Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 31

Chapter 313,718 wordsPublic domain

Le troisième jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrèrent un lac de plusieurs acres d'étendue, et encore entièrement glacé par suite de son orientation à l'abri du soleil; la glace était même assez forte pour supporter le poids des voyageurs et du traîneau. Cette glace paraissait dater d'un hiver éloigné, car ce lac ne devait jamais dégeler, par suite de sa position; c'était un miroir compacte sur lequel les étés arctiques n'avaient aucune prise; ce qui semblait confirmer cette observation, c'est que ses bords étaient entourés d'une neige sèche, dont les couches inférieures appartenaient certainement aux années précédentes.

A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'où le docteur conclut qu'il ne pouvait avoir une grande étendue vers le nord; d'ailleurs, il était très vraisemblable que la Nouvelle-Amérique n'était qu'une île et ne se développait pas jusqu'au pôle. Le sol s'aplanissait peu à peu; à peine dans l'ouest quelques collines nivelées par l'éloignement et baignées dans une brume bleuâtre.

Jusque-là, l'expédition se faisait sans fatigue; les voyageurs ne souffraient que de la réverbération des rayons solaires sur les neiges; cette réflexion intense pouvait leur donner des snow-blindness[1] impossibles à éviter. En tout autre temps, ils eussent voyagé la nuit, pour éviter cet inconvénient; mais alors la nuit manquait. La neige tendait heureusement à se dissoudre et perdait beaucoup de son éclat, lorsqu'elle était sur le point de se résoudre en eau.

[1] Maladie des paupières occasionnée par la réverbération des neiges.

La température s'éleva, le 28 juin, à quarante-cinq degrés au-dessus de zéro (+ 7° centigrades); cette hausse du thermomètre fut accompagnée d'une pluie abondante, que les voyageurs reçurent stoïquement, avec plaisir même; elle venait accélérer la décomposition des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau de daim, et changer le mode de glissage du traîneau. La marche fut retardée sans doute; mais, en l'absence d'obstacles sérieux, on avançait toujours.

Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies ou plates, à la façon des galets usés par le remous des vagues, et alors il se croyait près du bassin polaire; cependant la plaine se déroulait sans cesse à perte de vue.

Elle n'offrait aucun vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni caches d'Esquimaux; les voyageurs étaient évidemment les premiers à fouler cette contrée nouvelle; les Groënlandais, dont les tribus hantent les terres arctiques, ne poussaient jamais aussi loin, et cependant, en ce pays, la chasse eût été fructueuse pour ces malheureux, toujours affamés; on voyait parfois des ours qui suivaient sous le vent la petite troupe, sans manifester l'intention de l'attaquer; dans le lointain, des boeufs musqués et des rennes apparaissaient par bandes nombreuses; le docteur aurait bien voulu s'emparer de ces derniers pour renforcer son attelage; mais ils étaient très fuyards et impossibles à prendre vivants.

Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour abattre un boeuf musqué de moyenne taille, après avoir donné à ses compagnons une haute idée de son sang-froid et de son adresse; c'était vraiment un merveilleux chasseur, et le docteur, qui s'y connaissait, l'admirait fort. Le boeuf fut dépecé et fournit une nourriture fraîche et abondante.

Ces hasards de bons et succulents repas étaient toujours bien reçus; les moins gourmands ne pouvaient s'empêcher de jeter des regards de satisfaction sur les tranches de chair vive. Le docteur riait lui-même, quand il se surprenait en extase devant ces opulents morceaux.

«Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose importante dans les expéditions polaires.

--Surtout, répondit Johnson, quand il dépend d'un coup de fusil plus ou moins adroit!

--Vous avez raison, mon vieux Johnson, répliquait le docteur, et l'on songe moins à manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir régulièrement sur les fourneaux de la cuisine.»

Le 30, le pays, contrairement aux prévisions, devint très accidenté, comme s'il eût été soulevé par une commotion volcanique; les cônes, les pics aigus se multiplièrent à l'infini et atteignirent de grandes hauteurs.

Une brise du sud-est se prit à souffler avec violence et dégénéra bientôt en un véritable ouragan; elle s'engouffrait à travers les rochers couronnés de neige et parmi des montagnes de glace, qui, en pleine terre, affectaient cependant des formes d'hummocks et d'icebergs; leur présence sur ces plateaux élevés demeura inexplicable, même au docteur, qui cependant expliquait tout.

A la tempête succéda un temps chaud et humide; ce fut un véritable dégel; de tous côtés retentissait le craquement des glaçons, qui se mêlait au bruit plus imposant des avalanches.

Les voyageurs évitaient avec soin de longer la base des collines, et même de parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant l'air, déterminer des catastrophes; ils étaient témoins de chutes fréquentes et terribles qu'ils n'auraient pas eu le temps de prévoir; en effet, le caractère principal des avalanches polaires est une effrayante instantanéité; elles diffèrent en cela de celles de la Suisse ou de la Norvège; là, en effet, se forme une boule, peu considérable d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa route, tombe avec une rapidité croissante, dévaste les forêts, renverse les villages, mais enfin emploie un temps appréciable à se précipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contrées frappées par le froid arctique; le déplacement du bloc de glace y est inattendu, foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son départ, et qui le verrait osciller dans sa ligne de protection serait inévitablement écrasé par lui; le boulet de canon n'est pas plus rapide, ni la foudre plus prompte; se détacher, tomber, écraser ne fait qu'un pour l'avalanche des terres boréales, et cela avec le roulement formidable du tonnerre, et des répercussions étranges d'échos plus plaintifs que bruyants.

Aussi, aux yeux des spectateurs stupéfaits, se produisait-il parfois de véritables changements à vue; le pays se métamorphosait; la montagne devenait plaine sous l'attraction d'un brusque dégel; lorsque l'eau du ciel, infiltrée dans les fissures des grands blocs, se solidifiait au froid d'une seule nuit, elle brisait alors tout obstacle par son irrésistible expansion, plus puissante encore en se faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phénomène s'accomplissait avec une épouvantable instantanéité.

Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau et ses conducteurs; les précautions prises, tout danger fut évité. D'ailleurs, ce pays hérissé de crêtes, de contreforts, de croupes, d'icebergs, n'avait pas une grande étendue, et trois jours après, le 3 juillet, les voyageurs se retrouvèrent dans les plaines plus faciles.

Mais leurs regards furent alors surpris par un nouveau phénomène, qui pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux mondes; la petite troupe suivait une chaîne de collines hautes de cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs milles de longueur; or, son versant oriental était couvert de neige, mais d'une neige entièrement rouge.

On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et même le premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur se hâta sinon de rassurer, au moins d'instruire ses compagnons; il connaissait cette particularité des neiges rouges, et les travaux d'analyse chimique faits à leur sujet par Wollaston, de Candolle et Baüer; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans les contrées arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de Saussure en recueillit une notable quantité sur le Breven en 1760, et, depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en rapportèrent de leurs expéditions boréales.

Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait uniquement de la présence de corpuscules organiques; longtemps les chimistes se demandèrent si ces corpuscules étaient d'une nature animale ou végétale; mais ils reconnurent enfin qu'ils appartenaient à la famille des champignons microscopiques du genre «Uredo», que Baüer proposa d'appeler «Uredo nivalis».

Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fit voir à ses compagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds de profondeur, et il leur donna à calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants comptèrent jusqu'à quarante-trois mille dans un centimètre carré.

Cette coloration, d'après la disposition du versant, devait remonter à un temps très reculé, car ces champignons ne se décomposent ni par l'évaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altère pas.

Le phénomène, quoique expliqué, n'en était pas moins étrange; la couleur rouge est peu répandue par larges étendues dans la nature; la réverbération des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait des effets bizarres; elle donnait aux objets environnants, aux rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflammée, comme s'ils eussent été éclairés par un brasier intérieur, et lorsque cette neige se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à couler jusque sous les pieds des voyageurs.

Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il l'aperçut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, en prit ici à son aise, et il en recueillit précieusement plusieurs bouteilles.

Ce sol rouge, ce «Champ de Sang», comme il l'appela, ne fut dépassé qu'après trois heures de marche, et le pays reprit son aspect habituel.

CHAPITRE XX

EMPREINTES SUR LA NEIGE

La journée du 4 juillet s'écoula au milieu d'un brouillard très épais. La route au nord ne put être maintenue qu'avec la plus grande difficulté; à chaque instant, il fallait la rectifier au compas. Aucun accident n'arriva heureusement pendant l'obscurité; Bell seulement perdit ses snow-shoes, qui se brisèrent contre une saillie de roc.

«Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'après avoir fréquenté la Mersey et la Tamise on avait le droit de se montrer difficile en fait de brouillards, mais je vois que je me suis trompé!

--Eh bien, répondit Bell, nous devrions allumer des torches comme à Londres ou à Liverpool!

--Pourquoi pas? répliqua le docteur; c'est une idée, cela; on éclairerait peu la route, mais au moins on verrait le guide, et nous nous dirigerions plus directement.

--Mais, dit Bell, comment se procurer des torches?

--Avec de l'étoupe imbibée d'esprit-de-vin et fixée au bout de nos bâtons.

--Bien trouvé, répondit Johnson, et ce ne sera pas long à établir.»

Un quart d'heure après, la petite troupe reprenait sa marche aux flambeaux au milieu de l'humide obscurité.

Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces ténébreuses vapeurs ne se dissipèrent pas avant le 6 juillet; la terre s'étant alors refroidie, un coup de vent du nord vint emporter tout ce brouillard comme les lambeaux d'une étoffe déchirée.

Aussitôt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs n'avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par jour.

Le 6, on se hâta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche à l'avant, sondant le terrain et éventant le gibier; Duk les accompagnait; le temps, avec son étonnante mobilité, était redevenu très clair et très sec, et, bien que les guides fussent à deux milles du traîneau, le docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouvements.

Il fut donc fort étonné de les voir s'arrêter tout d'un coup et demeurer dans une posture de stupéfaction; ils semblaient regarder vivement au loin, comme des gens qui interrogent l'horizon.

Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se relevaient surpris. Bell parut même vouloir se porter en avant; mais Altamont le retint de la main.

«Ah ça! que font-ils donc? dit le docteur à Johnson.

--Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, et je ne comprends rien à leurs gestes.

--Ils ont trouvé des traces d'animaux, répondit Hatteras.

--Cela ne peut être, dit le docteur.

--Pourquoi?

--Parce que Duk aboierait.

--Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent.

--Marchons, fit Hatteras; nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.»

Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus rapide.

Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs étaient réunis, et Hatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell et d'Altamont.

En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraîches comme si elles eussent été faites la veille, se montraient éparses sur la neige.

«Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras.

--En effet, répondit le docteur, voilà les empreintes de leurs raquettes.

--Vous croyez? dit Altamont.

--Cela est certain.

--Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace plusieurs fois-répétée.

--Ce pas?

--Prétendez-vous qu'il appartienne à un Esquimau?»

Le docteur regarda attentivement et fut stupéfait; la marque d'un soulier européen, avec ses clous, sa semelle et son talon, était profondément creusée dans la neige; il n'y avait pas à en douter, un homme, un étranger, avait passé là.

«Des Européens ici! s'écria Hatteras.

--Évidemment, fit Johnson.

--Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut y regarder à deux fois avant de se prononcer.»

Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fut bien obligé de reconnaître son origine extraordinaire.

Le héros de Daniel de Foë ne fut pas plus stupéfait en rencontrant la marque d'un pied creusée sur le sable de son île; mais si ce qu'il éprouva fut de la crainte, ici ce fut du dépit pour Hatteras. Un Européen si près du pôle!

On marcha en avant pour reconnaître ces traces; elles se répétaient pendant un quart de mille, mêlées à d'autres vestiges de raquettes et de mocassins; puis elles s'infléchissaient vers l'ouest.

Arrivés à ce point, les voyageurs se demandèrent s'il fallait les suivre plus longtemps.

«Non, répondit Hatteras. Allons...»

Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de ramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et sur l'origine duquel il n'y avait pas à se méprendre. C'était l'objectif d'une lunette de poche.

«Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la présence d'un étranger sur cette terre!...

--En avant!» s'écria Hatteras.

Et il prononça si énergiquement cette parole, que chacun le suivit; le traîneau reprit sa marche un moment interrompue.

Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde colère animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on risquait de tomber dans un détachement de voyageurs, il fallait prendre ses précautions; c'était véritablement jouer de malheur que de se voir précédé sur cette route inconnue! Le docteur, sans éprouver la colère d'Hatteras, ne pouvait se défendre d'un certain dépit, malgré sa philosophie naturelle. Altamont paraissait également vexé; Johnson et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaçantes.

«Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon coeur.

--Il faut avouer, dit Johnson, sans être entendu d'Altamont, que si nous trouvions la place prise, ce serait à dégoûter de faire un voyage au pôle!

--Et cependant, répondit Bell, il n'y a pas moyen de douter...

--Non, répliqua le docteur; j'ai beau retourner l'aventure dans mon esprit, me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se rendre; ce soulier ne s'est pas empreint dans la neige sans avoir été au bout d'une jambe et sans que cette jambe ait été attachée à un corps humain. Des Esquimaux, je le pardonnerais encore, mais un Européen!

--Le fait est, répondit Johnson, que si nous allions trouver les lits retenus dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant.

--Particulièrement vexant, répondit Altamont.

--Enfin, on verra», fit le docteur Et l'on se remit en marche.

Cette journée s'accomplit sans qu'un fait nouveau vînt confirmer la présence d'étrangers sur cette partie de la Nouvelle-Amérique, et l'on prit enfin place au campement du soir.

Un vent assez, violent ayant sauté dans le nord, il avait fallu chercher pour la tente un abri sûr au fond d'un ravin; le ciel était menaçant; des nuages allongés sillonnaient l'air avec une grande rapidité; ils rasaient le sol d'assez près, et l'on avait de la peine à les suivre dans leur course échevelée; parfois, quelques lambeaux de ces vapeurs traînaient jusqu'à terre, et la tente ne se maintenait contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficulté.

«Une vilaine nuit qui se prépare, dit Johnson après le souper.

--Elle ne sera pas froide, mais bruyante, répondit le docteur; prenons nos précautions, et assurons la tente avec de grosses pierres.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; si l'ouragan entraînait notre abri de toile, Dieu sait où nous pourrions le rattraper.»

Les précautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer à ce danger, et les voyageurs fatigués essayèrent de dormir.

Mais cela leur fut impossible; la tempête s'était déchaînée et se précipitait du sud au nord avec une incomparable violence; les nuages s'éparpillaient dans l'espace comme la vapeur hors d'une chaudière qui vient de faire explosion; les dernières avalanches, sous les coups de l'ouragan, tombaient dans les ravines, et les échos renvoyaient en échange leurs sourdes répercussions; l'atmosphère semblait être le théâtre d'un combat à outrance entre l'air et l'eau, deux éléments formidables dans leurs colères, et le feu seul manquait à la bataille.

L'oreille surexcitée percevait dans le grondement général des bruits particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps pesants, mais bien le craquement clair des corps qui se brisent; on entendait distinctement des fracas nets et francs, comme ceux de l'acier qui se rompt, au milieu des roulements allongés de la tempête.

Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues dans les tourbillons, mais le docteur ne savait à quoi attribuer les autres.

Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels l'ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plus de violence, les voyageurs échangeaient leurs suppositions.

«Il se produit là, disait le docteur, des chocs, comme si des icebergs et des ice-fields se heurtaient.

--Oui, répondait Altamont, on dirait que l'écorce terrestre se disloque tout entière. Tenez, entendez-vous?

--Si nous étions près de la mer, reprenait le docteur, je croirais véritablement à une rupture des glaces.

--En effet, répondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement.

--Nous serions donc arrivés à la côte? dit Hatteras.

--Cela ne serait pas impossible, répondit le docteur; tenez, ajouta-t-il après un craquement d'une violence extrême, ne dirait-on pas un écrasement de glaçons? Nous pourrions bien être fort rapprochés de l'Océan.

--S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hésiterai pas à me lancer au travers des champs de glace.

--Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'être brisés après une tempête pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a quelque troupe d'hommes à voyager par une nuit pareille, je la plains de tout mon coeur.»

L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucun des hôtes de la tente ne put prendre un instant de sommeil; la nuit se passa dans une profonde inquiétude.

En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une tempête, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur aurait bien voulu aller au-dehors reconnaître l'état des choses; mais comment s'aventurer dans ces vents déchaînés?

Heureusement, l'ouragan s'apaisa dès les premières heures du jour; on put enfin quitter cette tente qui avait vaillamment résisté; le docteur, Hatteras et Johnson se dirigèrent vers une colline haute de trois cents pieds environ; ils la gravirent assez facilement.

Leurs regards s'étendirent alors sur un pays métamorphosé, fait de roches vives, d'arêtes aiguës, et entièrement dépourvu de glace. C'était l'été succédant brusquement à l'hiver chassé par la tempête; la neige, rasée par l'ouragan comme par une lame affilée, n'avait pas eu le temps de se résoudre en eau, et le sol apparaissait dans toute son âpreté primitive.

Mais où les regards d'Hatteras se portèrent rapidement, ce fut vers le nord. L'horizon y paraissait baigné dans des vapeurs noirâtres.

«Voilà qui pourrait bien être l'effet produit par l'Océan, dit le docteur.

--Vous avez raison, Fit Hatteras, la mer doit être là.

--Cette couleur est ce que nous appelons le «blink» de l'eau libre, dit Johnson.

--Précisément, reprit le docteur.

--Eh bien, au traîneau! s'écria Hatteras, et marchons à cet Océan nouveau!

--Voilà qui vous réjouit le coeur, dit Clawbonny au capitaine.

--Oui, certes, répondit celui-ci avec enthousiasme; avant peu, nous aurons atteint le pôle! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette perspective ne vous rend pas heureux?

--Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres!»

Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneau préparé, on leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas un vestige de pas étrangers ou indigènes ne se montra sur le sol. Trois heures après, on arrivait à la côte.

«La mer! la mer! dit-on d'une seule voix.

--Et la mer libre!» s'écria le capitaine. Il était dix heures du matin.

En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les glaces, brisées et disloquées, s'en allaient dans toutes les directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de «lever l'ancre», suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer. Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grêle de lames minces, de bavures et de poussière de glace était répandue sur les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field à l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, où déferlait le flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un varech décoloré.

L'Océan s'étendait au-delà de la portée du regard, sans qu'aucune île, aucune terre nouvelle, vînt en limiter l'horizon.

La côte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait à leur extrémité, et une légère écume s'envolait par nappes blanches sur les ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amérique venait ainsi mourir à l'Océan polaire, sans convulsions, tranquille et légèrement incliné; il s'arrondissait en baie très ouverte et formait une rade foraine délimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc faisait un petit port naturel abrité sur trois points du compas: il pénétrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin ordinaire des neiges fondues après l'hiver, et torrentueux en ce moment.

Hatteras, après s'être rendu compte de la configuration de la côte, résolut de faire ce jour même les préparatifs du départ, de lancer la chaloupe à la mer, de démonter le traîneau et de l'embarquer pour les excursions à venir.

Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut donc dressée, et après un repas réconfortant, les travaux commencèrent; pendant ce temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et déterminer le relevé hydrographique d'une partie de la baie.

Hatteras pressait le travail; il avait hâte de partir; il voulait avoir quitté la terre ferme et pris les devants, au cas où quelque détachement arriverait à la mer.