Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 25
--Très sensiblement, répondit le docteur; quant aux autres mammifères, leur température est, en général, un peu supérieure à celle de l'homme. Le cheval se rapproche beaucoup de lui, ainsi que le lièvre, l'éléphant, le marsouin, le tigre; mais le chat, l'écureuil, le rat, la panthère, le mouton, le boeuf, le chien, le singe, le bouc, la chèvre atteignent cent trois degrés, et enfin, le plus favorisé de tous, le cochon, dépasse cent quatre degrés (+ 40° centigrades).
--C'est humiliant pour nous, fit Altamont.
--Viennent alors les amphibies et les poissons, dont la température varie beaucoup suivant celle de l'eau. Le serpent n'a guère que quatre-vingt-six degrés (+30° centigrades), la grenouille soixante-dix (+25° centigrades), et le requin autant dans un milieu inférieur d'un degré et demi; enfin les insectes paraissent avoir la température de l'eau et de l'air.
--Tout cela est bien, dit Hatteras, qui n'avait pas encore pris la parole, et je remercie le docteur de mettre sa science à notre disposition; mais nous parlons là comme si nous devions avoir des chaleurs torrides à braver. Ne serait-il pas plus opportun de causer du froid, de savoir à quoi nous sommes exposés, et quelles ont été les plus basses températures observées jusqu'ici?
--C'est juste, répondit Johnson.
--Rien n'est plus facile, reprit le docteur, et je peux vous édifier à cet égard.
--Je le crois bien, fit Johnson, vous savez tout.
--Mes amis, je ne sais que ce que m'ont appris les autres, et, quand j'aurai parlé, vous serez aussi instruits que moi. Voilà donc ce que je puis vous dire touchant le froid, et sur les basses températures que l'Europe a subies. On compte un grand nombre d'hivers mémorables, et il semble que les plus rigoureux soient soumis à un retour périodique tous les quarante et un ans à peu près, retour qui coïncide avec la plus grande apparition des taches du soleil. Je vous citerai l'hiver de 1364, où le Rhône gela jusqu'à Arles; celui de 1408, où le Danube fut glacé dans tout son cours et où les loups traversèrent le Cattégat à pied sec; celui de 1509, pendant lequel l'Adriatique et la Méditerranée furent solidifiées à Venise, à Cette, à Marseille, et la Baltique prise encore au 10 avril; celui de 1608, qui vit périr en Angleterre tout le bétail; celui de 1789, pendant lequel la Tamise fut glacée jusqu'à Gravesend, à six lieues au-dessous de Londres; celui de 1813, dont les Français ont conservé de si terribles souvenirs; enfin, celui de 1829, le plus précoce et le plus long des hivers du XIXe siècle. Voilà pour l'Europe.
--Mais ici, au-delà du cercle polaire, quel degré la température peut-elle atteindre? demanda Altamont.
--Ma foi, répondit le docteur, je crois que nous avons éprouvé les plus grands froids qui aient jamais été observés, puisque le thermomètre à alcool a marqué un jour soixante-douze degrés au-dessous de zéro (-58° centigrades), et, si mes souvenirs sont exacts, les plus basses températures reconnues jusqu'ici par les voyageurs arctiques ont été seulement de soixante et un degrés à l'île Melville, de soixante-cinq degrés au port Félix, et de soixante-dix degrés au Fort-Reliance (-56°,7 centigrades).
--Oui, fit Hatteras, nous avons été arrêtés par un rude hiver, et cela mal à propos!
--Vous avez été arrêtés? dit Altamont en regardant fixement le capitaine.
--Dans notre voyage à l'ouest, se hâta de dire le docteur.
--Ainsi, dit Altamont, en reprenant la conversation, les maxima et les minima de températures supportées par l'homme ont un écart de deux cents degrés environ?
--Oui, répondit le docteur; un thermomètre exposé à l'air libre et abrité contre toute réverbération ne s'élève jamais à plus de cent trente-cinq degrés au-dessus de zéro (+57° centigrades), de même que par les grands froids il ne descend jamais au-dessous de soixante-douze degrés (-58° centigrades). Ainsi, mes amis, vous voyez que nous pouvons prendre nos aises.
--Mais cependant, dit Johnson, si le soleil venait à s'éteindre subitement, est-ce que la terre ne serait pas plongée dans un froid plus considérable?
--Le soleil ne s'éteindra pas, répondit le docteur; mais, vînt-il à s'éteindre, la température ne s'abaisserait pas vraisemblablement au-dessous du froid que je vous ai indiqué.
--Voilà qui est curieux.
--Oh! je sais qu'autrefois on admettait des milliers de degrés pour les espaces situés en dehors de l'atmosphère; mais, après les expériences d'un savant français, Fourrier, il a fallu en rabattre; il a prouvé que si la terre se trouvait placée dans un milieu dénué de toute chaleur, l'intensité du froid que nous observons au pôle serait bien autrement considérable, et qu'entre la nuit et le jour il existerait de formidables différences de température; donc, mes amis, il ne fait pas plus froid à quelques millions de lieues qu'ici même.
--Dites-moi, docteur, demanda Altamont, la température de l'Amérique n'est-elle pas plus basse que celle des autres pays du monde?
--Sans doute, mais n'allez pas en tirer vanité, répondit le docteur en riant.
--Et comment explique-t-on ce phénomène?
--On a cherché à l'expliquer, mais d'une façon peu satisfaisante; ainsi, il vint à l'esprit d'Halley qu'une comète, ayant jadis choqué obliquement la terre, changea la position de son axe de rotation, c'est-à-dire de ses pôles; d'après lui, le pôle Nord, situé autrefois à la baie d'Hudson, se trouva reporté plus à l'est, et les contrées de l'ancien pôle, si longtemps gelées, conservèrent un froid plus considérable, que de longs siècles de soleil n'ont encore pu réchauffer.
--Et vous n'admettez pas cette théorie?
--Pas un instant, car ce qui est vrai pour la côte orientale de l'Amérique ne l'est pas pour la côte occidentale, dont la température est plus élevée. Non! il faut constater qu'il y a clés lignes isothermes différentes des parallèles terrestres, et voilà tout.
--Savez-vous, monsieur Clawbonny, dit Johnson, qu'il est beau de causer du froid dans les circonstances où nous sommes.
--Juste, mon vieux Johnson: nous sommes à même d'appeler la pratique au secours de la théorie. Ces contrées sont un vaste laboratoire ou l'on peut taire de curieuses expériences sur les basses températures; seulement, soyez toujours attentifs et prudents; si quelque partie de votre corps se gèle, frottez-la immédiatement de neige pour rétablir la circulation du sang, et si vous revenez près du feu, prenez garde, car vous pourriez vous brûler les mains ou les pieds sans vous en apercevoir; cela nécessiterait des amputations, et il faut tâcher de ne rien laisser de nous dans les contrées boréales. Sur ce, mes amis, je crois que nous ferons bien de demander au sommeil quelques heures de repos.
--Volontiers, répondirent les compagnons du docteur.
--Qui est de garde près du poêle?
--Moi, répondit Bell.
--Eh bien, mon ami, veillez à ce que le feu ne tombe pas, car il fait ce soir un froid de tous les diables.
--Soyez tranquille, monsieur Clawbonny, cela pique ferme, et cependant, voyez donc! le ciel est tout en feu.
--Oui, répondit le docteur en s'approchant de la fenêtre, une aurore boréale de toute beauté! Quel magnifique spectacle! je ne me lasse vraiment pas de le contempler.»
En effet, le docteur admirait toujours ces phénomènes cosmiques, auxquels ses compagnons ne prêtaient plus grande attention; il avait remarqué, d'ailleurs, que leur apparition était toujours précédée de perturbations de l'aiguille aimantée, et il préparait sur ce sujet des observations destinées au _Weather Book_[1].
[1] Livre du temps de l'amiral Fitz-Roy, où sont rapportés tous les faits météorologiques.
Bientôt, pendant que Bell veillait près du poêle, chacun, étendu sur sa couchette, s'endormit d'un tranquille sommeil.
CHAPITRE X
LES PLAISIRS DE L'HIVERNAGE
La vie au pôle est d'une triste uniformité. L'homme se trouve entièrement soumis aux caprices de l'atmosphère, qui ramène ses tempêtes et ses froids intenses avec une désespérante monotonie. La plupart du temps, il y a impossibilité de mettre le pied dehors, et il faut rester enfermé dans les huttes de glace. De longs mois se passent ainsi, faisant aux hiverneurs une véritable existence de taupe.
Le lendemain, le thermomètre s'abaissa de quelques degrés, et l'air s'emplit de tourbillons de neige, qui absorbèrent toute la clarté du jour. Le docteur se vit donc cloué dans la maison et se croisa les bras; il n'y avait rien à faire, si ce n'est à déboucher toutes les heures le couloir d'entrée, qui pouvait se trouver obstrué, et à repolir les murailles de glace, que la chaleur de l'intérieur rendait humides; mais la snow-house était construite avec une grande solidité et les tourbillons ajoutaient encore à sa résistance, en accroissant l'épaisseur de ses murs.
Les magasins se tenaient bien également. Tous les objets retirés du navire avaient été rangés avec le plus grand ordre dans ces «Docks des marchandises». comme les appelait le docteur. Or, bien que ces magasins fussent situés à soixante pas à peine de la maison, cependant, par certains jours de drift, il était presque impossible de s'y rendre; aussi une certaine quantité de provisions devait toujours être conservée dans la cuisine pour les besoins journaliers.
La précaution de décharger le _Porpoise_ avait été opportune. Le navire subissait une pression lente, insensible, mais irrésistible, qui l'écrasait peu à peu; il était évident qu'on ne pourrait rien faire de ces débris. Cependant le docteur espérait toujours en tirer une chaloupe quelconque pour revenir en Angleterre; mais le moment n'était pas encore venu de procéder à sa construction.
Ainsi donc, la plupart du temps, les cinq hiverneurs demeuraient dans une profonde oisiveté. Hatteras restait pensif, étendu sur son lit; Altamont buvait ou dormait, et le docteur se gardait bien de les tirer de leur somnolence, car il craignait toujours quelque querelle lâcheuse. Ces deux hommes s'adressaient rarement la parole.
Aussi, pendant les repas, le prudent Clawbonny prenait toujours soin de guider la conversation et de la diriger de manière à ne pas mettre les amours-propres en jeu; mais il avait fort à faire pour détourner les susceptibilités surexcitées. Il cherchait, autant que possible, à instruire, à distraire, à intéresser ses compagnons; quand il ne mettait pas en ordre ses notes de voyage, il traitait à haute voix les sujets d'histoire, de géographie ou de météorologie qui sortaient de la situation même; il présentait les choses d'une façon plaisante et philosophique, tirant un enseignement salutaire des moindres incidents; son inépuisable mémoire ne le laissait jamais à court; il faisait application de ses doctrines aux personnes présentes; il leur rappelait tel fait qui s'était produit dans telle circonstance, et il complétait ses théories, par la force des arguments personnels.
On peut dire que ce digne homme était l'âme de ce petit monde, une âme de laquelle rayonnaient les sentiments de franchise et de justice. Ses compagnons avaient en lui une confiance absolue; il imposait même au capitaine Hatteras, qui l'aimait d'ailleurs; il faisait si bien de ses paroles, de ses manières, de ses habitudes, que cette existence de cinq hommes abandonnés à six degrés du pôle semblait toute naturelle; quand le docteur parlait, on croyait l'écouter dans son cabinet de Liverpool.
Et cependant, combien cette situation différait de celle des naufragés jetés sur les îles de l'océan Pacifique, ces Robinsons dont l'attachante histoire fit presque toujours envie aux lecteurs. Là, en effet, un sol prodigue, une nature opulente, offrait mille ressources variées; il suffisait, dans ces beaux pays, d'un peu d'imagination et de travail pour se procurer le bonheur matériel; la nature allait au-devant de l'homme; la chasse et la pêche suffisaient à tous ses besoins; les arbres poussaient pour lui, les cavernes s'ouvraient pour l'abriter, les ruisseaux coulaient pour le désaltérer: de magnifiques ombrages le défendaient contre la chaleur du soleil, et jamais le terrible froid ne venait le menacer dans ses hivers adoucis; une graine négligemment jetée sur cette terre féconde rendait une moisson quelques mois plus tard. C'était le bonheur complet en dehors de la société. Et puis, ces îles enchantées, ces terres charitables se trouvaient sur la route des navires; le naufragé pouvait toujours espérer d'être recueilli, et il attendait patiemment qu'on vînt l'arracher à son heureuse existence.
Mais ici, sur cette côte de la Nouvelle-Amérique, quelle différence! Cette comparaison, le docteur la faisait quelquefois, mais il la gardait pour lui, et surtout il pestait contre son oisiveté forcée.
Il désirait avec ardeur le retour du dégel pour reprendre ses excursions, et cependant il ne voyait pas ce moment arriver sans crainte, car il prévoyait des scènes graves entre Hatteras et Altamont. Si jamais on poussait jusqu'au pôle, qu'arriverait-il de la rivalité de ces deux hommes?
Il fallait donc parer à tout événement, amener peu à peu ces rivaux à une entente sincère, à une franche communion d'idées; mais réconcilier un Américain et un Anglais, deux hommes que leur origine commune rendait plus ennemis encore, l'un pénétré de toute la morgue insulaire, l'autre doué de l'esprit spéculatif, audacieux et brutal de sa nation, quelle tâche remplie de difficultés!
Quand le docteur réfléchissait à cette implacable concurrence des hommes, à cette rivalité des nationalités, il ne pouvait se retenir, non de hausser les épaules, ce qui ne lui arrivait jamais, mais de s'attrister sur les faiblesses humaines.
Il causait souvent de ce sujet avec Johnson; le vieux marin et lui s'entendaient tous les deux à cet égard; ils se demandaient quel parti prendre, par quelles atténuations arriver à leur but, et ils entrevoyaient bien des complications dans l'avenir.
Cependant, le mauvais temps continuait; on ne pouvait songer à quitter, même une heure, le Fort-Providence. Il fallait demeurer jour et nuit dans la maison de neige. On s'ennuyait, sauf le docteur, qui trouvait toujours moyen de s'occuper.
«Il n'y a donc aucune possibilité de se distraire? dit un soir Altamont. Ce n'est vraiment pas vivre, que vivre de la sorte, comme des reptiles enfouis pour tout un hiver.
--En effet, répondit le docteur; malheureusement, nous ne sommes pas assez nombreux pour organiser un système quelconque de distractions!
--Ainsi, reprit l'Américain, vous croyez que nous aurions moins à faire pour combattre l'oisiveté, si nous étions en plus grand nombre?
--Sans doute, et lorsque des équipages complets ont passé l'hiver dans les régions boréales, ils trouvaient bien le moyen de ne pas s'ennuyer.
--Vraiment, dit Altamont, je serais curieux de savoir comment ils s'y prenaient; il fallait des esprits véritablement ingénieux pour extraire quelque gaieté d'une situation pareille. Ils ne se proposaient pas des charades à deviner, je suppose!
--Non, mais il ne s'en fallait guère, répondit le docteur; et ils avaient introduit dans ces pays hyperboréens deux grandes causes de distraction: la presse et le théâtre.
--Quoi! ils avaient un journal? repartit l'Américain.
--Ils jouaient la comédie? s'écria Bell.
--Sans doute, et ils y trouvaient un véritable plaisir. Aussi, pendant son hivernage à l'île Melville, le commandant Parry proposa-t-il ces deux genres de plaisir à ses équipages, et la proposition eut un succès immense.
--Eh bien, franchement, répondit Johnson, j'aurais voulu être là; ce devait être curieux.
--Curieux et amusant, mon brave Johnson; le lieutenant Beechey devint directeur du théâtre, et le capitaine Sabine rédacteur en chef de la _Chronique d'hiver ou Gazette de la Géorgie du Nord_.
--Bons titres, fit Altamont.
--Ce journal parut chaque lundi, depuis le 1er novembre 1819 jusqu'au 20 mars 1820. Il rapportait tous les incidents de l'hivernage, les chasses, les faits divers, les accidents de météorologie, la température; il renfermait des chroniques plus ou moins plaisantes; certes, il ne fallait pas chercher là l'esprit de Sterne ou les articles charmants du _Daily Telegraph_; mais enfin, on s'en tirait, on se distrayait; les lecteurs n'étaient ni difficiles ni blasés, et jamais, je crois, métier de journaliste ne fut plus agréable à exercer.
--Ma foi, dit Altamont, je serais curieux de connaître des extraits de cette gazette, mon cher docteur; ses articles devaient être gelés depuis le premier mot jusqu'au dernier.
--Mais non, mais non, répondit le docteur; en tout cas, ce qui eût paru un peu naïf à la Société philosophique de Liverpool, ou à l'Institution littéraire de Londres, suffisait à des équipages enfouis sous les neiges. Voulez-vous en juger?
--Comment! votre mémoire vous fournirait au besoin?...
--Non, mais vous aviez à bord du _Porpoise_ les voyages de Parry, et je n'ai qu'à vous lire son propre récit.
--Volontiers! s'écrièrent les compagnons du docteur.
--Rien n'est plus facile.»
Le docteur alla chercher dans l'armoire du salon l'ouvrage demandé, et il n'eut aucun peine à y trouver le passage en question.
«Tenez, dit-il, voici quelques extraits de la _Gazette de la Géorgie du Nord_. C'est une lettre adressée au rédacteur en chef:
«C'est avec une vraie satisfaction que l'on a accueilli parmi nous vos propositions pour l'établissement d'un journal. J'ai la conviction que sous votre direction il nous procurera beaucoup d'amusements et allégera de beaucoup le poids de nos cent jours de ténèbres.
«L'intérêt que j'y prends, pour ma part, m'a fait examiner l'effet de votre annonce sur l'ensemble de notre société, et je puis vous assurer, pour me servir des expressions consacrées dans la presse de Londres, que la chose a produit une sensation profonde dans le public.
«Le lendemain de l'apparition de votre prospectus, il y a eu à bord une demande d'encre tout à fait inusitée et sans précédent. Le tapis vert de nos tables s'est vu subitement couvert d'un déluge de rognures de plumes, au grand détriment d'un de nos servants, qui, en voulant les secouer, s'en est enfoncé une sous l'ongle.
«Enfin, je sais de bonne part que le sergent Martin n'a pas eu moins de neuf canifs à aiguiser.
«On peut voir toutes nos tables gémissant sous le poids inaccoutumé de pupitres à écrire, qui depuis deux mois n'avaient pas vu le jour, et l'on dit même que les profondeurs de la cale ont été ouvertes à plusieurs reprises, pour donner issue à maintes rames de papier qui ne s'attendaient pas à sortir sitôt de leur repos.
«Je n'oublierai pas de vous dire que j'ai quelques soupçons qu'on tentera de glisser dans votre boîte quelques articles qui, manquant du caractère de l'originalité complète, n'étant pas tout à fait inédits, ne sauraient convenir à votre plan. Je puis affirmer que pas plus tard qu'hier soir on a vu un auteur, penché sur son pupitre, tenant d'une main un volume ouvert du _Spectateur_, tandis que de l'autre il faisait dégeler son encre à la flamme d'une lampe! Inutile de vous recommander de vous tenir en garde contre de pareilles ruses; il ne faut pas que nous voyions reparaître dans la _Chronique d'hiver_ ce que nos aïeux lisaient en déjeunant, il y a plus d'un siècle.»
--Bien, bien, dit Altamont, quand le docteur eut achevé sa lecture; il y a vraiment de la bonne humeur là-dedans, et l'auteur de la lettre devait être un garçon dégourdi.
--Dégourdi est le mot, répondit le docteur. Tenez, voici maintenant un avis qui ne manque pas de gaieté:
«On désire trouver une femme d'âge moyen et de bonne renommée, pour assister dans leur toilette les dames de la troupe du «Théâtre-Royal de la Géorgie septentrionale». On lui donnera un salaire convenable. et elle aura du thé et de la bière à discrétion. S'adresser au comité du théâtre.--_N.B._ Une veuve aura la préférence.»
--Ma foi, ils n'étaient pas dégoûtés, nos compatriotes, dit Johnson.
--Et la veuve s'est-elle rencontrée? demanda Bell.
--On serait tenté de le croire, répondit le docteur, car voici une réponse adressée au Comité du théâtre:
«Messieurs, je suis veuve; j'ai vingt-six ans, et je puis produire des témoignages irrécusables en faveur de mes moeurs et de mes talents. Mais, avant de me charger de la toilette des actrices de votre théâtre, je désire savoir si elles ont l'intention de garder leurs culottes, et si l'on me fournira l'assistance de quelques vigoureux matelots pour lacer et serrer convenablement leurs corsets. Cela étant, messieurs, vous pouvez compter sur votre servante.
«A. B.»
«_P. S._ Ne pourriez-vous substituer l'eau-de-vie à la petite bière?»
--Ah! bravo! s'écria Altamont. Je vois d'ici ces femmes de chambre qui vous lacent au cabestan. Eh bien, ils étaient gais, les compagnons du capitaine Parry.
--Comme tous ceux qui ont atteint leur but», répondit Hatteras.
Hatteras avait jeté cette remarque au milieu de la conversation, puis il était retombé dans son silence habituel. Le docteur, ne voulant pas s'appesantir sur ce sujet, se hâta de reprendre sa lecture.
«Voici maintenant, dit-il, un tableau des tribulations arctiques; on pourrait le varier à l'infini; mais quelques-unes de ces observations sont assez justes; jugez-en:
«Sortir le matin pour prendre l'air, et, en mettant le pied hors du vaisseau, prendre un bain froid dans le trou du cuisinier.
«Partir pour une partie de chasse, approcher d'un renne superbe, le mettre en joue, essayer de faire feu et éprouver l'affreux mécompte d'un raté, pour cause d'humidité de l'amorce.
«Se mettre en marche avec un morceau de pain tendre dans la poche, et, quand l'appétit se fait sentir, le trouver tellement durci par la gelée qu'il peut bien briser les dents, mais non être brisé par elles.
«Quitter précipitamment la table en apprenant qu'un loup passe en vue du navire, et trouver au retour le dîner mangé par le chat.
«Revenir de la promenade en se livrant à de profondes et utiles méditations, et en être subitement tiré par les embrassements d'un ours.»
--Vous le voyez, mes amis, ajouta le docteur, nous ne serions pas embarrassés d'imaginer quelques autres désagréments polaires; mais, du moment qu'il fallait subir ces misères, cela devenait un plaisir de les constater.
--Ma foi, répondit Altamont, c'est un amusant journal que cette _Chronique d'hiver_, et il est fâcheux que nous ne puissions nous y abonner!
--Si nous essayions d'en fonder un, dit Johnson.
--A nous cinq! dit Clawbonny; nous ferions tout au plus des rédacteurs, et il ne resterait pas de lecteurs en nombre suffisant.
--Pas plus que de spectateurs, si nous nous mettions en tête de jouer la comédie, répondit Altamont.
--Au fait, monsieur Clawbonny, dit Johnson, parlez-nous donc un peu du théâtre du capitaine Parry; y jouait-on des pièces nouvelles?
--Sans doute; dans le principe, deux volumes embarqués à bord de l'_Hécla_ furent mis à contribution, et les représentations avaient lieu tous les quinze jours; mais bientôt le répertoire fut usé jusqu'à la corde; alors des auteurs improvisés se mirent à l'oeuvre, et Parry composa lui-même pour les fêtes de Noël une comédie tout à fait en situation; elle eut un immense succès, et était intitulée _Le Passage du Nord-Ouest_ ou _La Fin du Voyage_.
--Un fameux titre, répondit Altamont; mais j'avoue que si j'avais à traiter un pareil sujet, je serais fort embarrassé du dénouement.
--Vous avez raison, dit Bell, qui sait comment cela finira?
--Bon! s'écria le docteur, pourquoi songer au dernier acte, puisque les premiers marchent bien? Laissons faire la Providence, mes amis; jouons de notre mieux notre rôle, et puisque le dénouement appartient à l'auteur de toutes choses, ayons confiance dans son talent; il saura bien nous tirer d'affaire.
--Allons donc rêver à tout cela, répondit Johnson; il est tard, et puisque l'heure de dormir est venue, dormons.
--Vous êtes bien pressé, mon vieil ami, dit le docteur.