Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 19
Le docteur chercha dans les poches de ses vêtements; elles étaient vides. Donc pas de document. Il laissa Bell continuer ses frictions et revint vers Hatteras.
Celui-ci, descendu dans les cavités de la maison de neige, avait fouillé le sol avec soin, et remontait en tenant à la main un fragment à demi brûlé d'une enveloppe de lettre. On pouvait encore y lire ces mots:
... tamont, .... _orpoise_ w-Yorck,
«Altamont, s'écria le docteur! du navire _le Porpoise_! de New-York!
--Un Américain! fit Hatteras en tressaillant.
--Je le sauverai! dit le docteur, j'en réponds, et nous saurons le mot de cette épouvantable énigme.»
Il retourna près du corps d'Altamont, tandis qu'Hatteras demeurait pensif. Grâce à ses soins, le docteur parvint à rappeler l'infortuné à la vie, mais non au sentiment; il ne voyait, ni n'entendait, ni ne parlait, mais enfin il vivait!
Le lendemain matin, Hatteras dit au docteur
«Il faut cependant que nous partions.
--Partons, Hatteras! le traîneau n'est pas chargé; nous y transporterons ce malheureux, et nous le ramènerons au navire.
--Faites, dit Hatteras. Mais auparavant ensevelissons ces cadavres.»
Les deux matelots inconnus furent replacés sous les débris de la maison de neige; le cadavre de Simpson vint remplacer le corps d'Altamont.
Les trois voyageurs donnèrent, sous forme de prière, un dernier souvenir à leur compagnon, et, à sept heures du matin, ils reprirent leur marche vers le navire.
Deux des chiens d'attelage étant morts, Duk vint de lui-même s'offrir pour tirer le traîneau, et il le fit avec la conscience et la résolution d'un groënlandais.
Pendant vingt jours, du 31 janvier au 19 février, le retour présenta à peu près les mêmes péripéties que l'aller. Seulement, dans ce mois de février, le plus froid de l'hiver, la glace offrit partout une surface résistante; les voyageurs souffrirent terriblement de la température, mais non des tourbillons et du vent.
Le soleil avait reparu pour la première fois depuis le 31 janvier; chaque jour il se maintenait davantage au-dessus de l'horizon. Bell et le docteur étaient au bout de leurs forces, presque aveugles et à demi écloppés; le charpentier ne pouvait marcher sans béquilles.
Altamont vivait toujours, mais dans un état d'insensibilité complète; parfois on désespérait de lui, mais des soins intelligents le ramenaient à l'existence! Et cependant le brave docteur aurait eu grand besoin de se soigner lui-même, car sa santé s'en allait avec les fatigues.
Hatteras songeait au _Forward_! à son brick! Dans quel état allait-il le retrouver? Que se serait-il passé à bord? Johnson aurait-il pu résister à Shandon et aux siens? Le froid avait été terrible! Avait-on brûlé le malheureux navire? ses mâts, sa carène, étaient-ils respectés?
En pensant à tout cela, Hatteras marchait en avant, comme s'il eût voulu voir son _Forward_ de plus loin.
Le 24 février, au matin, il s'arrêta subitement. A trois cents pas devant lui, une lueur rougeâtre apparaissait, au-dessus de laquelle se balançait une immense colonne de fumée noirâtre qui se perdait dans les brumes grises du ciel!
«Cette fumée!» s'écria-t-il.
Son coeur battit à se briser.
--Voyez! là-bas! cette fumée! dit-il à ses deux compagnons qui l'avaient rejoint; mon navire brûle!
--Mais nous sommes encore à plus de trois milles de lui, repartit Bell. Ce ne peut être _le Forward_!
--Si, répondit le docteur, c'est lui; il se produit un phénomène de mirage qui le fait paraître plus rapproché de nous!
--Courons!» s'écria Hatteras en devançant ses compagnons.
Ceux-ci, abandonnant le traîneau à la garde de Duk, s'élancèrent rapidement sur les traces du capitaine.
Une heure après, ils arrivaient en vue du navire. Spectacle horrible! le brick brûlait au milieu des glaces qui se fondaient autour de lui; les flammes enveloppaient sa coque, et la brise du sud rapportait à l'oreille d'Hatteras des craquements inaccoutumés.
A cinq cents pas, un homme levait les bras avec désespoir; il restait là, impuissant, en face de cet incendie qui tordait _le Forward_ dans ses flammes.
Cet homme était seul, et cet homme, c'était le vieux Johnson.
Hatteras courut à lui.
«Mon navire! mon navire! demanda-t-il d'une voix altérée.
--Vous! capitaine! répondit Johnson, vous! arrêtez! pas un pas de plus!
--Eh bien? demanda Hatteras avec un terrible accent de menace.
--Les misérables! répondit Johnson; partis depuis quarante-huit heures, après avoir incendié le navire;
--Malédiction!» s'écria Hatteras.
Alors une explosion formidable se produisit; la terre trembla; les ice-bergs se couchèrent sur le champ de glace; une colonne de fumée alla s'enrouler dans les nuages, et _le Forward_, éclatant sous l'effort de sa poudrière enflammée, se perdit dans un abîme de feu.
Le docteur et Bell arrivaient en ce moment auprès d'Hatteras. Celui-ci, abîmé dans son désespoir, se releva tout d'un coup.
«Mes amis, dit-il d'une voix énergique, les lâches ont pris la fuite! les forts réussiront! Johnson, Bell, vous avez le courage; docteur, vous avez la science; moi, j'ai la foi! le pôle nord est là-bas! à l'oeuvre donc, à l'oeuvre!»
Les compagnons d'Hatteras se sentirent renaître à ces mâles paroles.
Et cependant, la situation était terrible pour ces quatre hommes et ce mourant, abandonnés sans ressource, perdus, seuls, sous le quatre-vingtième degré de latitude, au plus profond des régions polaires!
SECONDE PARTIE
LE DÉSERT DE GLACE
CHAPITRE I
L'INVENTAIRE DU DOCTEUR
C'était un hardi dessein qu'avait eu le capitaine Hatteras de s'élever jusqu'au nord, et de réserver à l'Angleterre, sa patrie, la gloire de découvrir le pôle boréal du monde. Cet audacieux marin venait de faire tout ce qui était dans la limite des forces humaines. Après avoir lutté pendant neuf mois contre les courants, contre les tempêtes, après avoir brisé les montagnes de glace et rompu les banquises, après avoir lutté contre les froids d'un hiver sans précédent dans les régions hyperboréennes, après avoir résumé dans son expédition les travaux de ses devanciers, contrôlé et refait pour ainsi dire l'histoire des découvertes polaires, après avoir poussé son brick le _Forward_ au-delà des mers connues, enfin, après avoir accompli la moitié de la tâche, il voyait ses grands projets subitement anéantis! La trahison ou plutôt le découragement de son équipage usé par les épreuves, la folie criminelle de quelques meneurs, le laissaient dans une épouvantable situation: des dix-huit hommes embarqués à bord du brick, il en restait quatre, abandonnés sans ressource, sans navire, à plus de deux mille cinq cents milles de leur pays!
L'explosion du _Forward_, qui venait de sauter devant eux, leur enlevait les derniers moyens d'existence.
Cependant, le courage d'Hatteras ne faiblit pas en présence de cette terrible catastrophe. Les compagnons qui lui restaient, c'étaient les meilleurs de son équipage, des gens héroïques. Il avait fait appel à l'énergie, à la science du docteur Clawbonny. au dévouement de Johnson et de Bell, à sa propre foi dans son entreprise, il osa parler d'espoir dans cette situation désespérée; il fut entendu de ses vaillants camarades, et le passé d'hommes aussi résolus répondait de leur courage à venir.
Le docteur, après les énergiques paroles du capitaine, voulut se rendre un compte exact de la situation, et, quittant ses compagnons arrêtés à cinq cents pas du bâtiment, il se dirigea vers le théâtre de la catastrophe.
Du _Forward_, de ce navire construit avec tant de soin, de ce brick si cher, il ne restait plus rien; des glaces convulsionnées, des débris informes, noircis, calcinés, des barres de fer tordues, des morceaux de câbles brûlant encore comme des boutefeux d'artillerie, et, au loin, quelques spirales de fumée rampant çà et là sur l'ice-field, témoignaient de la violence de l'explosion. Le canon du gaillard d'avant, rejeté à plusieurs toises, s'allongeait sur un glaçon semblable à un affût. Le sol était jonché de fragments de toute nature dans un rayon de cent toises; la quille du brick gisait sous un amas de glaces; les icebergs, en partie fondus à la chaleur de l'incendie, avaient déjà recouvré leur dureté de granit.
Le docteur se prit à songer alors à sa cabine dévastée, à ses collections perdues, à ses instruments précieux mis en pièces, à ses livres lacérés, réduits en cendre. Tant de richesses anéanties! Il contemplait d'un oeil humide cet immense désastre, pensant, non pas à l'avenir, mais à cet irréparable malheur qui le frappait si directement.
Il fut bientôt rejoint par Johnson; la figure du vieux marin portait la trace de ses dernières souffrances; il avait dû lutter contre ses compagnons révoltés, en défendant le navire confié à sa garde.
Le docteur lui tendit une main que le maître d'équipage serra tristement.
«Qu'allons-nous devenir, mon ami? dit le docteur.
--Qui peut le prévoir? répondit Johnson.
--Avant tout, reprit le docteur, ne nous abandonnons pas au désespoir, et soyons hommes!
--Oui, monsieur Clawbonny, répondit le vieux marin, vous avez raison; c'est au moment des grands désastres qu'il faut prendre les grandes résolutions; nous sommes dans une vilaine passe; songeons à nous en tirer.
--Pauvre navire! dit en soupirant le docteur; je m'étais attaché à lui; je l'aimais comme on aime son foyer domestique, comme la maison où l'on a passé sa vie entière, et il n'en reste pas un morceau reconnaissable!
--Qui croirait, monsieur Clawbonny, que cet assemblage de poutres et de planches pût ainsi nous tenir au coeur!
--Et la chaloupe? reprit le docteur en cherchant du regard autour de lui, elle n'a même pas échappé à la destruction?
--Si, monsieur Clawbonny, Shandon et les siens, qui nous ont abandonnés, l'ont emmenée avec eux!
--Et la pirogue?
--Brisée en mille pièces! tenez, ces quelques plaques de fer-blanc encore chaudes, voilà tout ce qu'il en reste.
--Nous n'avons plus alors que l'halkett-boat[1]?
[1] Canot de caoutchouc, fait en forme de vêtement, et qui se gonfle à volonté.
--Oui, grâce à l'idée que vous avez eue de l'emporter dans votre excursion.
--C'est peu, dit le docteur.
--Les misérables traîtres qui ont fui! s'écria Johnson. Puisse le ciel les punir comme ils le méritent!
--Johnson, répondit doucement le docteur, il ne faut pas oublier que la souffrance les a durement éprouvés! Les meilleurs seuls savent rester bons dans le malheur, là où les faibles succombent! Plaignons nos compagnons d'infortune, et ne les maudissons pas!»
Après ces paroles, le docteur demeura pendant quelques instants silencieux, et promena des regards inquiets sur le pays.
«Qu'est devenu le traîneau? demanda Johnson.
--Il est resté à un mille en arrière.
--Sous la garde de Simpson?
--Non! mon ami. Simpson, le pauvre Simpson a succombé à la fatigue.
--Mort! s'écria le maître d'équipage.
--Mort! répondit le docteur.
--L'infortuné! dit Johnson, et qui sait, pourtant, si nous ne devrions pas envier son sort!
--Mais, pour un mort que nous avons laissé, reprit le docteur, nous rapportons un mourant.
--Un mourant?
--Oui! le capitaine Altamont.»
Le docteur fit en quelques mots au maître d'équipage le récit de leur rencontre.
«Un Américain! dit Johnson en réfléchissant.
--Oui, tout nous porte à croire que cet homme est citoyen de l'Union. Mais qu'est-ce que ce navire le _Porpoise_ évidemment naufragé, et que venait-il faire dans ces régions?
--Il venait y périr, répondit Johnson; il entraînait son équipage à la mort, comme tous ceux que leur audace conduit sous de pareils cieux! Mais, au moins, monsieur Clawbonny, le but de votre excursion a-t-il été atteint?
--Ce gisement de charbon! répondit le docteur.
--Oui», fit Johnson.
Le docteur secoua tristement la tête.
«Rien? dit le vieux marin.
--Rien! les vivres nous ont manqué, la fatigue nous a brisés en route! Nous n'avons pas même gagné la côte signalée par Edward Belcher!
--Ainsi, reprit le vieux marin, pas de combustible?
--Non!
--Pas de vivres?
--Non!
--Et plus de navire pour regagner l'Angleterre!»
Le docteur et Johnson se turent. Il fallait un fier courage pour envisager en face cette terrible situation.
«Enfin, reprit le maître d'équipage, notre position est franche, au moins! nous savons à quoi nous en tenir! Mais allons au plus pressé; la température est glaciale; il faut construire une maison de neige.
--Oui, répondit le docteur, avec l'aide de Bell, ce sera facile; puis nous irons chercher le traîneau, nous ramènerons l'Américain, et nous tiendrons conseil avec Hatteras.
--Pauvre capitaine! fit Johnson, qui trouvait moyen de s'oublier lui-même, il doit bien souffrir!»
Le docteur et le maître d'équipage revinrent vers leurs compagnons.
Hatteras était debout, immobile, les bras croisés suivant son habitude, muet et regardant l'avenir dans l'espace. Sa figure avait repris sa fermeté habituelle. A quoi pensait cet homme extraordinaire? Se préoccupait-il de sa situation désespérée ou de ses projets anéantis? Songeait-il enfin à revenir en arrière puisque les hommes, les éléments, tout conspirait contre sa tentative?
Personne n'eût pu connaître sa pensée. Elle ne se trahissait pas au-dehors. Son fidèle Duk demeurait près de lui, bravant à ses côtés une température tombée à trente-deux degrés au-dessous de zéro (-36° centigrades).
Bell, étendu sur la glace, ne faisait aucun mouvement; il semblait inanimé; son insensibilité pouvait lui coûter la vie; il risquait de se faire geler tout d'un bloc.
Johnson le secoua vigoureusement, le frotta de neige, et parvint non sans peine à le tirer de sa torpeur.
«Allons, Bell, du courage! lui dit-il; ne te laisse pas abattre; relève-toi; nous avons à causer ensemble de la situation, et il nous faut un abri! As-tu donc oublié comment se fait une maison de neige? Viens m'aider, Bell! Voilà un iceberg qui ne demande qu'à se laisser creuser! Travaillons! Cela nous redonnera ce qui ne doit pas manquer ici, du courage et du coeur!»
Bell, un peu remis à ces paroles, se laissa diriger par le vieux marin.
«Pendant ce temps, reprit celui-ci, monsieur Clawbonny prendra la peine d'aller jusqu'au traîneau et le ramènera avec les chiens.
--Je suis prêt à partir, répondit le docteur; dans une heure, je serai de retour.
--L'accompagnez-vous, capitaine?» ajouta Johnson en se dirigeant vers Hatteras.
Celui-ci, quoique plongé dans ses réflexions, avait entendu la proposition du maître d'équipage, car il lui répondit d'une voix douce:
«Non, mon ami, si le docteur veut bien se charger de ce soin.... Il faut qu'avant la fin de la journée une résolution soit prise, et j'ai besoin d'être seul pour réfléchir. Allez. Faites ce que vous jugerez convenable pour le présent. Je songe à l'avenir.»
Johnson revint vers le docteur.
«C'est singulier, lui dit-il, le capitaine semble avoir oublié toute colère; jamais sa voix ne m'a paru si affable.
--Bien! répondit le docteur; il a repris son sang-froid. Croyez-moi, Johnson, cet homme-là est capable de nous sauver!»
Ces paroles dites, le docteur s'encapuchonna de son mieux, et, le bâton ferré à la main, il reprit le chemin du traîneau, au milieu de cette brume que la lune rendait presque lumineuse.
Johnson et Bell se mirent immédiatement à l'ouvrage; le vieux marin excitait par ses paroles le charpentier, qui travaillait en silence; il n'y avait pas à bâtir, mais à creuser seulement un grand bloc; la glace, très dure, rendait pénible l'emploi du couteau; mais, en revanche, cette dureté assurait la solidité de la demeure; bientôt Johnson et Bell purent travailler à couvert dans leur cavité, rejetant au-dehors ce qu'ils enlevaient à la masse compacte.
Hatteras marchait de temps en temps, et s'arrêtait court; évidemment, il ne voulait pas aller jusqu'à l'emplacement de son malheureux brick.
Ainsi qu'il l'avait promis, le docteur fut bientôt de retour; il ramenait Altamont étendu sur le traîneau et enveloppé des plis de la tente; les chiens groënlandais, maigris, épuisés, affamés, tiraient à peine, et rongeaient leurs courroies; il était temps que toute cette troupe, bêtes et gens, prît nourriture et repos.
Pendant que la maison se creusait plus profondément, le docteur, en furetant de côté et d'autre, eut le bonheur de trouver un petit poêle que l'explosion avait à peu près respecté et dont le tuyau déformé put être redressé facilement; le docteur l'apporta d'un air triomphant. Au bout de trois heures, la maison de glace était logeable; on y installa le poêle; on le bourra avec les éclats de bois; il ronfla bientôt, et répandit une bienfaisante chaleur.
L'Américain fut introduit dans la demeure et couché au fond sur les couvertures; les quatre Anglais prirent place au feu. Les dernières provisions du traîneau, un peu de biscuit et du thé brûlant, vinrent les réconforter tant bien que mal. Hatteras ne parlait pas, chacun respecta son silence.
Quand ce repas fut terminé, le docteur fit signe à Johnson de le suivre au-dehors.
«Maintenant, lui dit-il, nous allons faire l'inventaire de ce qui nous reste. Il faut que nous connaissions exactement l'état de nos richesses; elles sont répandues ça et là; il s'agit de les rassembler; la neige peut tomber d'un moment à l'autre, et il nous serait impossible de retrouver ensuite la moindre épave du navire.
--Ne perdons pas de temps alors, répondit Johnson; vivres et bois, voilà ce qui a pour nous une importance immédiate.
--Eh bien, cherchons chacun de notre côté, répondit le docteur, de manière à parcourir tout le rayon de l'explosion; commençons par le centre, puis nous gagnerons la circonférence.»
Les deux compagnons se rendirent immédiatement au lit de glace qu'avait occupé le _Forward_; chacun examina avec soin, à la lumière douteuse de la lune, les débris du navire. Ce fut une véritable chasse. Le docteur y apporta la passion, pour ne pas dire le plaisir d'un chasseur, et le coeur lui battait fort quand il découvrait quelque caisse à peu près intacte; mais la plupart étaient vides, et leurs débris jonchaient le champ de glace.
La violence de l'explosion avait été considérable. Un grand nombre d'objets n'étaient plus que cendre et poussière. Les grosses pièces de la machine gisaient çà et là, tordues ou brisées; les branches rompues de l'hélice, lancées à vingt toises du navire, pénétraient profondément dans la neige durcie; les cylindres faussés avaient été arrachés de leurs tourillons; la cheminée, fendue sur toute sa longueur et à laquelle pendaient encore des bouts de chaînes, apparaissait à demi écrasée sous un énorme glaçon; les clous, les crochets, les capes de mouton, les ferrures du gouvernail, les feuilles du doublage, tout le métal du brick s'était éparpillé au loin comme une véritable mitraille.
Mais ce fer, qui eût fait la fortune d'une tribu d'Esquimaux, n'avait aucune utilité dans la circonstance actuelle; ce qu'il fallait rechercher, avant tout, c'étaient les vivres, et le docteur faisait peu de trouvailles en ce genre.
«Cela va mal, se disait-il; il est évident que la cambuse, située près de la soute aux poudres, a dû être entièrement anéantie par l'explosion; ce qui n'a pas brûlé doit être réduit en miettes. C'est grave, et si Johnson ne fait pas meilleure chasse que moi, je ne vois pas trop ce que nous deviendrons.»
Cependant, en élargissant le cercle de ses recherches, le docteur parvint à recueillir quelques restes de pemmican[1], une quinzaine de livres environ, et quatre bouteilles de grès qui, lancées au loin sur une neige encore molle, avaient échappé à la destruction et renfermaient cinq ou six pintes d'eau-de-vie.
[1] Préparation de viande condensée.
Plus loin, il ramassa deux paquets de graines de chochlearia; cela venait à propos pour compenser la perte du lime-juice, si propre à combattre le scorbut.
Au bout de deux heures, le docteur et Johnson se rejoignirent. Ils se firent part de leurs découvertes; elles étaient malheureusement peu importantes sous le rapport des vivres: à peine quelques pièces de viande salée, une cinquantaine de livres de pemmican, trois sacs de biscuit, une petite réserve de chocolat, de l'eau-de-vie et environ deux livres de café récolté grain à grain sur la glace.
Ni couvertures, ni hamacs, ni vêtements, ne purent être retrouvés; évidemment l'incendie les avait dévorés.
En somme, le docteur et le maître d'équipage recueillirent des vivres pour trois semaines au plus du strict nécessaire; c'était peu pour refaire des gens épuisés. Ainsi, par suite de circonstances désastreuses, après avoir manqué de charbon, Hatteras se voyait à la veille de manquer d'aliments.
Quant au combustible fourni par les épaves du navire, les morceaux de ses mâts et de sa carène, il pouvait durer trois semaines environ; mais encore le docteur, avant de l'employer au chauffage de la maison de glace, voulut savoir de Johnson si, de ces débris informes, on ne saurait pas reconstruire un petit navire, ou tout au moins une chaloupe.
«Non, monsieur Clawbonny, lui répondit le maître d'équipage, il n'y faut pas songer; il n'y a pas une pièce de bois intacte dont on puisse tirer parti; tout cela n'est bon qu'à nous chauffer pendant quelques jours, et après....
--Après? dit le docteur.
--A la grâce de Dieu!» répondit le brave marin.
Cet inventaire terminé, le docteur et Johnson revinrent chercher le traîneau; ils y attelèrent, bon gré, mal gré, les pauvres chiens fatigués, retournèrent sur le théâtre de l'explosion, chargèrent ces restes de la cargaison si rares, mais si précieux, et les rapportèrent auprès de la maison de glace; puis, à demi gelés, ils prirent place auprès de leurs compagnons d'infortune.
CHAPITRE II
LES PREMIÈRES PAROLES D'ALTAMONT
Vers les huit heures du soir, le ciel se dégagea pendant quelques instants de ses brumes neigeuses; les constellations brillèrent d'un vif éclat dans une atmosphère plus refroidie.
Hatteras profita de ce changement pour aller prendre la hauteur de quelques étoiles. Il sortit sans mot dire, en emportant ses instruments. Il voulait relever la position et savoir si l'ice-field n'avait pas encore dérivé.
Au bout d'une demi-heure, il rentra, se coucha dans un angle de la maison, et resta plongé dans une immobilité profonde qui ne devait pas être celle du sommeil.
Le lendemain, la neige se reprit à tomber avec une grande abondance; le docteur dut se féliciter d'avoir entrepris ses recherches dès la veille, car un vaste rideau blanc recouvrit bientôt le champ de glace, et toute trace de l'explosion disparut sous un linceul de trois pieds d'épaisseur.
Pendant cette journée, il ne fut pas possible de mettre le pied dehors; heureusement, l'habitation était confortable, ou tout au moins paraissait telle à ces voyageurs harassés. Le petit poêle allait bien, si ce n'est par de violentes rafales qui repoussaient parfois la fumée à l'intérieur; sa chaleur procurait en outre des boissons brûlantes de thé ou de café, dont l'influence est si merveilleuse par ces basses températures.
Les naufragés, car on peut véritablement leur donner ce nom, éprouvaient un bien-être auquel ils n'étaient plus accoutumés depuis longtemps; aussi ne songeaient-ils qu'à ce présent, à cette bienfaisante chaleur, à ce repos momentané, oubliant et défiant presque l'avenir, qui les menaçait d'une mort si prochaine.
L'Américain souffrait moins et revenait peu à peu à la vie; il ouvrait les yeux, mais il ne parlait pas encore; ses lèvres portaient les traces du scorbut et ne pouvaient formuler un son; cependant, il entendait, et fut mis au courant de la situation. Il remua la tête en signe de remerciement; il se voyait sauvé de son ensevelissement sous la neige, et le docteur eut la sagesse de ne pas lui apprendre de quel court espace de temps sa mort était retardée, car enfin, dans quinze jours, dans trois semaines au plus, les vivres manqueraient absolument.
Vers midi, Hatteras sortit de son immobilité; il se rapprocha du docteur, de Johnson et de Bell.