Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 30

Chapter 303,768 wordsPublic domain

Ils s'élancèrent en avant, et, après une heure et demie de marche, ils se trouvèrent en présence de deux animaux d'assez forte taille et d'un aspect véritablement redoutable; ces singuliers quadrupèdes paraissaient étonnés des attaques de Duk, sans s'en effrayer d'ailleurs; ils broutaient une sorte de mousse rose qui veloutait le sol dépourvu de neige. Le docteur les reconnut facilement à leur taille moyenne, à leurs cornes très élargies et soudées à la base, à cette curieuse absence de mufle, à leur chanfrein busqué comme celui du mouton et à leur queue très courte: l'ensemble de cette structure leur a fait donner, par les naturalistes, le nom d' «ovibos», mot composé qui rappelle les deux natures d'animaux dont ils tiennent. Une bourre de poils épaisse et longue, et une sorte de soie brune et fine formaient leur pelage.

A la vue des chasseurs, les deux animaux ne tardèrent pas à prendre la fuite, et ceux-ci les poursuivirent à toutes jambes.

Mais les atteindre était difficile à des gens qu'une course soutenue d'une demi-heure essouffla complètement. Hatteras et ses compagnons s'arrêtèrent.

«Diable! fit Altamont.

--Diable est le mot, répondit le docteur, dès qu'il put reprendre haleine. Je vous donne ces ruminants-là pour des Américains, et ils ne paraissent pas avoir de vos compatriotes une idée très avantageuse.

--Cela prouve que nous sommes de bons chasseurs», répondit Altamont.

Cependant les boeufs musqués, ne se voyant plus poursuivis, s'arrêtèrent dans une posture d'étonnement. Il devenait évident qu'on ne les forcerait pas à la course; il fallait donc chercher à les cerner; le plateau qu'ils occupaient alors se prêtait à cette manoeuvre. Les chasseurs, laissant Duk harceler ces animaux, descendirent par les ravines avoisinantes, de manière à tourner le plateau. Altamont et le docteur se cachèrent à l'une de ses extrémités derrière des saillies de roc, tandis qu'Hatteras, en remontant à l'improviste par l'extrémité opposée, devait les rabattre sur eux.

Au bout d'une demi-heure, chacun avait gagné son poste.

«Vous ne vous opposez pas cette fois à ce qu'on reçoive ces quadrupèdes à coups de fusil? dit Altamont.

--Non! c'est de bonne guerre», répondit le docteur, qui, malgré sa douceur naturelle, était chasseur au fond de l'âme.

Ils causaient ainsi, quand ils virent les boeufs musqués s'ébranler, Duk à leurs talons; plus loin, Hatteras, poussant de grands cris, les chassait du côté du docteur et de l'Américain, qui s'élancèrent bientôt au-devant de cette magnifique proie.

Aussitôt, les boeufs s'arrêtèrent, et, moins effrayés de la vue d'un seul ennemi, ils revinrent sur Hatteras; celui-ci les attendit de pied ferme, coucha en joue le plus rapproché des deux quadrupèdes, fit feu, sans que sa balle, frappant l'animal en plein front, parvînt à enrayer sa marche. Le second coup de fusil d'Hatteras ne produisit d'autre effet que de rendre ces bêtes furieuses; elles se jetèrent sur le chasseur désarmé et le renversèrent en un instant.

«Il est perdu!» s'écria le docteur.

Au moment où Clawbonny prononça ces paroles avec l'accent du désespoir, Altamont fit un pas en avant pour voler au secours d'Hatteras; puis il s'arrêta, luttant contre lui-même et contre ses préjugés.

«Non! s'écria-t-il, ce serait une lâcheté!»

Il s'élança vers le théâtre du combat avec Clawbonny.

Son hésitation n'avait pas duré une demi-seconde.

Mais si le docteur vit ce qui se passait dans l'âme de l'Américain, Hatteras le comprit, lui qui se fût laissé tuer plutôt que d'implorer l'intervention de son rival. Toutefois, il eut à peine le temps de s'en rendre compte, car Altamont apparut près de lui.

Hatteras, renversé à terre, essayait de parer les coups de cornes et les coups de pieds des deux animaux; mais il ne pouvait prolonger longtemps une pareille lutte.

Il allait inévitablement être mis en pièces, quand deux coups de feu retentirent; Hatteras sentit les balles lui raser la tête.

«Hardi!» s'écria Altamont, qui rejetant loin de lui son fusil déchargé, se précipita sur les animaux irrités.

L'un des boeufs, frappé au coeur, tomba foudroyé; l'autre, au comble de la fureur, allait éventrer le malheureux capitaine lorsque Altamont, se présentant face à lui, plongea entre ses mâchoires ouvertes sa main armée du couteau à neige; de l'autre, il lui fendit la tête d'un terrible coup de hache.

Cela fut fait avec une rapidité merveilleuse, et un éclair eût illuminé toute cette scène.

Le second boeuf se courba sur ses jarrets et tomba mort.

«Hurrah! hurrah!» s'écria Clawbonny.

Hatteras était sauvé.

Il devait donc la vie à l'homme qu'il détestait le plus au monde! Que se passa-t-il dans son âme en cet instant? Quel mouvement humain s'y produisit qu'il, ne put maîtriser?

C'est là l'un de ces secrets du coeur qui échappent à toute analyse.

Quoi qu'il en soit, Hatteras, sans hésiter, s'avança vers son rival et lui dit d'une voix grave:

«Vous m'avez sauvé la vie, Altamont.

--Vous aviez sauvé la mienne», répondit l'Américain.

Il y eut un moment de silence; puis Altamont ajouta: «Nous sommes quittes, Hatteras.

--Non. Altamont, répondit le capitaine; lorsque le docteur vous a retiré de votre tombeau de glace, j'ignorais qui vous étiez, et vous m'avez sauvé au péril de vos jours, sachant qui je suis.

--Eh! vous êtes mon semblable, répondit Altamont, et quoi qu'il en ait, un Américain n'est point un lâche!

--Non, certes, s'écria le docteur, c'est un homme comme vous, Hatteras!

--Et, comme moi, il partagera la gloire qui nous est réservée!

--La gloire d'aller au pôle Nord! dit Altamont.

--Oui! fit le capitaine avec un accent superbe.

--Je l'avais donc deviné! s'écria l'Américain. Vous avez donc osé concevoir un pareil dessein! Vous avez osé tenter d'atteindre ce point inaccessible! Ah! c'est beau, cela! Je vous le dis, moi, c'est sublime!

--Mais vous, demanda Hatteras d'une voix rapide, vous ne vous élanciez donc pas, comme nous, sur la route du pôle?»

Altamont semblait hésiter à répondre.

«Eh bien? fit le docteur.

--Eh bien, non! s'écria l'Américain. Non! la vérité avant l'amour-propre! Non! je n'ai pas eu cette grande pensée qui vous a entraînés jusqu'ici. Je cherchais à franchir, avec mon navire, le passage du nord-ouest, et voilà tout.

--Altamont, dit Hatteras en tendant la main à l'Américain, soyez donc notre compagnon de gloire, et venez avec nous découvrir le pôle Nord!»

Ces deux hommes serrèrent alors, dans une chaleureuse étreinte, leur main franche et loyale.

Quand ils se retournèrent vers le docteur, celui-ci pleurait.

«Ah! mes amis, murmura-t-il en s'essuyant les yeux, comment mon coeur peut-il contenir la joie dont vous le remplissez! Ah! mes chers compagnons, vous avez sacrifié, pour vous réunir dans un succès commun, cette misérable question de nationalité! Vous vous êtes dit que l'Angleterre et l'Amérique ne faisaient rien dans tout cela, et qu'une étroite sympathie devait nous lier contre les dangers de notre expédition! Si le pôle Nord est atteint, n'importe qui l'aura découvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'être Américains ou Anglais, quand on peut se vanter d'être hommes!»

Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis réconciliés; il ne pouvait calmer sa joie; les deux nouveaux amis se sentaient plus rapprochés encore par l'amitié que le digne homme leur portait à tous deux. Clawbonny parlait, sans pouvoir se contenir, de la vanité des compétitions, de la folie des rivalités, et de l'accord si nécessaire entre des hommes abandonnés loin de leur pays. Ses paroles, ses larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son coeur.

Cependant il se calma, après avoir embrassé une vingtième fois Hatteras et Altamont.

«Et maintenant, dit-il, à l'ouvrage, à l'ouvrage! Puisque je n'ai été bon à rien comme chasseur, utilisons mes autres talents.»

Et il se mit en train de dépecer le boeuf, qu'il appelait «le boeuf de la réconciliation», mais si adroitement, qu'il ressemblait à un chirurgien pratiquant une autopsie délicate.

Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques minutes, l'adroit praticien eut retiré du corps de l'animal une centaine de livres de chair appétissante; il en fit trois parts, dont chacun se chargea, et l'on reprit la route de Fort-Providence.

A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques du soleil, atteignirent Doctor's-House, où Johnson et Bell leur avaient préparé un bon repas.

Mais, avant de se mettre à table, le docteur s'était écrié d'une voix triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse:

«Mon vieux Johnson, j'avais emmené avec moi un Anglais et un Américain, n'est-il pas vrai?

--Oui, monsieur Clawbonny, répondit le maître d'équipage.

--Eh bien, je ramène deux frères.»

Les marins tendirent joyeusement la main à Altamont; le docteur leur raconta ce qu'avait fait le capitaine américain pour le capitaine anglais, et, cette nuit-là, la maison de neige abrita cinq hommes parfaitement heureux.

CHAPITRE XVIII

LES DERNIERS PRÉPARATIFS

Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige, la pluie et les tourbillons se succédèrent pendant plusieurs jours.

Bell avait terminé sa chaloupe; elle répondait parfaitement au but qu'elle devait remplir; pontée en partie, haute de bord, elle pouvait tenir la mer par un gros temps, avec sa misaine et son foc; sa légèreté lui permettait d'être halée sur le traîneau sans peser trop à l'attelage de chiens.

Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se préparait dans l'état du bassin polaire. Les glaces commençaient à s'ébranler au milieu de la baie; les plus hautes, incessamment minées par les chocs, ne demandaient qu'une tempête assez forte pour s'arracher du rivage et former des icebergs mobiles. Cependant Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du champ de glace pour commencer son excursion. Puisque le voyage devait se faire par terre, peu lui importait que la mer fût libre ou non; il fixa donc le départ au 25 juin; d'ici là, tous les préparatifs pouvaient être entièrement terminés. Johnson et Bell s'occupèrent de remettre le traîneau en parfait état; les châssis furent renforcés et les patins refaits à neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leur excursion de ces quelques semaines de beau temps que la nature accorde aux contrées hyperboréennes. Les souffrances seraient donc moins cruelles à affronter, les obstacles plus faciles à vaincre.

Quelques jours avant le départ, le 20 juin, les glaces laissèrent entre elles quelques passes libres dont on profita pour essayer la chaloupe dans une promenade jusqu'au cap Washington. La mer n'était pas absolument dégagée, il s'en fallait; mais enfin elle ne présentait plus une surface solide, et il eût été impossible de tenter à pied une excursion à travers les ice-fields rompus.

Cette demi-journée de navigation permit d'apprécier les bonnes qualités nautiques de la chaloupe.

Pendant leur retour, les navigateurs furent témoins d'un incident curieux. Ce fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque; celui-ci était heureusement trop occupé pour apercevoir la chaloupe, car il n'eût pas manqué de se mettre à sa poursuite; il se tenait à l'affût auprès d'une crevasse de l'ice-field par laquelle le phoque avait évidemment plongé. L'ours épiait donc sa réapparition avec la patience d'un chasseur ou plutôt d'un pêcheur, car il péchait véritablement. Il guettait en silence; il ne remuait pas; il ne donnait aucun signe de vie.

Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint à s'agiter; l'amphibie remontait pour respirer; l'ours se coucha tout de son long sur le champ glacé et arrondit ses deux pattes autour de la crevasse.

Un instant après, le phoque apparut, la tête hors de l'eau; mais il n'eut pas le temps de l'y replonger; les pattes de l'ours, comme détendues par un ressort, se rejoignirent, étreignirent l'animal avec une irrésistible vigueur, et l'enlevèrent hors de son élément de prédilection.

Ce fut une lutte rapide; le phoque se débattit pendant quelques secondes et fut étouffé sur la poitrine de son gigantesque adversaire; celui-ci, l'emportant sans peine, bien qu'il fût d'une grande taille, et sautant légèrement d'un glaçon à l'autre jusqu'à la terre ferme, disparut avec sa proie.

«Bon voyage! lui cria Johnson; cet ours-là a un peu trop de pattes à sa disposition.»

La chaloupe regagna bientôt la petite anse que Bell lui avait ménagée entre les glaces.

Quatre jours séparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment fixé pour leur départ.

Hatteras pressait les derniers préparatifs; il avait hâte de quitter cette Nouvelle-Amérique, cette terre qui n'était pas sienne et qu'il n'avait pas nommée; il ne se sentait pas chez lui.

Le 22 juin, on commença à transporter sur le traîneau les effets de campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux cents livres de viande salée, trois caisses de légumes et de viandes conservées, cinquante livres de saumure et de lime-juice, cinq quarters[1] de farine, des paquets de cresson et de cochléaria, fournis par les plantations du docteur; en y ajoutant deux cents livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en y comprenant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traîneau, c'était une charge de près de quinze cents livres à traîner, et fort pesante pour quatre chiens; d'autant plus que, contrairement à l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler plus de quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de remplaçants, devaient tirer tous les jours; mais les voyageurs se promettaient de les aider au besoin, et ils ne comptaient marcher qu'à petites journées; la distance de la baie Victoria au pôle était de trois cent cinquante-cinq milles au plus[2], et, à douze milles[3] par jour, il fallait un mois pour la franchir; d'ailleurs, lorsque la terre viendrait à manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans fatigues, ni pour les chiens, ni pour les hommes.

[1] 380 livres. [2] 150 lieues. [3] 5 lieues.

Ceux-ci se portaient bien; la santé générale était excellente; l'hiver, quoique rude, se terminait dans de suffisantes conditions de bien-être; chacun, après avoir écouté les avis du docteur, échappa aux maladies inhérentes à ces durs climats. En somme, on avait un peu maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le digne Clawbonny; mais on s'était fait le corps et l'âme à cette âpre existence, et maintenant ces hommes acclimatés pouvaient affronter les plus brutales épreuves de la fatigue et du froid sans y succomber.

Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, à ce pôle inaccessible, après quoi il ne serait plus question que du retour. La sympathie qui réunissait maintenant les cinq membres de l'expédition devait les aider à réussir dans leur audacieux voyage, et pas un d'eux ne doutait du succès de l'entreprise.

En prévision d'une expédition lointaine, le docteur avait engagé ses compagnons à s'y préparer longtemps d'avance et à «s'entraîner» avec le plus grand soin.

«Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les coureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres après deux jours d'entraînement, et de vingt-cinq après cinq jours; mais enfin il faut faire quelque chose afin de se placer dans les meilleures conditions possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premier principe de l'entraînement est de supprimer la graisse chez le coureur comme chez le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations et d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par médecine, et ils arrivent à des résultats d'une justesse incroyable; aussi, tel qui avant l'entraînement ne pouvait courir l'espace d'un mille sans perdre haleine, en fait facilement vingt-cinq après! On a cité un certain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sans s'arrêter.

--Beau résultat, répondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas très gras, s'il faut encore maigrir...

--Inutile, Johnson; mais, sans exagérer, on ne peut nier que l'entraînement n'ait de bons effets; il donne aux os plus de résistance, plus d'élasticité aux muscles, de la finesse à l'ouïe, et de la netteté à la vue; ainsi, ne l'oublions pas.»

Enfin, entraînés ou non, les voyageurs furent prêts le 23 juin; c'était un dimanche, et ce jour fut consacré à un repos absolu.

L'instant du départ approchait, et les habitants du Fort-Providence ne le voyaient pas arriver sans une certaine émotion. Cela leur faisait quelque peine au coeur de laisser cette hutte de neige, qui avait si bien rempli son rôle de maison, cette baie Victoria, cette plage hospitalière où s'étaient passés les derniers mois de l'hivernage. Retrouverait-on ces constructions au retour? Les rayons du soleil n'allaient-ils pas achever de fondre leurs fragiles murailles?

En somme, de bonnes heures s'y étaient écoulées! Le docteur, au repas du soir, rappela à ses compagnons ces émouvants souvenirs, et il n'oublia pas de remercier le Ciel de sa visible protection.

Enfin l'heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tôt pour se lever de grand matin. Ainsi s'écoula la dernière nuit passée au Fort-Providence.

CHAPITRE XIX

MARCHE AU NORD

Le lendemain, dès l'aube, Hatteras donna le signal du départ. Les chiens furent attelés au traîneau; bien nourris, bien reposés, après un hiver passé dans des conditions très confortables, ils n'avaient aucune raison pour ne pas rendre de grands services pendant l'été. Ils ne se firent donc pas prier pour revêtir leur harnachement de voyage.

Bonnes bêtes, après tout, que ces chiens groënlandais; leur sauvage nature s'était formée peu à peu; ils perdaient de leur ressemblance avec le loup, pour se rapprocher de Duk, ce modèle achevé de la race canine: en un mot, ils se civilisaient.

Duk pouvait certainement demander une part dans leur éducation; il leur avait donné des leçons de bonne compagnie et prêchait d'exemple; en sa qualité d'Anglais, très pointilleux sur la question du «cant», il fut longtemps à se familiariser avec des chiens «qui ne lui avaient pas été présentés», et, dans le principe, il ne leur parlait pas; mais, à force de partager les mêmes dangers, les mêmes privations, la même fortune, ces animaux de race différente frayèrent peu à peu ensemble. Duk, qui avait bon coeur, fit les premiers pas, et toute la gent à quatre pattes devint bientôt une troupe d'amis.

Le docteur caressait les groënlandais, et Duk voyait sans jalousie ces caresses distribuées à ses congénères.

Les hommes n'étaient pas en moins bon état que les animaux; si ceux-ci devait bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher.

On partit à six heures du matin, par un beau temps; après avoir suivi les contours de la baie, et dépassé le cap Washington, la route fut donnée droit au nord par Hatteras; à sept heures, les voyageurs perdaient dans le sud le cône du phare et le Fort-Providence.

Le voyage s'annonçait bien, et mieux surtout que cette expédition entreprise en plein hiver à la recherche du charbon! Hatteras laissait alors derrière lui, à bord de son navire, la révolte et le désespoir, sans être certain du but vers lequel il se dirigeait; il abandonnait un équipage a demi mort de froid; il partait avec des compagnons affaiblis par les misères d'un hiver arctique; lui, l'homme du nord, il revenait vers le sud! Maintenant, au contraire, entouré d'amis vigoureux et biens portants, soutenu, encouragé, poussé, il marchait au pôle, à ce but de toute sa vie! Jamais homme n'avait été plus près d'acquérir cette gloire immense pour son pays et pour lui-même!

Songeait-il à toutes ces choses si naturellement inspirées par la situation présente? Le docteur aimait à le supposer, et n'en pouvait guère douter à le voir si ardent. Le bon Clawbonny se réjouissait de ce qui devait réjouir son ami, et, depuis la réconciliation des deux capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le plus heureux des hommes, lui auquel ces idées de haine, d'envie, de compétition, étaient étrangères, lui la meilleure des créatures! Qu'arriverait-il, que résulterait-il de ce voyage? Il l'ignorait; mais enfin il commençait bien. C'était beaucoup.

La côte occidentale de la Nouvelle-Amérique se prolongeait dans l'ouest par une suite de baies au-delà du cap Washington; les voyageurs, pour éviter cette immense courbure, après avoir franchi les premières rampes de Bell-Mount, se dirigèrent vers le nord, en prenant par les plateaux supérieurs. C'était une notable économie de route; Hatteras voulait, à moins que des obstacles imprévus de détroit et de montagne ne s'y opposassent, tirer une ligne droite de trois cent cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au pôle.

Le voyage se faisait aisément; les plaines élevées offraient de vastes tapis blancs, sur lesquels le traîneau, garni de ses châssis soufrés, glissait sans peine, et les hommes, chaussés de leurs snow-shoes, y trouvaient une marche sûre et rapide.

Le thermomètre indiquait trente-sept degrés (+ 3° centigrades). Le temps n'était pas absolument fixé, tantôt clair, tantôt embrumé; mais ni le froid ni les tourbillons n'eussent arrêté des voyageurs si décidés à se porter en avant.

La route se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins paresseuse en s'éloignant du pôle magnétique; elle n'hésitait plus; il est vrai que, le point magnétique dépassé, elle se retournait vers lui, et marquait pour ainsi dire le sud à des gens qui marchaient au nord; mais cette indication inverse ne donnait lieu à aucun calcul embarrassant.

D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple, qui évitait de recourir constamment à la boussole; une fois la position établie, les voyageurs relevaient, par les temps clairs, un objet exactement placé au nord et situé deux ou trois milles en avant; ils marchaient alors vers lui jusqu'à ce qu'il fût atteint; puis ils choisissaient un autre point de repère dans la même direction, et ainsi de suite. De cette façon, on s'écartait très peu du droit chemin.

Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha à raison de vingt milles par douze heures; le reste du temps était consacré aux repas et au repos; la tente suffisait à préserver du froid pendant les instants du sommeil.

La température tendait à s'élever; la neige fondait entièrement par endroits, suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places conservaient leur blancheur immaculée; de grandes flaques d'eau se formaient çà et là, souvent de vrais étangs, qu'un peu d'imagination eût fait prendre pour des lacs; les voyageurs s'y enfonçaient parfois jusqu'à mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le docteur était heureux de ces bains inattendus.

«L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays, disait-il; cet élément n'a droit ici qu'à l'état solide et à l'état gazeux; quant à l'état liquide, c'est un abus! Glace ou vapeur, très bien; mais eau, jamais!»

La chasse n'était pas oubliée pendant la marche, car elle devait procurer une alimentation fraîche; aussi Altamont et Bell, sans trop s'écarter, battaient les ravines voisines; ils tiraient des ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques lièvres gris; ces animaux passaient peu à peu de la confiance à la crainte, ils devenaient très fuyards et fort difficiles à approcher.

Sans Duk, les chasseurs en eussent été souvent pour leur poudre.

Hatteras leur recommandait de ne pas s'éloigner de plus d'un mille, car il n'avait ni un jour ni une heure à perdre, et ne pouvait compter que sur trois mois de beau temps.

Il fallait, d'ailleurs, que chacun fût à son poste près du traîneau, quand un endroit difficile, quelque gorge étroite, des plateaux inclinés, se présentaient à franchir; chacun alors s'attelait ou s'accotait au véhicule, le tirant, le poussant, ou le soutenant; plus d'une fois, on dut le décharger entièrement, et cela ne suffisait pas à prévenir des chocs, et par conséquent des avaries, que Bell réparait de son mieux.