Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 9

Chapter 93,728 wordsPublic domain

--Il n'avait rien découvert, reprit le docteur; ce fut à partir de cette année 1850 que les navires anglais ne cessèrent de sillonner ces mers, et qu'une prime de vingt mille livres[1] fut promise à toute personne qui découvrirait les équipages de l'_Erebus_ et du _Terror_. Déjà en 1848, les capitaines Kellet et Moore, commandant l'_Hérald et _le Plover_, tentaient de pénétrer par le détroit de Behring. J'ajouterai que pendant les années 1850 et 1851, le capitaine Austin hiverna à l'île Cornwallis, le capitaine Penny explora sur l'_Assistance_ et _la Résolue_ le canal Wellington, le vieux John Ross, le héros du pôle magnétique, repartit sur son yacht _le Félix_ à la recherche de son ami, le brick _le Prince-Albert_ fit un premier voyage aux frais de Lady Franklin, et enfin que deux navires américains expédiés par Grinnel avec le capitaine Haven, entraînés hors du canal de Wellington, furent rejetés dans le détroit de Lancastre. Ce fut pendant cette année que MacClintock, alors lieutenant d'Austin, poussa jusqu'à l'île Melville et au cap Dundac, points extrêmes atteints par Parry en 1819, et que l'on trouva à l'île Beechey des traces de l'hivernage de Franklin en 1845.

[1] 500,000 francs.

--Oui, répondit Hatteras, trois de ses matelots y avaient été inhumés, trois hommes plus chanceux que les autres!

--De 1851 à 1852, continua le docteur, en approuvant du geste la remarque d'Hatteras, nous voyons _le Prince-Albert_ entreprendre un second voyage avec le lieutenant français Bellot; il hiverne à Batty-Bay dans le détroit du Prince Régent, explore le sud-ouest de Sommerset, et en reconnaît la côte jusqu'au cap Walker. Pendant ce temps, l'_Entreprise_ et l'_Investigator_, de retour en Angleterre, passaient sous le commandement de Collinson et de Mac Clure, et rejoignaient Kellet et Moore au détroit de Behring; tandis que Collinson revenait hiverner à Hong-Kong, MacClure marchait en avant, et, après trois hivernages, de 1850 à 1851, de 1851 à 1852, de 1852 à 1853, il découvrait le passage du nord-ouest, sans rien apprendre sur le sort de Franklin. De 1852 à 1853, une nouvelle expédition composée de trois bâtiments à voile, _l'Assistance, le Résolute le North-Star_, et de deux bateaux à vapeur, _le Pionnier_ et _l'Intrépide_, mit à la voile sous le commandement de sir Edward Belcher, avec le capitaine Kellet pour second; sir Edward visita le canal de Wellington, hiverna à la baie de Northumberland, et parcourut la côte, tandis que Kellet, poussant jusqu'à Bridport dans l'île de Melville, explorait sans succès cette partie des terres boréales. Mais alors le bruit se répandit en Angleterre que deux navires, abandonnés au milieu des glaces, avaient été aperçus non loin des côtes de la Nouvelle-Écosse. Aussitôt, lady Franklin arme le petit steamer à hélice _l'Isabelle_, et le capitaine Inglefied, après avoir remonté la baie de Baffin jusqu'à la pointe Victoria par le quatre-vingtième parallèle, revient à l'île Beechey sans plus de succès. Au commencement de 1855, l'américain Grinnel fait les frais d'une nouvelle expédition, et le docteur Kane, cherchant à pénétrer jusqu'au pôle....

--Mais il ne l'a pas fait, s'écria violemment Hatteras, et Dieu en soit loué! Ce qu'il n'a pas fait, nous le ferons!

--Je le sais, capitaine, répondit le docteur, et si j'en parle, c'est que cette expédition se rattache forcément aux recherches de Franklin. D'ailleurs, elle n'eut aucun résultat. J'allais omettre de vous dire que l'Amirauté, considérant l'île Beechey comme le rendez-vous général des expéditions, chargea en 1853 le steamer _le Phénix_, capitaine Inglefied, d'y transporter des provisions; ce marin s'y rendit avec le lieutenant Bellot, et perdit ce brave officier qui pour la seconde fois mettait son dévouement au service de l'Angleterre; nous pouvons avoir des détails d'autant plus précis sur cette catastrophe, que Johnson, notre maître d'équipage, fut témoin de ce malheur.

--Le lieutenant Bellot était un brave Français, dit Hatteras, et sa mémoire est honorée en Angleterre.

--Alors, reprit le docteur, les navires de l'escadre Belcher commencent à revenir peu à peu; pas tous, car sir Edward dut abandonner _l'Assistance_ en 1854, ainsi que MacClure avait fait de _l'Investigator_ en 1853. Sur ces entrefaites, le docteur Rae, par une lettre datée du 29 juillet 1854, et adressée de Repulse-Bay où il était parvenu par l'Amérique, fit connaître que les Esquimaux de la terre du roi Guillaume possédaient différents objets provenant de _l'Erebus_ et du _Terror_; pas de doute possible alors sur la destinée de l'expédition; _le Phénix, le North-Star_, et le navire de Collinson revinrent en Angleterre; il n'y eut plus de bâtiment anglais dans les mers arctiques. Mais si le gouvernement semblait avoir perdu tout espoir, lady Franklin espérait encore, et des débris de sa fortune elle équipa le Fox, commandé par MacClintock; il partit en 1857, hiverna dans les parages où vous nous êtes apparu, capitaine, parvint à l'île Beechey, le 11 août 1858, hiverna une seconde fois au détroit de Bellot, reprit ses recherches en février 1859, le 6 mai, découvrit le document qui ne laissa plus de doute sur la destinée de _l'Erebus_ et du _Terror_, et revint en Angleterre à la fin de la même année. Voilà tout ce qui s'est passé pendant quinze ans dans ces contrées funestes, et depuis le retour du _Fox_, pas un navire n'est revenu tenter la fortune au milieu de ces dangereuses mers!

--Eh bien, nous la tenterons!» répondit Hatteras.

CHAPITRE XV.

LE FORWARD REJETÉ DANS LE SUD.

Le temps s'éclaircit vers le soir, et la terre se laissa distinguer clairement entre le cap Sepping et le cap Clarence, qui s'avance vers l'est, puis au sud, et est relié à la côte de l'ouest par une langue de terre assez basse. La mer était libre de glaces à l'entrée du détroit du Régent; mais, comme si elle eût voulu barrer la route du nord au _Forward_, elle formait une banquise impénétrable au delà du port Léopold.

Hatteras, très-contrarié sans en rien laisser paraître, dut recourir à ses pétards pour forcer l'entrée du port Léopold; il l'atteignit à midi, le dimanche, 27 mai; le brick fut solidement ancré sur de gros ice-bergs, qui avaient l'aplomb, la dureté et la solidité du roc.

Aussitôt le capitaine, suivi du docteur, de Johnson et de son chien Duk, s'élança sur la glace, et ne tarda pas à prendre terre. Duk gambadait de joie; d'ailleurs, depuis la reconnaissance du capitaine, il était devenu très-sociable et très-doux, gardant ses rancunes pour certains hommes de l'équipage, que son maître n'aimait pas plus que lui.

Le port se trouvait débloqué de ces glaces que les brises de l'est y entassent généralement; les terres coupées à pic présentaient à leur sommet de gracieuses ondulations de neige. La maison et le fanal, construits par James Ross, se trouvaient encore dans un certain état de conservation; mais les provisions paraissaient avoir été saccagées par les renards, et par les ours même, dont on distinguait des traces récentes; la main des hommes ne devait pas être étrangère à cette dévastation, car quelques restes de huttes d'Esquimaux se voyaient sur le bord de la baie.

Les six tombes, renfermant six des marins de _l'Entreprise_ et de _l'Investigator_, se reconnaissaient à un léger renflement de la terre; elles avaient été respectées par toute la race nuisible, hommes ou animaux.

En mettant le pied pour la première fois sur les terres boréales, le docteur éprouva une émotion véritable; on ne saurait se figurer les sentiments dont le coeur est assailli, à la vue de ces restes de maisons, de tentes, de huttes, de magasins, que la nature conserve si précieusement dans les pays froids.

«Voilà, dit-il à ses compagnons, cette résidence que James Ross lui-même nomma le Camp du Refuge. Si l'expédition de Franklin eût atteint cet endroit, elle était sauvée. Voici la machine qui fut abandonnée ici-même, et le poêle établi sur la plate-forme, auquel l'équipage du Prince-Albert se réchauffa en 1851; les choses sont restées dans le même état, et l'on pourrait croire que Kennedy, son capitaine, a quitté d'hier ce port hospitalier. Voici la chaloupe qui l'abrita pendant quelques jours, lui et les siens, car ce Kennedy, séparé de son navire, fut véritablement sauvé par le lieutenant Bellot qui brava la température d'octobre pour le rejoindre.

--Un brave et digne officier que j'ai connu,» dit Johnson.

Pendant que le docteur recherchait avec l'enthousiasme d'un antiquaire les vestiges des précédents hivernages, Hatteras s'occupait de rassembler les provisions et le combustible qui ne se trouvaient qu'en très-petite quantité. La journée du lendemain fut employée à les transporter à bord. Le docteur parcourait le pays, sans trop s'éloigner du navire, et dessinait les points de vue les plus remarquables. La température s'élevait peu à peu; la neige amoncelée commençait à fondre. Le docteur fit une collection assez complète des oiseaux du nord, tels que la mouette, le diver, les molly-nochtes, le canard édredon, qui ressemble aux canards ordinaires, avec la poitrine et le dos blancs, le ventre bleu, le dessus de la tête bleu, le reste du plumage blanc nuancé de quelques teintes vertes; plusieurs d'entre eux avaient déjà le ventre dépouillé de ce joli édredon dont le mâle et la femelle se servent pour ouater leur nid. Le docteur aperçut aussi de gros phoques respirant à la surface de la glace, mais il ne put en tirer un seul.

Dans ses excursions, il découvrit la pierre des marées où sont gravés les signes suivants,

[E I] 1849

qui indiquent le passage de l'_Entreprise_ et de l'_Investigator_; il poussa jusqu'au cap Clarence, à l'endroit même ou John et James Ross en 1833 attendaient si impatiemment la débâcle des glaces. La terre était jonchée d'ossements et de crânes d'animaux, et l'on distinguait encore les traces d'habitation d'Esquimaux.

Le docteur avait eu l'idée d'élever un cairn au port Léopold, et d'y déposer une note indiquant le passage du Forward et le but de l'expédition. Mais Hatteras s'y opposa formellement; il ne voulait pas laisser derrière lui des traces dont quelque concurrent eût pu profiter. Malgré ses bonnes raisons, le docteur fut obligé de céder à la volonté du capitaine. Shandon ne fut pas le dernier à blâmer cet entêtement, car, en cas de catastrophe, aucun navire n'aurait pu s'élancer au secours du _Forward_.

Hatteras ne voulut pas se rendre à ces raisons. Son chargement étant terminé le lundi soir, il tenta encore une fois de s'élever au nord en forçant la banquise, mais après de dangereux efforts, il dut se résigner à redescendre le canal du Régent; il ne voulait à aucun prix demeurer au port Léopold, qui ouvert aujourd'hui pouvait être fermé demain par un déplacement inattendu des ice-fields, phénomène très-fréquent dans ces mers et dont les navigateurs doivent particulièrement se défier.

Si Hatteras ne laissait pas percer ses inquiétudes au dehors, au dedans il les ressentait avec une extrême violence; il voulait aller au nord et se trouvait forcé de marcher au sud! où arriverait-il ainsi? allait-il reculer jusqu'à Victoria-Harbour dans le golfe Boothia, où hiverna sir John Ross en 1833? trouverait-il le détroit de Bellot libre à cette époque, et, contournant North-Sommerset, pourrait-il remonter par le détroit de Peel? Ou bien, se verrait-il capturé pendant plusieurs hivers comme ses devanciers, et obligé d'épuiser ses forces et ses approvisionnements?

Ces craintes fermentaient dans sa tête; mais il fallait prendre un parti; il vira de bord, et s'enfonça vers le sud.

Le canal du prince Régent conserve une largeur à peu près uniforme depuis le port Léopold jusqu'à la baie Adélaïde. _Le Forward_ marchait rapidement au milieu des glaçons, plus favorisé que les navires précédents, dont la plupart mirent un grand mois à descendre ce canal, même dans une saison meilleure; il est vrai que ces navires, sauf _le Fox_, n'ayant pas la vapeur à leur disposition, subissaient les caprices d'un vent incertain et souvent contraire.

L'équipage se montrait généralement enchanté de quitter les régions boréales; il paraissait peu goûter ce projet d'atteindre le pôle; il s'effrayait volontiers des résolutions d'Hatteras, dont la réputation d'audace n'avait rien de rassurant. Hatteras cherchait à profiter de toutes les occasions d'aller en avant, quelles qu'en fussent les conséquences. Et cependant dans les mers boréales, avancer c'est bien, mais il faut encore conserver sa position, et ne pas se mettre en danger de la perdre.

_Le Forward_ filait à toute vapeur; sa fumée noire allait se contourner en spirales sur les pointes éclatantes des ice-bergs; le temps variait sans cesse, passant d'un froid sec à des brouillards de neige avec une extrême rapidité. Le brick, d'un faible tirant d'eau, rangeait de près la côte de l'ouest; Hatteras ne voulait pas manquer l'entrée du détroit de Bellot, car le golfe de Boothia n'a d'autre sortie au sud que le détroit mal connu de _la Fury_ et de _l'Hécla_; ce golfe devenait donc une impasse, si le détroit de Bellot était manqué ou devenait impraticable.

Le soir, _le Forward_ fut en vue de la baie d'Elwin, que l'on reconnut à ses hautes roches perpendiculaires; le mardi matin, on aperçut la baie Batty, où, le 10 septembre 1851, le Prince-Albert s'ancra pour un long hivernage. Le docteur, sa lunette aux yeux, observait la côte avec intérêt. De ce point rayonnèrent les expéditions qui établirent la configuration géographique de North-Sommerset. Le temps était clair et permettait de distinguer les profondes ravines dont la baie est entourée.

Le docteur et maître Johnson, seuls peut-être, s'intéressaient à ces contrées désertes. Hatteras, toujours courbé sur ses cartes, causait peu; sa taciturnité s'accroissait avec la marche du brick vers le sud; il montait souvent sur la dunette, et là, les bras croisés, l'oeil perdu dans l'espace, il demeurait souvent des heures entières à fixer l'horizon. Ses ordres, s'il en donnait, étaient brefs et rudes. Shandon gardait un silence froid, et peu à peu se retirant en lui-même, il n'eut plus avec Hatteras que les relations exigées par les besoins du service; James Wall restait dévoué à Shandon, et modelait sa conduite sur la sienne. Le reste de l'équipage attendait les événements, prêt à en profiter dans son propre intérêt. Il n'y avait plus à bord cette unité de pensées, cette communion d'idées si nécessaire pour l'accomplissement des grandes choses. Hatteras le savait bien.

On vit pendant la journée deux baleines filer rapidement vers le sud; on aperçut également un ours blanc qui fut salué de quelques coups de fusil sans succès apparent. Le capitaine connaissait le prix d'une heure dans ces circonstances, et ne permit pas de poursuivre l'animal.

Le mercredi matin, l'extrémité du canal du Régent fut dépassée; l'angle de la côte ouest était suivi d'une profonde courbure de la terre. En consultant sa carte, le docteur reconnut la pointe de Sommerset-House ou pointe Fury.

«Voilà, dit-il à son interlocuteur habituel, l'endroit même où se perdit le premier navire anglais envoyé dans ces mers en 1815, pendant le troisième voyage que Parry faisait au pôle; _la Fury_ fut tellement maltraitée par les glaces à son second hivernage, que l'équipage dut l'abandonner et revenir en Angleterre sur sa conserve _l'Hécla_.

--Avantage évident d'avoir un second navire, répondit Johnson; c'est une précaution que les navigateurs polaires ne doivent pas négliger; mais le capitaine Hatteras n'était pas homme à s'embarrasser d'un compagnon!

--Est-ce que vous le trouvez imprudent, Johnson? demanda le docteur.

--Moi? je ne trouve rien, monsieur Clawbonny. Tenez, voyez sur la côte ces pieux qui soutiennent encore quelques lambeaux d'une tente à demi pourrie.

--Oui, Johnson; c'est là que Parry débarqua tous les approvisionnements de son navire, et, si ma mémoire est fidèle, le toit de la maison qu'il construisit était fait d'un hunier recouvert par les manoeuvres courantes de _la Fury_.

--Cela a dû bien changer depuis 1825.

--Mais pas trop, Johnson. En 1829, John Ross trouva la santé et le salut de son équipage dans cette fragile demeure. En 1851, lorsque le prince Albert y envoya une expédition, cette maison subsistait encore; le capitaine Kennedy la fit réparer, il y a neuf ans de cela. Il serait intéressant pour nous de la visiter, mais Hatteras n'est pas d'humeur à s'arrêter!

--Et il a sans doute raison, monsieur Clawbonny; si le temps est l'argent en Angleterre, ici c'est le salut, et pour un jour de retard, une heure même, on s'expose à compromettre tout un voyage. Laissons-le donc agir à sa guise.»

Pendant la journée du jeudi 1er juin, la baie qui porte le nom de baie Creswell, fut coupée diagonalement par _le Forward_; depuis la pointe de la Fury, la côte s'élevait vers le nord en rochers perpendiculaires de trois cents pieds de hauteur; au sud, elle tendait à s'abaisser; quelques sommets neigeux présentaient aux regards des tables nettement coupées, tandis que les autres, affectant des formes bizarres, projetaient dans la brume leurs pyramides aiguës.

Le temps se radoucit pendant cette journée, mais au détriment de sa clarté; on perdit la terre de vue; le thermomètre remonta à trente-deux degrés (0 centig.) quelques gelinottes voletaient ça et là, et des troupes d'oies sauvages pointaient vers le nord; l'équipage dut se débarrasser d'une partie de ses vêtements; on sentait l'influence de la saison d'été dans ces contrées arctiques.

Vers le soir, _le Forward_ doubla le cap Garry à un quart de mille du rivage par un fond de dix à douze brasses, et dès lors il rangea la côte de près jusqu'à la baie Brentford. C'était sous cette latitude que devait se rencontrer le détroit de Bellot, détroit que sir John Ross ne soupçonna même pas dans son expédition de 1828; ses cartes indiquent une côte non interrompue, dont il a noté et nommé les moindres irrégularités avec le plus grand soin; il faut donc admettre qu'à l'époque de son exploration l'entrée du détroit, complètement fermée par les glaces, ne pouvait en aucune façon se distinguer de la terre elle-même.

Ce détroit fut réellement découvert par le capitaine Kennedy dans une excursion faite en avril 1852; il lui donna le nom du lieutenant Bellot, «juste tribut,» dit-il, «aux importants services rendus à notre expédition par l'officier français.»

CHAPITRE XVI.

LE PÔLE MAGNÉTIQUE

Hatteras, en s'approchant de ce détroit, sentit redoubler ses inquiétudes; en effet, le sort de son voyage allait se décider; jusqu'ici il avait fait plus que ses prédécesseurs, dont le plus heureux, MacClintock, mit quinze mois à atteindre cette partie des mers polaires; mais c'était peu, et rien même, s'il ne parvenait à franchir le détroit de Bellot; ne pouvant revenir sur ses pas, il se voyait bloqué jusqu'à l'année suivante.

Aussi il ne voulut s'en rapporter qu'à lui-même du soin d'examiner la côte; il monta dans le nid de pie, et il y passa plusieurs heures de la matinée du samedi.

L'équipage se rendait parfaitement compte de la situation du navire; un profond silence régnait à bord; la machine ralentit ses mouvements; _le Forward_ se tint aussi près de terre que possible; la côte était hérissée de ces glaces que les plus chauds étés ne parviennent pas à dissoudre; il fallait un oeil habile pour démêler une entrée au milieu d'elles.

Hatteras comparait ses cartes et la terre. Le soleil s'étant montré un instant vers midi, il fit prendre par Shandon et Wall une observation assez exacte qui lui fut transmise à voix haute.

Il y eut là une demi-journée d'anxiété pour tous les esprits. Mais soudain, vers deux heures, ces paroles retentissantes tombèrent du haut du mât de misaine:

«Le cap à l'ouest, et forcez de vapeur.»

Le brick obéit instantanément; il tourna sa proue vers le point indiqué; la mer écuma sous les branches de l'hélice, et _le Forward_ s'élança à toute vitesse entre deux ice-streams convulsionnés.

Le chemin était trouvé; Hatteras redescendit sur la dunette, et l'ice-master remonta à son poste.

«Eh bien, capitaine, dit le docteur, nous sommes donc enfin entrés dans ce fameux détroit?

--Oui, répondit Hatteras en baissant la voix; mais ce n'est pas tout que d'y entrer, il faut encore en sortir.»

Et sur cette parole, il regagna sa cabine.

«Il a raison, se dit le docteur; nous sommes là comme dans une souricière, sans grand espace pour manoeuvrer, et s'il fallait hiverner dans ce détroit!... Bon! nous ne serions pas les premiers à qui pareille aventure arriverait, et où d'autres se sont tirés d'embarras nous saurions bien nous tirer d'affaire!»

Le docteur ne se trompait pas. C'est à cette place même, dans un petit port abrité nommé port Kennedy par MacClintock lui-même, que _le Fox_ hiverna en 1858. En ce moment, on pouvait reconnaître les hautes chaînes granitiques et les falaises escarpées des deux rivages.

Le détroit de Bellot, d'un mille de large sur dix-sept milles de long, avec un courant de six à sept noeuds, est encaissé dans des montagnes dont l'altitude est estimée à seize cents pieds; il sépare North-Sommerset de la terre Boothia; les navires, on le comprend, n'y ont pas leurs coudées franches. _Le Forward_ avançait avec précaution, mais il avançait; les tempêtes sont fréquentes dans cet espace resserré, et le brick n'échappa pas à leur violence habituelle; par ordre d'Hatteras, les vergues des perroquets et des huniers furent envoyées en bas, les mâts dépassés; malgré tout, le navire fatigua énormément; les coups de mer arrivaient par paquets dans les rafales de pluie; la fumée s'enfuyait vers l'est avec une étonnante rapidité; on marchait un peu à l'aventure au milieu des glaces en mouvement; le baromètre tomba à vingt-neuf pouces; il était difficile de se maintenir sur le pont; aussi la plupart des hommes demeuraient dans le poste pour ne pas souffrir inutilement,

Hatteras, Johnson, Shandon restèrent sur la dunette, en dépit des tourbillons de neige et de pluie; et il faut ajouter le docteur, qui, s'étant demandé ce qui lui serait le plus désagréable de faire en ce moment, monta immédiatement sur le pont; on ne pouvait s'entendre, et à peine se voir; aussi garda-t-il pour lui ses réflexions.

Hatteras essayait de percer le rideau de brume, car, d'après son estime, il devait se trouver à l'extrémité du détroit vers les six heures du soir; alors toute issue parut fermée; Hatteras fut donc forcé de s'arrêter et s'ancra solidement à un ice-berg; mais il resta en pression toute la nuit.

Le temps fut épouvantable. _Le Forward_ menaçait à chaque instant de rompre ses chaînes; on pouvait craindre que la montagne, arrachée de sa base sous les violences du vent d'ouest, ne s'en allât à la dérive avec le brick. Les officiers furent constamment sur le qui-vive et dans des appréhensions extrêmes; aux trombes de neige se joignait une véritable grêle ramassée par l'ouragan sur la surface dégelée des bancs de glace; c'étaient autant de flèches aiguës qui hérissaient l'atmosphère.

La température s'éleva singulièrement pendant cette nuit terrible; le thermomètre marqua cinquante-sept degrés (14° centig.), et le docteur, à son grand étonnement, crut surprendre dans le sud quelques éclairs suivis d'un tonnerre très-éloigné. Cela semblait corroborer le témoignage du baleinier Scoresby, qui observa un pareil phénomène au delà du soixante-cinquième parallèle. Le capitaine Parry fut également témoin de cette singularité météorologique en 1821.

Vers les cinq heures du matin, le temps changea avec une rapidité surprenante; la température retourna subitement au point de congélation; le vent passa au nord et se calma. On pouvait apercevoir l'ouverture occidentale du détroit, mais entièrement obstruée. Hatteras promenait un regard avide sur la côte, se demandant si le passage existait réellement.