Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 3
A midi, rien encore. Le docteur Clawbonny se promenait avec agitation, lorgnant, gesticulant, _impatient de la mer_, comme il le disait avec une certaine élégance latine. Il se sentait ému, quoi qu'il pût faire. Shandon se mordait les lèvres jusqu'au sang.
En ce moment, Johnson s'approcha et lui dit:
«Commandant, si nous voulons profiter du flot, il ne faut pas perdre de temps; nous ne serons pas dégagés des docks avant une bonne heure.»
Shandon jeta un dernier regard autour de lui, et consulta sa montre. L'heure de la levée de midi était passée.
«Allez! dit-il à son maître d'équipage.
--En route, vous autres!» cria celui-ci, en ordonnant aux spectateurs de vider le pont du _Forward_.
Il se fit alors un certain mouvement dans la foule qui se portait à la coupée du navire pour regagner le quai, tandis que les gens du brick détachaient les dernières amarres.
Or, la confusion inévitable de ces curieux que les matelots repoussaient sans beaucoup d'égards fut encore accrue par les hurlements du chien. Cet animal s'élança tout d'un coup du gaillard d'avant à travers la masse compacte des visiteurs. Il aboyait d'une voix sourde.
On s'écarta devant lui; il sauta sur la dunette, et, chose incroyable, mais que mille témoins ont pu constater, ce dog-captain tenait une lettre entre ses dents.
«Une lettre! s'écria Shandon; mais _il_ est donc à bord?
--_Il_ y était sans doute, mais il n'y est plus, répondit Johnson en montrant le pont complètement nettoyé de cette foule incommode.
--Captain! Captain! ici!» s'écriait le docteur, en essayant de prendre la lettre que le chien écartait de sa main par des bonds violents. Il semblait ne vouloir remettre son message qu'à Shandon lui-même.
«Ici, Captain!» fit ce dernier.
Le chien s'approcha; Shandon prit la lettre sans difficulté, et Captain fit alors entendre trois aboiements clairs au milieu du silence profond qui régnait à bord et sur les quais.
Shandon tenait la lettre sans l'ouvrir.
«Mais lisez donc! lisez donc!» s'écria le docteur.
Shandon regarda. L'adresse, sans date et sans indication de lieu, portait seulement:
«Au commandant Richard Shandon, à bord du brick _le Forward_.»
Shandon ouvrit la lettre, et lut:
«Vous vous dirigerez vers le cap Farewel. Vous l'atteindrez le 20 avril. Si le capitaine ne paraît pas à bord, vous franchirez le détroit de Davis, et vous remonterez la mer de Baffin jusqu'à la baie Melville.
«Le capitaine du _Forward_
«K.Z.»
Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit dans sa poche et donna l'ordre du départ. Sa voix, qui retentit seule au milieu des sifflements du vent d'est, avait quelque chose de solennel.
Bientôt _le Forward_ fut hors des bassins, et, dirigé par un pilote de Liverpool, dont le petit cotre suivait à distance, il prit le courant de la Mersey. La foule se précipita sur le quai extérieur qui longe les Docks Victoria, afin d'entrevoir une dernière fois ce navire étrange. Les deux huniers, la misaine et la brigantine furent rapidement établis, et, sous cette voilure, _le Forward_, digne de son nom, après avoir contourné la pointe de Birkenhead, donna à toute vitesse dans la mer d'Irlande.
CHAPITRE V.
LA PLEINE MER.
Le vent, inégal, mais favorable, précipitait avec force ses rafales d'avril. _Le Forward_ fendait la mer rapidement, et son hélice, rendue folle, n'opposait aucun obstacle à sa marche. Vers les trois heures, il croisa le bateau à vapeur qui fait le service entre Liverpool et l'île de Man, et qui porte les trois jambes de Sicile écartelées sur ses tambours. Le capitaine le héla de son bord, dernier adieu qu'il fut donné d'entendre à l'équipage du _Forward_.
À cinq heures, le pilote remettait à Richard Shandon le commandement du navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plus près, disparut bientôt dans le sud-ouest.
Vers le soir, le brick doubla le calf du Man, à l'extrémité méridionale de l'île de ce nom. Pendant la nuit, la mer fut très-houleuse; le _Forward_ se comporta bien, laissa la pointe d'Ayr par le nord-ouest, et se dirigea vers le canal du Nord.
Johnson avait raison; en mer, l'instinct maritime des matelots reprenait le dessus; à voir la bonté du bâtiment, ils oubliaient l'étrangeté de la situation. La vie du bord s'établit régulièrement.
Le docteur aspirait avec ivresse le vent de la mer; il se promenait vigoureusement dans les rafales, et pour un savant il avait le pied assez marin.
«C'est une belle chose que la mer, dit-il à maître Johnson, en remontant sur le pont après le déjeuner. Je fais connaissance un peu tard avec elle, mais je me rattraperai.
--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; je donnerais tous les continents du monde pour un bout d'Océan. On prétend que les marins se fatiguent vite de leur métier; voilà quarante ans que je navigue, et je m'y plais comme au premier jour.
--Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous les pieds, et, si j'en juge bien, le _Forward_ se conduit gaillardement!
--Vous jugez bien, docteur, répondit Shandon qui rejoignit les deux interlocuteurs; c'est un bon bâtiment, et j'avoue que jamais navire destiné à une navigation dans les glaces n'aura été mieux pourvu et mieux équipé. Cela me rappelle qu'il y a trente ans passés le capitaine James Ross allant chercher le passage du Nord-Ouest...
--Montait la _Victoire_, dit vivement le docteur, brick d'un tonnage à peu près égal au nôtre, également muni d'une machine à vapeur...
--Comment! vous savez cela?
--Jugez-en, repartit le docteur; alors les machines étaient encore dans l'enfance de l'art, et celle de _la Victoire_ lui causa plus d'un retard préjudiciable; le capitaine James Ross, après l'avoir réparée vainement pièce par pièce, finit par la démonter, et l'abandonna à son premier hivernage.
--Diable! fit Shandon; vous êtes au courant, je le vois.
--Que voulez-vous? reprit le docteur; à force de tire, j'ai lu les ouvrages de Parry, de Ross, de Franklin, les rapports de MacClure, de Kennedy, de Kane, de MacClintock, et il m'en est resté quelque chose. J'ajouterai même que ce MacClintock, à bord du _Fox_, brick à hélice dans le genre du nôtre, est allé plus facilement et plus directement à son but que tous ses devanciers.
--Cela est parfaitement vrai, répondit Shandon; c'est un hardi marin que ce MacClintock; je l'ai vu à l'oeuvre; vous pouvez ajouter que comme lui nous nous trouverons dès le mois d'avril dans le détroit de Davis, et, si nous parvenons à franchir les glaces, notre voyage sera considérablement avancé.
--A moins, repartit le docteur, qu'il ne nous arrive comme au _Fox_, en 1857, d'être pris dès la première année par les glaces du nord de la mer de Baffin, et d'hiverner au milieu de la banquise.
--Il faut espérer que nous serons plus heureux, monsieur Shandon, répondit maître Johnson; et si avec un bâtiment comme le _Forward_ on ne va pas où l'on veut, il faut y renoncer à jamais.
--D'ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est à bord, il saura mieux que nous ce qu'il faudra faire, et d'autant plus que nous l'ignorons complètement; car sa lettre, singulièrement laconique, ne nous permet pas de deviner le but du voyage.
--C'est déjà beaucoup, répondit Shandon assez vivement, de connaître la route à suivre, et maintenant, pendant un bon mois, j'imagine, nous pouvons nous passer de l'intervention surnaturelle de cet inconnu et de ses instructions. D'ailleurs, vous savez mon opinion sur son compte.
--Hé! hé! fit le docteur; je croyais comme vous que cet homme vous laisserait le commandement du navire, et ne viendrait jamais à bord; mais....
--Mais? répliqua Shandon avec une certaine contrariété.
--Mais, depuis l'arrivée de sa seconde lettre, j'ai du modifier mes idées à cet égard.
--Et pourquoi cela, docteur?
--Parce que si cette lettre vous indique la route à suivre, elle ne vous fait pas connaître la destination du _Forward_; or, il faut bien savoir où l'on va. Le moyen, je vous le demande, qu'une troisième lettre vous parvienne, puisque nous voilà en pleine mer! Sur les terres du Groënland, le service de la poste doit laisser à désirer. Voyez-vous, Shandon, j'imagine que ce gaillard-là nous attend dans quelque établissement danois, à Hosteinborg ou Uppernawik; il aura été là compléter sa cargaison de peaux de phoques, acheter ses traîneaux et ses chiens, en un mot, réunir tout l'attirail que comporte un voyage dans les mers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir un beau matin sortir de sa cabine, et commander la manoeuvre de la façon la moins surnaturelle du monde.
--Possible, répondit Shandon d'un ton sec; mais, en attendant, le vent fraîchit, et il n'est pas prudent de risquer ses perroquets par un temps pareil.»
Shandon quitta le docteur et donna l'ordre de carguer les voiles hautes.
«Il y tient, dit le docteur au maître d'équipage.
--Oui, répondit ce dernier, et cela est fâcheux, car vous pourriez bien avoir raison, monsieur Clawbonny.»
Le samedi vers le soir, _le Forward_ doubla le mull[1] de Galloway, dont le phare fut relevé dans le nord-est; pendant la nuit, on laissait le mull de Cantyre au nord, et à l'est le cap Fair sur la côte d'Irlande. Vers les trois heures du matin, le brick, prolongeant l'île Rathlin sur sa hanche de tribord, débouquait par le canal du Nord dans l'Océan.
[1] Promontoire.
C'était le dimanche, 8 avril; les Anglais, et surtout les matelots, sont fort observateurs de ce jour; aussi la lecture de la Bible, dont le docteur se chargea volontiers, occupa une partie de la matinée.
Le vent tournait alors à l'ouragan et tendait à rejeter le brick sur la côte d'Irlande; les vagues furent très-fortes, le roulis très-dur. Si le docteur n'eut pas le mal de mer, c'est qu'il ne voulut pas l'avoir, car rien n'était plus facile. A midi, le cap Malinhead disparaissait dans le sud; ce fut la dernière terre d'Europe que ces hardis marins dussent apercevoir, et plus d'un la regarda longtemps, qui sans doute ne devait jamais la revoir.
La latitude par observation était alors de 55°57', et la longitude, d'après les chronomètres 7°40'[1].
[1] Au méridien de Greenwich.
L'ouragan se calma vers les neuf heures du soir; _le Forward_, bon voilier, maintint sa route au nord-ouest. On put juger pendant cette journée de ses qualités marines; suivant la remarque des connaisseurs de Liverpool, c'était avant tout un navire à voile.
Pendant les jours suivants, _le Forward_ gagna rapidement dans le nord-ouest; le vent passa dans le sud, et la mer fut prise d'une grosse houle. Le brick naviguait alors sous pleine voilure. Quelques pétrels et des puffins vinrent voltiger au-dessus de la dunette; le docteur tua fort adroitement l'un de ces derniers, qui tomba heureusement à bord.
Simpson, le harponneur, s'en empara, et le rapporta à son propriétaire.
«Un vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il.
--Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami!
--Quoi! vous allez manger cela?
--Et vous en goûterez, mon brave, fit le docteur en riant.
--Pouah! répliqua Simpson; mais c'est huileux et rance comme tous les oiseaux de mer.
--Bon! répliqua le docteur; j'ai une manière à moi d'accommoder ce gibier là, et si vous le reconnaissez après pour un oiseau de mer, je consens à ne plus en tuer un seul de ma vie.
--Vous êtes donc cuisinier, monsieur Clawbonny? demanda Johnson.
--Un savant doit savoir un peu de tout.
--Alors, défie-toi, Simpson, répondit le maître d'équipage; le docteur est un habile homme, et il va nous faire prendre ce puffin pour une groose[1] du meilleur goût.»
[1] Sorte de perdrix.
Le fait est que le docteur eut complètement raison de son volatile; il enleva habilement la graisse qui est située tout entière sous la peau, principalement sur les hanches, et avec elle disparut cette rancidité et cette odeur de poisson dont on a parfaitement le droit de se plaindre dans un oiseau. Ainsi préparé, le puffin fut déclaré excellent, et par Simpson lui-même.
Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s'était rendu compte des qualités de son équipage; il avait analysé ses hommes un à un, comme doit le faire tout commandant qui veut parer aux dangers de l'avenir; il savait sur quoi compter.
James Wall, officier tout dévoué à Richard, comprenait bien, exécutait bien, mais il pouvait manquer d'initiative; au troisième rang, il se trouvait à sa place.
Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'océan Arctique, n'avait rien à apprendre en fait de sang-froid et d'audace.
Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, étaient des hommes sûrs, esclaves du devoir et de la discipline. L'ice-master Foker, marin d'expérience, élevé à l'école de Johnson, devait rendre d'importants services.
Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient être les meilleurs: Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garçon de trente-cinq ans, à figure énergique, mais un peu pâle et triste.
Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moins ardents et moins résolus; ils murmuraient volontiers. Gripper même avait voulu rompre son engagement au départ du _Forward_; une sorte de honte le retint à bord. Si les choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop de dangers à courir ni trop de manoeuvres à exécuter, on pouvait compter sur ces trois hommes; mais il leur fallait une nourriture substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le coeur au ventre. Quoique prévenus, ils s'accommodaient assez mal d'être _teetotalers_, et à l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le gin; ils se rattrapaient cependant sur le café et le thé, distribués à bord avec une certaine prodigalité.
Quant aux deux ingénieurs, Brunton et Plover, et au chauffeur Waren, ils s'étaient contentés jusqu'ici de se croiser les bras.
Shandon savait donc à quoi s'en tenir sur le compte de chacun.
Le 14 avril, le _Forward_ vint à couper le grand courant du gulf-stream qui, après avoir remonté le long de la côte orientale de l'Amérique jusqu'au banc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et prolonge les rivages de la Norvège. On se trouvait alors par 51°37' de latitude et 22°58' de longitude, à deux cents milles de la pointe du Groënland. Le temps se refroidit; le thermomètre descendit à trente-deux degrés (0 centigrade)[1], c'est-à-dire au point de congélation.
[1] Il s'agit du thermomètre de Fahrenheit.
Le docteur, sans prendre encore le vêtement des hivers arctiques, avait revêtu son costume de mer, à l'instar des matelots et des officiers; il faisait plaisir à voir avec ses hautes bottes dans lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste chapeau de toile huilée, un pantalon et une jaquette de même étoffe; par les fortes pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur ressemblait à une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait pas d'exciter sa fierté.
Pendant deux jours, la mer fut extrêmement mauvaise; le vent tourna vers le nord-ouest et retarda la marche du _Forward_. Du 14 au 16 avril, la houle demeura très-forte; mais le lundi, il survint une violente averse qui eut pour résultat de calmer la mer presque immédiatement. Shandon fit observer cette particularité au docteur.
«Eh bien, répondit ce dernier, cela confirme les curieuses observations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Société royale d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'être membre correspondant. Vous voyez que pendant la pluie les vagues sont peu sensibles, même sous l'influence d'un vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer serait plus agitée par une brise moins forte.
--Mais comment explique-t-on ce phénomène, docteur?
--C'est bien simple; on ne l'explique pas.»
En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de perroquet, signala une masse flottante par tribord, à une quinzaine de milles sous le vent.
«Une montagne de glace dans ces parages!» s'écria le docteur.
Shandon braqua sa lunette dans la direction indiquée, et confirma l'annonce du pilote.
«Voilà qui est curieux! dit le docteur.
--Cela vous étonne? fit le commandant en riant. Comment! nous serions assez heureux pour trouver quelque chose qui vous étonnât?
--Cela m'étonne sans m'étonner, répondit en souriant le docteur, puisque le brick _Ann de Poole_, de Greenspond, fut pris en 1813 dans de véritables champs de glace par le quarante-quatrième degré de latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par centaines!
--Bon! fit Shandon, vous avez encore à nous en apprendre là-dessus!
--Oh! peu de chose, répondit modestement l'aimable Clawbonny, si ce n'est que l'on a trouvé des glaces sous des latitudes encore plus basses.
--Cela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur, car, étant mousse à bord du sloop de guerre _le Fly_...
--En 1818, continua le docteur, à la fin de mars, comme qui dirait avril, vous avez passé entre deux grandes îles de glaces flottantes, par le quarante-deuxième degré de latitude.
--Ah! c'est trop fort! s'écria Shandon.
--Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'étonner, puisque nous sommes deux degrés plus au nord, de rencontrer une montagne flottante par le travers du _Forward_.
--Vous êtes un puits, docteur, répondit le commandant, et avec vous il n'y a qu'à tirer le seau.
--Bon! je tarirai plus vite que vous ne pensez; et maintenant, si nous pouvons observer de près ce curieux phénomène, Shandon, je serai le plus heureux des docteurs.
--Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son maître d'équipage, la brise, il me semble, a une tendance à fraîchir.
--Oui, commandant, répondit Johnson; nous gagnons peu, et les courants du détroit de Davis vont bientôt se faire sentir.
--Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons être le 20 avril en vue du cap Farewel, il faut marcher à la vapeur, ou bien nous serons jetés sur les côtes du Labrador. Monsieur Wall, veuillez donner l'ordre d'allumer les fourneaux.»
Les ordres du commandant furent exécutés; une heure après, la vapeur avait acquis une pression suffisante; les voiles furent serrées, et l'hélice, tordant les flots sous ses branches, poussa violemment _le Forward_ contre le vent du nord-ouest.
CHAPITRE VI.
LE GRAND COURANT POLAIRE.
Bientôt des bandes d'oiseaux de plus en plus nombreux, des pétrels, des puffins, des contre-maîtres, habitants de ces parages désolés, signalèrent l'approche du Groënland. _Le Forward_ gagnait rapidement dans le nord, en laissant sous le vent une longue traînée de fumée noire.
Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala la première vue du _blink_ de la glace[1]. Il se trouvait à vingt milles au moins dans la nord-nord-ouest. Cette bande d'un blanc éblouissant éclairait vivement, malgré la présence de nuages assez épais, toute la partie de l'atmosphère voisine de l'horizon. Les gens d'expérience du bord ne purent se méprendre sur ce phénomène, et ils reconnurent à sa blancheur que ce _blink_ devait venir d'un vaste champ de glace situé à une trentaine de milles au delà de la portée de la vue, et provenait de la réflexion des rayons lumineux.
[1] Couleur particulière et brillante que prend l'atmosphère au dessus d'une grande étendue de glace.
Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devint favorable; Shandon put établir une bonne voilure, et, par mesure d'économie, il éteignit ses fourneaux. _Le Forward_, sous ses huniers, son foc et sa misaine, se dirigea vers le cap Farewel.
Le 18, à trois heures, un ice-stream fut reconnu à une ligne blanche peu épaisse, mais de couleur éclatante, qui tranchait vivement entre les lignes de la mer et du ciel. Il dérivait évidemment de la côte est du Groënland plutôt que du détroit de Davis, car les glaces se tiennent de préférence sur le bord occidental de la mer de Baffin. Une heure après, _le Forward_ passait au milieu des pièces isolées du ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique soudées entre elles, obéissaient au mouvement de la houle.
Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire: c'était _le Valkyrien_, corvette danoise qui courait à contre-bord du _Forward_ et se dirigeait vers le banc de Terre-Neuve. Le courant du détroit se faisait sentir, et Shandon dut forcer de voile pour le remonter.
En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se trouvaient réunis sur la dunette, examinant la direction et la force de ce courant. Le docteur demanda s'il était avéré que ce courant existât uniformément dans la mer de Baffin.
«Sans doute, répondit Shandon, et les bâtiments à voile ont beaucoup de peine à le refouler.
--D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur la côte orientale de l'Amérique que sur la côte occidentale du Groënland.
--Eh bien! fit le docteur, voilà qui donne singulièrement raison aux chercheurs du passage du Nord-Ouest! Ce courant marche avec une vitesse de cinq milles à l'heure environ, et il est difficile de supposer qu'il prenne naissance au fond d'un golfe.
--Ceci est d'autant mieux raisonné, docteur, reprit Shandon, que, si ce courant va du nord au sud, on trouve dans le détroit de Behring un courant contraire qui coule du sud au nord, et doit être l'origine de celui-ci.
--D'après cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que l'Amérique est complètement détachée des terres polaires, et que les eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses côtes, jusque dans l'Atlantique. D'ailleurs, la plus grande élévation des eaux du premier donne encore raison à leur écoulement vers les mers d'Europe.
--Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits à l'appui de cette théorie; et s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre savant universel doit les connaître.
--Ma foi, répliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, si cela peut vous intéresser, je vous dirai que des baleines, blessées dans le détroit de Davis, ont été prises quelque temps après dans le voisinage de la Tartarie, portant encore à leur flanc le harpon européen.
--Et à moins qu'elles n'aient doublé le cap Horn ou le cap de Bonne-Espérance, répondit Shandon, il faut nécessairement qu'elles aient contourné les côtes septentrionales de l'Amérique. Voilà qui est indiscutable, docteur.
--Si cependant vous n'étiez pas convaincu, mon brave Shandon, fit le docteur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels que ces bois flottés dont le détroit de Davis est rempli, mélèzes, trembles et autres essences tropicales. Or, nous savons que le gulf-stream empêcherait ces bois d'entrer dans le détroit; si donc ils en sortent, ils n'ont pu y pénétrer que par le détroit de Behring.
--Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec vous de demeurer incrédule.
--Ma foi, dit Johnson, voilà qui vient à propos pour éclairer la discussion. J'aperçois au large une pièce de bois d'une jolie dimension; si le commandant veut le permettre, nous allons pêcher ce tronc d'arbre, le hisser à bord, et lui demander le nom de son pays.
--C'est cela, fit le docteur! l'exemple après la règle.»
Shandon donna les ordres nécessaires; le brick se dirigea vers la pièce de bois signalée, et, bientôt après, l'équipage la hissait sur le pont, non sans peine.
C'était un tronc d'acajou, rongé par les vers jusqu'à son centre, circonstance sans laquelle il n'eût pas pu flotter.
«Voilà qui est triomphant, s'écria le docteur avec enthousiasme, car, puisque les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le détroit de Davis, puisqu'il n'a pu être chassé dans le bassin polaire par les fleuves de l'Amérique septentrionale, attendu que cet arbre-là croît sous l'Équateur, il est évident qu'il arrive en droite ligne de Behring. Et tenez, messieurs, voyez ces vers de mer qui l'ont rongé; ils appartiennent aux espèces des pays chauds.
--Il est certain, reprit Hall, que cela donne tort aux détracteurs du fameux passage.