Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 2

Chapter 23,752 wordsPublic domain

Ce Johnson était un homme précieux; il connaissait la navigation des hautes latitudes, Il se trouvait en qualité de quartier-maître à bord du _Phénix_, qui fit partie des expéditions envoyées en 1853 à la recherche de Franklin; ce brave marin fut même témoin de la mort du lieutenant français Bellot, qu'il accompagnait dans son excursion à travers les glaces. Johnson connaissait le personnel maritime de Liverpool, et se mit immédiatement en campagne pour recruter son monde.

Shandon, Wall et lui firent si bien, que dans les premiers jours de décembre leurs hommes se trouvèrent au complet; mais ce ne fut pas sans difficultés; beaucoup se tenaient alléchés par l'appât de la haute paye, que l'avenir de l'expédition effrayait, et plus d'un s'engagea résolument, qui vint plus tard rendre sa parole et ses à-comptes, dissuadé par ses amis de tenter une pareille entreprise. Chacun d'ailleurs essayait de percer le mystère, et pressait de questions le commandant Richard. Celui-ci les renvoyait à maître Johnson.

«Que veux-tu que je te dise, mon ami? répondait invariablement ce dernier; je n'en sais pas plus long que toi. En tout cas, tu seras en bonne compagnie avec des lurons qui ne bronchent pas; c'est quelque chose, cela! ainsi donc, pas tant de réflexions: c'est à prendre ou à laisser!»

Et la plupart prenaient.

«Tu comprends bien, ajoutait parfois le maître d'équipage, je n'ai que l'embarras du choix. Une haute paye; comme on n'en a jamais vu de mémoire de marin, avec la certitude de trouver un joli capital au retour: il y a là de quoi allécher.

--Le fait est, répondaient les matelots, que cela est fort tentant! de l'aisance jusqu'à la fin de ses jours!

--Je ne te dissimulerai point, reprenait Johnson, que la campagne sera longue, pénible, périlleuse; cela est formellement dit dans nos instructions; ainsi, il faut bien savoir à quoi l'on s'engage; très-probablement à tenter tout ce qu'il est humainement possible de faire, et peut-être plus encore! Donc, si tu ne te sens pas un coeur hardi, un tempérament à toute épreuve, si tu n'as pas le diable au corps, si tu ne te dis pas que tu as vingt chances contre une d'y rester, si tu tiens en un mot à laisser ta peau dans un endroit plutôt que dans un autre, ici de préférence à là-bas, tourne-moi les talons, et cède ta place à un plus hardi compère!

--Mais au moins, maître Johnson, reprenait le matelot poussé au mur, au moins, vous connaissez le capitaine?

--Le capitaine, c'est Richard Shandon, l'ami, jusqu'à ce qu'il s'en présente un autre.»

Or, il faut le dire, c'était bien la pensée du commandant; il se laissait facilement aller à cette idée, qu'au dernier moment il recevrait ses instructions précises sur le but du voyage, et qu'il demeurerait chef à bord du _Forward_. Il se plaisait même à répandre cette opinion, soit en causant avec ses officiers, soit en suivant les travaux de construction du brick, dont les premières levées se dressaient sur les chantiers de Birkenhead, comme les côtes d'une baleine renversée.

Shandon et Johnson s'étaient strictement conformés à la recommandation touchant la santé des gens de l'équipage; ceux-ci avaient une mine rassurante, et ils possédaient un principe de chaleur capable de chauffer la machine du _Forward_; leurs membres élastiques, leur teint clair et fleuri les rendaient propres à réagir contre des froids intenses. C'étaient des hommes confiants et résolus, énergiques et solidement constitués; ils ne jouissaient pas tous d'une vigueur égale; Shandon avait même hésité à prendre quelques-uns d'entre eux, tels que les matelots Gripper et Garry, et le harponneur Simpson, qui lui semblaient un peu maigres; mais, au demeurant, la charpente était bonne, le coeur chaud, et leur admission fut signée.

Tout cet équipage appartenait à la même secte de la religion protestante; dans ces longues campagnes, la prière en commun, la lecture de la Bible doit souvent réunir des esprits divers, et les relever aux heures de découragement; il importe donc qu'une dissidence ne puisse pas se produire. Shandon connaissait par expérience l'utilité de ces pratiques, et leur influence sur le moral d'un équipage; aussi sont-elles toujours employées à bord des navires qui vont hiverner dans les mers polaires.

L'équipage composé, Shandon et ses deux officiers s'occupèrent des approvisionnements; ils suivirent strictement les instructions du capitaine, instructions nettes, précises, détaillées, dans lesquelles les moindres articles se trouvaient portés en qualité et quantité. Grâce aux mandats dont le commandant disposait, chaque article fut payé comptant, avec une bonification de 8 pour cent, que Richard porta soigneusement au crédit de K.Z.

Équipage, approvisionnements, cargaison, tout se trouvait prêt en janvier 1860; le _Forward_ prenait déjà tournure. Shandon ne passait pas un jour sans se rendre à Birkenhead.

Le 23 janvier, un matin, suivant son habitude, il se trouvait sur l'une de ces larges barques à vapeur, qui ont un gouvernail à chaque extrémité pour éviter de virer de bord, et font incessamment le service entre les deux rives de la Mersey; il régnait alors un de ces brouillards habituels, qui obligent les marins de la rivière à se diriger au moyen de la boussole, bien que leur trajet dure à peine dix minutes.

Cependant, quelque épais que fût ce brouillard, il ne put empêcher Shandon de voir un homme de petite taille, assez gros, à figure fine et réjouie, au regard aimable, qui s'avança vers lui, prit ses deux mains, et les secoua avec une ardeur, une pétulance, une familiarité «toute méridionale,» eût dit un Français.

Mais si ce personnage n'était pas du Midi, il l'avait échappé belle; il parlait, il gesticulait avec volubilité; sa pensée devait à tout prix se faire jour au dehors, sous peine de faire éclater la machine. Ses yeux, petits comme les yeux de l'homme spirituel, sa bouche, grande et mobile, étaient autant de soupapes de sûreté qui lui permettaient de donner passage à ce trop-plein de lui-même; il parlait, il parlait tant et si allégrement, il faut l'avouer, que Shandon n'y pouvait rien comprendre.

Seulement, le second du _Forward_ ne tarda pas à reconnaître ce petit homme qu'il n'avait jamais vu; il se fit un éclair dans son esprit, et au moment où l'autre commençait à respirer, Shandon glissa rapidement ces paroles:

«Le docteur Clawbonny?

--Lui-même, en personne, commandant! Voilà près d'un grand demi-quart d'heure que je vous cherche, que je vous demande partout et à tous! Concevez-vous mon impatience! cinq minutes de plus, et je perdais la tête! C'est donc vous, commandant Richard? vous existez réellement? vous n'êtes point un mythe? votre main, votre main! que je la serre encore une fois dans la mienne! Oui, c'est bien la main de Richard Shandon! Or, s'il y a un commandant Richard, il existe un brick _le Forward_ qu'il commande; et s'il le commande, il partira; et, s'il part, il prendra le docteur Clawbonny à son bord.

--Eh bien, oui, docteur, je suis Richard Shandon, il y a un brick _le Forward_, et il partira!

--C'est logique, répondit le docteur, après avoir fait une large provision d'air à expirer; c'est logique. Aussi, vous me voyez en joie, je suis au comble de mes voeux! Depuis longtemps, j'attendais une pareille circonstance, et je désirais entreprendre un semblable voyage. Or, avec vous, commandant...

--Permettez,... fit Shandon.

--Avec vous, reprit Clawbonny sans l'entendre, nous sommes sûrs d'aller loin, et de ne pas reculer d'une semelle.

--Mais,... reprit Shandon.

--Car vous avez fait vos preuves, commandant, et je connais vos états de service. Ah! vous êtes un fier marin!

--Si vous voulez bien...

--Non, je ne veux pas que votre audace, votre bravoure et votre habileté soient mises un instant en doute, même par vous! Le capitaine qui vous a choisi pour second est un homme qui s'y connaît, je vous en réponds!

--Mais il ne s'agit pas de cela, fit Shandon impatienté.

--Et de quoi s'agit-il donc? Ne me faites pas languir plus longtemps!

--Vous ne me laissez pas parler, que diable! Dites-moi, s'il vous plaît, docteur, comment vous avez été amené à faire partie de l'expédition du _Forward_?

--Mais par une lettre, par une digne lettre que voici, lettre d'un brave capitaine, très-laconique, mais très-suffisante!»

Et ce disant, le docteur tendit à Shandon une lettre ainsi conçue:

«Inverness, 22 janvier 1860.

«Au docteur Clawbonny, Liverpool.

«Si le docteur Clawbonny veut s'embarquer sur _le Forward_, pour une longue campagne, il peut se présenter au commander Richard Shandon, qui a reçu des instructions à son égard.

«Le capitaine du _Forward_,

«K.Z.»

«Et la lettre est arrivée ce matin, et me voilà prêt à prendre pied à bord du _Forward_.

--Mais au moins, reprit Shandon, savez-vous, docteur, quel est le but de ce voyage?

--Pas le moins du monde; mais que m'importe? pourvu que j'aille quelque part! On dit que je suis un savant; on se trompe, commandant: je ne sais rien, et si j'ai publié quelques livrés qui ne se vendent pas trop mal, j'ai eu tort; le public est bien bon de les acheter! Je ne sais rien, vous dis-je, si ce n'est que je suis an ignorant. Or, on m'offre de compléter, ou, pour mieux dire, de refaire mes connaissances en médecine, en chirurgie, en histoire, en géographie, en botanique, en minéralogie, en conchyliologie, en géodésie, en chimie, en physique, en mécanique, en hydrographie; eh bien, j'accepte, et je vous assure que je ne me fais pas prier!

--Alors, reprit Shandon désappointé, vous ne savez pas où va _le Forward_?

--Si, commandant; il va là où il y a à apprendre, à découvrir, à s'instruire, à comparer, où se rencontrent d'autres moeurs, d'autres contrées, d'autres peuples à étudier dans l'exercice de leurs fonctions; il va, en un mot, là où je ne suis jamais allé.

--Mais plus spécialement? s'écria Shandon.

--Plus spécialement, répliqua le docteur, j'ai entendu dire qu'il faisait voile vers les mers boréales. Eh bien, va pour le septentrion!

--Au moins, demanda Shandon, vous connaissez son capitaine?

--Pas le moins du monde! Mais c'est un brave, vous pouvez m'en croire.»

Le commandant et le docteur étant débarqués à Birkenhead, le premier mit le second au courant de la situation, et ce mystère enflamma l'imagination du docteur. La vue du brick lui causa des transports de joie. Depuis ce jour, il ne quitta plus Shandon, et vint chaque matin faire sa visite à la coque du _Forward_.

D'ailleurs, il fut spécialement chargé de surveiller l'installation de la pharmacie du bord.

Car c'était un médecin, et même un bon médecin que ce Clawbonny, mais peu pratiquant. A vingt-cinq ans docteur comme tout le monde, il fut un véritable savant à quarante; très-connu de la ville entière, il devint membre influent de la Société littéraire et philosophique de Liverpool. Sa petite fortune lui permettait de distribuer quelques conseils qui n'en valaient pas moins pour être gratuits; aimé comme doit l'être un homme éminemment aimable, il ne fit jamais de mal à personne, pas même à lui; vif et bavard, si l'on veut, mais le coeur sur la main, et la main dans celle de tout le monde.

Lorsque le bruit de son intronisation à bord du _Forward_ se répandit dans la ville, ses amis mirent tout en oeuvre pour le retenir, ce qui l'enracina plus profondément dans son idée; or, quand le docteur s'était enraciné quelque part, bien habile qui l'eût arraché!

Depuis ce jour, les on dit, les suppositions, les appréhensions allèrent croissant; mais cela n'empêcha pas le _Forward_ d'être lancé le 5 février 1860. Deux mois plus tard, il était prêt à prendre la mer.

Le 15 mars, comme l'annonçait la lettre du capitaine, un chien de race danoise fut expédié par le railway d'Edimbourg à Liverpool, à l'adresse de Richard Shandon. L'animal paraissait hargneux, fuyard, même un peu sinistre, avec un singulier regard. Le nom du _Forward_ se lisait sur son collier de cuivre. Le commandant l'installa à bord le jour même, et en accusa réception à Livourne aux initiales indiquées.

Ainsi donc, sauf le capitaine, l'équipage du _Forward_ était complet. Il se décomposait comme suit:

1° K.Z., capitaine. 2° Richard Shandon, commandant. 3° James Wall, troisième officier. 4° Le docteur Clawbonny. 5° Johnson, maître d'équipage. 6° Simpson, harponneur. 7° Bell, charpentier. 8° Brunton, premier ingénieur. 9° Plover, second ingénieur. 10° Strong (nègre), cuisinier. 11° Foker, ice-master. 12° Wolsten, armurier. 13° Bolton, matelot, 14° Garry, id. 15° Clifton, id. 16° Gripper, id. 17° Pen, id. 18° Waren, chauffeur.

CHAPITRE IV

DOG-CAPTAIN.

Le jour du départ était arrivé avec le 5 avril. L'admission du docteur à bord rassurait un peu les esprits. Où le digne savant se proposait d'aller, on pouvait le suivre. Cependant la plupart des matelots ne laissaient pas d'être inquiets, et Shandon, craignant que la désertion ne fit quelques vides à son bord, souhaitait vivement d'être en mer. Les côtes hors de vue, l'équipage en prendrait son parti.

La cabine du docteur Clawbonny était située au fond de la dunette, et elle occupait tout l'arrière du navire. Les cabines du capitaine et du second, placées en retour, prenaient vue sur le pont. Celle du capitaine resta hermétiquement close, après avoir été garnie de divers instruments, de meubles, de vêtements de voyage, de livres, d'habits de rechange, et d'ustensiles indiqués dans une note détaillée. Suivant la recommandation de l'inconnu, la clef de cette cabine lui fut adressée à Lubeck; il pouvait donc seul entrer chez lui.

Ce détail contrariait Shandon, et ôtait beaucoup de chances à son commandement en chef. Quant à sa propre cabine, il l'avait parfaitement appropriée aux besoins du voyage présumé, connaissant à fond les exigences d'une expédition polaire.

La chambre du troisième officier était placée dans le faux pont, qui formait un vaste dortoir à l'usage des matelots; les hommes s'y trouvaient fort à l'aise, et ils eussent difficilement rencontré une installation aussi commode à bord de tout autre navire. On les soignait comme une cargaison de prix; un vaste poêle occupait le milieu de la salle commune.

Le docteur Clawbonny était, lui, tout à son affaire; il avait pris possession de sa cabine dès le 6 février, le lendemain même de la mise à l'eau du _Forward_.

«Le plus heureux des animaux, disait-il, serait un colimaçon qui pourrait se faire une coquille à son gré; je vais tâcher d'être un colimaçon intelligent.»

Et, ma foi, pour une coquille qu'il ne devait pas quitter de longtemps, sa cabine prenait bonne tournure; le docteur se donnait un plaisir de savant ou d'enfant à mettre en ordre son bagage scientifique. Ses livres, ses herbiers, ses casiers, ses instruments de précision, ses appareils de physique, sa collection de thermomètres, de baromètres, d'hygromètres, d'udomètres, de lunettes, de compas, de sextants, de cartes, de plans, les fioles, les poudres, les flacons de sa pharmacie de voyage très-complète, tout cela se classait avec un ordre qui eut fait honte au British Museum. Cet espace de six pieds carrés contenait d'incalculables richesses; le docteur n'avait qu'à étendre la main, sans se déranger, pour devenir instantanément un médecin, un mathématicien, un astronome, un géographe, un botaniste ou un conchyliologue.

Il faut l'avouer, il était fier de ces aménagements, et heureux dans son sanctuaire flottant, que trois de ses plus maigres amis eussent suffi à remplir. Ceux-ci, d'ailleurs, y affluèrent bientôt avec une abondance qui devint gênante, même pour un homme aussi facile que le docteur, et, à l'encontre de Socrate, il finit par dire:

«Ma maison est petite, mais plût au ciel qu'elle ne fût jamais pleine d'amis!»

Pour compléter la description du _Forward_, il suffira; de dire que la niche du grand chien danois était construite sous la fenêtre même de la cabine mystérieuse; mais son sauvage habitant préférait errer dans l'entrepont et la cale du navire; il semblait impossible à apprivoiser, et personne n'avait eu raison de son naturel bizarre; on l'entendait, pendant la nuit surtout, pousser de lamentables hurlements qui résonnaient dans les cavités du bâtiment d'une façon sinistre.

Était-ce regret de son maître absent? Était-ce instinct aux approches d'un périlleux voyage? Était-ce pressentiment des dangers à venir? Les matelots se prononçaient pour ce dernier motif, et plus d'un en plaisantait, qui prenait sérieusement ce chien-là pour un animal d'espèce diabolique.

Pen, homme fort brutal d'ailleurs, s'étant un jour élancé pour le frapper, tomba si malheureusement sur l'angle du cabestan, qu'il s'ouvrit affreusement le crâne. On pense bien que cet accident fut mis sur la conscience du fantastique animal.

Clifton, l'homme le plus superstitieux de l'équipage, fit aussi cette singulière remarque, que ce chien, lorsqu'il était sur la dunette, se promenait toujours du côté du vent; et plus tard, quand le brick fut en mer et courut des bordées, le surprenant animal changeait de place après chaque virement, et se maintenait au vent, comme l'eût fait le capitaine du _Forward_.

Le docteur Clawbonny, dont la douceur et les caresses auraient apprivoisé un tigre, essaya vainement de gagner les bonnes grâces de ce chien; il y perdit son temps et ses avances.

Cet animal, d'ailleurs, ne répondait à aucun des noms inscrits dans le calendrier cynégétique. Aussi les gens du bord finirent-ils par l'appeler Captain, car il paraissait parfaitement au courant des usages du bord. Ce chien-là avait évidemment navigué.

On comprend dès lors la réponse plaisante du maître l'équipage à l'ami de Clifton, et comment cette supposition ne trouva pas beaucoup d'incrédules; plus d'un la répétait, en riant, qui s'attendait à voir ce chien, reprenant un beau jour sa forme humaine, commander la manoeuvre d'une voix retentissante.

Si Richard Shandon ne ressentait pas de pareilles appréhensions, il n'était pas sans inquiétudes, et la veille du départ, le 5 avril au soir, il s'entretenait sur ce sujet avec le docteur, Wall et maître Johnson, dans le carré de la dunette.

Ces quatre personnages dégustaient alors un dixième grog, leur dernier sans doute, car, suivant les prescriptions de la lettre d'Aberdeen, tous les hommes de l'équipage, depuis le capitaine jusqu'au chauffeur, étaient _teetotalers_, c'est-à-dire qu'ils ne trouveraient à bord ni vin, ni bière, ni spiritueux, si ce n'est dans le cas de maladie, et par ordonnance du docteur.

Or, depuis une heure, la conversation roulait sur le départ. Si les instructions du capitaine se réalisaient jusqu'au bout, Shandon devait le lendemain même recevoir une lettre renfermant ses derniers ordres.

«Si cette lettre, disait le commandant, ne m'indique pas le nom du capitaine, elle doit au moins nous apprendre la destination du bâtiment. Sans cela, où le diriger?

--Ma foi, répondait l'impatient docteur, à votre place, Shandon, je partirais même sans lettre; elle saurait bien courir après nous, je vous en réponds.

--Vous ne doutez de rien, docteur! Mais vers que point du globe feriez-vous voile, s'il vous plaît?

--Vers le pôle Nord, évidemment! cela va sans dire, il n'y a pas de doute possible.

--Pas de doute possible! répliqua Wall; et pourquoi pas vers le pôle Sud?

--Le pôle Sud, s'écria le docteur, jamais! Est-ce que le capitaine aurait eu l'idée d'exposer un brick à la traversée de tout l'Atlantique! prenez donc la peine d'y réfléchir, mon cher Wall.

--Le docteur a réponse à tout, répondit ce dernier.

--Va pour le Nord, reprit Shandon. Mais, dites-moi, docteur, est-ce au Spitzberg? est-ce au Groënland? est-ce au Labrador? est-ce à la baie d'Hudson? Si les routes aboutissent toutes au même but, c'est-à-dire à la banquise infranchissable, elles n'en sont pas moins nombreuses, et je serais fort embarrassé de me décider pour l'une ou pour l'autre. Avez-vous une réponse catégorique à me faire, docteur?

--Non, répondit celui-ci, vexé de n'avoir rien à dire; mais enfin, pour conclure, si vous ne recevez pas de lettre, que ferez-vous?

--Je ne ferai rien; j'attendrai.

--Vous ne partirez pas! s'écria Clawbonny, en agitant son verre avec désespoir.

--Non, certes.

--C'est le plus sage, répondit doucement maître Johnson, tandis que le docteur se promenait autour de la table, car il ne pouvait tenir en place. Oui, c'est le plus sage; et cependant une trop longue attente peut avoir des conséquences fâcheuses: d'abord, la saison est bonne, et si Nord il y a, nous devons profiter de la débâcle pour franchir le détroit de Davis; en outre, l'équipage s'inquiète de plus en plus; les amis, les camarades de nos hommes les poussent à quitter _le Forward_, et leur influence pourrait nous jouer un mauvais tour.

--Il faut ajouter, reprit James Wall, que si la panique se mettait parmi nos matelots, ils déserteraient jusqu'au dernier; et je ne sais pas, commandant, si vous parviendriez à recomposer votre équipage.

--Mais que faire? s'écria Shandon.

--Ce que vous avez dit, répliqua le docteur; attendre, mais attendre jusqu'à demain avant de se désespérer. Les promesses du capitaine se sont accomplies jusqu'ici avec une régularité de bon augure; il n'y a donc aucune raison de croire que nous ne serons pas avertis de notre destination en temps utile; je ne doute pas un seul instant que demain nous ne naviguions en pleine mer d'Irlande; aussi, mes amis, je propose un dernier grog à notre heureux voyage; il commence d'une façon un peu inexplicable, mais avec des marins comme vous il a mille chances pour bien finir.»

Et tous les quatre, ils trinquèrent une dernière fois.

«Maintenant, commandant, reprit maître Johnson, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de tout préparer pour le départ; il faut que l'équipage vous croie certain de votre fait. Demain, qu'il arrive une lettre ou non, appareillez; n'allumez pas vos fourneaux; le vent a l'air de bien tenir; rien ne sera plus facile que de descendre grand largue; que le pilote monte à bord; à l'heure de la marée, sortez des docks; allez mouiller au delà de la pointe de Birkenhead; nos hommes n'auront plus aucune communication avec la terre, et si cette lettre diabolique arrive enfin, elle nous trouvera là comme ailleurs.

--Bien parlé, mon brave Johnson! fit le docteur en tendant la main au vieux marin.

--Va comme il est dit!» répondit Shandon.

Chacun alors regagna sa cabine, et attendit dans un sommeil agité le lever du soleil.

Le lendemain, les premières distributions de lettres avaient eu lieu dans la ville, et pas une ne portait l'adresse du commandant Richard Shandon.

Néanmoins, celui-ci fit ses préparatifs de départ, le bruit s'en répandit immédiatement dans Liverpool, et, comme on l'a vu, une affluence extraordinaire de spectateurs se précipita sur les quais de New Princes Docks.

Beaucoup d'entre eux vinrent à bord du brick, qui pour embrasser une dernière fois un camarade, qui pour dissuader un ami, qui pour jeter un regard sur le navire étrange, qui pour connaître enfin le but du voyage, et l'on murmurait à voir le commandant plus taciturne et plus réservé que jamais.

Il avait bien ses raisons pour cela.

Dix heures sonnèrent. Onze heures même. Le flot devait tomber vers une heure de l'après-midi. Shandon, du haut de la dunette, jetait un coup d'oeil inquiet à la foule, cherchant à surprendre le secret de sa destinée sur un visage quelconque. Mais en vain. Les matelots du _Forward_ exécutaient silencieusement ses ordres, ne le perdant pas des yeux, attendant toujours une communication qui ne se faisait pas.

Maître Johnson terminait les préparatifs de l'appareillage, le temps était couvert, et la houle très-forte en dehors des bassins; il ventait du sud-est avec une certaine violence, mais on pouvait facilement sortir de la Mersey.