Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 34

Chapter 343,741 wordsPublic domain

--Sans compter un résultat tout simplement épouvantable! reprit le docteur.

--Et lequel donc? dit Johnson.

--C'est que nous serions tombés sur le soleil!

--Tombés sur le soleil! répliqua Bell avec surprise.

--Sans doute. Si ce mouvement de translation venait à s'arrêter, la terre serait précipitée sur le soleil en soixante-quatre jours et demi.

--Une chute de soixante-quatre jours! répliqua Johnson.

--Ni plus ni moins, répondit le docteur; car il y a une distance de trente-huit millions de lieues à parcourir.

--Quel est donc le poids du globe terrestre? demanda Altamont.

--Il est de cinq mille huit cent quatre-vingt-un quadrillions de tonneaux.

--Bon! fit Johnson, voilà des nombres qui ne disent rien à l'oreille! on ne les comprend plus!

--Aussi, mon digne Johnson, je vais vous donner deux termes de comparaison qui vous resteront dans l'esprit: rappelez-vous qu'il faut soixante-quinze lunes pour faire le poids de la terre et trois cent cinquante mille terres pour faire le poids du soleil.

--Tout cela est écrasant! fit Altamont.

--Écrasant, c'est le mot, répondit le docteur; mais je reviens au pôle, puisque jamais leçon de cosmographie sur cette partie de la terre n'aura été plus opportune, si toutefois cela ne vous ennuie pas.

--Allez, docteur, allez! fit Altamont.

--Je vous ai dit, reprit le docteur, qui avait autant de plaisir à enseigner que ses compagnons en éprouvaient à s'instruire, je vous ai dit que le pôle était un point immobile par rapport aux autres points de la terre. Eh bien, ce n'est pas tout à fait vrai.

--Comment! dit Bell, il faut encore en rabattre?

--Oui, Bell, le pôle n'occupe pas toujours la même place exactement; autrefois, l'étoile polaire était plus éloignée du pôle céleste qu'elle ne l'est maintenant. Notre pôle est donc doué d'un certain mouvement; il décrit un cercle en vingt-six mille ans environ. Cela vient de la précession des équinoxes, dont je vous parlerai tout à l'heure.

--Mais, dit Altamont, ne pourrait-il se faire que le pôle se déplaçât un jour d'une plus grande quantité?

--Eh! mon cher Altamont, répondit le docteur, vous touchez à une grande question que les savants débattirent longtemps à la suite d'une singulière découverte.

--Laquelle donc?

--Voici. En 1771, on découvrit le cadavre d'un rhinocéros sur les bords de la mer Glaciale, et, en 1799, celui d'un éléphant sur les côtes de la Sibérie. Comment ces quadrupèdes des pays chauds se rencontraient-ils sous une pareille latitude? De là, étrange rumeur parmi les géologues, qui n'étaient pas aussi savants que le fut depuis un Français, M. Elie de Beaumont, lequel démontra que ces animaux vivaient sous des latitudes déjà élevées, et que les torrents et les fleuves avaient tout bonnement amené leurs cadavres là où on les avait trouvés. Mais, comme cette explication n'était pas encore émise, devinez ce qu'inventa l'imagination des savants?

--Les savants sont capables de tout, dit Altamont en riant.

--Oui, de tout pour expliquer un fait; eh bien, ils supposèrent que le pôle de la terre avait été autrefois à l'équateur, et l'équateur au pôle.

--Bah!

--Comme je vous le dis, et sérieusement; or, s'il en eût été ainsi, comme la terre est aplatie au pôle de plus de cinq lieues, les mers, transportées au nouvel équateur par la force centrifuge, auraient recouvert des montagnes deux fois hautes comme l'Himalaya; tous les pays qui avoisinent le cercle polaire, la Suède, la Norvège, la Russie, la Sibérie, le Groënland, la Nouvelle-Bretagne, eussent été ensevelis sous cinq lieues d'eau, tandis que les régions équatoriales, rejetées au pôle, auraient formé des plateaux élevés de cinq lieues.

--Quel changement! fit Johnson.

--Oh! cela n'effrayait guère les savants.

--Et comment expliquaient-ils ce bouleversement? demanda Altamont.

--Par le choc d'une comète. La comète est le «Deus es machina»; toutes les fois qu'on est embarrassé en cosmographie, on appelle une comète à son secours. C'est l'astre le plus complaisant que je connaisse, et, au moindre signe d'un savant, il se dérange pour tout arranger!

--Alors, dit Johnson, selon vous, monsieur Clawbonny, ce bouleversement est impossible?

--Impossible!

--Et s'il arrivait?

--S'il arrivait, l'équateur serait gelé en vingt-quatre heures!

--Bon! s'il se produisait maintenant, dit Bell, on serait capable de dire que nous ne sommes pas allés au pôle.

--Rassurez-vous, Bell. Pour en revenir à l'immobilité de l'axe terrestre, il en résulte donc ceci: c'est que si nous étions pendant l'hiver à cette place, nous verrions les étoiles décrire un cercle parfait autour de nous. Quant au soleil, le jour de l'équinoxe du printemps, le 23 mars, il nous paraîtrait (je ne tiens pas compte de la réfraction), il nous paraîtrait exactement coupé en deux par l'horizon, et monterait peu à peu en formant des courbes très allongées; mais ici, il y a cela de remarquable que, dès qu'il a paru, il ne se couche plus; il reste visible pendant six mois; puis son disque vient raser de nouveau l'horizon à l'équinoxe d'automne, au 22 septembre, et, dès qu'il s'est couché, on ne le revoit plus de tout l'hiver.

--Vous parliez tout à l'heure de l'aplatissement de la terre aux pôles, dit Johnson; veuillez donc m'expliquer cela, monsieur Clawbonny.

--Voici, Johnson. La terre étant fluide aux premiers jours du monde, vous comprenez qu'alors son mouvement de rotation dut repousser une partie de sa masse mobile à l'équateur, où la force centrifuge se faisait plus vivement sentir. Si la terre eût été immobile, elle fût restée une sphère parfaite; mais, par suite du phénomène que je viens de vous décrire, elle présente une forme, ellipsoïdale, et les points du pôle sont plus rapprochés du centre que les points de l'équateur de cinq lieues un tiers environ.

--Ainsi, dit Johnson, si notre capitaine voulait nous emmener au centre de la terre, nous aurions cinq lieues de moins à faire pour y arriver?

--Comme vous le dites, mon ami.

--Eh bien, capitaine, c'est autant de chemin de fait! Voilà une occasion dont il faut profiter...»

Hatteras ne répondit pas. Évidemment, il n'était pas à la conversation, ou bien il l'écoutait sans l'entendre.

«Ma foi! répondit le docteur, au dire de certains savants, ce serait peut-être le cas de tenter cette expédition.

--Ah! vraiment! fit Johnson.

--Mais laissez-moi finir, reprit le docteur; je vous raconterai cela plus tard; je veux vous apprendre d'abord comment l'aplatissement des pôles est la cause de la précession des équinoxes, c'est-à-dire pourquoi, chaque année, l'équinoxe du printemps arrive un jour plus tôt qu'il ne le ferait, si la terre était parfaitement ronde. Cela vient tout simplement de ce que l'attraction du soleil s'opère d'une façon différente sur la partie renflée du globe située à l'équateur, qui éprouve alors un mouvement rétrograde. Subséquemment, c'est ce qui déplace un peu ce pôle, comme je vous l'ai dit plus haut. Mais, indépendamment de cet effet, l'aplatissement devrait en avoir un plus curieux et plus personnel, dont nous nous apercevrions si nous étions doués d'une sensibilité mathématique.

--Que voulez-vous dire? demanda Bell.

--C'est que nous sommes plus lourds ici qu'à Liverpool.

--Plus lourds?

--Oui! nous, nos chiens, nos fusils, nos instruments!

--Est-il possible?

--Certes, et par deux raisons: la première, c'est que nous sommes plus rapprochés du centre du globe, qui, par conséquent, nous attire davantage: or, cette force attractive n'est autre chose que la pesanteur. La seconde, c'est que la force de rotation, nulle au pôle, étant très marquée à l'équateur, les objets ont là une tendance à s'écarter de la terre; ils y sont donc moins pesants.

--Comment! dit Johnson, sérieusement, nous n'avons donc pas le même poids en tous lieux?

--Non, Johnson; suivant la loi de Newton, les corps s'attirent en raison directe des masses, et en raison inverse du carré des distances. Ici, je pèse plus parce que je suis plus près du centre d'attraction, et, sur une autre planète, je pèserais plus ou moins, suivant la masse de la planète.

--Quoi! fit Bell, dans la lune?...

--Dans la lune, mon poids, qui est de deux cents livres à Liverpool, ne serait plus que de trente-deux.

--Et dans le soleil?

--Oh! dans le soleil, je pèserais plus de cinq mille livres!

--Grand Dieu! fit Bell, il faudrait un cric alors pour soulever vos jambes?

--Probablement! répondit le docteur, en riant de l'ébahissement de Bell; mais ici la différence n'est pas sensible, et, en déployant un effort égal des muscles du jarret, Bell sautera aussi haut que sur les quais de la Mersey.

--Oui! mais dans le soleil? répétait Bell, qui n'en revenait pas.

--Mon ami, lui répondit le docteur, la conséquence de tout ceci est que nous sommes bien où nous sommes, et qu'il est inutile de courir ailleurs.

--Vous disiez tout à l'heure, reprit Altamont, que ce serait peut-être le cas de tenter une excursion au centre de la terre! Est-ce qu'on a jamais pensé à entreprendre un pareil voyage?

--Oui, et cela termine ce que j'ai à vous dire relativement au pôle. Il n'y a pas de point du monde qui ait donné lieu à plus d'hypothèses et de chimères. Les anciens, fort ignorants en cosmographie, y plaçaient le jardin des Hespérides. Au Moyen Age, on supposa que la terre était supportée par des tourillons placés aux pôles, sur lesquels elle tournait; mais, quand on vit les comètes se mouvoir librement dans les régions circumpolaires, il fallut renoncer à ce genre de support. Plus tard, il se rencontra un astronome français, Bailly, qui soutint que le peuple policé et perdu dont parle Platon, les Atlantides, vivait ici même. Enfin, de nos jours, on a prétendu qu'il existait aux pôles une immense ouverture, d'où se dégageait la lumière des aurores boréales, et par laquelle on pourrait pénétrer dans l'intérieur du globe; puis, dans la sphère creuse, on imagina l'existence de deux planètes, Pluton et Proserpine, et un air lumineux par suite de la forte pression qu'il éprouvait.

--On a dit tout cela? demanda Altamont.

--Et on l'a écrit, et très sérieusement. Le capitaine Synness, un de nos compatriotes, proposa à Humphry Davy, Humboldt et Arago de tenter le voyage! Mais ces savants refusèrent.

--Et ils firent bien.

--Je le crois. Quoi qu'il en soit, vous voyez, mes amis, que l'imagination s'est donné libre carrière à l'endroit du pôle, et qu'il faut tôt ou tard en revenir à la simple réalité.

--D'ailleurs, nous verrons bien, dit Johnson, qui n'abandonnait pas son idée.

--Alors, à demain les excursions, dit le docteur, souriant de voir le vieux marin peu convaincu, et, s'il y a une ouverture particulière pour aller au centre de la terre, nous irons ensemble!»

CHAPITRE XXV

LE MONT HATTERAS

Après cette conversation substantielle, chacun, s'arrangeant de son mieux dans la grotte, y trouva le sommeil.

Chacun, sauf Hatteras. Pourquoi cet homme extraordinaire ne dormit-il pas?

Le but de sa vie n'était-il pas atteint? N'avait-il pas accompli les hardis projets qui lui tenaient au coeur? Pourquoi le calme ne succédait-il pas à l'agitation dans cette âme ardente? Ne devait-on pas croire que, ses projets accomplis, Hatteras retomberait dans une sorte d'abattement, et que ses nerfs détendus aspireraient au repos? Après le succès, il semblait même naturel qu'il fût pris de ce sentiment de tristesse qui suit toujours les désirs satisfaits.

Mais non. Il se montrait plus surexcité. Ce n'était cependant pas la pensée du retour qui l'agitait ainsi. Voulait-il aller plus loin encore? Son ambition de voyageur n'avait-elle donc aucune limite, et trouvait-il le monde trop petit, parce qu'il en avait fait le tour?

Quoi qu'il en soit, il ne put dormir. Et cependant cette première nuit passée au pôle du monde fut pure et tranquille. L'île était absolument inhabitée. Pas un oiseau dans son atmosphère enflammée, pas un animal sur son sol de cendres, pas un poisson sous ses eaux bouillonnantes. Seulement au loin, les sourds ronflements de la montagne à la tête de laquelle s'échevelaient des panaches de fumée incandescente.

Lorsque Bell, Johnson, Altamont et le docteur se réveillèrent, ils ne trouvèrent plus Hatteras auprès d'eux. Inquiets, ils quittèrent la grotte, et ils aperçurent le capitaine debout sur un roc. Son regard demeurait invariablement fixé sur le sommet du volcan. Il tenait à la main ses instruments; il venait évidemment de faire le relevé exact de la montagne.

Le docteur alla vers lui et lui adressa plusieurs fois la parole avant de le tirer de sa contemplation. Enfin, le capitaine parut le comprendre.

«En route! lui dit le docteur, qui l'examinait d'un oeil attentif, en route; allons faire le tour de notre île; nous voilà prêts pour notre dernière excursion.

--La dernière, fit Hatteras avec cette intonation de la voix des gens qui rêvent tout haut; oui, la dernière, en effet. Mais aussi, reprit-il avec une grande animation, la plus merveilleuse!»

Il parlait ainsi, en passant ses deux mains sur son front pour en calmer les bouillonnements intérieurs.

En ce moment, Altamont, Johnson et Bell le rejoignirent; Hatteras parut alors sortir de son état d'hallucination.

«Mes amis, dit-il d'une voix émue, merci pour votre courage, merci pour votre persévérance, merci pour vos efforts surhumains qui nous ont permis de mettre le pied sur cette terre!

--Capitaine, dit Johnson, nous n'avons fait qu'obéir, et c'est à vous seul qu'en revient l'honneur.

--Non! non! reprit Hatteras avec une violente effusion, à vous tous comme à moi! à Altamont comme à nous tous! comme au docteur lui-même! Oh! laissez mon coeur faire explosion entre vos mains! Il ne peut plus contenir sa joie et sa reconnaissance!»

Hatteras serrait dans ses mains celles des braves compagnons qui l'entouraient. Il allait, il venait, il n'était plus maître de lui.

«Nous n'avons fait que notre devoir d'Anglais, disait Bell.

--Notre devoir d'amis, répondit le docteur.

--Oui, reprit Hatteras, mais ce devoir, tous n'ont pas su le remplir. Quelques-uns ont succombé! Pourtant, il faut leur pardonner, à ceux qui ont trahi comme à ceux qui se sont laissé entraîner à la trahison! Pauvres gens! je leur pardonne. Vous m'entendez, docteur!

--Oui, répondit le docteur, que l'exaltation d'Hatteras inquiétait sérieusement.

--Aussi, reprit le capitaine, je ne veux pas que cette petite fortune qu'ils étaient venus chercher si loin, ils la perdent. Non! rien ne sera changé à mes dispositions, et ils seront riches... s'ils revoient jamais l'Angleterre!»

Il eût été difficile de ne pas être ému de l'accent avec lequel Hatteras prononça ces paroles.

«Mais, capitaine, dit Johnson en essayant de plaisanter, on dirait que vous faites votre testament.

--Peut-être, répondit gravement Hatteras.

--Cependant, vous avez devant vous une belle et longue existence de gloire, reprit le vieux marin.

--Qui sait?» fit Hatteras.

Ces mots furent suivis d'un assez long silence. Le docteur n'osait interpréter le sens de ces dernières paroles.

Mais Hatteras se fit bientôt comprendre, car d'une voix précipitée, qu'il contenait à peine, il reprit:

«Mes amis, écoutez-moi. Nous avons fait beaucoup jusqu'ici, et cependant il reste beaucoup à faire.»

Les compagnons du capitaine se regardèrent avec un profond étonnement.

«Oui, nous sommes à la terre du pôle, mais nous ne sommes pas au pôle même!

--Comment cela? fit Altamont.

--Par exemple! s'écria le docteur, qui craignait de deviner.

--Oui! reprit Hatteras avec force, j'ai dit qu'un Anglais mettrait le pied sur le pôle du monde; je l'ai dit, et un Anglais le fera.

--Quoi?... répondit le docteur.

--Nous sommes encore à quarante-cinq secondes du point inconnu, reprit Hatteras avec une animation croissante, et là où il est, j'irai!

--Mais c'est le sommet de ce volcan! dit le docteur.

--J'irai.

--C'est un cône inaccessible!

--J'irai.

--C'est un cratère béant, enflammé!

--J'irai.»

L'énergique conviction avec laquelle Hatteras prononça ces derniers mots ne peut se rendre. Ses amis étaient stupéfaits; ils regardaient avec terreur la montagne qui balançait dans l'air son panache de flammes.

Le docteur reprit alors la parole; il insista; il pressa Hatteras de renoncer à son projet; il dit tout ce que son coeur put imaginer, depuis l'humble prière jusqu'aux menaces amicales; mais il n'obtint rien sur l'âme nerveuse du capitaine, pris d'une sorte de folie qu'on pourrait nommer «la folie polaire».

Il n'y avait plus que les moyens violents pour arrêter cet insensé, qui courait à sa perte. Mais, prévoyant qu'ils amèneraient des désordres graves, le docteur ne voulut les employer qu'à la dernière extrémité.

Il espérait d'ailleurs que des impossibilités physiques, des obstacles infranchissables, arrêteraient Hatteras dans l'exécution de son projet.

«Puisqu'il en est ainsi, dit-il, nous vous suivrons.

--Oui, répondit le capitaine, jusqu'à mi-côte de la montagne! Pas plus loin! Ne faut-il pas que vous rapportiez en Angleterre le double du procès-verbal qui atteste notre découverte, si...?

--Pourtant!...

--C'est décidé, répondit Hatteras d'un ton inébranlable, et, puisque les prières de l'ami ne suffisent pas, le capitaine commande.»

Le docteur ne voulut pas insister plus longtemps, et quelques instants après, la petite troupe, équipée pour une ascension difficile, et précédée de Duk, se mit en marche.

Le ciel resplendissait. Le thermomètre marquait cinquante-deux degrés (+ 11° centigrades). L'atmosphère s'imprégnait largement de la clarté particulière à ce haut degré de latitude. Il était huit heures du matin.

Hatteras prit les devants avec son brave chien; Bell et Altamont, le docteur et Johnson le suivirent de près.

«J'ai peur, dit Johnson.

--Non, non, il n'y a rien à craindre, répondit le docteur, nous sommes là.»

Quel singulier îlot, et comment rendre sa physionomie particulière, qui était l'imprévu, la nouveauté, la jeunesse! Ce volcan ne paraissait pas vieux, et des géologues auraient pu indiquer une date récente à sa formation.

Les rochers, cramponnés les uns aux autres, ne se maintenaient que par un miracle d'équilibre. La montagne n'était, à vrai dire, qu'un amoncellement de pierres tombées de haut. Pas de terre, pas la moindre mousse, pas le plus maigre lichen, pas de trace de végétation. L'acide carbonique, vomi par le cratère, n'avait encore eu le temps de s'unir ni à l'hydrogène de l'eau, ni à l'ammoniaque des nuages, pour former, sous l'action de la lumière, les matières organisées.

Cette île, perdue en mer, n'était due qu'à l'agrégation successive des déjections volcaniques; c'est ainsi que plusieurs montagnes du globe se sont formées; ce qu'elles ont rejeté de leur sein a suffi à les construire. Tel l'Etna, qui a déjà vomi un volume de lave plus considérable que sa masse elle-même; tel encore le Monte-Nuovo, près de Naples, engendré par des scories dans le court espace de quarante-huit heures.

Cet amas de roches dont se composait l'île de la Reine était évidemment sorti des entrailles de la terre; il avait au plus haut degré le caractère plutonien. A sa place s'étendait autrefois la mer immense, formée, dès les premiers jours, par la condensation des vapeurs d'eau sur le globe refroidi; mais, à mesure que les volcans de l'ancien et du nouveau monde s'éteignirent ou, pour mieux dire, se bouchèrent, ils durent être remplacés par de nouveaux cratères ignivomes.

En effet, on peut assimiler la terre à une vaste chaudière sphéroïdale. Là, sous l'influence du feu central, s'engendrent des quantités immenses de vapeurs emmagasinées à une tension de milliers d'atmosphères, et qui feraient sauter le globe sans les soupapes de sûreté ménagées à l'extérieur.

Ces soupapes sont les volcans; quand l'une se ferme, l'autre s'ouvre, et, à l'endroit des pôles, où, sans doute par suite de l'aplatissement, l'écorce terrestre est moins épaisse, il n'est pas étonnant qu'un volcan se soit inopinément formé par le soulèvement du massif au-dessus des flots.

Le docteur, tout en suivant Hatteras, remarquait ces étranges particularités; son pied foulait un tuf volcanique et des dépôts ponceux faits de scories, de cendres, de roches éruptives, semblables aux syénites et aux granits de l'Islande.

Mais, s'il attribuait à l'îlot une origine presque moderne, c'est que le terrain sédimentaire n'avait pas encore eu le temps de s'y former.

L'eau manquait aussi. Si l'île de la Reine eût compté plusieurs siècles d'existence, des sources thermales auraient jailli de son sein, comme aux environs des volcans. Or, non seulement on n'y trouvait pas une molécule liquide, mais les vapeurs qui s'élevaient des ruisseaux de laves semblaient être absolument anhydres.

Ainsi, cette île était de formation récente, et telle elle apparut un jour, telle elle pouvait disparaître un autre, et s'immerger de nouveau au fond de l'Océan.

A mesure que l'on s'élevait, l'ascension devenait de plus en plus difficile; les flancs de la montagne se rapprochaient de la perpendiculaire, et il fallait prendre de grandes précautions pour éviter les éboulements. Souvent des colonnes de cendres se tordaient autour des voyageurs et menaçaient de les asphyxier, ou des torrents de lave leur barraient le passage. Sur quelques surfaces horizontales, les ruisseaux, refroidis et solidifiés à la partie supérieure, laissaient sous leur croûte durcie la lave s'écouler en bouillonnant. Chacun devait donc sonder pour éviter d'être plongé tout à coup dans ces matières en fusion.

De temps en temps, le cratère vomissait des quartiers de roches rongies au sein des gaz enflammés; quelques-unes de ces masses éclataient dans l'air comme des bombes, et leurs débris se dispersaient dans toutes les directions à d'énormes distances.

On conçoit de quels dangers innombrables cette ascension de la montagne était entourée, et combien il fallait être fou pour la tenter.

Cependant Hatteras montait avec une agilité surprenante, et, dédaignant le secours de son bâton ferré, il gravissait sans hésiter les pentes les plus raides.

Il arriva bientôt à un rocher circulaire, sorte de plateau de dix pieds de largeur environ; un fleuve incandescent l'entourait, après s'être bifurqué à l'arête d'un roc supérieur, et ne laissait qu'un passage étroit par lequel Hatteras se glissa audacieusement.

Là, il s'arrêta, et ses compagnons purent le rejoindre. Alors il sembla mesurer du regard l'intervalle qui lui restait à franchir; horizontalement, il ne se trouvait pas à plus de cent toises du cratère, c'est-à-dire du point mathématique du pôle; mais, verticalement, c'était encore plus de quinze cents pieds à gravir.

L'ascension durait déjà depuis trois heures; Hatteras ne semblait pas fatigué; ses compagnons se trouvaient au bout de leurs forces.

Le sommet du volcan paraissait être inaccessible. Le docteur résolut d'empêcher à tout prix Hatteras de s'élever plus haut. Il essaya d'abord de le prendre par la douceur, mais l'exaltation du capitaine allait jusqu'au délire; pendant la route, il avait donné tous les signes d'une folie croissante, et qui l'a connu, qui l'a suivi dans les phases diverses de son existence, ne peut en être surpris. A mesure qu'Hatteras s'élevait au-dessus de l'Océan, sa surexcitation s'accroissait; il ne vivait plus dans la région des hommes; il croyait grandir avec la montagne elle-même.

«Hatteras, lui dit le docteur, assez! nous n'en pouvons plus.

--Demeurez donc, répondit le capitaine d'une voix étrange; j'irai plus haut!

--Non! ce que vous faites est inutile! vous êtes ici au pôle du monde!

--Non! non! plus haut!

--Mon ami! c'est moi qui vous parle, le docteur Clawbonny. Ne me reconnaissez-vous pas?

--Plus haut! plus haut! répétait l'insensé.

--Eh bien, non! nous ne souffrirons pas...»

Le docteur n'avait pas achevé ces mots qu'Hatteras, par un effort surhumain, franchit le fleuve de lave et se trouva hors de la portée de ses compagnons.