Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 33
Ils luttèrent ainsi pendant toute la journée, bravant la mort à chaque instant, ne gagnant rien dans le nord, mais ne perdant pas, trempés sous une pluie tiède, et mouillés par les paquets de mer que la tempête leur jetait au visage; aux sifflements de l'air se mêlaient parfois de sinistres cris d'oiseaux.
Mais au milieu même d'une recrudescence du courroux des flots, vers six heures du soir, il se fit une accalmie subite. Le vent se tut miraculeusement. La mer se montra calme et unie, comme si la houle ne l'eût pas soulevée pendant douze heures. L'ouragan semblait avoir respecté cette partie de l'Océan polaire.
Que se passait-il donc? Un phénomène extraordinaire, inexplicable, et dont le capitaine Sabine fut témoin pendant ses voyages aux mers groënlandaises.
Le brouillard, sans se lever, s'était fait étrangement lumineux.
La chaloupe naviguait dans une zone de lumière électrique, un immense feu Saint-Elme resplendissait, mais sans chaleur. Le mât, la voile, les agrès se dessinaient en noir sur le fond phosphorescent du ciel avec une incomparable netteté; les navigateurs demeuraient plongés dans un bain de rayons transparents, et leurs figures se coloraient de reflets enflammés.
L'accalmie soudaine de cette portion de l'Océan provenait sans doute du mouvement ascendant des colonnes d'air, tandis que la tempête, appartenant au genre des cyclones[1], tournait avec rapidité autour de ce centre paisible.
[1] Tempêtes tournantes.
Mais cette atmosphère en feu fit venir une pensée à l'esprit d'Hatteras.
«Le volcan! s'écria-t-il.
--Est-ce possible? fit Bell.
--Non! non! répondit le docteur; nous serions étouffés si ses flammes s'étendaient jusqu'à nous.
--C'est peut-être son reflet dans le brouillard, fit Altamont.
--Pas davantage. Il faudrait admettre que nous fussions près de terre, et, dans ce cas, nous entendrions les fracas de l'éruption.
--Mais alors?... demanda le capitaine.
--C'est un phénomène cosmique, répondit le docteur, phénomène peu observé jusqu'ici!... Si nous continuons notre route, nous ne tarderons pas à sortir de cette sphère lumineuse pour retrouver l'obscurité et la tempête.
--Quoi qu'il en soit, en avant! répondit Hatteras.
--En avant!» s'écrièrent ses compagnons, qui ne songèrent même pas à reprendre haleine dans ce bassin tranquille.
La voile, avec ses plis de feu, pendait le long du mât étincelant; les avirons plongèrent dans les vagues ardentes et parurent soulever des flots d'étincelles faites de gouttes d'eau vivement éclairées.
Hatteras, la boussole à la main, reprit la route du nord; peu à peu le brouillard perdit de sa lumière, puis de sa transparence; le vent fit entendre ses rugissements à quelques toises, et bientôt la chaloupe, se couchant sous une violente rafale, rentra dans la zone des tempêtes.
Mais l'ouragan avait heureusement tourné d'un point vers le sud, et l'embarcation put courir vent arrière, allant droit au pôle, risquant de sombrer, mais se précipitant avec une vitesse insensée; recueil, rocher ou glaçon, pouvait surgir à chaque instant des flots, et elle s'y fût infailliblement mise en pièces.
Cependant, pas un de ces hommes n'élevait une objection; pas un ne faisait entendre la voix de la prudence. Ils étaient pris de la folie du danger. La soif de l'inconnu les envahissait. Ils allaient ainsi non pas aveugles, mais aveuglés, trouvant l'effroyable rapidité de cette course trop faible au gré de leur impatience. Hatteras maintenait sa barre dans son imperturbable direction, au milieu des vagues écumant sous le fouet de la tempête.
Cependant l'approche de la côte se faisait sentir; il y avait dans l'air des symptômes étranges.
Tout à coup le brouillard se fendit comme un rideau déchiré par le vent, et, pendant un laps de temps rapide comme l'éclair, on put voir à l'horizon un immense panache de flammes se dresser vers le ciel.
«Le volcan! le volcan!...»
Ce fut le mot qui s'échappa de toutes les bouches; mais la fantastique vision avait disparu; le vent, sautant dans le sud-est, prit l'embarcation par le travers et l'obligea de fuir encore cette terre inabordable.
«Malédiction! fit Hatteras en bordant sa misaine; nous n'étions pas à trois milles de la côte!»
Hatteras ne pouvait résister à la violence de la tempête; mais, sans lui céder, il biaisa dans le vent, qui se déchaînait avec un emportement indescriptible. Par instants, la chaloupe se renversait sur le côté, à faire craindre que sa quille n'émergeât tout entière; cependant elle finissait par se relever sous l'action du gouvernail, comme un coursier dont les jarrets fléchissent et que son cavalier relève de la bride et de l'éperon.
Hatteras, échevelé, la main soudée à sa barre, semblait être l'âme de cette barque et ne faire qu'un avec elle, ainsi que l'homme et le cheval au temps des centaures.
Soudain, un spectacle épouvantable s'offrit à ses regards.
A moins de dix toises, un glaçon se balançait sur la cime houleuse des vagues; il descendait et montait comme la chaloupe; il la menaçait de sa chute, et l'eût écrasée à la toucher seulement.
Mais, avec ce danger d'être précipité dans l'abîme, s'en présentait un autre non moins terrible; car ce glaçon, courant à l'aventure, était chargé d'ours blancs, serrés les uns contre les autres, et fous de terreur.
«Des ours! des ours!» s'écria Bell d'une voix étranglée.
Et chacun, terrifié, vit ce qu'il voyait.
Le glaçon faisait d'effrayantes embardées; quelquefois il s'inclinait sous des angles si aigus, que les animaux roulaient pêle-mêle les uns sur les autres. Alors ils poussaient des grognements qui luttaient avec les fracas de la tempête, et un formidable concert s'échappait de cette ménagerie flottante.
Que ce radeau de glace vînt à culbuter, et les ours, se précipitant vers l'embarcation, en eussent tenté l'abordage.
Pendant un quart d'heure, long comme un siècle, la chaloupe et le glaçon naviguèrent de conserve, tantôt écartés de vingt toises, tantôt prêts à se heurter; parfois l'un dominait l'autre, et les monstres n'avaient qu'à se laisser choir. Les chiens groënlandais tremblaient d'épouvante. Duk restait immobile.
Hatteras et ses compagnons étaient muets; il ne leur venait pas même à l'idée de mettre la barre dessous pour s'écarter de ce redoutable voisinage, et ils se maintenaient dans leur route avec une inflexible rigueur. Un sentiment vague, qui tenait plus de l'étonnement que de la terreur, s'emparait de leur cerveau; ils admiraient, et ce terrifiant spectacle complétait la lutte des éléments.
Enfin, le glaçon s'éloigna peu à peu, poussé par le vent auquel résistait la chaloupe avec sa misaine bordée à plat, et il disparut au milieu du brouillard, signalant de temps en temps sa présence par les grognements éloignés de son monstrueux équipage.
En ce moment, il y eut redoublement de la tempête, ce fut un déchaînement sans nom des ondes atmosphériques; l'embarcation, soulevée hors des flots, se prit à tournoyer avec une vitesse vertigineuse; sa misaine arrachée s'enfuit dans l'ombre comme un grand oiseau blanc; un trou circulaire, un nouveau Maëlstroem, se forma dans le remous des vagues, les navigateurs, enlacés dans ce tourbillon, coururent avec une rapidité telle que ses lignes d'eau leur semblaient immobiles, malgré leur incalculable rapidité. Ils s'enfonçaient peu à peu. Au fond du gouffre, une aspiration puissante, une succion irrésistible se faisait, qui les attirait et les engloutissait vivants.
Ils s'étaient levés tous les cinq. Ils regardaient d'un regard effaré. Le vertige les prenait. Ils avaient en eux ce sentiment indéfinissable de l'abîme!
Mais, tout d'un coup, la chaloupe se releva perpendiculairement. Son avant domina les lignes du tourbillon; la vitesse dont elle était douée la projeta hors du centre d'attraction, et, s'échappant par la tangente de cette circonférence qui faisait plus de mille tours à la seconde, elle fut lancée au-dehors avec la vitesse d'un boulet de canon.
Altamont, le docteur, Johnson, Bell furent renversés sur leurs bancs.
Quand ils se relevèrent, Hatteras avait disparu.
Il était deux heures du matin.
CHAPITRE XXIII
LE PAVILLON D'ANGLETERRE
Un cri, parti de quatre poitrines, succéda au premier instant de stupeur.
«Hatteras? dit le docteur.
--Disparu! firent Johnson et Bell.
--Perdu!»
Ils regardèrent autour d'eux. Rien n'apparaissait sur cette mer houleuse. Duk aboyait avec un accent désespéré; il voulait se précipiter au milieu des flots, et Bell parvenait à peine à le retenir.
«Prenez place au gouvernail, Altamont, dit le docteur, et tentons tout au monde pour retrouver notre infortuné capitaine!»
Johnson et Bell reprirent leurs bancs. Altamont saisit la barre, et la chaloupe errante revint au vent.
Johnson et Bell se mirent à nager vigoureusement; pendant une heure, on ne quitta pas le lieu de la catastrophe. On chercha, mais en vain! Le malheureux Hatteras, emporté par l'ouragan, était perdu.
Perdu! si près du pôle! si près de ce but qu'il n'avait fait qu'entrevoir!
Le docteur appela, cria, fit feu de ses armes; Duk joignit ses lamentables aboiements à sa voix; mais rien ne répondit aux deux amis du capitaine. Alors une profonde douleur s'empara de Clawbonny; sa tête retomba sur ses mains, et ses compagnons l'entendirent pleurer.
En effet, à cette distance de la terre, sans un aviron, sans un morceau de bois pour se soutenir, Hatteras ne pouvait avoir gagné vivant la côte, et si quelque chose de lui touchait enfin cette terre désirée, ce serait son cadavre tuméfié et meurtri.
Après une heure de recherche, il fallut reprendre la route au nord et lutter contre les dernières fureurs de la tempête.
A cinq heures du matin, le 11 juillet, le vent s'apaisa; la houle tomba peu à peu; le ciel reprit sa clarté polaire, et, à moins de trois milles, la terre s'offrit dans toute sa splendeur.
Ce continent nouveau n'était qu'une île, ou plutôt un volcan dressé comme un phare au pôle boréal du monde.»
La montagne, en pleine éruption, vomissait une masse de pierres brûlantes et de quartiers de rocs incandescents; elle semblait s'agiter sous des secousses réitérées comme une respiration de géant; les masses projetées montaient dans les airs à une grande hauteur, au milieu des jets d'une flamme intense, et des coulées de lave se déroulaient sur ses flancs en torrents impétueux; ici, des serpents embrasés se faufilaient entre les roches fumantes; là, des cascades ardentes retombaient au milieu d'une vapeur pourpre, et plus bas, un fleuve de feu, formé de mille rivières ignées, se jetaient à la mer par une embouchure bouillonnante.
Le volcan paraissait n'avoir qu'un cratère unique d'où s'échappait la colonne de feu, zébrée d'éclairs transversaux; on eût dit que l'électricité jouait un rôle dans ce magnifique phénomène.
Au-dessus des flammes haletantes ondoyait un immense panache de fumée, rouge à sa base, noir à son sommet. Il s'élevait avec une incomparable majesté et se déroulait largement en épaisses volutes.
Le ciel, à une grande hauteur, revêtait une couleur cendrée; l'obscurité éprouvée pendant la tempête, et dont le docteur n'avait pu se rendre compte, venait évidemment des colonnes de cendres déployées devant le soleil comme un impénétrable rideau. Il se souvint alors d'un fait semblable survenu en 1812, à l'île de la Barbade, qui, en plein midi, fut plongée dans les ténèbres profondes, par la masse des cendres rejetées du cratère de l'île Saint-Vincent.
Cet énorme rocher ignivome, poussé en plein Océan, mesurait mille toises de hauteur, à peu près l'altitude de l'Hécla.
La ligne menée de son sommet à sa base formait avec l'horizon un angle de onze degrés environ.
Il semblait sortir peu à peu du sein des flots, à mesure que la chaloupe s'en approchait. Il ne présentait aucune trace de végétation. Le rivage même lui faisait défaut, et ses flancs tombaient à pic dans la mer.
«Pourrons-nous atterrir? dit le docteur.
--Le vent nous porte, répondit Altamont.
--Mais je ne vois pas un bout de plage sur lequel, nous puissions prendre pied!
--Cela paraît ainsi de loin, répondit Johnson; mais nous trouverons bien de quoi loger notre embarcation; c'est tout ce qu'il nous faut.
--Allons donc!» répondit tristement Clawbonny. Le docteur n'avait plus de regards pour cet étrange continent qui se dressait devant lui. La terre du pôle était bien là, mais non l'homme qui l'avait découverte!
A cinq cents pas des rocs, la mer bouillonnait sous l'action des feux souterrains. L'île qu'elle entourait pouvait avoir huit à dix milles de circonférence, pas davantage, et, d'après l'estime, elle se trouvait très près du pôle, si même l'axe du monde n'y passait pas exactement.
Aux approches de l'île, les navigateurs remarquèrent un petit fiord en miniature suffisant pour abriter leur embarcation; ils s'y dirigèrent aussitôt, avec la crainte de trouver le corps du capitaine rejeté à la côte par la tempête!
Cependant, il semblait difficile qu'un cadavre s'y reposât; il n'y avait pas de plage, et la mer déferlait sur des rocs abrupts; une cendre épaisse et vierge de toute trace humaine recouvrait leur surface au-delà de la portée des vagues.
Enfin la chaloupe se glissa par une ouverture étroite entre deux brisants à fleur d'eau, et là elle se trouva parfaitement abritée contre le ressac.
Alors les hurlements lamentables de Duk redoublèrent; le pauvre animal appelait le capitaine dans son langage ému, il le redemandait à cette mer sans pitié, à ces rochers sans écho. Il aboyait en vain, et le docteur le caressait de la main sans pouvoir le calmer, quand le fidèle chien, comme s'il eût voulu remplacer son maître, fit un bond prodigieux et s'élança le premier sur les rocs, au milieu d'une poussière de cendre qui vola en nuage autour de lui.
«Duk! ici, Duk!» fit le docteur.
Mais Duk ne l'entendit pas et disparut. On procéda alors au débarquement; Clawbonny et ses trois compagnons prirent terre, et la chaloupe fut solidement amarrée.
Altamont se disposait à gravir un énorme amas de pierres, quand les aboiements de Duk retentirent à quelque distance avec une énergie inaccoutumée; ils exprimaient non la colère, mais la douleur.
«Écoutez, fit le docteur.
--Quelque animal dépisté? dit le maître d'équipage.
--Non! non! répondit le docteur en tressaillant, c'est de la plainte! ce sont des pleurs! le corps d'Hatteras est là.»
A ces paroles, les quatre hommes s'élancèrent sur les traces de Duk, au milieu des cendres qui les aveuglaient; ils arrivèrent au fond d'un fiord, à un espace de dix pieds sur lequel les vagues venaient mourir insensiblement.
Là, Duk aboyait auprès d'un cadavre enveloppé dans le pavillon d'Angleterre.
«Hatteras! Hatteras!» s'écria le docteur en se précipitant sur le corps de son ami.
Mais aussitôt il poussa une exclamation impossible à rendre.
Ce corps ensanglanté, inanimé en apparence, venait de palpiter sous sa main.
«Vivant! vivant! s'écria-t-il.
--Oui, dit une voix faible, vivant sur la terre du pôle où m'a jeté la tempête, vivant sur _l'île de la Reine!_
--Hurrah pour l'Angleterre! s'écrièrent les cinq hommes d'un commun accord.
--Et pour l'Amérique!» reprit le docteur en tendant une main à Hatteras et l'autre à l'Américain.
Duk, lui aussi, criait hurrah à sa manière, qui en valait bien une autre.
Pendant les premiers instants, ces braves gens furent tout entiers au bonheur de revoir leur capitaine; ils sentaient leurs yeux inondés de larmes.
Le docteur s'assura de l'état d'Hatteras. Celui-ci n'était pas grièvement blessé. Le vent l'avait porté jusqu'à la côte, où l'abordage fut fort périlleux; le hardi marin, plusieurs fois rejeté au large, parvint enfin, à force d'énergie, à se cramponner à un morceau de roc, et il réussit à se hisser au-dessus des flots.
Là, il perdit connaissance, après s'être roulé dans son pavillon, et il ne revint au sentiment que sous les caresses de Duk et au bruit de ses aboiements.
Après les premiers soins, Hatteras put se lever et reprendre, au bras du docteur, le chemin de la chaloupe.
«Le pôle! le pôle Nord! répétait-il en marchant.
--Vous êtes heureux! lui disait le docteur.
--Oui, heureux! Et vous, mon ami, ne sentez-vous pas ce bonheur, cette joie de se trouver ici? Cette terre que nous foulons, c'est la terre du pôle! Cette mer que nous avons traversée, c'est la mer du pôle! Cet air que nous respirons, c'est l'air du pôle! Oh! le pôle Nord! le pôle Nord!»
En parlant ainsi, Hatteras était en proie à une exaltation violente, à une sorte de fièvre, et le docteur essayait en vain de le calmer. Ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, et ses pensées bouillonnaient dans son cerveau. Clawbonny attribua cet état de surexcitation aux épouvantables périls que le capitaine venait de traverser.
Hatteras avait évidemment besoin de repos, et l'on s'occupa de chercher un lieu de campement.
Altamont trouva bientôt une grotte faite de rochers que leur chute avait arrangés en forme de caverne; Johnson et Bell y apportèrent les provisions et lâchèrent les chiens groënlandais.
Vers onze heures, tout fut préparé pour un repas; la toile de la tente servait de nappe; le déjeuner, composé de pemmican, de viande salée, de thé et de café, s'étalait à terre et ne demandait qu'à se laisser dévorer.
Mais auparavant, Hatteras exigea que le relevé de l'île fût fait; il voulait savoir exactement à quoi s'en tenir sur sa position.
Le docteur et Altamont prirent alors leurs instruments, et, après observation, ils obtinrent, pour la position précise de la grotte, 89° 59' 15" de latitude. La longitude, à cette hauteur, n'avait plus aucune importance, car tous les méridiens se confondaient à quelques centaines de pieds plus haut.
Donc, en réalité, l'île se trouvait située au pôle Nord, et le quatre-vingt-dixième degré de latitude n'était qu'à quarante-cinq secondes de là, exactement à trois quarts de mille[1], c'est-à-dire vers le sommet du volcan.
[1] 1,237 mètres.
Quand Hatteras connut ce résultat, il demanda qu'il fût consigné dans un procès-verbal fait en double, qui devait être déposé dans un cairn sur la côte.
Donc, séance tenante, le docteur prit la plume et rédigea le document suivant, dont l'un des exemplaires figure maintenant aux archives de la Société royale géographique de Londres.
«Ce 11 juillet 1861, par 89° 59' 15" de latitude septentrionale, a été découverte «l'île de la Reine», au pôle Nord, par le capitaine Hatteras, commandant le brick le _Forward_, de Liverpool, qui a signé, ainsi que ses compagnons.
«Quiconque trouvera ce document est prié de le faire parvenir à l'Amirauté.
«Signé: John HATTERAS, commandant du _Forward_; docteur CLAWBONNY; ALTAMONT, commandant du _Porpoise_; JOHNSON, maître d'équipage; BELL, charpentier.»
«Et maintenant, mes amis, à table!» dit gaiement le docteur.
CHAPITRE XXIV
COURS DE COSMOGRAPHIE POLAIRE
Il va sans dire que, pour se mettre à table, on s'asseyait à terre.
«Mais, disait Clawbonny, qui ne donnerait toutes les tables et toutes les salles à manger du monde pour dîner par 89° 59' et 15" de latitude boréale!»
Les pensées de chacun se rapportaient en effet à la situation présente; les esprits étaient en proie à cette prédominante idée du pôle Nord. Dangers bravés pour l'atteindre, périls à vaincre pour en revenir, s'oubliaient dans ce succès sans précédent. Ce que ni les anciens, ni les modernes, ce que ni les Européens, ni les Américains, ni les Asiatiques n'avaient pu faire jusqu'ici, venait d'être accompli.
Aussi le docteur fut-il bien écouté de ses compagnons quand il raconta tout ce que sa science et son inépuisable mémoire purent lui fournir à propos de la situation actuelle.
Ce fut avec un véritable enthousiasme qu'il proposa de porter tout d'abord un toast au capitaine.
«A John Hatteras! dit-il.
--A John Hatteras! firent ses compagnons d'une seule voix.
--Au pôle Nord!» répondit le capitaine, avec un accent étrange, chez cet être jusque-là si froid, si contenu, et maintenant en proie à une impérieuse surexcitation.
Les tasses se choquèrent, et les toasts furent suivis de chaleureuses poignées de main.
«Voilà donc, dit le docteur, le fait géographique le plus important de notre époque! Qui eût dit que cette découverte précéderait celles du centre de l'Afrique ou de l'Australie! Vraiment, Hatteras, vous êtes au-dessus des Sturt et des Livingstone, des Burton et des Barth! Honneur à vous!
--Vous avez raison, docteur, répondit Altamont; il semble que, par les difficultés de l'entreprise, le pôle Nord devait être le dernier point de la terre à découvrir. Le jour où un gouvernement eût absolument voulu connaître le centre de l'Afrique, il y eût réussi inévitablement à prix d'hommes et d'argent; mais ici, rien de moins certain que le succès, et il pouvait se présenter des obstacles absolument infranchissables.
--Infranchissables! s'écria Hatteras avec véhémence, il n'y a pas d'obstacles infranchissables, il y a des volontés plus ou moins énergiques, voilà tout!
--Enfin, dit Johnson, nous y sommes, c'est bien. Mais enfin, monsieur Clawbonny, me direz-vous une bonne fois ce que ce pôle a de particulier?
--Ce qu'il a, mon brave Johnson, il a qu'il est le seul point du globe immobile pendant que tous les autres points tournent avec une extrême rapidité.
--Mais je ne m'aperçois guère, répondit Johnson, que nous soyons plus immobiles ici qu'à Liverpool!
--Pas plus qu'à Liverpool vous ne vous apercevez de votre mouvement; cela tient à ce que, dans ces deux cas, vous participez vous-même à ce mouvement ou à ce repos! Mais le fait n'en est pas moins certain. La terre est douée d'un mouvement de rotation qui s'accomplit en vingt-quatre heures, et ce mouvement est supposé s'opérer sur un axe dont les extrémités passent au pôle Nord et au pôle Sud. Eh bien! nous sommes à l'une des extrémités de cet axe nécessairement immobile.
--Ainsi, dit Bell, quand nos compatriotes tournent rapidement, nous restons en repos?
--A peu près, car nous ne sommes pas absolument au pôle!
--Vous avez raison, docteur! dit Hatteras d'un ton grave et en secouant la tête, il s'en faut encore de quarante-cinq secondes que nous ne soyons arrivés au point précis!
--C'est peu de chose, répondit Altamont, et nous pouvons nous considérer comme immobiles.
--Oui, reprit le docteur, tandis que les habitants de chaque point de l'équateur font trois cent quatre-vingt-seize lieues par heure!
--Et cela sans en être plus fatigués! fit Bell.
--Justement! répondit le docteur.
--Mais, reprit Johnson, indépendamment de ce mouvement de rotation, la terre n'est-elle pas douée d'un autre mouvement autour du soleil?
--Oui, un mouvement de translation qu'elle accomplit en un an.
--Est-il plus rapide que l'autre? demanda Bell.
--Infiniment plus, et je dois dire que, quoique nous soyons au pôle, il nous entraîne comme tous les habitants de la terre. Ainsi donc, notre prétendue immobilité n'est qu'une chimère: immobiles par rapport aux autres points du globe, oui; mais par rapport au soleil, non.
--Bon! dit Bell avec un accent de regret comique, moi qui me croyais si tranquille! il faut renoncer à cette illusion! On ne peut décidément pas avoir un instant de repos en ce monde.
--Comme tu dis, Bell, répliqua Johnson; et nous apprendrez-vous, monsieur Clawbonny, quelle est la vitesse de ce mouvement de translation?
--Elle est considérable, répondit le docteur; la terre marche autour du soleil soixante-seize fois plus vite qu'un boulet de vingt-quatre, qui fait cependant cent quatre-vingt-quinze toises par seconde. Sa vitesse de translation est donc de sept lieues six dixièmes par seconde; vous le voyez, c'est bien autre chose que le déplacement des points de l'équateur.
--Diable! fit Bell, c'est à ne pas vous croire, monsieur Clawbonny! Plus de sept lieues par seconde, et cela quand il eût été si facile de rester immobiles, si Dieu l'avait voulu!
--Bon! fit Altamont, y pensez-vous, Bell! Alors, plus de jour, plus de nuit, plus de printemps, plus d'automne, plus d'été, plus d'hiver!