Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 5
--Bon! répondit Garry; as-tu donc oublié, Gripper, ce que t'a dit le docteur? Il faut être sobre de toute boisson excitante, si l'on veut braver le scorbut, se bien porter et aller loin.
--Mais je ne demande pas à aller loin, Garry; et je trouve que c'est déjà beau d'être venu jusqu'ici, et de s'obstiner à passer là où le diable ne veut pas qu'on passe.
--Eh bien, on ne passera pas! répliqua Pen. Quand je pense que j'ai déjà oublié le goût du gin!
--Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur.
--Oh! répliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le dit. Reste à savoir si, sous prétexte de santé, on ne s'amuse pas à faire l'économie du liquide.
--Ce diable de Pen a peut-être raison, répondit Gripper.
--Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et s'il perd un peu de sa couleur à naviguer sous un pareil régime, Pen n'aura pas trop à se plaindre.
--Qu'est-ce que mon nez t'a fait? répondit brusquement le matelot attaqué à son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes conseils; il ne te les demande pas; mêle-toi donc de ce qui regarde le tien!
--Allons! ne te fâche pas. Pen, je ne te croyais pas le nez si susceptible. Hé! je ne déteste pas plus qu'un autre un bon verre de wisky, surtout par une température pareille; mais si, au bout du compte, cela fait plus de mal que de bien, je m'en passe volontiers.
--Tu t'en passes, dit le chauffeur Waren qui prit part à la conversation; eh bien, tout le monde ne s'en passe peut-être pas à bord!
--Que veux-tu dire, Waren? reprit Garry en le regardant fixement.
--Je veux dire que, pour une raison ou pour une autre, il y a des liqueurs à bord, et j'imagine qu'on ne s'en prive pas beaucoup à l'arrière.
--Et qu'en sais-tu?» demanda Garry.
Waren ne sut trop que répondre; il parlait pour parler, comme on dit.
«Tu vois bien, Garry, reprit Bolton, que Waren n'en sait rien.
--Eh bien, dit Pen, nous demanderons une ration de gin au commandant; nous l'avons bien gagnée, et nous verrons ce qu'il répondra.
--Je vous engage à n'en rien faire, répondit Garry.
--Et pourquoi? s'écrièrent Pen et Gripper.
--Parce que le commandant vous refusera. Vous saviez quel était le régime du bord, quand vous vous êtes embarqués; il fallait y réfléchir à ce moment-là.
--D'ailleurs, répondit Bolton qui prenait volontiers le parti de Garry dont le caractère lui plaisait, Richard Shandon n'est pas le maître à bord; il obéit tout comme nous autres.
--Et à qui donc? demanda Pen.
--Au capitaine.
--Ah! toujours ce capitaine de malheur! s'écria Pen. Et ne voyez-vous pas qu'il n'y a pas plus de capitaine que de taverne sur ces bancs de glace? C'est une façon de nous refuser poliment ce que nous avons le droit d'exiger.
--Mais si, il y a un capitaine, reprit Bolton; et je parierais deux mois de ma paye que nous le verrons avant peu.
--C'est bon, fit Pen; en voilà un à qui je voudrais bien dire deux mots en face!
--Qui parle du capitaine?» dit en ce moment un nouvel interlocuteur.
C'était le matelot Clifton, passablement superstitieux et envieux à la fois.
«Est-ce que l'on sait quelque chose de nouveau sur le capitaine? demanda-t-il.
--Non, lui fut-il répondu d'une seule voix.
--Eh bien, je m'attends à le trouver installé un beau matin dans sa cabine, sans que personne ne sache ni comment, ni par où il sera arrivé.
--Allons donc! répondit Bolton; tu te figures, Clifton, que ce gaillard-là est un farfadet, un lutin comme il en court dans les hautes terres d'Écosse!
--Ris tant que tu voudras, Bolton; cela ne changera pas mon opinion. Tous les jours, en passant devant la cabine, je jette un regard par le trou de la serrure, et l'un de ces matins je viendrai vous raconter à qui ce capitaine ressemble, et comment il est fait.
--Eh, par le diable, fit Pen, il sera bâti comme tout le monde, ton capitaine! Et si c'est un gaillard qui veut nous mener où cela ne nous plaît pas, on lui dira son fait.
--Bon, fit Bolton, voilà Pen qui ne le connaît même pas, et qui veut déjà lui chercher dispute!
--Qui ne le connaît pas, répliqua Clifton de l'air d'un homme qui en sait long; c'est à savoir, s'il ne le connaît pas!
--Que diable veux-tu dire? demanda Gripper.
--Je m'entends.
--Mais nous ne t'entendons pas!
--Eh bien, est-ce que Pen n'a pas eu déjà des désagréments avec lui?
--Avec le capitaine?
--Oui, le dog-captain; car c'est exactement la même chose.»
Les matelots se regardèrent sans trop oser répondre. «Homme ou chien, fit Pen entre ses dents, je vous affirme que cet animal-là aura son compte un de ces jours.
--Voyons, Clifton, demanda sérieusement Bolton, prétends-tu, comme l'a dit Johnson en se moquant, que ce chien-là est le vrai capitaine?
--Certes, répondit Clifton avec conviction; et si vous étiez des observateurs comme moi, vous auriez remarqué les allures étranges de cet animal.
--Lesquelles? voyons, parle!
--Est-ce que vous n'avez pas vu la façon dont il se promène sur là dunette avec un air d'autorité, regardant la voilure du navire, comme s'il était de quart?
--C'est vrai, fit Gripper; et même un soir je l'ai positivement surpris les pattes appuyées sur la roue du gouvernail.
--Pas possible! fit Bolton.
--Et maintenant, reprit Clifton, est-ce que, la nuit, il ne quitte pas le bord pour aller se promener seul sur les champs de glace, sans se soucier ni des ours ni du froid?
--C'est toujours vrai, fit Bolton.
--Est-ce que vous voyez cet animal-là, comme un honnête chien, rechercher la compagnie des hommes, rôder du côté de la cuisine, et couver des yeux maître Strong quand il apporte quelque bon morceau au commandant? Est-ce que vous ne l'entendez pas, la nuit, quand il s'en va à deux ou trois milles du navire, hurler de façon à vous donner froid dans le dos, ce qui n'est pourtant pas facile à ressentir par une pareille température? Enfin, est-ce que vous avez jamais vu ce chien-là se nourrir? Il ne prend rien de personne; sa pâtée est toujours intacte, et, à moins qu'une main ne le nourrisse secrètement à bord, j'ai le droit de dire que cet animal vit sans manger, Or, si celui-là n'est pas fantastique, je ne suis qu'une bête.
--Ma foi, répondit Bell le charpentier, qui avait entendu toute l'argumentation de Clifton, ma foi, cela pourrait bien être!»
Cependant les autres matelots se taisaient.
«Eh bien, moi, reprit Clifton, je vous dis que si vous faites les incrédules, il y a à bord des gens plus savants que vous qui ne paraissent pas si rassurés.
--Veux-tu parler du commandant? demanda Bolton.
--Oui, du commandant et du docteur.
--Et tu prétends qu'ils sont de ton avis?
--Je les ai entendus discuter la chose, et j'affirme qu'ils n'y comprenaient rien; ils faisaient mille suppositions qui ne les avançaient guère.
--Et ils parlaient du chien comme tu le fais, Clifton? demanda le charpentier.
--S'ils ne parlaient pas du chien, répondit Clifton mis au pied du mur, ils parlaient du capitaine, ce qui est la même chose, et ils avouaient que tout cela n'est pas naturel.
--Eh bien, mes amis, reprit Bell, voulez-vous avoir mon opinion?
--Parlez! parlez! fit-on de toutes parts.
--C'est qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura pas d'autre capitaine que Richard Shandon.
--Et la lettre? fit Clifton.
--La lettre existe réellement, répondit Bell; il est parfaitement exact qu'un inconnu a armé _le Forward_ pour un voyage dans les glaces; mais le navire une fois parti, personne ne viendra plus à bord.
--Enfin, demanda Bolton, où ira-t-il, le navire?
--Je n'en sais rien; à un moment donné, Richard Shandon recevra le complément de ses instructions.
--Mais par qui?
--Par qui?
--Oui, comment? dit Bolton qui devenait pressant.
--Allons, Bell, une réponse, dirent les autres matelots.
--Par qui? comment? Eh! je n'en sais rien, répliqua le charpentier, embarrassé à son tour.
--Eh, par le captain-dog! s'écria Clifton. Il a déjà écrit une première fois, il peut bien écrire une seconde. Oh! si je savais seulement la moitié de ce que sait cet animal-là, je ne serais pas embarrassé d'être premier lord de l'Amirauté.
--Ainsi, reprit Bolton pour conclure, tu t'en tiens à ton dire, que ce chien-là est le capitaine?
--Oui, comme je l'ai dit.
--Eh bien, dit Pen d'une voix sourde, si cet animal-là ne veut pas crever dans la peau d'un chien, il n'a qu'à se dépêcher de devenir un homme; car, foi de Pen, je lui ferai son affaire.
--Et pourquoi cela? demanda Garry.
--Parce que cela me plaît, répondit brutalement Pen; et je n'ai de compte à rendre à personne.
--Assez causé, les enfants, cria maître Johnson en intervenant au moment où la conversation semblait devoir mal tourner; à l'ouvrage, et que ces scies soient installées plus vite que cela! Il faut franchir la banquise!
--Bon! un vendredi! répondit Clifton en haussant les épaules. Vous verrez qu'on ne passe pas si facilement le cercle polaire!»
Quoi qu'il en soit, les efforts de l'équipage furent à peu près impuissants pendant cette journée. _Le Forward_, lancé à toute vapeur contre les ice-fields, ne parvint pas à les séparer; on fut obligé de s'ancrer pendant la nuit.
Le samedi, la température s'abaissa encore sous l'influence d'un vent de l'est; le temps se mit au clair, et le regard put s'étendre au loin sur ces plaines blanches que la réflexion des rayons solaires rendait éblouissantes. A sept heures du matin, le thermomètre accusait huit degrés au-dessus de zéro (-22° centig.).
Le docteur était tenté de rester tranquillement dans sa cabine à relire des voyages arctiques; mais il se demanda, suivant son habitude, ce qu'il lui serait le plus désagréable à faire en ce moment. Il se répondit que monter sur le pont par cette température, et aider les hommes dans la manoeuvre, n'avait rien de très-réjouissant. Donc, fidèle à sa règle de conduite, il quitta sa cabine si bien chauffée et vint contribuer au halage du navire. Il avait bonne figure avec les lunettes vertes au moyen desquelles il préservait ses yeux contre la morsure des rayons réfléchis, et dans ses observations futures il eut toujours soin de se servir de snow-spectacles[1] pour éviter les ophthalmies très-fréquentes sous cette latitude élevée.
[1] Lunettes à neige.
Vers le soir, _le Forward_ avait gagné plusieurs milles dans le nord, grâce à l'activité des hommes et à l'habileté de Shandon, adroit à profiter de toutes les circonstances favorables; à minuit, il dépassait le soixante-sixième parallèle, et la sonde ayant rapporté vingt-trois brasses de profondeur, Shandon reconnut qu'il se trouvait sur le bas-fond où toucha _le Victory_, vaisseau de Sa Majesté. La terre s'approchait à trente milles dans l'est.
Mais alors la masse des glaces, immobile jusqu'alors, se divisa et se mit en mouvement; les ice-bergs semblaient surgir de tous les points de l'horizon; le brick se trouvait engagé dans une série d'écueils mouvants dont la force d'écrasement est irrésistible; la manoeuvre devint assez difficile pour que Garry, le meilleur timonier, prît la barre; les montagnes tendaient à se refermer derrière le brick; il fut donc nécessaire de traverser cette flotte de glaces, et la prudence autant que le devoir commandait de se porter en avant. Les difficultés s'accroissaient de l'impossibilité où se trouvait Shandon de constater la direction du navire au milieu de ces points changeants, qui se déplaçaient et n'offraient aucune perspective stable.
Les hommes de l'équipage furent divisés en deux bordées de tribord et de bâbord; chacun d'eux, armé d'une longue perche garnie d'une pointe de fer, repoussait les glaçons trop menaçants. Bientôt _le Forward_ entra dans une passe si étroite, entre deux blocs élevés, que l'extrémité de ses vergues froissa ces murailles aussi dures que le roc; peu à peu il s'engagea dans une vallée sinueuse remplie du tourbillon des neiges, tandis que les glaces flottantes se heurtaient et se brisaient avec de sinistres craquements.
Mais il fut bientôt constant que cette gorge était sans issue; un énorme bloc, engagé dans ce chenal, dérivait rapidement sur _le Forward_; il parut impossible de l'éviter, impossible également de revenir en arrière sur un chemin déjà obstrué.
Shandon, Johnson, debout à l'avant du brick, considéraient leur position. Shandon, de la main droite, indiquait au timonier la direction à suivre, et de la main gauche il transmettait à James Wall, posté près de l'ingénieur, ses ordres pour manoeuvrer la machine.
«Comment cela va-t-il finir? demanda le docteur à Johnson.
--Comme il plaira à Dieu,» répondit le maître d'équipage.
Le bloc de glace, haut de cent pieds, ne se trouvait plus qu'à une encablure du _Forward_, et menaçait de le broyer sous lui.
«Malheur et malédiction! s'écria Pen avec un effroyable juron.
--Silence!» s'écria une voix qu'il fut impossible de distinguer au milieu de l'ouragan.
Le bloc parut se précipiter sur le brick, et il y eut un indéfinissable moment d'angoisses; les hommes, abandonnant leurs perches, refluèrent sur l'arrière en dépit des ordres de Shandon.
Soudain un bruit effroyable se fit entendre; une véritable trombe d'eau tomba sur le pont du navire, que soulevait une vague énorme. L'équipage jeta un cri de terreur, tandis que Garry, ferme à sa barre, maintint _le Forward_ en bonne voie, malgré son effrayante embardée.
Et lorsque les regards épouvantés se portèrent vers la montagne de glace, celle-ci avait disparu; la passe était libre, et au delà, un long canal, éclairé par les rayons obliques du soleil, permettait au brick de poursuivre sa route.
«Eh bien, monsieur Clawbonny, dit Johnson, m'expliquerez-vous ce phénomène?
--Il est bien simple, mon ami, répondit le docteur, et il se reproduit souvent; lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des autres à l'époque du dégel, elles voguent isolées et dans un équilibre parfait; mais peu à peu, elles arrivent vers le sud, où l'eau est relativement plus chaude; leur base, ébranlée par le choc des autres glaçons, commence à fondre, à se miner; il vient donc un moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors elles se culbutent. Seulement, si cet ice-berg se fût retourné deux minutes plus tard, il se précipitait sur le brick et l'écrasait dans sa chute.»
CHAPITRE IX.
UNE NOUVELLE LETTRE.
Le cercle polaire était enfin franchi; _le Forward_ passait le 30 avril, à midi, par le travers d'Holsteinborg; des montagnes pittoresques s'élevèrent dans l'horizon de l'est. La mer paraissait pour ainsi dire libre de glaces, ou plutôt ces glaces pouvaient être facilement évitées. Le vent sauta dans le sud-est, et le brick, sous sa misaine, sa brigantine, ses huniers et ses perroquets, remonta la mer de Baffin.
Cette journée fut particulièrement calme, et l'équipage put prendre un peu de repos; de nombreux oiseaux nageaient et voltigeaient autour du navire; le docteur remarqua, entre autres, des alca-alla, presque semblables à la sarcelle, avec le cou, les ailes et le dos noirs et la poitrine blanche; ils plongeaient avec vivacité, et leur immersion se prolongeait souvent au delà de quarante secondes.
Cette journée n'eût été marquée par aucun incident nouveau, si le fait suivant, quelque extraordinaire qu'il paraisse, ne se fût pas produit à bord.
Le matin, à six heures, en rentrant dans sa cabine après son quart, Richard Shandon trouva sur sa table une lettre avec cette suscription:
«Au commandant Richard Shandon, à bord du Forward.
«Mer de Baffin.»
Shandon ne put en croire ses yeux; mais avant de prendre connaissance de cette étrange correspondance, il fit appeler le docteur, James Wall, le maître d'équipage, et il leur montra cette lettre.
«Cela devient particulier, fit Johnson.
--C'est charmant! pensa le docteur.
--Enfin, s'écria Shandon, nous connaîtrons donc ce secret...»
D'une main rapide, il déchira l'enveloppe, et lut ce qui suit:
«Commandant,
«Le capitaine du _Forward_ est content du sang-froid, de l'habileté et du courage que vos hommes, vos officiers et vous, vous avez montré dans les dernières circonstances; il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à l'équipage.
«Veuillez vous diriger droit au nord vers la baie Melville, et de là vous tenterez de pénétrer dans le détroit de Smith.
«Le capitaine du _Forward,_
«K.-Z.
«Ce lundi, 30 avril, par le travers du cap Walsingham.»
«Et c'est tout? s'écria le docteur.
--C'est tout,» répondit Shandon.
La lettre lui tomba des mains.
«Eh bien, dit Wall, ce capitaine chimérique ne parle même plus de venir à bord; j'en conclus qu'il n'y viendra jamais.
--Mais cette lettre, fit Johnson, comment est-elle arrivée?»
Shandon se taisait.
«Monsieur Wall a raison, répondit le docteur, qui, ayant ramassé la lettre, la retournait dans tous les sens; le capitaine ne viendra pas à bord, par une excellente raison...
--Et laquelle? demanda vivement Shandon.
--C'est qu'il y est déjà, répondit simplement le docteur.
--Déjà! s'écria Shandon; que voulez-vous dire?
--Comment expliquer sans cela l'arrivée de cette lettre?»
Johnson hochait la tête en signe d'approbation.
«Ce n'est pas possible! fit Shandon avec énergie, je connais tous les hommes de l'équipage; il faudrait donc supposer qu'il se trouvât parmi eux depuis le départ du navire? Ce n'est pas possible, vous dis-je! Depuis plus de deux ans, il n'en est pas un que je n'aie vu cent fois à Liverpool; votre supposition, docteur, est inadmissible!
--Alors, qu'admettez-vous, Shandon?
--Tout, excepté cela. J'admets que ce capitaine, ou un homme à lui, que sais-je? a pu profiter de l'obscurité, du brouillard, de tout ce que vous voudrez, pour se glisser à bord; nous ne sommes pas éloignés de la terre; il y a des kaïaks d'Esquimaux qui passent inaperçus entre les glaçons; on peut donc être venu jusqu'au navire, avoir remis cette lettre... le brouillard a été assez intense pour favoriser ce plan...
--Et pour empêcher de voir le brick, répondit le docteur; si nous n'avons pas vu, nous, un intrus se glisser à bord, comment, lui, aurait-il pu découvrir _le Forward_ au milieu du brouillard?
--C'est évident, fit Johnson.
--J'en reviens donc à mon hypothèse, dit le docteur. Qu'en pensez-vous, Shandon?
--Tout ce que vous voudrez, répondit Shandon avec feu, excepté la supposition que cet homme soit à mon bord.
--Peut-être, ajouta Wall, se trouve-t-il dans l'équipage un homme à lui, qui a reçu ses instructions.
--Peut-être, fit le docteur.
--Mais qui? demanda Shandon. Je connais tous mes hommes, vous dis-je, et depuis longtemps.
--En tout cas, reprit Johnson, si ce capitaine se présente, homme ou diable, on le recevra; mais il y a un autre enseignement, ou plutôt un autre renseignement à tirer de cette lettre.
--Et lequel? demanda Shandon.
--C'est que nous devons nous diriger non-seulement vers la baie Melville, mais encore dans le détroit de Smith.
--Vous avez raison, répondit le docteur.
--Le détroit de Smith, répliqua machinalement Richard Shandon.
--Il est donc évident, reprit Johnson, que la destination du _Forward_ n'est pas de rechercher le passage du nord-ouest, puisque nous laisserons sur notre gauche la seule entrée qui y conduise, c'est-à-dire le détroit de Lancastre. Voilà qui nous présage une navigation difficile dans des mers inconnues.
--Oui, le détroit de Smith, répondit Shandon; c'est la route que l'Américain Kane a suivie en 1853, et au prix de quels dangers! Longtemps on l'a cru perdu sous ces latitudes effrayantes! Enfin, puisqu'il faut y aller, on ira! mais jusqu'où? Est-ce au pôle?
--Et pourquoi pas?» s'écria le docteur.
La supposition de cette tentative insensée fit hausser les épaules au maître d'équipage.
«Enfin, reprit James Wall, pour en revenir au capitaine, s'il existe, je ne vois guère, sur la côte du Groënland, que les établissements de Disko ou d'Uppernawik où il puisse nous attendre; dans quelques jours, nous saurons donc à quoi nous en tenir.
--Mais, demanda le docteur à Shandon, n'allez-vous pas faire connaître cette lettre à l'équipage?
--Avec la permission du commandant, répondit Johnson, je n'en ferais rien.
--Et pourquoi cela? demanda Shandon.
--Parce que tout cet extraordinaire, ce fantastique, est de nature à décourager nos hommes; ils sont déjà fort inquiets sur le sort d'une expédition qui se présente ainsi. Or, si on les pousse dans le surnaturel, cela peut produire de fâcheux effets, et au moment critique nous ne pourrions plus compter sur eux. Qu'en dites-vous, commandant?
--Et vous, docteur, qu'en pensez-vous? demanda Shandon.
--Maître Johnson, répondit le docteur, me paraît sagement raisonner.
--Et vous, James?
--Sauf meilleur avis, répondit Wall, je me range à l'opinion de ces messieurs.»
Shandon se prit à réfléchir pendant quelques instants; il relut attentivement la lettre.
«Messieurs, dit-il, votre opinion est certainement fort bonne; mais je ne puis l'adopter.
--Et pourquoi cela, Shandon? demanda le docteur.
--Parce que les instructions de cette lettre sont formelles; elles commandent de porter à la connaissance de l'équipage les félicitations du capitaine; or, jusqu'ici, j'ai toujours obéi aveuglément à ses ordres, de quelque façon qu'ils me fussent transmis, et je ne puis...
--Cependant..., reprit Johnson qui redoutait justement l'effet de semblables communications sur l'esprit des matelots.
--Mon brave Johnson, repartit Shandon, je comprends votre insistance; vos raisons sont excellentes, mais lisez:
«Il vous prie d'en témoigner sa reconnaissance à l'équipage.»
--Agissez donc en conséquence, reprit Johnson, qui était d'ailleurs un strict observateur de la discipline. Faut-il rassembler l'équipage sur le pont?
--Faites,» répondit Shandon.
La nouvelle d'une communication du capitaine se répandit immédiatement à bord. Les matelots arrivèrent sans retard à leur poste de revue, et le commandant lut à haute voix la lettre mystérieuse.
Un morne silence accueillit cette lecture; l'équipage se sépara en proie à mille suppositions; Clifton eut de quoi se livrer à toutes les divagations de son imagination superstitieuse; la part qu'il attribua dans cet événement à Captain-dog fut considérable, et il ne manqua plus de le saluer, quand par hasard il le rencontrait sut son passage.
«Quand je vous disais, répétait-il aux matelots, que cet animal savait écrire!»
On ne répliqua rien à cette observation, et lui-même, Bell, le charpentier, eût été fort empêché d'y répondre.
Cependant, il fut constant pour chacun qu'à défaut du capitaine son ombre ou son esprit veillait à bord; les plus sages se gardèrent désormais d'échanger entre eux leurs suppositions.
Le 1er mai, à midi, l'observation donna 68° pour la latitude, et 56°32' pour la longitude. La température s'était relevée, et le thermomètre marquait vingt-cinq degrés au-dessus de zéro (-4° cent.)
Le docteur put s'amuser à suivre les ébats d'une ourse blanche et de ses deux oursons sur le bord d'un pack qui prolongeait la terre. Accompagné de Wall et de Simpson, il essaya de lui donner la chasse dans le canot; mais l'animal, d'humeur peu belliqueuse, entraîna rapidement sa progéniture avec lui, et le docteur dut renoncer à le poursuivre.
Le cap Chidley fut doublé pendant la nuit sous l'influence d'un vent favorable, et bientôt les hautes montagnes de Disko se dressèrent à l'horizon; la baie de Godavhn, résidence du gouverneur général des établissements danois, fut laissée sur la droite. Shandon ne jugea pas à propos de s'arrêter, et dépassa bientôt les pirogues d'Esquimaux qui cherchaient à l'atteindre.
L'île Disko porte également le nom d'île de la Baleine; c'est de ce point que le 12 juillet 1845 sir John Franklin écrivit pour la dernière fois à l'amirauté, et c'est à cette île aussi que, le 27 août 1859, le capitaine MacClintock toucha à son retour, rapportant les preuves trop certaines de la perte de cette expédition.
La coïncidence de ces deux faits devait être remarquée par le docteur; ce triste rapprochement était fécond en souvenirs, mais bientôt les hauteurs de Disko disparurent à ses yeux.