jamais arriver que le second, distancé par ce misérable.
--Cependant, objecta Fricoulet, avant de vous abandonner ainsi au désespoir, il faudrait avoir la certitude que Sharp a l'intention de se servir de vos plans, et, en admettant même qu'il veuille s'en servir, il faudrait acquérir la certitude qu'il a pris une avance suffisante pour neutraliser les efforts que vous pourriez faire...
Séléna embrassa le vieillard sur le front.