Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 20
«Mes amis, leur dit-il, nous allons prendre ensemble une résolution définitive sur ce qui nous reste à faire. Auparavant, je prierai Johnson de me dire dans quelles circonstances cet acte de trahison qui nous perd a été accompli.
--A quoi bon le savoir? répondit le docteur; le fait est certain, il n'y faut plus penser.
--J'y pense, au contraire, répondit Hatteras. Mais, après le récit de Johnson, je n'y penserai plus.
--Voici donc ce qui est arrivé, répondit le maître d'équipage. J'ai tout fait pour empêcher ce crime....
--J'en suis sûr, Johnson, et j'ajouterai que les meneurs avaient depuis longtemps l'idée d'en arriver là.
--C'est mon opinion, dit le docteur.
--C'est aussi la mienne, reprit Johnson; car presque aussitôt après votre départ, capitaine, dès le lendemain, Shandon, aigri contre vous, Shandon, devenu mauvais, et, d'ailleurs, soutenu par les autres, prit le commandement du navire; je voulus résister, mais en vain. Depuis lors, chacun fit à peu près à sa guise; Shandon laissait agir; il voulait montrer à l'équipage que le temps des fatigues et des privations était passé. Aussi, plus d'économie d'aucune sorte; on fit grand feu dans le poêle; on brûlait à même le brick. Les provisions furent mises à la discrétion des hommes, les liqueurs aussi, et, pour des gens privés depuis longtemps de boissons spiritueuses, je vous laisse à penser quel abus ils en firent! Ce fut ainsi depuis le 7 jusqu'au 15 janvier.
--Ainsi, dit Hatteras d'une voix grave, ce fut Shandon qui poussa l'équipage à la révolte?
--Oui, capitaine.
--Qu'il ne soit plus jamais question de lui. Continuez, Johnson.
--Ce fut vers le 24 ou le 25 janvier que l'on forma le projet d'abandonner le navire. On résolut de gagner la côte occidentale de la mer de Baffin; de là, avec la chaloupe, on devait courir à la recherche des baleiniers, ou même atteindre les établissements groënlandais de la côte orientale. Les provisions étaient abondantes; les malades, excités par l'espérance du retour, allaient mieux. On commença donc les préparatifs du départ; un traîneau fut construit, propre à transporter les vivres, le combustible et la chaloupe; les hommes devaient s'y atteler. Cela prit jusqu'au 15 février. J'espérais toujours vous voir arriver, capitaine, et cependant je craignais votre présence; vous n'auriez rien obtenu de l'équipage, qui vous eût plutôt massacré que de rester à bord. C'était comme une folie de liberté. Je pris tous mes compagnons les uns après les autres; je leur parlai, je les exhortai, je leur fis comprendre les dangers d'une pareille expédition, en même temps que cette lâcheté de vous abandonner! Je ne pus rien obtenir, même des meilleurs! Le départ fut fixé au 22 février. Shandon était impatient. On entassa sur le traîneau et dans la chaloupe tout ce qu'ils purent contenir de provisions et de liqueurs; on fit un chargement considérable de bois; déjà la muraille de tribord était démolie jusqu'à sa ligne de flottaison. Enfin, le dernier jour fut un jour d'orgie; on pilla, on saccagea, et ce fut au milieu de leur ivresse que Pen et deux ou trois autres mirent le feu au navire. Je me battis contre eux, je luttai; on me renversa, on me frappa; puis ces misérables, Shandon en tête, prirent par l'est et disparurent à mes regards! Je restai seul; que pouvais-je faire contre cet incendie qui gagnait le navire tout entier? Le trou à feu était obstrué par la glace; je n'avais pas une goutte d'eau. Le _Forward_, pendant deux jours, se tordit dans les flammes, et vous savez le reste.»
Ce récit terminé, un assez long silence régna dans la maison de glace; ce sombre tableau de l'incendie du navire, la perte de ce brick si précieux, se présentèrent plus vivement à l'esprit des naufragés; ils se sentirent en présence de l'impossible; et l'impossible, c'était le retour en Angleterre. Ils n'osaient se regarder, de crainte de surprendre sur la figure de l'un d'eux les traces d'un désespoir absolu. On entendait seulement la respiration pressée de l'Américain.
Enfin, Hatteras prit la parole.
«Johnson, dit-il, je vous remercie; vous avez tout fait pour sauver mon navire; mais, seul, vous ne pouviez résister. Encore une fois, je vous remercie, et ne parlons plus de cette catastrophe. Réunissons nos efforts pour le salut commun. Nous sommes ici quatre compagnons, quatre amis, et la vie de l'un vaut la vie de l'autre. Que chacun donne donc son opinion sur ce qu'il convient de faire.
--Interrogez-nous, Hatteras, répondit le docteur; nous vous sommes tout dévoués, nos paroles viendront du coeur. Et d'abord, avez-vous une idée?
--Moi seul, je ne saurais en avoir, dit Hatteras avec tristesse. Mon opinion pourrait paraître intéressée. Je veux donc connaître avant tout votre avis.
--Capitaine, dit Johnson, avant de nous prononcer dans des circonstances si graves, j'aurai une importante question à vous faire.
--Parlez, Johnson.
--Vous êtes allé hier relever notre position; eh bien, le champ de glace a-t-il encore dérivé, ou se trouve-t-il à la même place?
--Il n'a pas bougé, répondit Hatteras. J'ai trouvé, comme avant notre départ, quatre-vingts degrés quinze minutes pour la latitude, et quatre-vingt-dix-sept degrés trente-cinq minutes pour la longitude.
--Et, dit Johnson, à quelle distance sommes-nous de la mer la plus rapprochée dans l'ouest?
--A six cents milles environ[1], répondit Hatteras.
[1] Deux cent quarante-sept lieues environ.
--Et cette mer, c'est...?
--Le détroit de Smith.
--Celui-là même que nous n'avons pu franchir au mois d'avril dernier?
--Celui-là même.
--Bien, capitaine, notre situation est connue maintenant, et nous pouvons prendre une résolution en connaissance de cause.
--Parlez donc», dit Hatteras, qui laissa sa tête retomber sur ses deux mains.
Il pouvait écouter ainsi ses compagnons sans les regarder.
«Voyons, Bell, dit le docteur, quel est, suivant vous, le meilleur parti à suivre?
--Il n'est pas nécessaire de réfléchir longtemps, répondit le charpentier: il faut revenir, sans perdre ni un jour, ni une heure, soit au sud, soit à l'ouest, et gagner la côte la plus prochaine... quand nous devrions employer deux mois au voyage!
--Nous n'avons que pour trois semaines de vivres, répondit Hatteras sans relever la tête.
--Eh bien, reprit Johnson, c'est en trois semaines qu'il faut faire ce trajet, puisque là est notre seule chance de salut; dussions-nous, en approchant de la côte, ramper sur nos genoux, il faut partir et arriver en vingt-cinq jours.
--Cette partie du continent boréal n'est pas connue, répondit Hatteras. Nous pouvons rencontrer des obstacles, des montagnes, des glaciers qui barreront complètement notre route.
--Je ne vois pas là, répondit le docteur, une raison suffisante pour ne pas tenter le voyage; nous souffrirons, et beaucoup, c'est évident; nous devrons restreindre notre nourriture au strict nécessaire, à moins que les hasards de la chasse...
--Il ne reste plus qu'une demi-livre de poudre, répondit Hatteras.
--Voyons, Hatteras, reprit le docteur, je connais toute la valeur de vos objections, et je ne me berce pas d'un vain espoir. Mais je crois lire dans votre pensée; avez-vous un projet praticable?
--Non, répondit le capitaine, après quelques instants d'hésitation.
--Vous ne doutez pas de notre courage, reprit le docteur; nous sommes gens à vous suivre jusqu'au bout, vous le savez; mais ne faut-il pas en ce moment abandonner toute espérance de nous élever au pôle? La trahison a brisé vos plans; vous avez pu lutter contre les obstacles de la nature et les renverser, non contre la perfidie et la faiblesse des hommes; vous avez fait tout ce qu'il était humainement possible de faire, et vous auriez réussi, j'en suis certain; mais dans la situation actuelle, n'êtes-vous pas forcé de remettre vos projets, et même, pour les reprendre un jour, ne chercherez-vous pas à regagner l'Angleterre?
--Eh bien, capitaine!» demanda Johnson à Hatteras, qui resta longtemps sans répondre.
Enfin, le capitaine releva la tête et dit d'une voix contrainte:
«Vous croyez-vous donc assurés d'atteindre la côte du détroit, fatigués comme vous l'êtes, et presque sans nourriture?
--Non, répondit le docteur, mais à coup sûr la côte ne viendra pas à nous; il faut l'aller chercher. Peut-être trouverons-nous plus au sud des tribus d'Esquimaux avec lesquelles nous pourrons entrer facilement en relation.
--D'ailleurs, reprit Johnson, ne peut-on rencontrer dans le détroit quelque bâtiment forcé d'hiverner?
--Et au besoin, répondit le docteur, puisque le détroit est pris, ne pouvons-nous en le traversant atteindre la côte occidentale du Groënland, et de là, soit de la terre Prudhoë, soit du cap York, gagner quelque établissement danois? Enfin, Hatteras, rien de tout cela ne se trouve sur ce champ de glace! La route de l'Angleterre est là-bas, au sud, et non ici, au nord!
--Oui, dit Bell, M. Clawbonny a raison, il faut partir, et partir sans retard. Jusqu'ici, nous avons trop oublié notre pays et ceux qui nous sont chers!
--C'est votre avis, Johnson! demanda encore une fois Hatteras.
--Oui, capitaine.
--Et le vôtre, docteur?
--Oui, Hatteras.»
Hatteras restait encore silencieux; sa figure, malgré lui, reproduisait toutes ses agitations intérieures. Avec la décision qu'il allait prendre se jouait le sort de sa vie entière; s'il revenait sur ses pas, c'en était fait à jamais de ses hardis desseins; il ne fallait plus espérer renouveler une quatrième tentative de ce genre.
Le docteur, voyant que le capitaine se taisait, reprit la parole:
«J'ajouterai, Hatteras, dit-il, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut charger le traîneau de toutes nos provisions, et emporter le plus de bois possible. Une route de six cents milles dans ces conditions est longue, j'en conviens, mais non infranchissable; nous pouvons, ou plutôt, nous devrons faire vingt milles[1] par jour, ce qui en un mois nous permettra d'atteindre la côte, c'est-à-dire vers le 25 mars...
[1] Environ huit lieues.
--Mais, dit Hatteras, ne peut-on attendre quelques jours?
--Qu'espérez-vous? répondit Johnson.
--Que sais-je? Qui peut prévoir l'avenir? Quelques jours encore! C'est d'ailleurs à peine de quoi réparer vos forces épuisées! Vous n'aurez pas fourni deux étapes, que vous tomberez de fatigue, sans une maison de neige pour vous abriter!
--Mais une mort horrible nous attend ici! s'écria Bell.
--Mes amis, reprit Hatteras d'une voix presque suppliante, vous vous désespérez avant l'heure! Je vous proposerais de chercher au nord la route du salut, que vous refuseriez de me suivre! Et pourtant, n'existe-t-il pas près du pôle des tribus d'Esquimaux comme au détroit de Smith? Cette mer libre, dont l'existence est pourtant certaine, doit baigner des continents. La nature est logique en tout ce qu'elle fait. Eh bien, on doit croire que la végétation reprend son empire là où cessent les grands froids. N'est-ce pas une terre promise qui nous attend au nord, et que vous voulez fuir sans retour?»
Hatteras s'animait en parlant; son esprit surexcité évoquait les tableaux enchanteurs de ces contrées d'une existence si problématique.
«Encore un jour, répétait-il, encore une heure!»
Le docteur Clawbonny, avec son caractère aventureux et son ardente imagination, se sentait émouvoir peu à peu; il allait céder; mais Johnson, plus sage et plus froid, le rappela à la raison et au devoir.
«Allons. Bell, dit-il, au traîneau!
--Allons!» répondit Bell.
Les deux marins se dirigèrent vers l'ouverture de la maison de neige.
«Oh! Johnson! vous! vous! s'écria Hatteras. Eh bien! partez, je resterai! je resterai!
--Capitaine! fit Johnson, s'arrêtant malgré lui.
--Je resterai, vous dis-je! Partez! abandonnez-moi comme les autres! Partez... Viens, Duk, nous resterons tous les deux!»
Le brave chien se rangea près de son maître en aboyant. Johnson regarda le docteur. Celui-ci ne savait que faire; le meilleur parti était de calmer Hatteras et de sacrifier un jour à ses idées. Le docteur allait s'y résoudre, quand il se sentit toucher le bras.
Il se retourna. L'Américain venait de quitter ses couvertures; il rampa sur le sol; il se redressa enfin sur ses genoux, et de ses lèvres malades il fit entendre des sons inarticulés.
Le docteur, étonné, presque effrayé, le regardait en silence. Hatteras, lui, s'approcha de l'Américain et l'examina attentivement. Il essayait de surprendre des paroles que le malheureux ne pouvait prononcer. Enfin, après cinq minutes d'efforts, celui-ci fit entendre ce mot: «_Porpoise_.
--Le _Porpoise_!» s'écria le capitaine.
L'Américain fit un signe affirmatif.
«Dans ces mers?» demanda Hatteras, le coeur palpitant.
Même signe du malade.
«Au nord?
--Oui! fit l'infortuné.
--Et vous savez sa position?
--Oui!
--Exacte?
--Oui!» dit encore Altamont.
Il se fit un moment de silence. Les spectateurs de cette scène imprévue étaient palpitants.
«Écoutez bien, dit enfin Hatteras au malade; il nous faut connaître la situation de ce navire! Je vais compter les degrés à voix haute, vous m'arrêterez par un signe.»
L'Américain remua la tête en signe d'acquiescement.
«Voyons, dit Hatteras, il s'agit des degrés de longitude.--Cent cinq? Non.--Cent six? Cent sept? Cent huit?--C'est bien à l'ouest?
--Oui, fit l'Américain.
--Continuons.--Cent neuf? Cent dix? Cent douze? Cent quatorze? Cent seize? Cent dix-huit? Cent dix-neuf? Cent vingt...?
--Oui, répondit Altamont.
--Cent vingt degrés de longitude? fit Hatteras. Et combien de minutes? --Je compte...»
Hatteras commença au numéro un. Au nombre quinze, Altamont lui fit signe de s'arrêter.
«Bon! dit Hatteras.--Passons à la latitude. Vous m'entendez?--Quatre-vingts? Quatre-vingt-un? Quatre-vingt-deux? Quatre-vingt-trois?»
L'Américain l'arrêta du geste.
«Bien!--Et les minutes? Cinq? Dix? Quinze? Vingt? Vingt-cinq? Trente? Trente-cinq?»
Nouveau signe d'Altamont, qui sourit faiblement.
«Ainsi, reprit Hatteras d'une voix grave, le _Porpoise_ se trouve par cent vingt degrés et quinze minutes de longitude, et quatre-vingt-trois degrés et trente-cinq minutes de latitude?
--Oui!» fit une dernière fois l'Américain en retombant sans mouvement dans les bras du docteur?
Cet effort l'avait brisé.
«Mes amis, s'écria Hatteras, vous voyez bien que le salut est au nord, toujours au nord! Nous serons sauvés!»
Mais, après ces premières paroles de joie, Hatteras parut subitement frappé d'une idée terrible. Sa figure s'altéra, et il se sentit mordre au coeur par le serpent de la jalousie.
Un autre, un Américain, l'avait dépassé de trois degrés sur la route du pôle! Pourquoi? Dans quel but?
CHAPITRE III
DIX-SEPT JOURS DE MARCHE
Cet incident nouveau, ces premières paroles prononcées par Altamont, avaient complètement changé la situation des naufragés; auparavant, ils se trouvaient hors de tout secours possible, sans espoir sérieux de gagner la mer de Baffin, menacés de manquer de vivres pendant une route trop longue pour leurs corps fatigués, et maintenant, à moins de quatre cents milles[1] de leur maison de neige, un navire existait qui leur offrait de vastes ressources, et peut-être les moyens de continuer leur audacieuse marche vers le pôle. Hatteras, le docteur, Johnson, Bell se reprirent à espérer, après avoir été si près du désespoir; ce fut de la joie, presque du délire.
[1] Cent soixante lieues.
Mais les renseignements d'Altamont étaient encore incomplets, et après quelques minutes de repos, le docteur reprit avec lui cette précieuse conversation; il lui présenta ses questions sous une forme qui ne demandait pour toute réponse qu'un simple signe de tête, ou un mouvement des yeux.
Bientôt il sut que le _Porpoise_ était un trois-mâts américain, de New York, naufragé au milieu des glaces, avec des vivres et des combustibles en grande quantité; quoique couché sur le flanc, il devait avoir résisté, et il serait possible de sauver sa cargaison.
Altamont et son équipage l'avaient abandonné depuis deux mois, emmenant la chaloupe sur un traîneau; ils voulaient gagner le détroit de Smith, atteindre quelque baleinier, et se faire rapatrier en Amérique; mais peu à peu les fatigues, les maladies frappèrent ces infortunés, et ils tombèrent un à un sur la route. Enfin, le capitaine et deux matelots restèrent seuls d'un équipage de trente hommes, et si lui, Altamont, survivait, c'était véritablement par un miracle de la Providence.
Hatteras voulut savoir de l'Américain pourquoi le _Porpoise_ se trouvait engagé sous une latitude aussi élevée.
Altamont fit comprendre qu'il avait été entraîné par les glaces sans pouvoir leur résister.
Hatteras, anxieux, l'interrogea sur le but de son voyage.
Altamont prétendit avoir tenté de franchir le passage du nord-ouest.
Hatteras n'insista pas davantage, et ne posa plus aucune question de ce genre.
Le docteur prit alors la parole:
«Maintenant, dit-il, tous nos efforts doivent tendre à retrouver le _Porpoise_; au lieu de nous aventurer vers la mer de Baffin, nous pouvons gagner par une route moins longue d'un tiers un navire qui nous offrira toutes les ressources nécessaires à un hivernage.
--Il n'y a pas d'autre parti à prendre, répondit Bell.
--J'ajouterai, dit le maître d'équipage, que nous ne devons pas perdre un instant; il faut calculer la durée de notre voyage sur la durée de nos provisions, contrairement à ce qui se fait généralement, et nous mettre en route au plus tôt.
--Vous avez raison, Johnson, répondit le docteur; en partant demain, mardi 26 février, nous devons arriver le 15 mars au _Porpoise_, sous peine de mourir de faim. Qu'en pensez-vous, Hatteras?
--Faisons nos préparatifs immédiatement, dit le capitaine, et partons. Peut-être la route sera-t-elle plus longue que nous ne le supposons.
--Pourquoi cela? répliqua le docteur. Cet homme paraît être certain de la situation de son navire.
--Mais, répondit Hatteras, si le _Porpoise_ a dérivé sur son champ de glace, comme a fait le _Forward_?
--En effet, dit le docteur, cela a pu arriver!»
Johnson et Bell ne répliquèrent rien à la possibilité d'une dérive, dont eux-mêmes ils avaient été victimes.
Mais Altamont, attentif à cette conversation, fit comprendre au docteur qu'il voulait parler. Celui-ci se rendit au désir de l'Américain, et après un grand quart d'heure de circonlocutions et d'hésitations, il acquit cette certitude que le _Porpoise_, échoué près d'une côte, ne pouvait pas avoir quitté son lit de rochers.
Cette nouvelle rendit la tranquillité aux quatre Anglais; cependant elle leur enlevait tout espoir de revenir en Europe, à moins que Bell ne parvînt à construire un petit navire avec les morceaux du _Porpoise_. Quoi qu'il en soit, le plus pressé était de se rendre sur le lieu même du naufrage.
Le docteur fit encore une dernière question à l'Américain: celui-ci avait-il rencontré la mer libre sous cette latitude de quatre-vingt-trois degrés?
«Non», répondit Altamont.
La conversation en resta là. Aussitôt les préparatifs de départ furent commencés; Bell et Johnson s'occupèrent d'abord du traîneau; il avait besoin d'une réparation complète; le bois ne manquant pas, ses montants furent établis d'une façon plus solide; on profitait de l'expérience acquise pendant l'excursion au sud; on savait le côté faible de ce mode de transport, et comme il fallait compter sur des neiges abondantes et épaisses, les châssis de glissage furent rehaussés.
A l'intérieur, Bell disposa une sorte de couchette recouverte par la toile de la tente et destinée à l'Américain; les provisions, malheureusement peu considérables, ne devaient pas accroître beaucoup le poids du traîneau; mais en revanche, on compléta la charge avec tout le bois que l'on put emporter.
Le docteur, en arrangeant les provisions, les inventoria avec la plus scrupuleuse exactitude; de ses calculs il résulta que chaque voyageur devait se réduire à trois quarts de ration pour un voyage de trois semaines. On réserva ration entière aux quatre chiens d'attelage. Si Duk tirait avec eux, il aurait droit à sa ration complète.
Ces préparatifs furent interrompus par le besoin de sommeil et de repos qui se fit impérieusement sentir dés sept heures du soir; mais, avant de se coucher, les naufragés se réunirent autour du poêle, dans lequel on n'épargna pas le combustible; les pauvres gens se donnaient un luxe de chaleur auquel ils n'étaient plus habitués depuis longtemps; du pemmican, quelques biscuits et plusieurs tasses de café ne tardèrent pas à les mettre en belle humeur, de compte à demi avec l'espérance qui leur revenait si vite et de si loin.
A sept heures du matin, les travaux furent repris, et se trouvèrent entièrement terminés vers les trois heures du soir.
L'obscurité se taisait déjà; le soleil avait reparu au-dessus de l'horizon depuis le 31 janvier, mais il ne donnait encore qu'une lumière faible et courte; heureusement, la lune devait se lever à six heures et demie, et, par ce ciel pur, ses rayons suffiraient à éclairer la route. La température, qui s'abaissait sensiblement depuis quelques jours, atteignit enfin trente-trois degrés au-dessous de zéro (--37° centigrades).
Le moment du départ arriva. Altamont accueillit avec joie l'idée de se mettre en route, bien que les cahots dussent accroître ses souffrances; il avait fait comprendre au docteur que celui-ci trouverait à bord du _Porpoise_ les antiscorbutiques si nécessaires à sa guérison.
On le transporta donc sur le traîneau; il y fut installé aussi commodément que possible; les chiens, y compris Duk, furent attelés; les voyageurs jetèrent alors un dernier regard sur ce lit de glace, où fut le _Forward_. Les traits d'Hatteras parurent empreints un instant d'une violente pensée de colère, mais il redevint maître de lui-même, et la petite troupe, par un temps très sec, s'enfonça dans la brume du nord-nord-ouest.
Chacun reprit sa place accoutumée, Bell en tête, indiquant la route, le docteur et le maître d'équipage aux côtés du traîneau, veillant et poussant au besoin, Hatteras à l'arrière, rectifiant la route et maintenant l'équipage dans la ligne de Bell.
La marche fut assez rapide; par cette température très basse, la glace offrait une dureté et un poli favorables au glissage; les cinq chiens enlevaient facilement cette charge, qui ne dépassait pas neuf cents livres. Cependant hommes et bêtes s'essoufflaient rapidement et durent s'arrêter souvent pour reprendre haleine.
Vers les sept heures du soir, la lune dégagea son disque rougeâtre des brumes de l'horizon. Ses calmes rayons se firent jour à travers l'atmosphère et jetèrent quelque éclat que les glaces réfléchirent avec pureté; l'ice-field présentait vers le nord-ouest une immense plaine blanche d'une horizontalité parfaite. Pas un pack, pas un hummock. Cette partie de la mer semblait s'être glacée tranquillement comme un lac paisible.
C'était un immense désert, plat et monotone.
Telle est l'impression que ce spectacle fit naître dans l'esprit du docteur, et il la communiqua à son compagnon.
«Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; c'est un désert, mais nous n'avons pas la crainte d'y mourir de soif!
--Avantage évident, reprit le docteur; cependant cette immensité me prouve une chose: c'est que nous devons être fort éloignés de toute terre; en général, l'approche des côtes est signalée par une multitude de montagnes de glaces, et pas un iceberg n'est visible autour de nous.
--L'horizon est fort restreint par la brume, répondit Johnson.
--Sans doute, mais depuis notre départ nous avons foulé un champ plat qui menace de ne pas finir.
--Savez-vous, monsieur Clawbonny, que c'est une dangereuse promenade que la nôtre? On s'y habitue, on n'y pense pas, mais enfin, cette surface glacée sur laquelle nous marchons ainsi recouvre des gouffres sans fond!