Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 27
Les prisonniers s'étaient postés dans chacune des chambres de Doctor's-House afin de surveiller toute tentative d'invasion; en prêtant l'oreille, ils entendaient les ours aller, venir, grogner sourdement, et gratter de leurs énormes pattes les murailles de neige.
Cependant il fallait agir; le temps pressait. Altamont résolut de pratiquer une meurtrière, afin de tirer sur les assaillants; en quelques minutes, il eut creusé une sorte de trou dans le mur de glace; il y introduisit son fusil; mais, à peine l'arme passa-t-elle au-dehors, qu'elle lui fut arrachée des mains avec une puissance irrésistible, sans qu'il pût faire feu.
«Diable! s'écria-t-il, nous ne sommes pas de force.»
Et il se hâta de reboucher la meurtrière.
Cette situation durait déjà depuis une heure, et rien n'en faisait prévoir le terme. Les chances d'une sortie furent encore discutées; elles étaient faibles, puisque les ours ne pouvaient être combattus séparément. Néanmoins, Hatteras et ses compagnons, pressés d'en finir, et, il faut le dire, très confus d'être ainsi tenus en prison par des bêtes, allaient tenter une attaque directe, quand le capitaine imagina un nouveau moyen de défense.
Il prit le poker[1] qui servait à Johnson à dégager ses fourneaux et le plongea dans le brasier du poêle; puis il pratiqua une ouverture dans la muraille de neige, mais sans la prolonger jusqu'au-dehors, et de manière à conserver extérieurement une légère couche de glace.
[1] Longue tige de fer destinée à arriser le feu des fourneaux.
Ses compagnons le regardaient faire. Quand le poker fut rouge à blanc. Hatteras prit la parole et dit:
«Cette barre incandescente va me servir à repousser les ours, qui ne pourront la saisir, et à travers la meurtrière il sera facile de faire un feu nourri contre eux, sans qu'ils puissent nous arracher nos armes.
--Bien imaginé!» s'écria Bell, en se postant près d'Altamont.
Alors Hatteras, retirant le poker du brasier, l'enfonça rapidement dans la muraille. La neige, se vaporisant à son contact, siffla avec un bruit assourdissant. Deux ours accoururent, saisirent la barre rougie et poussèrent un hurlement terrible, au moment ou quatre détonations retentissaient coup sur coup.
«Touchés! s'écria l'Américain.
--Touchés! riposta Bell.
--Recommençons», dit Hatteras, en rebouchant momentanément l'ouverture.
Le poker fut plongé dans le fourneau; au bout de quelques minutes, il était rouge.
Altamont et Bell revinrent prendre leur place, après avoir rechargé les armes; Hatteras rétablit la meurtrière et y introduisit de nouveau le poker incandescent.
Mais cette fois une surface impénétrable l'arrêta.
«Malédiction! s'écria l'Américain.
--Qu'y a-t-il? demanda Johnson.
--Ce qu'il y a! il y a que ces maudits animaux entassent blocs sur blocs, qu'ils nous murent dans notre maison, qu'ils nous enterrent vivants!
--C'est impossible!
--Voyez, le poker ne peut traverser! cela finit par être ridicule, à la fin!»
Plus que ridicule, cela devenait inquiétant. La situation empirait. Les ours en bêtes très intelligentes, employaient ce moyen pour étouffer leur proie. Ils entassaient les glaçons de manière à rendre toute fuite impossible.
«C'est dur! dit le vieux Johnson d'un air très mortifié. Que des hommes vous traitent ainsi, passe encore, mais des ours!»
Après cette réflexion, deux heures s'écoulèrent sans amener de changement dans la situation des prisonniers; le projet de sortie était devenu impraticable; les murailles épaissies arrêtaient tout bruit extérieur. Altamont se promenait avec l'agitation d'un homme audacieux qui s'exaspère de trouver un danger supérieur à son courage. Hatteras songeait avec effroi au docteur, et au péril très sérieux qui le menaçait à son retour.
«Ah! s'écria Johnson, si M. Clawbonny était ici!
--Eh bien! que ferait-il? répondit Altamont.
--Oh! il saurait bien nous tirer d'affaire!
--Et comment? demanda l'Américain avec humeur.
--Si je le savais, répondit Johnson, je n'aurais pas besoin de lui. Cependant, je devine bien quel conseil il nous donnerait en ce moment!
--Lequel?
--Celui de prendre quelque nourriture! cela ne peut pas nous faire de mal. Au contraire. Qu'en pensez-vous, monsieur Altamont?
--Mangeons si cela vous fait plaisir, répondit ce dernier, quoique la situation soit bien sotte, pour ne pas dire humiliante.
--Je gage, dit Johnson, qu'après dîner, nous trouverons un moyen quelconque de sortir de là.»
On ne répondit pas au maître d'équipage, mais on se mit à table.
Johnson, élevé à l'école du docteur, essaya d'être philosophe dans le danger, mais il n'y réussit guère; ses plaisanteries lui restaient dans la gorge. D'ailleurs, les prisonniers commençaient à se sentir mal à leur aise; l'air s'épaississait dans cette demeure hermétiquement fermée; l'atmosphère ne pouvait se refaire à travers le tuyau des fourneaux qui tiraient mal, et il était facile de prévoir que, dans un temps fort limité, le feu viendrait à s'éteindre; l'oxygène, absorbé par les poumons et le foyer, ferait bientôt place à l'acide carbonique, dont on connaît l'influence mortelle.
Hatteras s'aperçut le premier de ce nouveau danger; il ne voulut point le cacher à ses compagnons.
«Alors, il faut sortir à tout prix! répondit Altamont.
--Oui! reprit Hatteras; mais attendons la nuit; nous ferons un trou à la voûte, cela renouvellera notre provision d'air; puis, l'un de nous prendra place à ce poste, et de là il fera feu sur les ours.
--C'est le seul parti à prendre», répliqua l'Américain.
Ceci convenu, on attendit le moment de tenter l'aventure, et, pendant les heures qui suivirent, Altamont n'épargna pas ses imprécations contre un état de choses dans lequel, disait-il, «des ours et des hommes étant donnés, ces derniers ne jouaient pas le plus beau rôle».
CHAPITRE XIII
LA MINE
La nuit arriva, et la lampe du salon commençait déjà à pâlir dans cette atmosphère pauvre d'oxygène.
A huit heures, on fit les derniers préparatifs. Les fusils furent chargés avec soin, et l'on pratiqua une ouverture dans la voûte de la snow-house.
Le travail durait déjà depuis quelques minutes, et Bell s'en tirait adroitement, quand Johnson, quittant la chambre à coucher, dans laquelle il se tenait en observation, revint rapidement vers ses compagnons.
Il semblait inquiet.
«Qu'avez-vous? lui demanda le capitaine.
--Ce que j'ai? rien! répondit le vieux marin en hésitant, et pourtant.
--Mais qu'y a-t-il? dit Altamont.
--Silence! n'entendez-vous pas un bruit singulier?
--De quel côté?
--Là! il se passe quelque chose dans la muraille de la chambre!»
Bell suspendit son travail; chacun écouta.
Un bruit éloigné se laissait percevoir, qui semblait produit dans le mur latéral; on faisait évidemment une trouée dans la glace.
«On gratte! fit Johnson.
--Ce n'est pas douteux, répondit Altamont.
--Les ours? dit Bell.
--Oui! les ours, dit Altamont.
--Ils ont changé de tactique, reprit le vieux marin; ils ont renoncé à nous étouffer!
--Ou ils nous croient étouffés! reprit l'Américain, que la colère gagnait très sérieusement.
--Nous allons être attaqués, fit Bell.
--Eh bien! répondit Hatteras, nous lutterons corps à corps.
--Mille diables! s'écria Altamont, j'aime mieux cela! j'en ai assez pour mon compte de ces ennemis invisibles! on se verra et on se battra!
--Oui, répondit Johnson, mais pas à coups de fusil; c'est impossible dans un espace aussi étroit.
--Soit! à la hache! au couteau!»
Le bruit augmentait; on entendait distinctement l'éraillure des griffes; les ours avaient attaqué la muraille à l'angle même où elle rejoignait le talus de neige adossé au rocher.
«L'animal qui creuse, dit Johnson, n'est pas maintenant à six pieds de nous.
--Vous avez raison, Johnson, répondit l'Américain; mais nous avons le temps de nous préparer à le recevoir!»
L'Américain prit sa hache d'une main, son couteau de l'autre; arc-bouté sur son pied droit, le corps rejeté en arrière, il se tint en posture d'attaque. Hatteras et Bell l'imitèrent. Johnson prépara son fusil pour le cas où l'usage d'une arme à feu serait nécessaire.
Le bruit devenait de plus en plus fort; la glace arrachée craquait sous la violente incision de griffes d'acier.
Enfin une croûte mince sépara seulement l'assaillant de ses adversaires; soudain, cette croûte se fendit comme le cerceau tendu de papier sous l'effort du clown, et un corps noir, énorme, apparut dans la demi-obscurité de la chambre.
Altamont ramena rapidement sa main armée pour frapper.
«Arrêtez! par le Ciel! dit une voix bien connue.
--Le docteur! le docteur!» s'écria Johnson.
C'était le docteur, en effet, qui, emporté par sa masse, vint rouler au milieu de la chambre.
«Bonjour, mes braves amis», dit-il en se relevant lestement.
Ses compagnons demeurèrent stupéfaits; mais à la stupéfaction succéda la joie; chacun voulut serrer le digne homme dans ses bras; Hatteras, très ému, le retint longtemps sur sa poitrine. Le docteur lui répondit par une chaleureuse poignée de main.
«Comment, vous, monsieur Clawbonny! dit le maître d'équipage.
--Moi, mon vieux Johnson, et j'étais plus inquiet de votre sort que vous n'avez pu l'être du mien.
--Mais comment avez-vous su que nous étions assaillis par une bande d'ours? demanda Altamont; notre plus vive crainte était de vous voir revenir tranquillement au Fort-Providence, sans vous douter du danger.
--Oh! j'avais tout vu, répondit le docteur; vos coups de fusil m'ont donné l'éveil; je me trouvais en ce moment près des débris du _Porpoise_; j'ai gravi un hummock; j'ai aperçu les cinq ours qui vous poursuivaient de près; ah! quelle peur j'ai ressentie pour vous! Mais enfin votre dégringolade du haut de la colline et l'hésitation des animaux m'ont rassuré momentanément; j'ai compris que vous aviez eu le temps de vous barricader dans la maison. Alors, peu à peu, je me suis approché, tantôt rampant, tantôt me glissant entre les glaçons; je suis arrivé près du fort, et j'ai vu ces énormes bêtes au travail, comme de gros castors; ils battaient la neige, ils amoncelaient les blocs, en un mot ils vous muraient tout vivants. Il est heureux que l'idée ne leur soit pas venue de précipiter des blocs de glace du sommet du cône, car vous auriez été écrasés sans merci.
--Mais, dit Bell, vous n'étiez pas en sûreté, monsieur Clawbonny; ne pouvaient-ils abandonner la place et revenir vers vous?
--Ils n'y pensaient guère; les chiens groënlandais, lâchés par Johnson, sont venus plusieurs fois rôder à petite distance, et ils n'ont pas songé à leur donner la chasse; non, ils se croyaient sûrs d'un gibier plus savoureux.
--Grand merci du compliment, dit Altamont en riant.
--Oh! il n'y a pas de quoi être fier. Quand j'ai compris la tactique des ours, j'ai résolu de vous rejoindre. Il fallait attendre la nuit, par prudence; aussi, dès les premières ombres du crépuscule, je me suis glissé sans bruit vers le talus, du côté de la poudrière. J'avais mon idée en choisissant ce point; je voulais percer une galerie. Je me suis donc mis au travail; j'ai attaqué la glace avec mon couteau à neige, un fameux outil, ma foi! Pendant trois heures j'ai pioché, j'ai creusé, j'ai travaillé, et me voilà affamé, éreinté, mais arrivé...
--Pour partager notre sort? dit Altamont.
--Pour nous sauver tous; mais donnez-moi un morceau de biscuit et de viande; je tombe d'inanition».
Bientôt le docteur mordait de ses dents blanches un respectable morceau de boeuf salé. Tout en mangeant, il se montra disposé à répondre aux questions dont on le pressait.
«Nous sauver! avait repris Bell.
--Sans doute, répondit le docteur, en faisant place à sa réponse par un vigoureux effort des muscles staphylins.
--Au fait, dit Bell, puisque M. Clawbonny est venu, nous pouvons nous en aller par le même chemin.
--Oui-dà, répondit le docteur, et laisser le champ libre à cette engeance malfaisante, qui finira par découvrir nos magasins et les piller!
--Il faut demeurer ici, dit Hatteras.
--Sans doute, répondit le docteur, et nous débarrasser néanmoins de ces animaux.
--Il y a donc un moyen? demanda Bell.
--Un moyen sûr, répondit le docteur.
--Je le disais bien, s'écria Johnson en se frottant les mains; avec M. Clawbonny, jamais rien n'est désespéré; il a toujours quelque invention dans son sac de savant.
--Oh! oh! mon pauvre sac est bien maigre, mais en fouillant bien....
--Docteur, dit Altamont, les ours ne peuvent-ils pénétrer par cette galerie que vous avez creusée?
--Non, j'ai eu soin de reboucher solidement l'ouverture; et maintenant, nous pouvons aller d'ici à la poudrière sans qu'ils s'en doutent.
--Bon! nous direz-vous maintenant quel moyen vous comptez employer pour nous débarrasser de ces ridicules visiteurs?
--Un moyen bien simple, et pour lequel une partie du travail est déjà fait.
--Comment cela?
--Vous le verrez. Mais j'oublie que je ne suis pas venu seul ici.
--Que voulez-vous dire? demanda Johnson.
--J'ai là un compagnon à vous présenter.»
Et, en parlant de la sorte, le docteur tira de la galerie le corps d'un renard fraîchement tué.
«Un renard! s'écria Bell.
--Ma chasse de ce matin, répondit modestement le docteur, et vous verrez que jamais renard n'aura été tué plus à propos.
--Mais enfin, quel est votre dessein? demanda Altamont.
--J'ai la prétention, répondit le docteur, de faire sauter les ours tous ensemble avec cent livres de poudre.»
On regarda le docteur avec surprise.
«Mais la poudre? lui demanda-t-on.
--Elle est au magasin.
--Et le magasin?
--Ce boyau y conduit. Ce n'est pas sans motif que j'ai creusé une galerie de dix toises de longueur; j'aurais pu attaquer le parapet plus près de la maison, mais j'avais mon idée.
--Enfin, cette mine, où prétendez-vous l'établir? demanda l'Américain.
--A la face même de notre talus, c'est-à-dire au point le plus éloigné de la maison, de la poudrière et des magasins.
--Mais comment y attirer les ours tous à la fois?
--Je m'en charge, répondit le docteur; assez parlé, agissons. Nous avons cent pieds de galerie à creuser pendant la nuit; c'est un travail fatigant; mais à cinq, nous nous en tirerons en nous relayant. Bell va commencer, et pendant ce temps nous prendrons quelque repos.
--Parbleu! s'écria Johnson plus j'y pense, plus je trouve le moyen de M. Clawbonny excellent.
--Il est sûr, répondit le docteur.
--Oh! du moment que vous le dites, ce sont des ours morts, et je me sens déjà leur fourrure sur les épaules.
--A l'ouvrage donc!»
Le docteur s'enfonça dans la galerie sombre, et Bell le suivit; où passait le docteur, ses compagnons étaient assurés de se trouver à l'aise. Les deux mineurs arrivèrent à la poudrière et débouchèrent au milieu des barils rangés en bon ordre. Le docteur donna à Bell les indications nécessaires; le charpentier attaqua le mur opposé, sur lequel s'épaulait le talus, et son compagnon revint dans la maison.
Bell travailla pendant une heure et creusa un boyau long de dix pieds à peu près, dans lequel on pouvait s'avancer en rampant. Au bout de ce temps, Altamont vint le remplacer, et dans le même temps il fit à peu près le même travail; la neige, retirée de la galerie, était transportée dans la cuisine, où le docteur la faisait fondre au feu, afin qu'elle tînt moins de place.
A l'Américain succéda le capitaine, puis Johnson. En dix heures, c'est-à-dire vers les huit heures du matin, la galerie était entièrement ouverte.
Aux premières lueurs de l'aurore, le docteur vint considérer les ours par une meurtrière qu'il pratiqua dans le mur du magasin à poudre.
Ces patients animaux n'avaient pas quitté la place. Ils étaient là, allant, venant, grognant, mais, en somme, faisant leur faction avec une persévérance exemplaire; ils rôdaient autour de la maison, qui disparaissait sous les blocs amoncelés. Mais un moment vint pourtant où ils semblèrent avoir épuisé leur patience, car le docteur les vit tout à coup repousser les glaçons qu'ils avaient entassés.
«Bon! dit-il au capitaine, qui se trouvait près de lui.
--Que font-ils? demanda celui-ci.
--Ils m'ont tout l'air de vouloir démolir leur ouvrage et d'arriver jusqu'à nous! Mais un instant! ils seront démolis auparavant. En tout cas, pas de temps à perdre.»
Le docteur se glissa jusqu'au point où la mine devait être pratiquée; là, il fit élargir la chambre de toute la largeur et de toute la hauteur du talus; il ne resta bientôt plus à la partie supérieure qu'une écorce de glace épaisse d'un pied au plus; il fallut même la soutenir pour qu'elle ne s'effondrât pas.
Un pieu solidement appuyé sur le sol de granit fit l'office de poteau; le cadavre du renard fut attaché à son sommet, et une longue corde, nouée à sa partie inférieure, se déroula à travers la galerie jusqu'à la poudrière.
Les compagnons du docteur suivaient ses instructions sans trop les comprendre.
«Voici l'appât», dit-il, en leur montrant le renard.
Au pied du poteau, il fit rouler un tonnelet pouvant contenir cent livres de poudre.
«Et voici la mine, ajouta-t-il.
--Mais, demanda Hatteras, ne nous ferons-nous pas sauter en même temps que les ours?
--Non! nous sommes suffisamment éloignés du théâtre de l'explosion; d'ailleurs, notre maison est solide; si elle se disjoint un peu, nous en serons quittes pour la refaire.
--Bien, répondit Altamont; mais maintenant comment prétendez-vous opérer?
--Voici, en halant cette corde, nous abattrons le pieu qui soutient la croûte de la glace au-dessus de la mine; le cadavre du renard apparaîtra subitement hors du talus, et vous admettrez sans peine que des animaux affamés par un long jeûne n'hésiteront pas à se précipiter sur cette proie inattendue.
--D'accord.
--Eh bien, à ce moment, je mets le feu à la mine, et je fais sauter d'un seul coup les convives et le repas.
--Bien! bien!» s'écria Johnson, qui suivait l'entretien avec un vif intérêt.
Hatteras, ayant confiance absolue dans son ami, ne demandait aucune explication. Il attendait. Mais Altamont voulait savoir jusqu'au bout.
«Docteur, dit-il, comment calculerez-vous la durée de votre mèche avec une précision telle que l'explosion se fasse au moment opportun?
--C'est bien simple, répondit le docteur, je ne calculerai rien.
--Vous avez donc une mèche de cent pieds de longueur?
--Non.
--Vous ferez donc simplement une traînée de poudre?
--Point! cela pourrait rater.
--Il faudra donc que quelqu'un se dévoue et aille mettre le feu à la mine?
--S'il faut un homme de bonne volonté, dit Johnson avec empressement, je m'offre volontiers.
--Inutile, mon digne ami, répondit le docteur, en tendant la main au vieux maître d'équipage, nos cinq existences sont précieuses, et elles seront épargnées, Dieu merci.
--Alors, fit l'Américain, je renonce à deviner.
--Voyons, répondit le docteur en souriant, si l'on ne se tirait pas d'affaire dans cette circonstance, à quoi servirait d'avoir appris la physique?
--Ah! fit Johnson rayonnant, la physique!
--Oui! n'avons-nous pas ici une pile électrique et des fils d'une longueur suffisante, ceux-là mêmes qui servaient à notre phare?
--Eh bien?
--Eh bien, nous mettrons le feu à la mine quand cela nous plaira, instantanément et sans danger.
--Hurrah! s'écria Johnson.
--Hurrah!» répétèrent ses compagnons, sans se soucier d'être ou non entendus de leurs ennemis.
Aussitôt, les fils électriques furent déroulés dans la galerie depuis la maison jusqu'à la chambre de la mine. Une de leurs extrémités demeura enroulée à la pile, et l'autre plongea au centre du tonnelet, les deux bouts restant placés à une petite distance l'un de l'autre.
A neuf heures du matin, tout fut terminé. Il était temps; les ours se livraient avec furie à leur rage de démolition.
Le docteur jugea le moment arrivé. Johnson fut placé dans le magasin à poudre, et chargé de tirer sur la corde rattachée au poteau. Il prit place à son poste.
«Maintenant, dit le docteur à ses compagnons, préparez vos armes, pour le cas où les assiégeants ne seraient pas tués du premier coup, et rangez-vous auprès de Johnson: aussitôt après l'explosion, faites irruption au-dehors.
--Convenu, répondit l'Américain.
--Et maintenant, nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire! nous nous sommes aidés! que le Ciel nous aide!»
Hatteras, Altamont et Bell se rendirent à la poudrière. Le docteur resta seul près de la pile.
Bientôt, il entendit la voix éloignée de Johnson qui criait:
«Attention!
--Tout va bien», répondit-il.
Johnson tira vigoureusement la corde; elle vint à lui, entraînant le pieu; puis, il se précipita à la meurtrière et regarda.
La surface du talus s'était affaissée. Le corps du renard apparaissait au-dessus des débris de glace. Les ours, surpris d'abord, ne tardèrent pas à se précipiter en groupe serré sur cette proie nouvelle.
«Feu!» cria Johnson.
Le docteur établit aussitôt le courant électrique entre ses fils; une explosion formidable eut lieu; la maison oscilla comme dans un tremblement de terre; les murs se fendirent. Hatteras, Altamont et Bell se précipitèrent hors du magasin à poudre, prêts à faire feu.
Mais leurs armes furent inutiles; quatre ours sur cinq, englobés dans l'explosion, retombèrent ça et là en morceaux, méconnaissables, mutilés, carbonisés, tandis que le dernier, à demi rôti, s'enfuyait à toutes jambes.
«Hurrah! hurrah! hurrah!» s'écrièrent les compagnons de Clawbonny, pendant que celui-ci se précipitait en souriant dans leurs bras.
CHAPITRE XIV
LE PRINTEMPS POLAIRE
Les prisonniers étaient délivrés; leur joie se manifesta par de chaudes démonstrations et de vifs remerciements au docteur. Le vieux Johnson regretta bien un peu les peaux d'ours, brûlées et hors de service; mais ce regret n'influa pas sensiblement sur sa belle humeur.
La journée se passa à restaurer la maison de neige, qui s'était fort ressentie de l'explosion. On la débarrassa des blocs entassés par les animaux, et ses murailles furent rejointoyées. Le travail se fit rapidement, à la voix du maître d'équipage, dont les bonnes chansons faisaient plaisir à entendre.
Le lendemain, la température s'améliora singulièrerement, et, par une brusque saute de vent, le thermomètre remonta à quinze degrés au-dessus de zéro (-9° centigrades). Une différence si considérable fut vivement ressentie par les hommes et les choses. La brise du sud ramenait avec elle les premiers indices du printemps polaire.
Cette chaleur relative persista pendant plusieurs jours; le thermomètre, à l'abri du vent, marqua même trente et un degrés au-dessus de zéro (-1° centigrade), des symptômes de dégel vinrent à se manifester.
La glace commençait à se crevasser; quelques jaillissements d'eau salée se produisaient ça et là, comme les jets liquides d'un parc anglais; quelques jours plus tard, la pluie tombait en grande abondance.
Une vapeur intense s'élevait des neiges; c'était de bon augure, et la fonte de ces masses immenses paraissait prochaine. Le disque pâle du soleil tendait à se colorer davantage et traçait des spirales plus allongées au-dessus de l'horizon; la nuit durait trois heures à peine.
Autre symptôme non moins significatif, quelques ptarmigans, les oies boréales, les pluviers, les gelinottes, revenaient par bandes; l'air s'emplissait peu à peu de ces cris assourdissants dont les navigateurs du printemps dernier se souvenaient encore. Des lièvres, que l'on chassa avec succès, firent leur apparition sur les rivages de la baie, ainsi que la souris articque, dont les petits terriers formaient un système d'alvéoles régulières.
Le docteur fit remarquer à ses compagnons que presque tous ces animaux commençaient à perdre le poil ou la plume blanche de l'hiver pour revêtir leur parure d'été; ils se «printanisaient» à vue d'oeil, tandis que la nature laissait poindre leur nourriture sous forme de mousses, de pavots, de saxifrages et de gazon nain. On sentait toute une nouvelle existence percer sous les neiges décomposées.
Mais avec les animaux inoffensifs revinrent leurs ennemis affamés; les renards et les loups arrivèrent en quête de leur proie; des hurlements lugubres retentirent pendant la courte obscurité des nuits.