Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 23

Chapter 233,793 wordsPublic domain

A en juger par la disposition du rivage, une mer considérable, entièrement prise alors, s'étendait à perte de vue vers l'ouest; elle était bornée à l'est par une côte arrondie, coupée d'estuaires profonds et relevée brusquement à deux cents yards de la plage; elle formait ainsi une vaste baie hérissée de ces rochers dangereux sur lesquels le _Porpoise_ fit naufrage; au loin, dans les terres, se dressait une montagne dont le docteur estima l'altitude à cinq cents toises environ. Vers le nord, un promontoire venait mourir à la mer, après avoir couvert une partie de la baie. Une île d'une étendue moyenne, ou mieux un îlot, émergeait du champ de glace à trois milles de la côte, de sorte que, n'eût été la difficulté d'entrer dans cette rade, elle offrait un mouillage sûr et abrité. Il y avait même dans une échancrure du rivage un petit havre très accessible aux navires, si toutefois le dégel dégageait jamais cette partie de l'océan Arctique. Cependant, suivant les récits de Belcher et de Penny, toute cette mer devait être libre pendant les mois d'été.

A mi-côte, le docteur remarqua une sorte de plateau circulaire d'un diamètre de deux cents pieds environ; il dominait la baie sur trois de ses côtés, et le quatrième était fermé par une muraille à pic haute de vingt toises; on ne pouvait y parvenir qu'au moyen de marches évidées dans la glace. Cet endroit parut propre à asseoir une construction solide, et il pouvait se fortifier aisément; la nature avait fait les premiers frais; il suffisait de profiter de la disposition des lieux.

Le docteur, Bell et Johnson atteignirent ce plateau en taillant à la hache les blocs de glace; il se trouvait parfaitement uni. Le docteur, après avoir reconnu l'excellence de l'emplacement, résolut de le déblayer des dix pieds de neige durcie qui le recouvraient; il fallait en effet établir l'habitation et les magasins sur une base solide.

Pendant la journée du lundi, du mardi et du mercredi, on travailla sans relâche; enfin le sol apparut; il était formé d'un granit très dur à grain serré, dont les arêtes vives avaient l'acuité du verre; il renfermait en outre des grenats et de grands cristaux de feldspath, que la pioche fit jaillir.

Le docteur donna alors les dimensions et le plan de la snow-house[1]; elle devait avoir quarante pieds de long sur vingt de large et dix pieds de haut; elle était divisée en trois chambres, un salon, une chambre à coucher et une cuisine; il n'en fallait pas davantage. A gauche se trouvait la cuisine; à droite, la chambre à coucher; au milieu, le salon.

[1] Maison de neige.

Pendant cinq jours, le travail fut assidu. Les matériaux ne manquaient pas; les murailles de glace devaient être assez épaisses pour résister aux dégels, car il ne fallait pas risquer de se trouver sans abri, même en été.

A mesure que la maison s'élevait, elle prenait bonne tournure; elle présentait quatre fenêtres de façade, deux pour le salon, une pour la cuisine, une autre pour la chambre à coucher; les vitres en étaient faites de magnifiques tables de glace, suivant la mode esquimaue, et laissaient passer une lumière douce comme celle du verre dépoli.

Au-devant du salon, entre ses deux fenêtres, s'allongeait un couloir semblable à un chemin couvert, et qui donnait accès dans la maison; une porte solide enlevée à la cabine du _Porpoise_ le fermait hermétiquement. La maison terminée, le docteur fut enchanté de son ouvrage; dire à quel style d'architecture cette construction appartenait eût été difficile, bien que l'architecte eût avoué ses préférences pour le gothique saxon, si répandu en Angleterre; mais il était question de solidité avant tout; le docteur se borna donc à revêtir la façade de robustes contreforts, trapus comme des piliers romans; au-dessus, un toit à pente roide s'appuyait à la muraille de granit. Celle-ci servait également de soutien aux tuyaux des poêles qui conduisaient la fumée au-dehors.

Quand le gros oeuvre fut terminé, on s'occupa de l'installation intérieure. On transporta dans la chambre les couchettes du _Porpoise_; elles furent disposées circulairement autour d'un vaste poêle. Banquettes, chaises, fauteuils, tables, armoires furent installés aussi dans le salon qui servait de salle à manger; enfin la cuisine reçut les fourneaux du navire avec leurs divers ustensiles. Des voiles tendues sur le sol formaient tapis et faisaient aussi fonction de portières aux portes intérieures qui n'avaient pas d'autre fermeture.

Les murailles de la maison mesuraient communément cinq pieds d'épaisseur, et les baies des fenêtres ressemblaient à des embrasures de canon.

Tout cela était d'une extrême solidité; que pouvait-on exiger de plus? Ah! si l'on eût écouté le docteur, que n'eût-il pas fait au moyen de cette glace et de cette neige, qui se prêtent si facilement à toutes les combinaisons! Il ruminait tout le long du jour mille projets superbes qu'il ne songeait guère à réaliser, mais il amusait ainsi le travail commun par les ressources de son esprit.

D'ailleurs, en bibliophile qu'il était, il avait lu un livre assez rare de M. Kraft, ayant pour titre: _Description détaillée de la maison de glace construite à Saint-Pétersbourg, en janvier 1740, et de tous les objets qu'elle renfermait_. Et ce souvenir surexcitait son esprit inventif. Il raconta même un soir à ses compagnons les merveilles de ce palais de glace.

«Ce que l'on a fait à Saint-Pétersbourg, leur dit-il, ne pouvons-nous le faire ici? Que nous manque-t-il? Rien, pas même l'imagination!

--C'était donc bien beau? demanda Johnson.

--C'était féerique, mon ami! La maison construite par ordre de l'impératrice Anne, et dans laquelle elle fit faire les noces de l'un de ses bouffons, en 1740, avait à peu près la grandeur de la nôtre; mais, au-devant de sa façade, six canons de glace s'allongeaient sur leurs affûts; on tira plusieurs fois à boulet et à poudre, et ces canons n'éclatèrent pas; il y avait également des mortiers taillés pour des bombes de soixante livres; ainsi nous pourrions établir au besoin une artillerie formidable: le bronze n'est pas loin, et il nous tombe du ciel. Mais où le goût et l'art triomphèrent, ce fut au fronton du palais, orné de statues de glace d'une grande beauté; le perron offrait aux regards des vases de fleurs et d'orangers faits de la même matière; à droite se dressait un éléphant énorme qui lançait de l'eau pendant le jour et du naphte enflammé pendant la nuit. Hein! quelle ménagerie complète nous ferions, si nous le voulions bien!

--En fait d'animaux, répliqua Johnson, nous n'en manquerons pas, j'imagine, et, pour n'être pas de glace, ils n'en seront pas moins intéressants!

--Bon, répondit le belliqueux docteur, nous saurons nous défendre contre leurs attaques; mais, pour en revenir à ma maison de Saint-Pétersbourg, j'ajouterai qu'à l'intérieur il y avait des tables, des toilettes, des miroirs, des candélabres, des bougies, des lits, des matelas, des oreillers, des rideaux, des pendules, des chaises, des cartes à jouer, des armoires avec service complet, le tout en glace ciselée, guillochée, sculptée, enfin un mobilier auquel rien ne manquait.

--C'était donc un véritable palais? dit Bell.

--Un palais splendide et digne d'une souveraine! Ah! la glace! Que la Providence a bien fait de l'inventer, puisqu'elle se prête à tant de merveilles et qu'elle peut fournir le bien-être aux naufragés!

L'aménagement de la maison de neige prit jusqu'au 31 mars; c'était la fête de Pâques, et ce jour fut consacré au repos; on le passa tout entier dans le salon, où la lecture de l'office divin fut faite, et chacun put apprécier la bonne disposition de la snow-house.

Le lendemain, on s'occupa de construire les magasins et la poudrière; ce fut encore l'affaire d'une huitaine de jours, en y comprenant le temps employé au déchargement complet du _Porpoise_, qui ne se fit pas sans difficulté, car la température très basse ne permettait pas de travailler longtemps. Enfin, le 8 avril, les provisions, le combustible et les munitions se trouvaient en terre ferme et parfaitement à l'abri; les magasins étaient situés au nord, et la poudrière au sud du plateau, à soixante pieds environ de chaque extrémité de la maison; une sorte de chenil fut construit près des magasins; il était destiné à loger l'attelage groënlandais, et le docteur l'honora du nom de «Dog-Palace». Duk, lui, partageait la demeure commune.

Alors, le docteur passa aux moyens de défense de la place. Sous sa direction, le plateau fut entouré d'une véritable fortification de glace qui le mit à l'abri de toute invasion; sa hauteur faisait une escarpe naturelle, et, comme il n'avait ni rentrant ni saillant, il était également fort sur toutes les faces. Le docteur, en organisant ce système de défense, rappelait invinciblement à l'esprit le digne oncle Tobie de Sterne, dont il avait la douce bonté et l'égalité d'humeur. Il fallait le voir calculant la pente de son talus intérieur, l'inclinaison du terre-plein et la largeur de la banquette; mais ce travail se faisait si facilement avec cette neige complaisante, que c'était un véritable plaisir, et l'aimable ingénieur put donner jusqu'à sept pieds d'épaisseur à sa muraille de glace; d'ailleurs, le plateau dominant la baie, il n'eut à construire ni contre-escarpe, ni talus extérieur, ni glacis; le parapet de neige, après avoir suivi les contours du plateau, prenait le mur du rocher en retour et venait se souder aux deux côtés de maison. Ces ouvrages de castramétation furent terminés vers le 15 avril. Le fort était au complet, et le docteur paraissait très fier de son oeuvre.

En vérité, cette enceinte fortifiée eût pu tenir longtemps contre une tribu d'Esquimaux, si de pareils ennemis se fussent jamais rencontrés sous une telle latitude; mais il n'y avait aucune trace d'êtres humains sur cette côte; Hatteras, en relevant la configuration de la baie, ne vit jamais un seul reste de ces huttes qui se trouvent communément dans les parages fréquentés des tribus groënlandaises; les naufragés du _Forward_ et du _Porpoise_ paraissaient être les premiers à fouler ce sol inconnu.

Mais, si les hommes n'étaient pas à craindre, les animaux pouvaient être redoutables, et le fort, ainsi défendu, devait abriter sa petite garnison contre leurs attaques.

CHAPITRE VII

UNE DISCUSSION CARTOLOGIQUE

PENDANT ces préparatifs d'hivernage, Altamont avait repris entièrement ses forces et sa santé; il put même s'employer au déchargement du navire. Sa vigoureuse constitution l'avait enfin emporté, et sa pâleur ne put résister longtemps à la vigueur de son sang.

On vit renaître en lui l'individu robuste et sanguin des États-Unis, l'homme énergique et intelligent, doué d'un caractère résolu, l'Américain entreprenant, audacieux, prompt à tout; il était originaire de New York, et naviguait depuis son enfance, ainsi qu'il l'apprit à ses nouveaux compagnons; son navire le _Porpoise_ avait été équipé et mis en mer par une société de riches négociants de l'Union, à la tête de laquelle se trouvait le fameux Grinnel.

Certains rapports existaient entre Hatteras et lui, des similitudes de caractère, mais non des sympathies. Cette ressemblance n'était pas de nature à faire des amis de ces deux hommes; au contraire. D'ailleurs un observateur eût fini par démêler entre eux de graves désaccords; ainsi, tout en paraissant déployer plus de franchise, Altamont devait être moins franc qu'Hatteras; avec plus de laisser-aller, il avait moins de loyauté; son caractère ouvert n'inspirait pas autant de confiance que le tempérament sombre du capitaine. Celui-ci affirmait son idée une bonne fois, puis il se renfermait en elle. L'autre, en parlant beaucoup, ne disait souvent rien.

Voilà ce que le docteur reconnut peu à peu du caractère de l'Américain, et il avait raison de pressentir une inimitié future, sinon une haine, entre les capitaines du _Porpoise_ et du _Forward_.

Et pourtant, de ces deux commandants, il ne fallait qu'un seul à commander. Certes, Hatteras avait tous les droits à l'obéissance de l'Américain, les droits de l'antériorité et ceux de la force. Mais si l'un était à la tête des siens, l'autre se trouvait à bord de son navire. Cela se sentait.

Par politique ou par instinct, Altamont fut tout d'abord entraîné vers le docteur; il lui devait la vie, mais la sympathie le poussait vers ce digne homme plus encore que la reconnaissance. Tel était l'inévitable effet du caractère du digne Clawbonny; les amis poussaient autour de lui comme les blés au soleil. On a cité des gens qui se levaient à cinq heures du matin pour se faire des ennemis; le docteur se fût levé à quatre sans y réussir.

Cependant il résolut de tirer parti de l'amitié d'Altamont pour connaître la véritable raison de sa présence dans les mers polaires. Mais l'Américain, avec tout son verbiage, répondit sans répondre, et il reprit son thème accoutumé du passage du nord-ouest.

Le docteur soupçonnait à cette expédition un autre motif, celui-là même que craignait Hatteras. Aussi résolut-il de ne jamais mettre les deux adversaires aux prises sur ce sujet; mais il n'y parvint pas toujours. Les plus simples conversations menaçaient de dévier malgré lui, et chaque mot pouvait faire étincelle au choc des intérêts rivaux.

Cela arriva bientôt, en effet. Lorsque la maison fut terminée, le docteur résolut de l'inaugurer par un repas splendide; une bonne idée de Clawbonny, qui voulait ramener sur ce continent les habitudes et les plaisirs de la vie européenne. Bell avait précisément tué quelques ptarmigans et un lièvre blanc, le premier messager du printemps nouveau.

Ce festin eut lieu le 14 avril, le second dimanche de la Quasimodo, par un beau temps très sec; mais le froid ne se hasardait pas à pénétrer dans la maison de glace; les poêles qui ronflaient en auraient eu facilement raison.

On dîna bien; la chair fraîche fit une agréable diversion au pemmican et aux viandes salées; un merveilleux pouding confectionné de la main du docteur eut les honneurs du bis; on en redemanda; le savant maître coq, un tablier aux reins et le couteau à la ceinture, n'eût pas déshonoré les cuisines du grand chancelier d'Angleterre.

Au dessert, les liqueurs firent leur apparition; l'Américain n'était pas soumis au régime des Anglais _tee-totalers_[1]; il n'y avait donc aucune raison pour qu'il se privât d'un verre de gin ou de brandy; les autres convives, gens sobres d'ordinaire, pouvaient sans inconvénient se permettre cette infraction à leur règle; donc, par ordonnance du médecin, chacun put trinquer à la fin de ce joyeux repas. Pendant les toasts portés à l'Union, Hatteras s'était tu simplement.

[1] Régime qui exclut toute boisson spiritueuse.

Ce fut alors que le docteur mit une question intéressante sur le tapis.

«Mes amis, dit-il, ce n'est pas tout d'avoir franchi les détroits, les banquises, les champs de glace, et d'être venus jusqu'ici; il nous reste quelque chose à faire. Je viens vous proposer de donner des noms à cette terre hospitalière, où nous avons trouvé le salut et le repos; c'est la coutume suivie par tous les navigateurs du monde, et il n'est pas un d'eux qui y ait manqué en pareille circonstance; il faut donc à notre retour rapporter, avec la configuration hydrographique des côtes, les noms des caps, des baies, des pointes et des promontoires qui les distinguent. Cela est de toute nécessité.

--Voilà qui est bien parlé, s'écria Johnson; d'ailleurs, quand on peut appeler toutes ces terres d'un nom spécial, cela leur donne un air sérieux, et l'on n'a plus le droit de se considérer comme abandonné sur un continent inconnu.

--Sans compter, répliqua Bell, que cela simplifie les instructions en voyage et facilite l'exécution des ordres; nous pouvons être forcés de nous séparer pendant quelque expédition, ou dans une chasse, et rien de tel pour retrouver son chemin que de savoir comment il se nomme.

--Eh bien, dit le docteur, puisque nous sommes tous d'accord à ce sujet, tâchons de nous entendre maintenant sur les noms à donner, et n'oublions ni notre pays, ni nos amis dans la nomenclature. Pour moi, quand je jette les yeux sur une carte, rien ne me fait plus de plaisir que de relever le nom d'un compatriote au bout d'un cap, à côté d'une île ou au milieu d'une mer. C'est l'intervention charmante de l'amitié dans la géographie.

--Vous avez raison, docteur, répondit l'Américain, et, de plus, vous dites ces choses-là d'une façon qui en rehausse le prix.

--Voyons, répondit le docteur, procédons avec ordre.»

Hatteras n'avait pas encore pris part à la conversation; il réfléchissait. Cependant les yeux de ses compagnons s'étant fixés sur lui, il se leva et dit:

«Sauf meilleur avis, et personne ici ne me contredira, je pense--en ce moment, Hatteras regardait Altamont--il me paraît convenable de donner à notre habitation le nom de son habile architecte, du meilleur d'entre nous, et de l'appeler Doctor's-House.

--C'est cela, répondit Bell.

--Bien! s'écria Johnson, la Maison du Docteur!

--On ne peut mieux faire, répondit Altamont. Hurrah pour le docteur Clawbonny!»

Un triple hurrah fut poussé d'un commun accord, auquel Duk mêla des aboiements d'approbation.

«Ainsi donc, reprit Hatteras, que cette maison soit ainsi appelée en attendant qu'une terre nouvelle nous permette de lui décerner le nom de notre ami.

--Ah! fit le vieux Johnson, si le paradis terrestre était encore à nommer, le nom de Clawbonny lui irait à merveille!»

Le docteur, très ému, voulut se défendre par modestie; il n'y eut pas moyen; il fallut en passer par là. Il fut donc bien et dûment arrêté que ce joyeux repas venait d'être pris dans le grand salon de Doctor's-House, après avoir été confectionné dans la cuisine de Doctor's-House, et qu'on irait gaiement se coucher dans la chambre de Doctor's-House.

«Maintenant, dit le docteur, passons à des points plus importants de nos découvertes.

--Il y a, répondit Hatteras, cette mer immense qui nous environne, et dont pas un navire n'a encore sillonné les flots.

--Pas un navire! il me semble cependant, dit Altamont, que le _Porpoise_ ne doit pas être oublié, à moins qu'il ne soit venu par terre, ajouta-t-il railleusement.

--On pourrait le croire, répliqua Hatteras, à voir les rochers sur lesquels il flotte en ce moment.

--Vraiment, Hatteras, dit Altamont d'un air piqué; mais, à tout prendre, cela ne vaut-il pas mieux que de s'éparpiller dans les airs, comme a fait le _Forward_?»

Hatteras allait répliquer avec vivacité, quand le docteur intervint.

«Mes amis, dit-il, il n'est point question ici de navires, mais d'une mer nouvelle...

--Elle n'est pas nouvelle, répondit Altamont. Elle est déjà nommée sur toutes les cartes du pôle. Elle s'appelle l'Océan boréal, et je ne crois pas qu'il soit opportun de lui changer son nom; plus tard, si nous découvrons qu'elle ne forme qu'un détroit ou un golfe, nous verrons ce qu'il conviendra de faire.

--Soit, fit Hatteras.

--Voilà qui est entendu, répondit le docteur, regrettant presque d'avoir soulevé une discussion grosse de rivalités nationales.

--Arrivons donc à la terre que nous foulons en ce moment, reprit Hatteras. Je ne sache pas qu'elle ait un nom quelconque sur les cartes les plus récentes!»

En parlant ainsi, il fixait du regard Altamont, qui ne baissa pas les yeux et répondit:

«Vous pourriez encore vous tromper, Hatteras.

--Me tromper! Quoi! cette terre inconnue, ce sol nouveau...

--A déjà un nom», répondit tranquillement l'Américain.

Hatteras se tut. Ses lèvres frémissaient.

«Et quel est ce nom? demanda le docteur, un peu étonné de l'affirmation de l'Américain.

--Mon cher Clawbonny, répondit Altamont, c'est l'habitude, pour ne pas dire le droit, de tout navigateur, de nommer le continent auquel il aborde le premier. Il me semble donc qu'en cette occasion j'ai pu, j'ai dû user de ce droit incontestable...

--Cependant... dit Johnson, auquel déplaisait le sang-froid cassant d'Altamont.

--Il me paraît difficile de prétendre, reprit ce dernier, que le _Porpoise_ n'ait pas atterri sur cette côte, et même en admettant qu'il y soit venu par terre, ajouta-t-il en regardant Hatteras, cela ne peut faire question.

--C'est une prétention que je ne saurais admettre, répondit gravement Hatteras en se contenant. Pour nommer, il faut au moins découvrir, et ce n'est pas ce que vous avez fait, je suppose. Sans nous d'ailleurs, où seriez-vous, monsieur, vous qui venez nous imposer des conditions? A vingt pieds sous la neige!

--Et sans moi, monsieur, répliqua vivement l'Américain, sans mon navire, que seriez-vous en ce moment? Morts de faim et de froid!

--Mes amis, fit le docteur, en intervenant de son mieux, voyons, un peu de calme, tout peut s'arranger. Écoutez-moi.

--Monsieur, continua Altamont en désignant le capitaine, pourra nommer toutes les autres terres qu'il découvrira, s'il en découvre; mais ce continent m'appartient! je ne pourrais même admettre la prétention qu'il portât deux noms, comme la terre Grinnel, nommée également terre du Prince-Albert, parce qu'un Anglais et un Américain la reconnurent presque en même temps. Ici, c'est autre chose; mes droits d'antériorité sont incontestables. Aucun navire, avant le mien, n'a rasé cette côte de son plat-bord. Pas un être humain, avant moi, n'a mis le pied sur ce continent; or, je lui ai donné un nom, et il le gardera.

--Et quel est ce nom? demanda le docteur.

--La Nouvelle-Amérique», répondit Altamont.

Les poings d'Hatteras se crispèrent sur la table. Mais, faisant un violent effort sur lui-même, il se contint.

«Pouvez-vous me prouver, reprit Altamont, qu'un Anglais ait jamais foulé ce sol avant un Américain?»

Johnson et Bell se taisaient, bien qu'ils fussent non moins irrités que le capitaine de l'impérieux aplomb de leur contradicteur. Mais il n'y avait rien à répondre.

Le docteur reprit la parole, après quelques instants d'un silence pénible:

«Mes amis, dit-il, la première loi humaine est la loi de la justice; elle renferme toutes les autres. Soyons donc justes, et ne nous laissons pas aller à de mauvais sentiments. La priorité d'Altamont me paraît incontestable. Il n'y a pas à la discuter; nous prendrons notre revanche plus tard, et l'Angleterre aura bonne part dans nos découvertes futures. Laissons donc à cette terre le nom de la Nouvelle-Amérique. Mais Altamont, en la nommant ainsi, n'a pas, j'imagine, disposé des baies, des caps, des pointes, des promontoires qu'elle contient, et je ne vois aucun empêchement à ce que nous nommions cette baie la baie Victoria?

--Aucun, répondit Altamont, si le cap qui s'étend là-bas dans la mer porte le nom de cap Washington.

--Vous auriez pu, monsieur, s'écria Hatteras hors de lui, choisir un nom moins désagréable à une oreille anglaise.

--Mais non plus cher à une oreille américaine, répondit Altamont avec beaucoup de fierté.

--Voyons! voyons! répondit le docteur, qui avait fort à faire pour maintenir la paix dans ce petit monde, pas de discussion à cet égard! qu'il soit permis à un Américain d'être fier de ses grands hommes! honorons le génie partout où il se rencontre, et puisque Altamont a fait son choix, parlons maintenant pour nous et les nôtres. Que notre capitaine...

--Docteur, répondit ce dernier, cette terre étant une terre américaine, je désire que mon nom n'y figure pas.

--C'est une décision irrévocable? dit le docteur.

--Absolue», répondit Hatteras.

Le docteur n'insista pas.

«Eh bien, à nous, dit-il en s'adressant au vieux marin et au charpentier; laissons ici quelque trace de notre passage. Je vous propose d'appeler l'île que nous voyons à trois milles au large île Johnson, en l'honneur de notre maître d'équipage.

--Oh! fit ce dernier, un peu confus, monsieur Clawbonny!

--Quant à cette montagne que nous avons reconnue dans l'ouest, nous lui donnerons le nom de Bell-Mount, si notre charpentier y consent!

--C'est trop d'honneur pour moi, répondit Bell.

--C'est justice, répondit le docteur.

--Rien de mieux, fit Altamont.