Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 22

Chapter 223,801 wordsPublic domain

--Que comptez-vous faire?

--M'avancer jusqu'à dix pas sans qu'il soupçonne ma présence.

--Et comment cela?

--Mon moyen est hasardeux, mais simple. Vous avez conservé la peau du phoque que vous avez tué?

--Elle est sur le traîneau.

--Bien! regagnons notre maison de glace, pendant que Johnson restera en observation.»

Le maître d'équipage se glissa derrière un hummock qui le dérobait entièrement à la vue de l'ours.

Celui-ci, toujours à la même place, continuait ses singuliers balancements en reniflant l'air.

CHAPITRE V

LE PHOQUE ET L'OURS

Hatteras et le docteur rentrèrent dans la maison.

«Vous savez, dit le premier, que les ours du pôle chassent les phoques, dont ils font principalement leur nourriture. Ils les guettent au bord des crevasses pendant des journées entières et les étouffent dans leurs pattes dès qu'ils apparaissent à la surface des glaces. Un ours ne peut donc s'effrayer de la présence d'un phoque. Au contraire.

--Je crois comprendre votre projet, dit le docteur; il est dangereux.

--Mais il offre des chances de succès, répondit le capitaine: il faut donc l'employer. Je vais revêtir cette peau de phoque et me glisser sur le champ de glace. Ne perdons pas de temps. Chargez votre fusil et donnez-le moi.»

Le docteur n'avait rien à répondre: il eût fait lui-même ce que son compagnon allait tenter; il quitta la maison, en emportant deux haches, l'une pour Johnson, l'autre pour lui; puis, accompagné d'Hatteras, il se dirigea vers le traîneau.

Là, Hatteras fit sa toilette de phoque et se glissa dans cette peau, qui le couvrait presque tout entier.

Pendant ce temps, le docteur chargea son fusil avec sa dernière charge de poudre, puis il glissa dans le canon le lingot de mercure qui avait la dureté du fer et la pesanteur du plomb. Cela fait, il remit l'arme à Hatteras, qui la fit disparaître sous la peau du phoque.

«Allez, dit-il au docteur, rejoignez Johnson; je vais attendre quelques instants pour dérouter mon adversaire.

--Courage, Hatteras! dit le docteur.

--Soyez tranquille, et surtout ne vous montrez pas avant mon coup de feu.»

Le docteur gagna rapidement l'hummock derrière lequel se tenait Johnson.

«Eh bien? dit celui-ci.

--Eh bien, attendons! Hatteras se dévoue pour nous sauver.»

Le docteur était ému; il regarda l'ours, qui donnait des signes d'une agitation plus violente, comme s'il se fût senti menacé d'un danger prochain.

Au bout d'un quart d'heure, le phoque rampait sur la glace; il avait fait un détour à l'abri des gros blocs pour mieux tromper l'ours; il se trouvait alors à cinquante toises de lui. Celui-ci l'aperçut et se ramassa sur lui-même, cherchant pour ainsi dire à se dérober.

Hatteras imitait avec une profonde habileté les mouvements du phoque, et, s'il n'eût été prévenu, le docteur s'y fût certainement laissé prendre.

«C'est cela! c'est bien cela!» disait Johnson à voix basse.

L'amphibie, tout en gagnant du côté de l'animal, ne semblait pas l'apercevoir: il paraissait chercher une crevasse pour se replonger dans son élément.

L'ours, de son côté, tournant les glaçons, se dirigeait vers lui avec une prudence extrême; ses yeux enflammés respiraient la plus ardente convoitise; depuis un mois, deux mois peut-être, il jeûnait, et le hasard lui envoyait une proie assurée.

Le phoque ne fut bientôt plus qu'à dix pas de son ennemi; celui-ci se développa tout d'un coup, fit un bond gigantesque, et, stupéfait, épouvanté, s'arrêta à trois pas d'Hatteras, qui, rejetant en arrière sa peau de phoque, un genou en terre, le visait au coeur.

Le coup partit, et l'ours roula sur la glace.

«En avant! en avant!» s'écria le docteur.

Et, suivi de Johnson, il se précipita sur le théâtre du combat.

L'énorme bête s'était redressée, frappant l'air d'une patte, tandis que de l'autre elle arrachait une poignée de neige dont elle bouchait sa blessure.

Hatteras n'avait pas bronché: il attendait, son couteau à la main. Mais il avait bien visé, et frappé d'une balle sûre, avec une main qui ne tremblait pas; avant l'arrivée de ses compagnons, son couteau était plongé tout entier dans la gorge de l'animal, qui tombait pour ne plus se relever.

«Victoire! s'écria Johnson.

--Hurrah! Hatteras! hurrah!» fit le docteur.

Hatteras, nullement ému, regardait le corps gigantesque en se croisant les bras.

«A mon tour d'agir, dit Johnson; c'est bien d'avoir abattu ce gibier, mais il ne faut pas attendre que le froid l'ait durci comme une pierre; nos dents et nos couteaux n'y pourraient rien ensuite.»

Johnson alors commença par écorcher cette bête monstrueuse dont les dimensions atteignaient presque celles d'un boeuf; elle mesurait neuf pieds de longueur, sur six pieds de circonférence; deux énormes crocs longs de trois pouces sortaient de ses gencives.

Johnson l'ouvrit et ne trouva que de l'eau dans son estomac; l'ours n'avait évidemment pas mangé depuis longtemps; cependant il était fort gras et pesait plus de quinze cents livres; il fut divisé en quatre quartiers, dont chacun donna deux cents livres de viande, et les chasseurs traînèrent toute cette chair jusqu'à la maison de neige, sans oublier le coeur de l'animal, qui, trois heures après, battait encore avec force.

Les compagnons du docteur se seraient volontiers jetés sur cette viande crue, mais celui-ci les retint et demanda le temps de la faire griller.

Clawbonny, en rentrant dans la maison, avait été frappé du froid qui y régnait; il s'approcha du poêle et le trouva complètement éteint; les occupations de la matinée, les émotions mêmes, avaient fait oublier à Johnson ce soin dont il était habituellement chargé.

Le docteur se mit en devoir de rallumer le feu, mais il ne rencontra pas une seule étincelle parmi les cendres déjà refroidies.

«Allons, un peu de patience!» se dit-il.

Il revint au traîneau chercher de l'amadou, et demanda son briquet à Johnson.

«Le poêle est éteint, lui dit-il.

--C'est de ma faute», répondit Johnson.

Et il chercha son briquet dans la poche où il avait l'habitude de le serrer; il fut surpris de ne pas l'y trouver.

Il tâta ses autres poches, sans plus de succès; il rentra dans la maison de neige, retourna en tous sens la couverture sur laquelle il avait passé la nuit, et ne fut pas plus heureux.

«Eh bien?» lui criait le docteur.

Johnson revint et regarda ses compagnons.

«Le briquet, ne l'avez-vous pas, monsieur Clawbonny? dit-il.

--Non. Johnson.

--Ni vous, capitaine?

--Non, répondit Hatteras.

--Il a toujours été en votre possession, reprit le docteur.

--Eh bien, je ne l'ai plus... murmura le vieux marin en pâlissant.

--Plus!» s'écria le docteur, qui ne put s'empêcher de tressaillir.

Il n'existait pas d'autre briquet, et cette perte pouvait amener des conséquences terribles.

«Cherchez bien, Johnson», dit le docteur.

Celui-ci courut vers le glaçon derrière lequel il avait guetté l'ours, puis au lieu même du combat où il l'avait dépecé; mais il ne trouva rien. Il revint désespéré. Hatteras le regarda sans lui faire un seul reproche.

«Cela est grave, dit-il au docteur.

--Oui, répondit ce dernier.

--Nous n'avons pas même un instrument, une lunette dont nous puissions enlever la lentille pour nous procurer du feu.

--Je le sais, répondit le docteur, et cela est malheureux, car les rayons du soleil auraient eu assez de force pour allumer de l'amadou.

--Eh bien, répondit Hatteras, il faut apaiser notre faim avec cette viande crue; puis nous reprendrons notre marche, et nous tâcherons d'arriver au navire.

--Oui! disait le docteur, plongé dans ses réflexions, oui, cela serait possible à la rigueur. Pourquoi pas? On pourrait essayer...

--A quoi songez-vous? demanda Hatteras.

--Une idée qui me vient...

--Une idée! s'écria Johnson. Une idée de vous! Nous sommes sauvés alors!

--Réussira-t-elle, répondit le docteur, c'est une question!

--Quel est votre projet? dit Hatteras.

--Nous n'avons pas de lentille, eh bien, nous en ferons une.

--Comment? demanda Johnson.

--Avec un morceau de glace que nous taillerons.

--Quoi? vous croyez?...

--Pourquoi pas? il s'agit de faire converger les rayons du soleil vers un foyer commun, et la glace peut nous servir à cela comme le meilleur cristal.

--Est-il possible? fit Johnson.

--Oui, seulement je préférerais de la glace d'eau douce à la glace d'eau salée; elle est plus transparente et plus dure.

--Mais, si je ne me trompe, dit Johnson en indiquant un hummock à cent pas à peine, ce bloc d'aspect presque noirâtre et cette couleur verte indiquent...

--Vous avez raison; venez, mes amis; prenez votre hache, Johnson.»

Les trois hommes se dirigèrent vers le bloc signalé, qui se trouvait effectivement formé de glace d'eau douce.

Le docteur en fit détacher un morceau d'un pied de diamètre, et il commença à le tailler grossièrement avec la hache; puis il en rendit la surface plus égale au moyen de son couteau; enfin il le polit peu à peu avec sa main, et il obtint bientôt une lentille transparente comme si elle eût été faite du plus magnifique cristal.

Alors il revint à l'entrée de la maison de neige; là, il prit un morceau d'amadou et commença son expérience.

Le soleil brillait alors d'un assez vif éclat; le docteur exposa sa lentille de glace aux rayons qu'il rencontra sur l'amadou.

Celui-ci prit feu en quelques secondes.

«Hurrah! hurrah! s'écria Johnson, qui ne pouvait en croire ses yeux. Ah! monsieur Clawbonny! monsieur Clawbonny!»

Le vieux marin ne pouvait contenir sa joie; il allait et venait comme un fou.

Le docteur était rentré dans la maison; quelques minutes plus tard, le poêle ronflait, et bientôt une savoureuse odeur de grillade tirait Bell de sa torpeur.

On devine combien ce repas fut fêté; cependant le docteur conseilla à ses compagnons de se modérer; il leur prêcha d'exemple, et, tout en mangeant, il reprit la parole.

«Nous sommes aujourd'hui dans un jour de bonheur, dit-il; nous avons des provisions assurées pour le reste de notre voyage. Pourtant il ne faut pas nous endormir dans les délices de Capoue, et nous ferons bien de nous remettre en chemin.

--Nous ne devons pas être éloignés de plus de quarante-huit heures du _Porpoise_, dit Altamont, dont la parole redevenait presque libre.

--J'espère, dit en riant le docteur, que nous y trouverons de quoi faire du feu?

--Oui, répondit l'Américain.

--Car, si ma lentille de glace est bonne, reprit le docteur, elle laisserait à désirer les jours où il n'y a pas de soleil, et ces jours-là sont nombreux à moins de quatre degrés du pôle!

--En effet, répondit Altamont avec un soupir; à moins de quatre degrés! mon navire est allé là, où jamais bâtiment ne s'était aventuré avant lui!

--En route! commanda Hatteras d'une voix brève.

--En route!» répéta le docteur en jetant un regard inquiet sur les deux capitaines.

Les forces des voyageurs s'étaient promptement refaites; les chiens avaient eu large part des débris de l'ours, et l'on reprit rapidement le chemin du nord.

Pendant la route, le docteur voulut tirer d'Altamont quelques éclaircissements sur les raisons qui l'avaient amené si loin, mais l'Américain répondit évasivement.

«Deux hommes à surveiller, dit le docteur à l'oreille du vieux maître d'équipage.

--Oui! répondit Johnson.

--Hatteras n'adresse jamais la parole à l'Américain, et celui-ci paraît peu disposé à se montrer reconnaissant! Heureusement, je suis là.

--Monsieur Clawbonny, répondit Johnson, depuis que ce Yankee revient à la vie, sa physionomie ne me va pas beaucoup.

--Ou je me trompe fort, répondit le docteur, ou il doit soupçonner les projets d'Hatteras!

--Croyez-vous donc que cet étranger ait eu les mêmes desseins que lui?

--Qui sait, Johnson? Les Américains sont hardis et audacieux; ce qu'un Anglais a voulu faire, un Américain a pu le tenter aussi!

--Vous pensez qu'Altamont?...

--Je ne pense rien, répondit le docteur, mais la situation de son bâtiment sur la route du pôle donne à réfléchir.

--Cependant, Altamont dit avoir été entraîné malgré lui!

--Il le dit! oui, mais j'ai cru surprendre un singulier sourire sur ses lèvres.

--Diable! monsieur Clawbonny, ce serait une fâcheuse circonstance qu'une rivalité entre deux hommes de cette trempe.

--Fasse le Ciel que je me trompe, Johnson, car cette situation pourrait amener des complications graves, sinon une catastrophe!

--J'espère qu'Altamont n'oubliera pas que nous lui avons sauvé la vie!

--Ne va-t-il pas sauver la nôtre à son tour? J'avoue que sans nous il n'existerait plus; mais sans lui, sans son navire, sans ces ressources qu'il contient, que deviendrions-nous?

--Enfin, monsieur Clawbonny, vous êtes là, et j'espère qu'avec votre aide tout ira bien.

--Je l'espère aussi, Johnson.»

Le voyage se poursuivit sans incident; la viande d'ours ne manquait pas, et on en fit des repas copieux; il régnait même une certaine bonne humeur dans la petite troupe, grâce aux saillies du docteur et à son aimable philosophie; ce digne homme trouvait toujours dans son bissac de savant quelque enseignement à tirer des faits et des choses. Sa santé continuait d'être bonne; il n'avait pas trop maigri, malgré les fatigues et les privations; ses amis de Liverpool l'eussent reconnu sans peine, surtout à sa belle et inaltérable humeur.

Pendant la matinée du samedi, la nature de l'immense plaine de glace vint à se modifier sensiblement; les glaçons convulsionnés, les packs plus fréquents, les hummocks entassés démontraient que l'ice-field subissait une grande pression; évidemment, quelque continent inconnu, quelque île nouvelle, en rétrécissant les passes, avait dû produire ce bouleversement. Des blocs de glace d'eau douce, plus fréquents et plus considérables, indiquaient une côte prochaine.

Il existait donc à peu de distance une terre nouvelle, et le docteur brûlait du désir d'en enrichir les cartes de l'hémisphère boréal. On ne peut se figurer ce plaisir de relever des côtes inconnues et d'en former le tracé de la pointe du crayon; c'était le but du docteur, si celui d'Hatteras était de fouler de son pied le pôle même, et il se réjouissait d'avance en songeant aux noms dont il baptiserait les mers, les détroits, les baies, les moindres sinuosités de ces nouveaux continents. Certes, dans cette glorieuse nomenclature, il n'omettait ni ses compagnons, ni ses amis, ni «Sa Gracieuse Majesté», ni la famille royale; mais il ne s'oubliait pas lui-même, et il entrevoyait un certain «cap Clawbonny» avec une légitime satisfaction.

Ces pensées l'occupèrent toute la journée. On disposa le campement du soir, suivant l'habitude, et chacun veilla à tour de rôle pendant cette nuit passée près de terres inconnues.

Le lendemain, le dimanche, après un fort déjeuner fourni par les pattes de l'ours, et qui fut excellent, les voyageurs se dirigèrent au nord, en inclinant un peu vers l'ouest; le chemin devenait plus difficile; on marchait vite cependant.

Altamont, du haut du traîneau, observait l'horizon avec une attention fébrile; ses compagnons étaient en proie à une inquiétude involontaire. Les dernières observations solaires avaient donné pour latitude exacte 83° 35' et pour longitude 120° 15'; c'était la situation assignée au navire américain; la question de vie ou de mort allait donc recevoir sa solution pendant cette journée.

Enfin, vers les deux heures de l'après-midi, Altamont, se dressant tout debout, arrêta la petite troupe par un cri retentissant, et, montrant du doigt une masse blanche que tout autre regard eût confondue avec les icebergs environnants, il s'écria d'une voix forte:

«_Le Porpoise!_»

CHAPITRE VI

LE «PORPOISE»

Le 24 mars était ce jour de grande fête, ce dimanche des Rameaux, pendant lequel les rues des villages et des villes de l'Europe sont jonchées de fleurs et de feuillage; alors les cloches retentissent dans les airs et l'atmosphère se remplit de parfums pénétrants.

Mais ici, dans ce pays désolé, quelle tristesse! quel silence! Un vent âpre et cuisant, pas une feuille desséchée, pas un brin d'herbe!

Et cependant, ce dimanche était aussi un jour de réjouissance pour les voyageurs, car ils allaient trouver enfin ces ressources dont la privation les eût condamnés à une mort prochaine.

Ils pressèrent le pas; les chiens tirèrent avec plus d'énergie, Duk aboya de satisfaction, et la troupe arriva bientôt au navire américain.

Le _Porpoise_ était entièrement enseveli sous la neige; il n'avait plus ni mât, ni vergue, ni cordage; tout son gréement fut brisé à l'époque du naufrage. Le navire se trouvait encastré dans un lit de rochers complètement invisibles alors. Le _Porpoise_, couché sur le flanc par la violence du choc, sa carène entrouverte, paraissait inhabitable.

C'est ce que le capitaine, le docteur et Johnson reconnurent, après avoir pénétré non sans peine à l'intérieur du navire. Il fallut déblayer plus de quinze pieds de glace pour arriver au grand panneau; mais, à la joie générale, on vit que les animaux, dont le champ offrait des traces nombreuses, avaient respecté le précieux dépôt de provisions.

«Si nous avons ici, dit Johnson, combustible et nourriture assurés, cette coque ne me paraît pas logeable.

--Eh bien, il faut construire une maison de neige, répondit Hatteras, et nous installer de notre mieux sur le continent.

--Sans doute, reprit le docteur; mais ne nous pressons pas, et faisons bien les choses. A la rigueur, on peut se caser provisoirement dans le navire; pendant ce temps, nous bâtirons une solide maison, capable de nous protéger contre le froid et les animaux. Je me charge d'en être l'architecte, et vous me verrez à l'oeuvre!

--Je ne doute pas de vos talents, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; installons-nous ici de notre mieux, et nous ferons l'inventaire de ce que renferme ce navire; malheureusement, je ne vois ni chaloupe, ni canot, et ces débris sont en trop mauvais état pour nous permettre de construire une embarcation.

--Qui sait? répondit le docteur; avec le temps et la réflexion, on fait bien des choses; maintenant, il n'est pas question de naviguer, mais de se créer une demeure sédentaire: je propose donc de ne pas former d'autres projets et de faire chaque chose à son heure.

--Cela est sage, répondit Hatteras; commençons par le plus pressé.»

Les trois compagnons quittèrent le navire, revinrent au traîneau et firent part de leurs idées à Bell et à l'Américain. Bell se déclara prêt à travailler; l'Américain secoua la tête en apprenant qu'il n'y avait rien à faire de son navire; mais, comme cette discussion eût été oiseuse en ce moment, on s'en tint au projet de se réfugier d'abord dans le _Porpoise_ et de construire une vaste habitation sur la côte.

A quatre heures du soir, les cinq voyageurs étaient installés tant bien que mal dans le faux pont; au moyen d'esparres et de débris de mâts, Bell avait installé un plancher à peu près horizontal; on y plaça les couchettes durcies par la gelée, que la chaleur d'un poêle ramena bientôt à leur état naturel. Altamont, appuyé sur le docteur, put se rendre sans trop de peine au coin qui lui avait été réservé. En mettant le pied sur son navire, il laissa échapper un soupir de satisfaction qui ne parut pas de trop bon augure au maître d'équipage.

«Il se sent chez lui, pensa le vieux marin, et on dirait qu'il nous invite!»

Le reste de la journée fut consacré au repos. Le temps menaçait de changer, sous l'influence des coups de vent de l'ouest; le thermomètre placé à l'extérieur marqua vingt-six degrés (-32° centigrades).

En somme, le _Porpoise_ se trouvait placé au-delà du pôle du froid et sous une latitude relativement moins glaciale, quoique plus rapprochée du nord.

On acheva, ce jour-là, de manger les restes de l'ours, avec des biscuits trouvés dans la soute du navire et quelques tasses de thé; puis la fatigue l'emporta, et chacun s'endormit d'un profond sommeil.

Le matin, Hatteras et ses compagnons se réveillèrent un peu tard. Leurs esprits suivaient la pente d'idées nouvelles; l'incertitude du lendemain ne les préoccupait plus; ils ne songeaient qu'à s'installer d'une confortable façon. Ces naufragés se considéraient comme des colons arrivés à leur destination, et, oubliant les souffrances du voyage, ils ne pensaient plus qu'à se créer un avenir supportable.

«Ouf! s'écria le docteur en se détirant les bras, c'est quelque chose de n'avoir point à se demander où l'on couchera le soir et ce que l'on mangera le lendemain.

--Commençons par faire l'inventaire du navire», répondit Johnson.

Le _Porpoise_ avait été parfaitement équipé et approvisionné pour une campagne lointaine.

L'inventaire donna les quantités de provisions suivantes: six mille cent cinquante livres de farine, de graisse, de raisins secs pour les poudings; deux mille livres de boeuf et de cochon salé; quinze cents livres de pemmican; sept cents livres de sucre, autant de chocolat; une caisse et demie de thé, pesant quatre-vingt seize livres: cinq cents livres de riz; plusieurs barils de fruits et de légumes conservés; du lime-juice en abondance, des graines de cochlearia, d'oseille, de cresson; trois cents gallons de rhum et d'eau-de-vie. La soute offrait une grande quantité de poudre, de balles et de plomb; le charbon et le bois se trouvaient en abondance. Le docteur recueillit avec soin les instruments de physique et de navigation, et même une forte pile de Bunsen, qui avait été emportée dans le but de faire des expériences d'électricité.

En somme, les approvisionnements de toutes sortes pouvaient suffire à cinq hommes pendant plus de deux ans, à ration entière. Toute crainte de mourir de faim ou de froid s'évanouissait.

«Voilà notre existence assurée, dit le docteur au capitaine, et rien ne nous empêchera de remonter jusqu'au pôle.

--Jusqu'au pôle! répondit Hatteras en tressaillant.

--Sans doute, reprit le docteur; pendant les mois d'été, qui nous empêchera de pousser une reconnaissance à travers les terres?

--A travers les terres, oui! mais à travers les mers?

--Ne peut-on construire une chaloupe avec les planches du _Porpoise_?

--Une chaloupe américaine, n'est-ce pas? répondit dédaigneusement Hatteras, et commandée par cet Américain!»

Le docteur comprit la répugnance du capitaine et ne jugea pas nécessaire de pousser plus avant cette question. Il changea donc le sujet de la conversation.

«Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur nos approvisionnements, reprit-il, il faut construire des magasins pour eux et une maison pour nous. Les matériaux ne manquent pas, et nous pouvons nous installer très commodément. J'espère, Bell, ajouta le docteur en s'adressant au charpentier, que vous allez vous distinguer, mon ami; d'ailleurs, je pourrai vous donner quelques bons conseils.

--Je suis prêt, monsieur Clawbonny, répondit Bell; au besoin, je ne serais pas embarrassé de construire, au moyen de ces blocs de glace, une ville tout entière avec ses maisons et ses rues...

--Eh! il ne nous en faut pas tant; prenons exemple sur les agents de la Compagnie de la baie d'Hudson: ils construisent des forts qui les mettent à l'abri des animaux et des Indiens; c'est tout ce qu'il nous faut; retranchons-nous de notre mieux; d'un côté l'habitation, de l'autre les magasins, avec une espèce de courtine et deux bastions pour nous couvrir. Je tâcherai de me rappeler pour cette circonstance mes connaissances en castramétation.

--Ma foi! monsieur Clawbonny, dit Johnson, je ne doute pas que nous ne fassions quelque chose de beau sous votre direction.

--Eh bien, mes amis, il faut d'abord choisir notre emplacement; un bon ingénieur doit avant tout reconnaître son terrain. Venez-vous, Hatteras?

--Je m'en rapporte à vous, docteur, répondit le capitaine. Faites, tandis que je vais remonter la côte.»

Altamont, trop faible encore pour prendre part aux travaux, fut laissé à bord de son navire, et les Anglais prirent pied sur le continent.

Le temps était orageux et épais; le thermomètre à midi marquait onze degrés au-dessous de zéro (-23° centigrades); mais, en l'absence du vent, la température restait supportable.