Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 28

Chapter 283,720 wordsPublic domain

Le loup de ces contrées est très proche parent du chien; comme lui, il aboie, et souvent de façon à tromper les oreilles les plus exercées, celles de la race canine, par exemple; on dit même que ces animaux emploient cette ruse pour attirer les chiens et les dévorer. Ce fait fut observé sur les terres de la baie d'Hudson, et le docteur put le constater à la Nouvelle-Amérique; Johnson eut soin de ne pas laisser courir ses chiens d'attelage, qui auraient pu se laisser prendre à ce piège.

Quant à Duk, il en avait vu bien d'autres, et il était trop fin pour aller se jeter dans la gueule du loup.

On chassa beaucoup pendant une quinzaine de jours; les provisions de viandes fraîches furent abondantes; on tua des perdrix, des ptarmigans et des ortolans de neige, qui offraient une alimentation délicieuse. Les chasseurs ne s'éloignaient pas du Fort-Providence. On peut dire que le menu gibier venait de lui-même au-devant du coup de fusil; il animait singulièrement par sa présence ces plages silencieuses, et la baie Victoria prenait un aspect inaccoutumé qui réjouissait les yeux.

Les quinze jours qui suivirent la grande affaire des ours furent remplis par ces diverses occupations. Le dégel fit des progrès visibles; le thermomètre remonta à trente-deux degrés au-dessus de zéro (0° centigrade); les torrents commencèrent à mugir dans les ravines, et des milliers de cataractes s'improvisèrent sur le penchant des coteaux.

Le docteur, après avoir déblayé une acre de terrain, y sema des graines de cresson, d'oseille et de cochléaria, dont l'influence antiscorbutique est excellente; il voyait déjà sortir de terre de petites feuilles verdoyantes, quand tout à coup, et avec une inconcevable rapidité, le froid reparut en maître dans son empire.

En une seule nuit, et par une violente brise du nord, le thermomètre reperdit près de quarante degrés; il retomba à huit degrés au-dessous de zéro (-22° centigrades). Tout fut gelé: oiseaux, quadrupèdes, amphibies, disparurent par enchantement; les trous à phoques se refermèrent, les crevasses disparurent, la glace reprit sa dureté de granit, et les cascades, saisies dans leur chute, se figèrent en longs pendicules de cristal.

Ce fut un véritable changement à vue; il se produisit dans la nuit du 11 au 12 mai. Et quand Bell, le matin, mit le nez au-dehors par cette gelée foudroyante, il faillit l'y laisser.

«Oh! nature boréale, s'écria le docteur un peu désappointé, voilà bien de tes coups! Allons! j'en serai quitte pour recommencer mes semis.»

Hatteras prenait la chose moins philosophiquement, tant il avait hâte de reprendre ses recherches. Mais il fallait se résigner.

«En avons-nous pour longtemps de cette température? demanda Johnson.

--Non, mon ami, non, répondit Clawbonny; c'est le dernier coup de patte du froid! vous comprenez bien qu'il est ici chez lui, et on ne peut guère le chasser sans qu'il résiste.

--Il se défend bien, répliqua Bell en se frottant le visage.

--Oui! mais j'aurais dû m'y attendre, répliqua le docteur, et ne pas sacrifier mes graines comme un ignorant, d'autant plus que je pouvais, à la rigueur, les faire pousser près des fourneaux à la cuisine.

--Comment, dit Altamont, vous deviez prévoir ce changement de température?

--Sans doute, et sans être sorcier! Il fallait mettre mes semis sous la protection immédiate de saint Mamert, de saint Pancrace et de saint Servais, dont la fête tombe les 11, 12 et 13 de ce mois.

--Par exemple, docteur, s'écria Altamont, vous allez me dire quelle influence les trois saints en question peuvent avoir sur la température?

--Une très grande, si l'on en croit les horticulteurs, qui les appellent «les trois saints de glace.»

--Et pourquoi cela, je vous prie?

--Parce que généralement il se produit un froid périodique dans le mois de mai, et que ce plus grand abaissement de température a lieu du 11 au 13 de ce mois. C'est un fait, voilà tout.

--Il est curieux, mais l'explique-t-on? demanda l'Américain.

--Oui, de deux manières: ou par l'interposition d'une grande quantité d'astéroïdes[1] à cette époque de l'année entre la terre et le soleil, ou simplement par la dissolution des neiges qui, en fondant, absorbent nécessairement une très grande quantité de chaleur. Ces deux causes sont plausibles; faut-il les admettre absolument? Je l'ignore; mais, si je ne suis pas certain de la valeur de l'explication, j'aurais dû l'être de l'authenticité du fait, ne point l'oublier, et ne pas compromettre mes plantations.»

[1] Étoiles filantes, probablement les débris d'une grande planète.

Le docteur disait vrai. Soit par une raison, soit par une autre, le froid fut très intense pendant le reste du mois de mai; les chasses durent être interrompues, non pas tant par la rigueur de la température que par l'absence complète du gibier; heureusement, la réserve de viande fraîche n'était pas encore épuisée, à beaucoup près.

Les hiverneurs se retrouvèrent donc condamnés à une nouvelle inactivité; pendant quinze jours, du 11 au 25 mai, leur existence monotone ne fut marquée que par un seul incident, une maladie grave, une angine couenneuse, qui vint frapper le charpentier inopinément; à ses amygdales fortement tuméfiées et à la fausse membrane qui les tapissait, le docteur ne put se méprendre sur la nature de ce terrible mal; mais il se trouvait là dans son élément, et la maladie, qui n'avait pas compté sur lui sans doute, fut rapidement détournée. Le traitement suivi par Bell fut très simple, et la pharmacie n'était pas loin; le docteur se contenta de mettre quelques petits morceaux de glace dans la bouche du malade; en quelques heures, la tuméfaction commença à diminuer, et la fausse membrane disparut. Vingt-quatre heures plus tard, Bell était sur pied.

Comme on s'émerveillait de la médication du docteur:

«C'est ici le pays des angines, répondit-il; il faut bien que le remède soit auprès du mal.

--Le remède et surtout le médecin», ajouta Johnson, dans l'esprit duquel le docteur prenait des proportions pyramidales.

Pendant ces nouveaux loisirs, celui-ci résolut d'avoir avec le capitaine une conversation importante: il s'agissait de faire revenir Hatteras sur cette idée de reprendre la route du nord sans emporter une chaloupe, un canot quelconque, un morceau de bois, enfin de quoi franchir les bras de mer ou les détroits. Le capitaine, si absolu dans ses idées, s'était formellement prononcé contre l'emploi d'une embarcation faite des débris du navire américain.

Le docteur ne savait trop comment entrer en matière, et cependant il importait que ce point fût promptement décidé, car le mois de juin amènerait bientôt l'époque des grandes excursions. Enfin, après avoir longtemps réfléchi, il prit un jour Hatteras à part, et, avec son air de douce bonté, il lui dit:

«Hatteras, me croyez-vous votre ami?

--Certes, répondit le capitaine avec vivacité, le meilleur, et même le seul.

--Si je vous donne un conseil, reprit le docteur, un conseil que vous ne me demandez pas, le regarderez-vous comme désintéressé?

--Oui, car je sais que l'intérêt personnel ne vous a jamais guidé; mais où voulez-vous en venir?

--Attendez, Hatteras, j'ai encore une demande à vous faire. Me croyez-vous un bon Anglais, comme vous, et ambitieux de gloire pour mon pays?»

Hatteras fixa le docteur d'un oeil surpris.

«Oui, répondit-il, en l'interrogeant du regard sur le but de sa demande.

--Vous voulez arriver au pôle nord, reprit le docteur; je conçois votre ambition, je la partage; mais, pour parvenir à ce but, il faut faire le nécessaire.

--Eh bien, jusqu'ici, n'ai-je pas tout sacrifié pour réussir?

--Non, Hatteras, vous n'avez pas sacrifié vos répulsions personnelles, et en ce moment je vous vois prêt à refuser les moyens indispensables pour atteindre le pôle.

--Ah! répondit Hatteras, vous voulez parler de cette chaloupe, de cet homme...

--Voyons, Hatteras, raisonnons sans passion, froidement, et examinons cette question sous toutes ses faces. La côte sur laquelle nous venons d'hiverner peut être interrompue; rien ne nous prouve qu'elle se prolonge pendant six degrés au nord; si les renseignements qui vous ont amené jusqu'ici se justifient, nous devons, pendant le mois d'été, trouver une vaste étendue de mer libre. Or, en présence de l'océan Arctique, dégagé de glace et propice à une navigation facile, comment ferons-nous, si les moyens de le traverser nous manquent?»

Hatteras ne répondit pas.

«Voulez-vous donc vous trouver à quelques milles du pôle Nord sans pouvoir y parvenir?

Hatteras avait laissé retomber sa tête dans ses mains.

«Et maintenant, reprit le docteur, examinons la question à son point de vue moral. Je conçois qu'un Anglais sacrifie sa fortune et son existence pour donner à l'Angleterre une gloire de plus! Mais parce qu'un canot fait de quelques planches arrachées à un navire américain, à un bâtiment naufragé et sans valeur, aura touché la côte nouvelle ou parcouru l'océan inconnu, cela pourra-t-il réduire l'honneur de la découverte? Est-ce que si vous aviez rencontré vous-même, sur cette plage, la coque d'un navire abandonné, vous auriez hésité à vous en servir? N'est-ce pas au chef seul de l'expédition qu'appartient le bénéfice de la réussite? Et je vous demande si cette chaloupe, construite par quatre Anglais, ne sera pas anglaise depuis la quille jusqu'au plat-bord?»

Hatteras se taisait encore.

«Non, fit Clawbonny, parlons franchement, ce n'est pas la chaloupe qui vous tient au coeur, c'est l'homme.

--Oui, docteur, oui, répondit le capitaine, cet Américain, je le hais de toute une haine anglaise, cet homme que la fatalité a jeté sur mon chemin...

--Pour vous sauver!

--Pour me perdre! Il me semble qu'il me nargue, qu'il parle en maître ici, qu'il s'imagine tenir ma destinée entre ses mains et qu'il a deviné mes projets. Ne s'est-il pas dévoilé tout entier quand il s'est agi de nommer ces terres nouvelles? A-t-il jamais avoué ce qu'il était venu faire sous ces latitudes? Vous ne m'ôterez pas de l'esprit une idée qui me tue: c'est que cet homme est le chef d'une expédition de découverte envoyée par le gouvernement de l'Union.

--Et quand cela serait, Hatteras, qui prouve que cette expédition cherchait à gagner le pôle? L'Amérique ne peut-elle pas tenter, comme l'Angleterre, le passage du nord-ouest? En tout cas, Altamont ignore absolument vos projets, car ni Johnson, ni Bell, ni vous, ni moi, nous n'en avons dit un seul moi devant lui.

--Eh bien, qu'il les ignore toujours!

--Il finira nécessairement par les connaître, car nous ne pouvons pas le laisser seul ici?

--Et pourquoi? demanda le capitaine avec une certaine violence; ne peut-il demeurer au Fort-Providence?

--Il n'y consentirait pas, Hatteras; et puis abandonner cet homme que nous ne serions pas certains de retrouver au retour, ce serait plus qu'imprudent, ce serait inhumain; Altamont viendra, il faut qu'il vienne! mais, comme il est inutile de lui donner maintenant des idées qu'il n'a pas, ne lui disons rien, et construisons une chaloupe destinée en apparence à la reconnaissance de ces nouveaux rivages.»

Hatteras ne pouvait se décider à se rendre aux idées de son ami; celui-ci attendait une réponse qui ne se faisait pas.

«Et si cet homme refusait de consentir au dépeçage de son navire? dit enfin le capitaine.

--Dans ce cas, vous auriez le bon droit pour vous; vous construiriez cette chaloupe malgré lui, et il n'aurait plus rien à prétendre.

--Fasse donc le Ciel qu'il refuse! s'écria Hatteras.

--Avant un refus, répondit le docteur, il faut une demande; je me charge de la faire.

En effet, le soir même, au souper, Clawbonny amena la conversation sur certains projets d'excursions pendant les mois d'été, destinées à faire le relevé hydrographique des côtes.

«Je pense, Altamont, dit-il, que vous serez des nôtres?

--Certes, répondit l'Américain, il faut bien savoir jusqu'où s'étend cette terre de la Nouvelle-Amérique.»

Hatteras regardait son rival fixement pendant qu'il répondait ainsi.

«Et pour cela, reprit Altamont, il faut faire le meilleur emploi possible des débris du _Porpoise_; construisons donc une chaloupe solide et qui nous porte loin.

--Vous entendez, Bell, dit vivement le docteur, dès demain nous nous mettrons à l'ouvrage.»

CHAPITRE XV

LE PASSAGE DU NORD-OUEST

Le lendemain, Bell, Altamont et le docteur se rendirent au _Porpoise_; le bois ne manquait pas; l'ancienne chaloupe du trois-mâts, défoncée par le choc des glaçons, pouvait encore fournir les parties principales de la nouvelle. Le charpentier se mit donc immédiatement à l'oeuvre; il fallait une embarcation capable de tenir la mer, et cependant assez légère pour pouvoir être transportée sur le traîneau.

Pendant les derniers jours de mai, la température s'éleva; le thermomètre remonta au degré de congélation; le printemps revint pour tout de bon, cette fois, et les hiverneurs durent quitter leurs vêtements d'hiver.

Les pluies étaient fréquentes; la neige commença bientôt à profiter des moindres déclivités du terrain pour s'en aller en chutes et en cascades.

Hatteras ne put contenir sa satisfaction en voyant les champs de glace donner les premiers signes de dégel. La mer libre, c'était pour lui la liberté.

Si ses devanciers se trompèrent ou non sur cette grande question du bassin polaire, c'est ce qu'il espérait savoir avant peu. De là dépendait tout le succès de son entreprise.

Un soir, après une assez chaude journée, pendant laquelle les symptômes de décomposition des glaces s'accusèrent plus manifestement, il mit la conversation sur ce sujet si intéressant de la mer libre.

Il reprit la série des arguments qui lui étaient familiers, et trouva comme toujours dans le docteur un chaud partisan de sa doctrine. D'ailleurs ses conclusions ne manquaient pas de justesse.

«Il est évident, dit-il, que si l'Océan se débarrasse de ses glaces devant la baie Victoria, sa partie méridionale sera également libre jusqu'au Nouveau-Cornouailles et jusqu'au canal de la Reine. Penny et Belcher l'ont vu tel, et ils ont certainement bien vu.

--Je le crois comme vous, Hatteras, répondit le docteur, et rien n'autorisait à mettre en doute la bonne foi de ces illustres marins; on tentait vainement d'expliquer leur découverte par un effet du mirage; mais ils se montraient trop affirmatifs pour ne pas être certains du fait.

--J'ai toujours pensé de cette façon, dit Altamont, qui prit alors la parole; le bassin polaire s'étend non seulement dans l'ouest, mais aussi dans l'est.

--On peut le supposer, en effet, répondit Hatteras.

--On doit le supposer, reprit l'Américain, car cette mer libre, que les capitaines Penny et Belcher ont vue près des côtes de la terre Grinnel, Morton, le lieutenant de Kane, l'a également aperçue dans le détroit qui porte le nom de ce hardi savant!

--Nous ne sommes pas dans la mer de Kane, répondit sèchement Hatteras, et par conséquent nous ne pouvons vérifier le fait.

--Il est supposable, du moins, dit Altamont.

--Certainement, répliqua le docteur, qui voulait éviter une discussion inutile. Ce que pense Altamont doit être la vérité; à moins de dispositions particulières des terrains environnants, les mêmes effets se produisent sous les mêmes latitudes. Aussi, je crois à la mer libre dans l'est aussi bien que dans l'ouest.

--En tout cas, peu nous importe! dit Hatteras.

--Je ne dis pas comme vous, Hatteras, reprit l'Américain, que l'indifférence affectée du capitaine commençait à échauffer, cela pourra avoir pour nous une certaine importance!

--Et quand, je vous prie?

--Quand nous songerons au retour.

--Au retour! s'écria Hatteras. Et qui y pense?

--Personne, répondit Altamont, mais enfin nous nous arrêterons quelque part, je suppose.

--Où cela?» fit Hatteras.

Pour la première fois, cette question était directement posée à l'Américain. Le docteur eût donné un de ses bras pour arrêter net la discussion.

Altamont ne répondant pas, le capitaine renouvela sa demande.

«Où cela? fit-il en insistant.

--Où nous allons! répondit tranquillement l'Américain.

--Et qui le sait? dit le conciliant docteur.

--Je prétends donc, reprit Altamont, que si nous voulons profiter du bassin polaire pour revenir, nous pourrons tenter de gagner la mer de Kane; elle nous mènera plus directement à la mer de Baffin.

--Vous croyez? fit ironiquement le capitaine.

--Je le crois, comme je crois que si jamais ces mers boréales devenaient praticables, on s'y rendrait par ce chemin, qui est plus direct. Oh! c'est une grande découverte que celle du docteur Kane!

--Vraiment! fit Hatteras en se mordant les lèvres jusqu'au sang.

--Oui, dit le docteur, on ne peut le nier, et il faut laisser à chacun son mérite.

--Sans compter qu'avant ce célèbre marin, reprit l'Américain obstiné, personne ne s'était avancé aussi profondément dans le nord.

--J'aime à croire, reprit Hatteras, que maintenant les Anglais ont le pas sur lui!

--Et les Américains! fit Altamont.

--Les Américains! répondit Hatteras.

--Que suis-je donc? dit fièrement Altamont.

--Vous êtes, répondit Hatteras d'une voix à peine contenue, vous êtes un homme qui prétend accorder au hasard et à la science une même part de gloire! Votre capitaine américain s'est avancé loin dans le nord, mais le hasard seul...

--Le hasard! s'écria Altamont; vous osez dire que Kane n'est pas redevable à son énergie et à son savoir de cette grande découverte?

--Je dis, répliqua Hatteras, que ce nom de Kane n'est pas un nom à prononcer dans un pays illustré par les Parry, les Franklin, les Ross, les Belcher, les Penny, dans ces mers qui ont livré le passage du nord-ouest à l'Anglais Mac Clure...

--Mac Clure! riposta vivement l'Américain, vous citez cet homme, et vous vous élevez contre les bénéfices du hasard? N'est-ce pas le hasard seul qui l'a favorisé?

--Non, répondit Hatteras en s'animant, non! C'est son courage, son obstination à passer quatre hivers au milieu des glaces...

--Je le crois bien, répondit l'Américain; il était pris, il ne pouvait revenir, et il a fini par abandonner son navire l'_Investigator_ pour regagner l'Angleterre!

--Mes amis, dit le docteur...

D'ailleurs, reprit Altamont en l'interrompant, laissons l'homme, et voyons le résultat. Vous parlez du passage du nord-ouest: eh bien, ce passage est encore à trouver!»

Hatteras bondit à cette phrase; jamais question plus irritante n'avait surgi entre deux nationalités rivales!

Le docteur essaya encore d'intervenir.

«Vous avez tort, Altamont, dit-il.

--Non pas! je soutiens mon opinion, reprit l'entêté; le passage du nord-ouest est encore à trouver, à franchir, si vous l'aimez mieux! Mac Clure ne l'a pas remonté, et jamais, jusqu'à ce jour, un navire parti du détroit de Behring n'est arrivé à la mer de Baffin!»

Le fait était vrai, absolument parlant. Que pouvait-on répondre à l'Américain?

Cependant Hatteras se leva et dit:

«Je ne souffrirai pas qu'en ma présence la gloire d'un capitaine anglais soit plus longtemps attaquée!

--Vous ne souffrirez pas! répondit l'Américain en se levant également, mais les faits sont là, et votre puissance ne va pas jusqu'à les détruire.

--Monsieur! fit Hatteras, pâle de colère.

--Mes amis, reprit le docteur, un peu de calme! nous discutons un point scientifique!»

Le bon Clawbonny ne voulait voir qu'une discussion de science là où la haine d'un Américain et d'un Anglais était en jeu.

«Les faits, je vais vous les dire, reprit avec menace Hatteras, qui n'écoutait plus rien.

--Et moi, je parlerai!» riposta l'Américain.

Johnson et Bell ne savaient quelle contenance tenir.

«Messieurs, dit le docteur avec force, vous me permettrez de prendre la parole! je le veux, dit-il; les faits me sont connus comme à vous, mieux qu'à vous, et vous m'accorderez que j'en puis parler sans partialité.

--Oui! oui! firent Bell et Johnson, qui s'inquiétèrent de la tournure de la discussion, et créèrent une majorité favorable au docteur.

--Allez, monsieur Clawbonny, dit Johnson, ces messieurs vous écouteront, et cela nous instruira tous.

--Parlez donc!» fit l'Américain.

Hatteras reprit sa place en faisant un signe d'acquiescement, et se croisa les bras.

«Je vais vous raconter les faits dans toute leur vérité, dit le docteur, et vous pourrez me reprendre, mes amis, si j'omets ou si j'altère un détail.

--Nous vous connaissons, monsieur Clawbonny, répondit Bell, et vous pouvez conter sans rien craindre.

--Voici la carte des mers polaires, reprit le docteur, qui s'était levé pour aller chercher les pièces du procès; il sera facile d'y suivre la navigation de Mac Clure, et vous pourrez juger en connaissance de cause.»

Le docteur étala sur la table l'une de ces excellentes cartes publiées par ordre de l'Amirauté, et qui contenait les découvertes les plus modernes faites dans les régions arctiques; puis il reprit en ces termes:

«En 1848, vous le savez, deux navires, l'_Herald_, capitaine Kellet, et le _Plover_, commandant Moore, furent envoyés au détroit de Behring pour tenter d'y retrouver les traces de Franklin; leurs recherches demeurèrent infructueuses; en 1850, ils furent rejoints par Mac Clure, qui commandait l'_Investigator_, navire sur lequel il venait de faire la campagne de 1849 sous les ordres de James Ross. Il était suivi du capitaine Collinson, son chef, qui montait l'_Entreprise_; mais il le devança, et, arrivé au détroit de Behring, il déclara qu'il n'attendrait pas plus longtemps, qu'il partirait seul sous sa propre responsabilité, et, entendez-moi bien, Altamont, qu'il découvrirait Franklin ou le passage.»

Altamont ne manifesta ni approbation ni improbation.

«Le 5 août 1850, reprit le docteur, après avoir communiqué une dernière fois avec le _Plover_, Mac Clure s'enfonça dans les mers de l'est par une route à peu près inconnue; voyez, c'est à peine si quelques terres sont indiquées sur cette carte. Le 30 août, le jeune officier relevait le cap Bathurst; le 6 septembre, il découvrait la terre Baring qu'il reconnut depuis faire partie de la terre de Banks, puis la terre du Prince-Albert; alors il prit résolument par ce détroit allongé qui sépare ces deux grandes îles, et qu'il nomma le détroit du Prince-de-Galles. Entrez-y par la pensée avec le courageux navigateur! Il espérait déboucher dans le bassin de Melville que nous avons traversé, et il avait raison de l'espérer; mais les glaces, à l'extrémité du détroit, lui opposèrent une infranchissable barrière. Alors, arrêté dans sa marche, Mac Clure hiverne de 1850 à 1851, et pendant ce temps il va au travers de la banquise s'assurer de la communication du détroit avec le bassin de Melville.

--Oui, fit Altamont, mais il ne le traversa pas.

--Attendez, fit le docteur. Pendant cet hivernage, les officiers de Mac Clure parcourent les côtes avoisinantes, Creswell, la terre de Baring, Haswelt, la terre du Prince-Albert au sud, et Wynniat le cap Walker au nord. En juillet, aux premiers dégels, Mac Clure tente une seconde fois d'entraîner l'_Investigator_ dans le bassin de Melville; il s'en approche à vingt milles, vingt milles seulement! mais les vents l'entraînent irrésistiblement au sud, sans qu'il puisse forcer l'obstacle. Alors, il se décide à redescendre le détroit du Prince-de-Galles et à contourner la terre de Banks pour tenter par l'ouest ce qu'il n'a pu faire par l'est; il vire de bord; le 18, il relève le cap Kellet, et le 19, le cap du Prince-Alfred, deux degrés plus haut; puis, après une lutte effroyable avec les icebergs, il demeure soudé dans le passage de Banks, à l'entrée de cette suite de détroits qui ramènent à la mer de Baffin.

--Mais il n'a pu les franchir, répondit Altamont.