Aventures extraordinaires d'un savant russe; I. La lune
Chapter 10
--Tant pis pour eux! grommela-t-il.
Et, se baissant, il prit à ses pieds, dans un coffre grand ouvert, plusieurs boules d'un métal brillant qu'il laissa tomber sur l'ennemi.
Déjà les soldats épaulaient, quand soudain des cris épouvantables éclatèrent; en touchant le sol, les boules avaient fait explosion, produisant un nuage opaque à travers lequel l'ingénieur aperçut plusieurs cosaques démontés se tordant dans d'horribles convulsions, tandis que leurs chevaux affolés se cabraient au milieu de la foule épouvantée.
--En avant! cria-t-il.
Gontran, qui s'empressait auprès de Séléna évanouie, abandonna la jeune fille, courut à un robinet, le tourna et, aussitôt, jetant à travers les airs un son grave et continu, l'aéroplane s'éleva.
Il fut bientôt à une telle hauteur qu'Ekatherinbourg ne parut plus qu'un ensemble de petits points noirs jetés sur l'immensité du désert sibérien; puis il s'arrêta.
Alors Fricoulet se retourna et vit Ossipoff qui tenait attachés sur lui des regards étonnés.
--Mon cher Gontran, dit-il, veux-tu me faire le plaisir de me présenter à monsieur Ossipoff?
Il s'était approché et, le chapeau soulevé, le corps incliné avec autant de désinvolture que s'il eût été sur le plancher de son laboratoire, il attendait.
Le jeune comte s'approcha à son tour et désignant son ami:
--Monsieur Ossipoff, dit-il, voulez-vous me permettre de vous présenter M. Alcide Fricoulet, mon meilleur ami?
--...et un admirateur passionné de vos travaux, ajouta l'ingénieur, en serrant cordialement la main que lui tendait le vieillard.
Puis aussitôt:
--Laissez-moi visiter votre blessure, dit-il.
--Êtes-vous donc médecin, monsieur Fricoulet? demanda Ossipoff en enlevant sa casaque fourrée.
--S'il est médecin! s'écria le comte de Flammermont en riant; ah! monsieur Ossipoff! quand vous connaîtrez mieux mon ami Alcide, vous ne lui demanderez pas s'il est ceci ou cela... il est tout: physicien, chimiste, mathématicien, botaniste, électricien, mécanicien, astronome... que sais-je encore?
--Vous êtes astronome? demanda vivement le vieux savant.
--Gontran exagère, répliqua Fricoulet en souriant; astronome!... Je le suis à peu près autant que lui... c'est-à-dire...
Il se mordit les lèvres, comprenant aux regards furieux de son ami qu'il allait commettre un impair.
Il se pencha sur la blessure pour dissimuler son trouble, ce qui l'empêcha de remarquer l'expression singulière avec laquelle le vieillard avait accueilli ses dernières paroles.
--Ce n'est rien, fit-il enfin avec assurance, après s'être livré à un minutieux examen de l'épaule de M. Ossipoff... une simple ecchymose, l'angle de tir était exagéré, la balle n'a fait que frôler la clavicule et elle a rebondi suivant l'angle de réflexion.
Il se retourna pour prendre, dans un coffre, des bandages qu'en homme de précaution il avait emportés avec lui.
Ossipoff en profita pour murmurer à l'oreille de Gontran:
--J'ai bien peur que la science de votre ami ne soit plus en surface qu'en profondeur.
--Bah! et pourquoi cela?
--Il sait trop de choses... et puis, ces quelques mots à votre égard... un vrai savant ne jalouse pas la science des autres.
Gontran eut toutes les peines du monde à garder son sérieux.
En ce moment, Fricoulet revint près d'eux; avec l'habileté d'un chirurgien consommé, il pansa la contusion sanglante faite par le projectile, puis il entoura l'épaule d'un bandage spica simple et aida le savant à remettre sa vareuse.
Comme M. de Flammermont, de retour près de Séléna, prenait entre ses mains les mains de la jeune fille et la considérait avec anxiété, elle ouvrit les yeux:
--Sauvés! balbutia-t-elle d'une voix faible.
--Oui, sauvés, ma chère Séléna, sauvés et réunis pour toujours, car maintenant, rien ne nous séparera.
--Je te demanderai néanmoins de vouloir bien quitter mademoiselle quelques instants, fit joyeusement Fricoulet en s'avançant, car si nous n'avons pas l'intention de nous immobiliser ici, il est temps de songer au but de notre voyage.
--Où allons-nous? demanda Séléna.
--A Paris, mademoiselle.
--A Paris! répéta Ossipoff surpris, que faire à Paris?
--Eh! répondit Gontran, n'est-ce point notre seul refuge? Ignorez-vous que vous ne possédez plus rien, que votre fortune a été confisquée, que votre petite maison elle-même sera vendue... enfin que le territoire russe vous est interdit?
Mickhaïl Ossipoff baissa la tête, plongé soudain dans des réflexions douloureuses; il se voyait mis au ban de la société et traqué partout comme un malfaiteur, lui, innocent pourtant du crime dont on l'accusait; devant ses yeux se profilait le visage sinistre et narquois de son ancien collègue de l'institut des Sciences, de ce Sharp, en la possession duquel tous ses papiers étaient tombés et qui peut-être, à l'heure actuelle, mettait en oeuvre ses travaux scientifiques, résultats d'une vie tout entière consacrée à l'étude.
Cependant Fricoulet se préparait au départ; après avoir jeté autour de lui un regard rapide, pour bien s'assurer que tout était paré, il consultait sa boussole, une main sur le robinet d'introduction de vapeur l'autre manoeuvrant la roue du gouvernail, lorsqu'une voix chuchota à son oreille:
--Monsieur Fricoulet, j'aurais une grâce à vous demander.
Il se retourna; Séléna se tenait debout à côté de lui.
--Une grâce?... à moi!... mademoiselle... et laquelle donc? demanda-t-il en réprimant un mouvement d'impatience.
--Plus bas, fit-elle en jetant un coup d'oeil sur son père, toujours absorbé dans ses idées noires.
Et elle ajouta en rougissant un peu:
--Je voudrais vous dire deux mots au sujet de Gontran.
--Allons, bon! grommela Fricoulet, me voilà passé à l'état de confident de tragédie.
--Je ne sais pas, poursuivit-elle, si Gontran vous a dit...
--...qu'il vous aimait? si, mademoiselle, Gontran m'a dit cela...
Elle secoua la tête:
--Ce n'est point cela... Vous a-t-il dit que, pour conquérir les bonnes grâces de mon père, il avait été obligé de feindre des connaissances scientifiques dont il ne possède pas le premier mot?
--Ah! oui, dit l'ingénieur en riant; il m'a parlé de cela, vaguement... Eh bien! en quoi cela me concerne-t-il?
Elle se tut un moment, comme embarrassée, puis enfin:
--Voilà, dit-elle; je voulais vous demander, à vous qui êtes un savant, un vrai savant, de l'aider un peu, lorsque mon père lui posera des questions embarrassantes... car vous comprenez bien que, moi, je ne sais pas grand'chose et que mon petit bagage sera vite épuisé.
--Ah! bon, dit Fricoulet en souriant, je comprends; je me rappellerai le temps où, au collège, je lui soufflais ses leçons... Eh bien! mais, c'est entendu, mademoiselle, vous pouvez compter sur moi.
Elle le remercia d'un sourire et s'en fut prendre place auprès de son père.
Fricoulet, lui, enrageait de la promesse qu'il venait de faire; car il se trouvait contraint, lui célibataire endurci, d'aider au mariage de son ami, et intérieurement il se traitait de lâche de prêter les mains à une semblable comédie.
Mais Séléna était si gentille, si gracieuse, et elle lui avait demandé cela d'une si charmante façon!
Il tourna un robinet et, la vapeur agissant plus fortement sur l'arbre de couche des hélices, celles-ci se mirent à tourner avec une vitesse vertigineuse, entraînant à travers l'espace l'aéroplane jusqu'alors immobile.
Ossipoff avait relevé la tête, et, s'adressant à Gontran:
--Avec un vent favorable, demanda-t-il, combien comptez-vous mettre de temps pour atteindre la France?
Ce fut Fricoulet qui répondit:
--Trente ou quarante heures... l'aéroplane peut très facilement franchir ses cent ou cent cinquante kilomètres à l'heure.
--Jolie vitesse, murmura le savant émerveillé, tout en promenant ses regards du moteur aux hélices et des hélices au gouvernail.
Il ajouta:
--Et c'est vous, monsieur Fricoulet, qui avez imaginé et construit cet appareil?
--Construit! oui, monsieur, mais imaginé, non pas; tout l'honneur de l'invention revient à mon ami Gontran.
Comme on le voit, le jeune ingénieur avait hâte de prouver à Séléna qu'il était un homme de parole; en même temps, il n'était pas fâché de faire payer par des transes passagères à Gontran ses velléités conjugales.
M. de Flammermont regarda son ami avec épouvante.
Lui! inventeur de l'aéroplane! quelle était cette mystification?
Mais il comprit tout de suite, au regard tendre et caressant dont l'enveloppait Ossipoff, que Fricoulet avait tout simplement voulu lui faire gravir un échelon de plus dans l'estime de son futur beau-père.
--Ah! mon cher Gontran, dit enfin le vieillard, je ne saurais trop vous féliciter d'être parvenu à mener à bien cette construction. Depuis bien des années, en effet, les inventeurs s'acharnent, sans pouvoir y parvenir, à imaginer des appareils, différant totalement de ces vessies flottantes et instables qu'on appelle des ballons aérostatiques, et pouvant s'élever dans les airs par un principe mécanique.
--C'est en France qu'on a le plus travaillé la question, déclara Gontran avec une assurance qui fit sourire Fricoulet, et, pour ne remonter que jusqu'à l'année 1863, nous comptons une foule de projets mis en avant par: Nadar, de La Landelle, Ponton d'Amécourt, Bright, Pénaud, etc.
Séléna écoutait parler le jeune homme, ébahie de toute cette science dont le comte de Flammermont, en garçon avisé, avait fait provision; il prévoyait que l'aéroplane deviendrait l'objet d'une discussion et il voulait pouvoir placer son mot.
--Il est certain, dit Fricoulet, que la liste est longue de ceux qui ont dirigé leur effort de ce côté; mais, de tous ceux-là, lequel a réussi à prouver quelque chose, lequel a jamais montré un appareil plus lourd que l'air--et il appuya sur ces mots--s'élevant et se dirigeant dans l'atmosphère?
Ossipoff toisa le jeune homme.
--Permettez, permettez, fit-il; un de mes compatriotes, un nommé Philips, avait imaginé une hélice à quatre branches horizontales fixées sur un moyeu sphérique qui n'était autre qu'un petit éolipyle renfermant de l'eau; lorsqu'on mettait cette boule sur le feu, l'eau qu'elle contenait s'échauffait et se transformait en vapeur qui s'échappait par des petits trous pratiqués à une place convenable dans les bras de l'hélice. Par la réaction que produisait cet échappement de vapeur, le moyeu et les ailes tournaient, à peu près comme fait le tourniquet hydraulique; l'hélice se vissait dans l'air en prenant un point d'appui sur lui, et, par cet effet, montait rapidement; j'en ai vu faire l'essai à Varsovie, en 1845.
Gontran eut un petit rire dédaigneux.
--Mais cet appareil était-il applicable en grand? demanda-t-il. Je me rappelle avoir vu dans un musée l'hélicoptère à vapeur en aluminium de Ponton d'Amécourt... j'ai lu aussi la description d'un mécanisme à peu près semblable imaginé par l'italien Forlanini... mais tout cela ne vole pas en grand.
Fricoulet, devant l'aplomb de Gontran, avait peine à garder son sérieux; car, mieux que personne, il savait à quoi s'en tenir sur le bagage scientifique de son ami.
--C'est précisément pourquoi, mon cher fils, riposta le vieux savant, je trouve merveilleux le résultat auquel vous êtes parvenu... si vous n'aviez eu qu'à copier, c'eût été tout simple.
--Gontran a inventé, c'était plus facile, ajouta Fricoulet.
--Ce qui était le plus difficile, reprit Ossipoff, c'était d'obtenir un mécanisme d'une surprenante légèreté...
--Et pourquoi cela? demanda Fricoulet sans s'émouvoir.
Ossipoff ne lui répondit pas tout d'abord, mais, se penchant à l'oreille de sa fille:
--Ce petit monsieur, murmura-t-il, commence à m'agacer considérablement, avec sa manie de prendre la parole quand on ne s'adresse pas à lui... tout cela pour faire voir qu'il sait quelque chose.
Le vieillard fit claquer sa langue et, le sourcil froncé, la bouche sarcastique, il demanda d'une voix brève:
--Vous savez, n'est-ce pas, que l'intensité de la pesanteur à la surface de notre monde fait tomber les corps avec une vitesse de 4 m. 90 dans la première seconde; donc, il fallait lutter contre cette force; or, on a constaté que la puissance d'un cheval-vapeur, qui enlève en une seconde, à 1 mètre de haut, un poids de 75 kilogrammes, appliquée à une hélice ascensionnelle, ne la rend capable de soulever qu'un poids de 15 kilogrammes.
--Pourquoi me dites-vous cela? demanda Fricoulet.
--Pourquoi?... pourquoi?... bougonna Ossipoff; vous n'avez que ce mot-là à la bouche... eh! parbleu! pour arriver à ceci: afin de vous amener à reconnaître que, pour rendre possible la navigation aérienne à l'aide d'appareils plus lourds que l'air, il faut créer des machines motrices ne pesant pas plus de 10 kilogrammes par cheval-vapeur.
--Pourquoi? dit encore Fricoulet.
Le vieillard haussa les épaules:
--Pour qu'elles puissent être enlevées avec leurs propulseurs.
Ossipoff regarda victorieusement Gontran.
--N'est-ce pas rigoureusement scientifique? conclut-il.
--C'est-à-dire... fit le jeune homme...
--...que c'est absolument faux, dit tranquillement Fricoulet, en achevant la phrase commencée.
Le vieillard bondit et tourna un regard interrogateur vers le comte qui opina de la tête en appuyant:
--Absolument faux...
--Pourtant Rinfaggy, dans son livre sur la _Navigation aérienne_...
--...s'est entièrement trompé, continua gravement l'ingénieur, et vous-même allez le reconnaître...
--Par exemple! voyons, mon cher Gontran, je vous prends à témoin...
Mais le comte de Flammermont craignait bien trop de se compromettre, pour répondre à l'invitation du vieillard; il se tut, trouvant beaucoup plus prudent de laisser son ami répondre à sa place.
--D'abord, n'est-il pas vrai que cette vitesse de 4 m. 90 qui anime les corps abandonnés à eux-mêmes, est une chute progressivement accélérée? de combien de centimètres un objet pesant tombe-t-il dans le premier dixième de seconde de chute?
Mickhaïl Ossipoff se frappa le front:
--De quelques centimètres à peine, c'est vrai, s'écria-t-il, mais alors...
--Alors, il n'y a qu'à lutter, chaque dixième de seconde, contre une force d'attraction de pesanteur, bien moindre... ce qui permet d'employer des machines pesant plus de 10 kilogrammes par puissance de cheval, ainsi que vous venez de dire... d'ailleurs, ce n'est pas le principe de l'hélicoptère que nous avons appliqué dans la construction de cet aéroplane, car il ne nous suffisait pas d'avoir une force ascensionnelle, il nous fallait encore le moyen de nous mouvoir dans l'air ambiant.
--C'est juste, répondit sèchement Ossipoff.
Et se penchant vers Séléna:
--C'est singulier, murmura-t-il, comme ce garçon-là m'agace; il parle tout le temps, répétant sans doute, comme un perroquet, ce que lui a appris Gontran.
La jeune fille put à peine réprimer un sourire; le vieillard ajouta en désignant du coin de l'oeil le comte de Flammermont:
--Vois quelle différence entre celui-ci qui sait vraiment et l'autre qui a une légère teinture de science... le silence modeste du premier parle plus éloquemment en sa faveur que toute la faconde du second.
--A propos, monsieur Fricoulet, dit Séléna, pour détourner cette conversation, quand mon père a été frappé d'une balle, je vous ai vu lancer sur vos ennemis des espèces de boulets... qu'y avait-il là-dedans? de la poudre? de la dynamite?
--Ou de la sélénite? murmura Gontran.
--Rien de tout cela, riposta Fricoulet, ce sont de simples récipients contenant de l'acide chlorhydrique liquéfié... en touchant le sol, ces récipients ont éclaté et, subitement décomprimé, l'acide s'est transformé en gaz corrosif et asphyxiant, si bien que ceux de nos assaillants qui n'ont pas été brûlés et corrodés par les jets d'acide ont été étouffés et empoisonnés.
--Quelle belle chose que la science! pensa Gontran.
En ce moment, le baromètre indiquait une altitude de 1500 mètres au-dessus du niveau de la mer et Mickhaïl Ossipoff accoudé au bordage regardait pensif le panorama qui fuyait sous lui avec une vertigineuse rapidité; les monts Ourals n'étaient plus qu'un amas de collines ombragées de quelques brins d'herbe; les habitations humaines avaient disparu, et sur les champs immenses couraient les ombres capricieuses des nuages, volutes vaporeuses sillonnant l'atmosphère limpide au-dessous des énormes ailes de l'aéroplane.
--Une grande ville! s'écria tout à coup Séléna.
--C'est Perm, répondit Fricoulet, après avoir consulté la carte.
C'était en effet le chef-lieu du district de Perm, ville assez importante située sur la Kama, au confluent de trois rivières: la Tchiousovaïa, l'Iren et la Barola, à 250 verstes environ des monts Ourals.
L'aéroplane, dont la vitesse était alors de trente-deux mètres à la seconde, 115 kilomètres à l'heure, presque le double de la rapidité d'un train express, l'aéroplane traversa Perm à une faible hauteur; à sa vue, les habitants disparaissaient dans leurs petites maisons basses en poussant des cris qui parvenaient comme un brouhaha confus aux oreilles des aviateurs; en un instant, les rues furent désertes. A dix heures du matin, l'_Albatros_ passa au zénith de la ville de Viatka distante de l'Oural d'au moins 700 kilomètres; l'aéroplane, qui d'ailleurs, avait vent favorable, avait franchi cette énorme distance en un peu plus de cinq heures. Il marchait donc bien; mais la provision d'huile minérale, qui servait de combustible à sa machine, tirait à sa fin.
Gontran qui, accoudé au bordage, causait avec Séléna, sentit tout à coup une main se poser sur son épaule; c'était Fricoulet qui, l'attirant à l'écart, lui dit:
--Nous n'avons plus d'huile.
--Eh bien! fit le jeune comte; cela a l'air de t'inquiéter... en avons-nous donc besoin?
L'ingénieur fixa sur son ami des regards ébahis.
--Comment!... mais tu n'as donc pas compris le système de mon aéroplane?
--Vaguement! répondit Gontran avec un sourire.
--Les beaux yeux de mademoiselle Séléna t'intéressent bien autrement, n'est-ce pas, bougonna Fricoulet... sache donc que sans huile, nous tombons de quinze cents mètres de haut.
M. de Flammermont ne put retenir un cri qui fit accourir Séléna et son père.
--Qu'y a-t-il donc? demanda la jeune fille.
--Il y a... s'empressa de répondre le jeune comte.
--...que Gontran et moi ne pouvons nous accorder sur l'endroit le plus proche où nous pourrons nous procurer de l'huile minérale... les ressources de ce pays nous échappent un peu.
Fricoulet, prévoyant que son ami allait prononcer quelque parole imprudente, s'était empressé de lui couper la parole.
Mickhaïl Ossipoff dit aussitôt:
--Le pétrole, dont il existe dans le Caucase des sources considérables, forme la base d'un commerce fort important en Russie et est très répandu... vous en trouverez dans la plus petite ville de la région que nous traversons.
--Tant mieux, pensa l'ingénieur.
Et il décida que l'_Albatros_ ferait halte à Popovskoe, petit bourg situé à 150 kilomètres de Viatka; précisément, à ce moment, il ferait nuit et l'atterrissage pourrait s'effectuer sans provoquer l'épouvante des habitants; on camperait là et, le lendemain matin, dès l'aube, l'aéroplane reprendrait son vol.
Ainsi fut-il fait.
La descente eut lieu sans encombre et, pendant que Fricoulet, aidé de Séléna, dressait la tente et préparait tout pour le repas, Gontran et Ossipoff s'en allaient au village voisin faire remplir de pétrole le réservoir étanche du bord.
Le lendemain, au soleil levant, l'_Albatros_ reprenait le chemin des airs.
On compte en nombre rond, de Viatka à Pétersbourg, et à vol d'oiseau, mille verstes, soit 1100 kilomètres; il était midi lorsque nos voyageurs traversèrent la capitale de toutes les Russies; par mesure de précaution Fricoulet s'était élevé à une grande altitude afin de ne pas attirer l'attention des Pétersbourgeois.
Séléna et son père, penchés sur le bordage, cherchaient à percer les nuages sous lesquels se voilait cette ville que peut-être ils ne reverraient jamais plus.
Mais pendant le long parcours que venaient d'effectuer nos voyageurs, le vent avait tourné et, depuis quelques heures, il soufflait du Nord; la bise était devenue aiguë et faisait vibrer les cordages de l'_Albatros_ qui fuyait devant elle comme un oiseau devant l'orage.
Séléna, la tête cachée dans les mains, se tenait toute tremblante contre son père, effrayée par le sifflement du vent et par la trépidation de l'appareil.
--Combien filons-nous? demanda Ossipoff avec un sang-froid imperturbable.
--Environ 45 mètres à la seconde, répondit Fricoulet.
Gontran ouvrit des yeux effarés.
--Mais cela fait 162 kilomètres à l'heure, balbutia-t-il, est-ce que tu ne crains pas...
--Je ne crains qu'une chose, répliqua l'ingénieur, c'est de tomber.--Or, pour lutter contre la brise et pour conserver notre stabilité, nous avons besoin de cette vitesse-là... Seulement une chose m'inquiète...
Ce disant, il consultait la boussole.
--Laquelle? demanda Ossipoff.
--C'est que je ne gouverne plus comme je le voudrais... j'ai beau biaiser avec la ligne du vent et louvoyer autant que je puis... il m'est impossible de sortir du courant.
--Eh bien! suivons-le.
--C'est ce que je suis obligé de faire... mais il nous entraîne vers le sud.
Pendant plusieurs heures, l'aéroplane suivit donc la ligne du railway de Berlin; il passa successivement au zénith de Gatchina, de Dunabourg, de Vilna; puis, à Orzestkitowsky, il quitta le territoire russe et s'engagea au-dessus de l'ancienne Pologne.
--Nous descendons! constatait de temps en temps le jeune comte qui partageait toute son attention entre le baromètre et Séléna.
--Eh! je le sais parbleu bien, ripostait Fricoulet d'un ton rageur.
Il avait ouvert tout grands les robinets, imprimant ainsi à l'aéroplane toute la vitesse dont il était capable et, cramponné à la roue du gouvernail, il persistait à maintenir sa route au nord.
--Mais, mon vieux, riposta Gontran un peu railleur, le vent n'était donc pas dans ton programme?
L'ingénieur haussa les épaules.
--Pas un vent comme celui-là, grommela-t-il... ça file aux moins quarante mètres à la seconde... comment veux-tu lutter?...
Et il frappait du pied la plateforme.
--Eh bien! ne lutte pas, fit Gontran.
--Oh! murmura Fricoulet, les yeux ardents et les lèvres serrées, dire que l'homme, avec toute sa science, est à la merci de cette chose impalpable et sans nom, de cette force aveugle et brutale! le vent!
Une larme de rage brilla au bord de sa paupière et pendant une demi heure encore, il continua la lutte; mais il eut fait en vain éclater la chaudière et voler en morceaux les hélices: le vent était le maître.
Enfin après avoir examiné la carte:
--Il faut que je relève le point, murmura-t-il, car, du diable! si je sais où nous sommes.
L'_Albatros_ descendit à une cinquantaine de mètres du sol, et, penché sur le bordage, l'ingénieur voulut questionner un paysan qui travaillait à la terre.
Mais, épouvanté, l'homme s'enfuit.
--Eh! dit tout à coup Ossipoff, qui examinait la carte, cette masse d'eau ne serait-elle pas le lac de Platten?
--Vous avez raison, riposta Fricoulet.
L'aéroplane se trouvait en effet sur les rives du lac de Platten, c'est-à-dire au centre de l'Autriche-Hongrie.
Depuis qu'il avait quitté Pétersbourg, treize heures s'étaient écoulées et, en treize heures, il avait franchi plus de 2000 kilomètres, traversé le Niémen, la Vistule, le Danube et escaladé, sans s'en douter, les monts Karpathes.
Comme rapidité, c'était bien! mais comme direction, non pas; Alcide Fricoulet espérait se trouver plus à l'ouest et, toujours dominé par le même courant, il était entraîné invinciblement vers le sud.
A la première ville rencontrée, Szalavigerszeg, l'ingénieur renouvela sa provision d'hydrocarbure et d'eau; puis comme le vent du nord paraissait faibli il mit le cap en plein ouest et, vers le matin, l'_Albatros_ planait au-dessus de la ville de Goritz.