Aventures du Capitaine Hatteras

Chapter 18

Chapter 183,752 wordsPublic domain

Les voyageurs suivaient une profonde ravine, engagés dans la neige jusqu'à mi-corps, et suant au milieu d'un froid violent. Ils ne disaient mot. Tout à coup, Bell, placé près du docteur, se prend à regarder celui-ci avec effroi; puis, sans prononcer une parole, il ramasse une poignée de neige, et en frotte vigoureusement la figure de son compagnon.

«Eh bien, Bell!» faisait le docteur en se débattant.

Mais Bell continuait et frottait de son mieux.

«Voyons! Bell, reprit le docteur, la bouche, le nez, les yeux pleins de neige, êtes-vous fou? Qu'y a-t-il donc?

--Il y a, répondit Bell, que si vous possédez encore un nez, c'est à moi que vous le devrez!

--Un nez! répliqua vivement le docteur en portant la main à son visage.

--Oui, monsieur Clawbonny, vous étiez complètement frost-bitten; votre nez était tout blanc quand je vous ai regardé, et sans mon traitement énergique vous seriez privé de cet ornement, incommode en voyage, mais nécessaire dans l'existence.»

En effet, un peu plus le docteur avait le nez gelé; la circulation du sang s'étant heureusement refaite à propos, grâce aux vigoureuses frictions de Bell, tout danger disparut.

«Merci! Bell, dit le docteur, et à charge de revanche.

--J'y compte, monsieur Clawbonny, répondit le charpentier, et plût au ciel que nous n'eussions jamais de plus grands malheurs à redouter!

--Hélas, Bell! reprit le docteur, vous faites allusion à Simpson; le pauvre garçon est en proie à de terribles souffrances.

--Craignez-vous pour lui? demanda vivement Hatteras

--Oui, capitaine, reprit le docteur.

--Et que craignez-vous?

--Une violente attaque de scorbut; ses jambes enflent déjà et ses gencives se prennent; le malheureux est là, couché sous les couvertures du traîneau, à demi gelé, et les chocs ravivent à chaque instant ses douleurs; je le plains, Hatteras, et je ne puis rien pour le soulager!

--Pauvre Simpson! murmura Bell.

--Peut-être faudrait-il nous arrêter un jour ou deux, reprit le docteur.

--S'arrêter! s'écria Hatteras, quand la vie de dix-huit hommes tient à notre retour!

--Cependant... fit le docteur.

--Clawbonny, Bell, écoutez-moi, reprit Hatteras; il ne nous reste pas pour vingt jours de vivres! Voyez si nous pouvons perdre un instant!»

Ni le docteur, ni Bell, ne répondirent un seul mot, et le traîneau reprit sa marche un moment interrompue.

Le soir, on s'arrêta au pied d'un monticule de glace dans lequel Bell tailla promptement une caverne; les voyageurs s'y réfugièrent; le docteur passa la nuit à soigner Simpson; le scorbut exerçait déjà sur le malheureux ses affreux ravages, et les souffrances amenaient une plainte continuelle sur ses lèvres tuméfiées.

«Ah! monsieur Clawbonny!

--Du courage, mon garçon! disait le docteur.

--Je n'en reviendrai pas! je le sens! je n'en puis plus! j'aime mieux mourir!»

A ces paroles désespérées, le docteur répondait par des soins incessants; quoique brisé lui-même des fatigues du jour, il employait la nuit à composer quelque potion calmante pour le malade; mais déjà le lime-juice restait sans action, et les frictions n'empêchaient pas le scorbut de s'étendre peu à peu.

Le lendemain, il fallait replacer cet infortuné sur le traîneau, quoiqu'il demandât à rester seul, abandonné, et qu'on le laissât mourir en paix; puis on reprenait cette marche effroyable au milieu de difficultés sans cesse accumulées.

Les brumes glacées pénétraient ces trois hommes jusqu'aux os; la neige, le grésil, leur fouettaient le visage; ils faisaient le métier de bête de somme, et n'avaient plus une nourriture suffisante.

Duk, semblable à son maître, allait et venait, bravant les fatigues, toujours alerte, découvrant de lui-même la meilleure route à suivre; on s'en remettait à son merveilleux instinct.

Pendant la matinée du 23 janvier, au milieu d'une obscurité presque complète, car la lune était nouvelle Duk avait pris les devants; durant plusieurs heures on le perdit de vue; l'inquiétude prit Hatteras, d'autant plus que de nombreuses traces d'ours sillonnaient le sol; il ne savait trop quel parti prendre, quand des aboiements se firent entendre avec force.

Hatteras hâta la marche du traîneau, et bientôt il rejoignit le fidèle animal au fond d'une ravine.

Duk, en arrêt, immobile comme s'il eût été pétrifié, aboyait devant une sorte de cairn, fait de quelques pierres à chaux recouvertes d'un ciment de glace.

«Cette fois, dit le docteur en détachant ses courroies, c'est un cairn, il n'y a pas à s'y tromper.

--Que nous importe? répondit Hatteras.

--Hatteras, si c'est un cairn, il peut contenir un document précieux pour nous; il renferme peut-être un dépôt de provisions, et cela vaut la peine d'y regarder.

--Et quel Européen aurait poussé jusqu'ici? fit Hatteras en haussant les épaules.

--Mais à défaut d'Européens, répliqua le docteur, les Esquimaux n'ont-ils pu faire une cache en cet endroit, et y déposer les produits de leur pêche ou de leur chasse? c'est assez leur habitude, ce me semble,

--Eh bien! voyez, Clawbonny, répondit Hatteras; mais je crains bien que vous n'en soyez pour vos peines.»

Clawbonny et Bell, armés de pioches, se dirigèrent vers le cairn. Duk continuait d'aboyer avec fureur. Les pierres à chaux étaient fortement cimentées par la glace; mais quelques coups ne tardèrent pas à les éparpiller sur le sol.

«Il y a évidemment quelque chose, dit le docteur.

--Je le crois,» répondit Bell.

Ils démolirent le cairn avec rapidité. Bientôt une cachette fut découverte; dans cette cachette se trouvait un papier tout humide. Le docteur s'en empara, le coeur palpitant. Hatteras accourut, prit le document et lut:

«Altam..., _Porpoise_, 13 déc... 1860, 12..° long... «8..°35' lat...»

«_Le Porpoise_, dit le docteur.

--_Le Porpoise_, répéta Hatteras! Je ne connais pas de navire de ce nom à fréquenter ces mers.

--Il est évident, reprit le docteur, que des navigateurs, des naufragés peut-être, ont passé là depuis moins de deux mois.

--Cela est certain, répondit Bell,

--Qu'allons-nous faire? demanda le docteur.

--Continuer notre route, répondit froidement Hatteras. Je ne sais ce qu'est ce navire _le Porpoise_, mais je sais que le brick _le Forward_ attend notre retour.

CHAPITRE XXXI

LA MORT DE SIMPSON.

Le voyage fut repris; l'esprit de chacun s'emplissait d'idëes nouvelles et inattendues, car une rencontre dans ces terres boréales est l'événement le plus grave qui puisse se produire. Hatteras fronçait le sourcil avec inquiétude.

«_Le Porpoise!_ se demandait-il; qu'est-ce que ce navire? Et que vient-il faire si près du pôle?»

A cette pensée, un frisson le prenait en dépit de la température. Le docteur et Bell, eux, ne songeaient qu'aux deux résultats que pouvait amener la découverte de ce document: sauver leurs semblables ou être sauvés par eux.

Mais les difficultés, les obstacles, les fatigues revinrent bientôt, et ils ne durent songer qu'à leur propre situation, si dangereuse alors.

La situation de Simpson empirait; les symptômes d'une mort prochaine ne purent être méconnus par le docteur. Celui-ci n'y pouvait rien; il souffrait cruellement lui-même d'une ophthalmie douloureuse qui pouvait aller jusqu'à la cécité, s'il n'y prenait garde. Le crépuscule donnait alors une quantité suffisante de lumière, et cette lumière, réfléchie par les neiges, brûlait les yeux; il était difficile de se protéger contre cette réflexion, car les verres des lunettes, se couvrant d'une croûte glacée, devenaient opaques et interceptaient la vue. Or, il fallait veiller avec soin aux moindres accidents de la route et les relever du plus loin possible; force était donc de braver les dangers de l'ophthalmie; cependant le docteur et Bell, se couvrant les yeux, laissaient tour à tour à chacun d'eux le soin de diriger le traîneau.

Celui-ci glissait mal sur ses châssis usés; le tirage devenait de plus en plus pénible; les difficultés du terrain ne diminuaient pas; on avait affaire à un continent de nature volcanique, hérissé et sillonné de crêtes vives; les voyageurs avaient dû, peu à peu, s'élever à une hauteur de quinze cents pieds pour franchir le sommet des montagnes. La température était là plus âpre; les rafales et les tourbillons s'y déchaînaient avec une violence sans égale, et c'était un triste spectacle que celui de ces infortunés se traînant sur ces cimes désolées.

Ils étaient pris aussi du mal de la blancheur; cet éclat uniforme écoeurait; il enivrait, il donnait le vertige; le sol semblait manquer et n'offrir aucun point fixe sur cette immense nappe blanche; le gentiment éprouvé était celui du roulis, pendant lequel le pont du navire fuit sous le pied du marin; les voyageurs ne pouvaient s'habituer à cet effet, et la continuité de cette sensation leur portait à la tête. La torpeur s'emparait de leurs membres, la somnolence de leur esprit, et souvent ils marchaient comme des hommes à peu près endormis; alors un chaos, un heurt inattendu, une chute même, les tirait de cette inertie, qui les reprenait quelques instants plus tard.

Le 25 janvier, ils commencèrent à descendre des pentes abruptes; leurs fatigues s'accrurent encore sur ces déclivités glacées; un faux pas, bien difficile à éviter, pouvait les précipiter dans des ravins profonds, et, là, ils eussent été perdus sans ressource.

Vers le soir, une tempête d'une violence extrême balaya les sommets neigeux; on ne pouvait résister à la violence de l'ouragan; il fallait se coucher à terre; mais la température étant fort basse, on risquait de se faire geler instantanément.

Bell, aidé d'Hatteras, construisit avec beaucoup de peine une snow-house, dans laquelle les malheureux cherchèrent un abri; là, on prit quelques pincées de pemmican et un peu de thé chaud; il ne restait pas quatre gallons d'esprit-de-vin; or il était nécessaire d'en user pour satisfaire la soif, car il ne faut pas croire que la neige puisse être absorbée sous sa forme naturelle; on est forcé de la faire fondre. Dans les pays tempérés, où le froid descend à peine au-dessous du point de congélation, elle ne peut être malfaisante; mais au delà du cercle polaire il en est tout autrement; elle atteint une température si basse, qu'il n'est pas plus possible de la saisir avec la main qu'un morceau de fer rougi à blanc, et cela, quoiqu'elle conduise très-mal la chaleur; il y a donc entre elle et l'estomac une différence de température telle, que son absorption produirait une suffocation véritable. Les Esquimaux préfèrent endurer les plus longs tourments à se désaltérer de cette neige, qui ne peut aucunement remplacer l'eau et augmente la soif au lieu de l'apaiser. Les voyageurs ne pouvaient donc étancher la leur qu'à la condition de fondre la neige en brûlant l'esprit-de-vin.

A trois heures du matin, au plus fort de la tempête, le docteur prit le quart de veille; il était accoudé dans un coin de la maison, quand une plainte lamentable de Simpson appela son attention; il se leva pour lui donner ses soins, mais en se levant il se heurta fortement la tête à la voûte de glace; sans se préoccuper autrement de cet incident, il se courba sur Simpson et se mit à lui frictionner ses jambes enflées et bleuâtres; après un quart d'heure de ce traitement, il voulut se relever, et se heurta la tête une seconde fois, bien qu'il fût agenouillé alors.

«Voilà qui est bizarre,» se dit-il.

Il porta la main au-dessus de sa tête: la voûte baissait sensiblement.

«Grand Dieu! s'écria-t-il. Alerte, mes amis!»

A ses cris, Hatteras et Bell se relevèrent vivement, et se heurtèrent à leur tour; ils étaient dans une obscurité profonde.

«Nous allons être écrasés! dit le docteur; au dehors! au dehors!»

Et tous les trois, traînant Simpson à travers l'ouverture, ils quittèrent cette dangereuse retraite; il était temps, car les blocs de glace, mal assujettis, s'effondrèrent avec fracas.

Les infortunés se trouvaient alors sans abri au milieu de la tempête, saisis par un froid d'une rigueur extrême. Hatteras se hâta de dresser la tente; on ne put la maintenir contre la violence de l'ouragan, et il fallut s'abriter sous les plis de la toile, qui fut bientôt chargée d'une couche épaisse de neige; mais au moins cette neige, empêchant la chaleur de rayonner au dehors, préserva les voyageurs du danger d'être gelés vivants.

Les rafales ne cessèrent pas avant le lendemain; en attelant les chiens insuffisamment nourris, Bell s'aperçut que trois d'entre eux avaient commencé à ronger leurs courroies de cuir; deux paraissaient fort malades et ne pouvaient aller loin.

Cependant la caravane reprit sa marche tant bien que mal; il restait encore soixante milles à franchir avant d'atteindre le point indiqué.

Le 26, Bell, qui allait en avant, appela tout à coup ses compagnons. Ceux-ci accoururent, et il leur montra d'un air stupéfait un fusil appuyé sur un glaçon.

«Un fusil!» s'écria le docteur.

Hatteras le prit; il était en bon état et chargé.

«Les hommes du _Porpoise_ ne peuvent être loin,» dit le docteur.

Hatteras, en examinant l'arme, remarqua qu'elle était d'origine américaine; ses mains se crispèrent sur le canon glacé.

«En route! en route!» dit-il d'une voix sourde.

On continua de descendre la pente des montagnes. Simpson paraissait privé de tout sentiment; il ne se plaignait plus; la force lui manquait.

La tempête ne discontinuait pas; la marche du traîneau devenait de plus en plus lente; on gagnait à peine quelques milles par vingt-quatre heures, et, malgré l'économie la plus stricte, les vivres diminuaient sensiblement; mais, tant qu'il en restait au delà de la quantité nécessaire au retour, Hatteras marchait en avant.

Le 27, on trouva presque enfoui sous la neige un sextant, puis une gourde; celle-ci contenait de l'eau-de-vie, ou plutôt un morceau de glace, au centre duquel tout l'esprit de cette liqueur s'était réfugié sous la forme d'une boule de neige; elle ne pouvait plus servir.

Évidemment Hatteras suivait sans le vouloir les traces d'une grande catastrophe; il s'avançait par le seul chemin praticable, ramassant les épaves de quelque naufrage horrible. Le docteur examinait avec soin si de nouveaux cairns ne s'offriraient pas à sa vue; mais en vain.

De tristes pensées lui venaient à l'esprit: en effet, s'il découvrait ces infortunés, quels secours pourrait-il leur apporter? Ses compagnons et lui commençaient à manquer de tout; leurs vêtements se déchiraient, leurs vivres devenaient rares. Que ces naufragés fussent nombreux, et ils périssaient tous de faim. Hatteras semblait porté à les fuir! N'avait-il pas raison, lui sur qui reposait le salut de son équipage? Devait-il, en ramenant des étrangers à bord, compromettre la sûreté de tous?

Mais ces étrangers, c'étaient des hommes, leurs semblables, peut-être des compatriotes! Si faible que fût leur chance de salut, devait-on la leur enlever? Le docteur voulut connaître la pensée de Bell à cet égard. Bell ne répondit pas. Ses propres souffrances lui endurcissaient le coeur. Clawbonny n'osa pas interroger Hatteras: il s'en rapporta donc à la Providence.

Le 27 janvier, vers le soir, Simpson parut être à toute extrémité; ses membres déjà roidis et glacés, sa respiration haletante qui formait un brouillard autour de sa tête, des soubresauts convulsifs, annonçaient sa dernière heure. L'expression de son visage était terrible, désespérée, avec des regards de colère impuissante adressés au capitaine. Il y avait là toute une accusation, toute une suite de reproches muets, mais significatifs, mérités peut-être!

Hatteras ne s'approchait pas du mourant. Il l'évitait, il le fuyait, plus taciturne, plus concentré, plus rejeté en lui-même que jamais!

La nuit suivante fut épouvantable; la tempête redoublait de violence; trois fois la tente fut arrachée, et le drift de neige s'abattit sur ces infortunés, les aveuglant, les glaçant, les perçant de dards aigus arrachés aux glaçons environnants. Les chiens hurlaient lamentablement; Simpson restait exposé à cette cruelle température. Bell parvint à rétablir le misérable abri de toile, qui, s'il ne défendait pas du froid, protégeait au moins contre la neige. Mais une rafale, plus rapide, l'enleva une quatrième fois, et l'entraîna dans son tourbillon au milieu d'épouvantables sifflements.

«Ah! c'est trop souffrir! s'écria Bell.

--Du courage! du courage!» répondit le docteur en s'accrochant à lui pour ne pas être roulé dans les ravins.

Simpson râlait. Tout à coup, par un dernier effort, il se releva à demi, tendit son poing fermé vers Hatteras, qui le regardait de ses yeux fixes, poussa un cri déchirant et retomba mort au milieu de sa menace inachevée.

«Mort! s'écria le docteur.

--Mort!» répéta Bell.

Hatteras, qui s'avançait vers le cadavre, recula sous la violence du vent.

C'était donc le premier de cet équipage qui tombait frappé par ce climat meurtrier, le premier à ne jamais revenir au port, le premier à payer de sa vie, après d'incalculables souffrances, l'entêtement intraitable du capitaine. Ce mort l'avait traité d'assassin, mais Hatteras ne courba pas la tête sous l'accusation. Cependant, une larme, glissant de sa paupière, vint se congeler sur sa joue pâle.

Le docteur et Bell le regardaient avec une sorte de terreur. Arc-bouté sur son long bâton, il apparaissait comme le génie de ces régions hyperboréennes, droit au milieu des rafales surexcitées, et sinistre dans son effrayante immobilité.

Il demeura debout, sans bouger, jusqu'aux premières lueurs du crépuscule, hardi, tenace, indomptable, et semblant défier la tempête qui mugisssait autour de lui.

CHAPITRE XXXII.

LE RETOUR AU FORWARD.

Le vent se calma vers six heures du matin, et, passant subitement dans le nord, il chassa les nuages du ciel; le thermomètre marquait trente-trois degrés au dessous de zéro (-37° centigr.). Les premières lueurs du crépuscule argentaient cet horizon qu'elles devaient dorer quelques jours plus tard.

Hatteras vint auprès de ses deux compagnons abattus, et d'une voix douce et triste il leur dit:

«Mes amis, plus de soixante milles nous séparent encore du point signalé par sir Edward Belcher. Nous n'avons que le strict nécessaire de vivres pour rejoindre le navire. Aller plus loin, ce serait nous exposer à une mort certaine, sans profit pour personne. Nous allons retourner sur nos pas.

--C'est là une bonne résolution, Hatteras, répondit le docteur; je vous aurais suivi jusqu'où il vous eût plut de me mener, mais notre santé s'affaiblit de jour en jour; à peine pouvons-nous mettre un pied devant l'autre; j'approuve complètement ce projet de retour.

--Est-ce également votre avis, Bell? demanda Hatteras.

--Oui, capitaine, répondit le charpentier.

--Eh bien, reprit Hatteras, nous allons prendre deux jours de repos. Ce n'est pas trop. Le traîneau a besoin de réparations importantes. Je pense donc que nous devons construire une maison de neige, dans laquelle puissent se refaire nos forces.

Ce point décidé, les trois hommes se mirent à l'ouvrage avec ardeur; Bell prit les précautions nécessaires pour assurer la solidité de sa construction, et bientôt une retraite suffisante s'éleva au fond de la ravine où la dernière halte avait eu lieu.

Hatteras s'était fait sans doute une violence extrême pour interrompre son voyage! tant de peines, de fatigues perdues! une excursion inutile, payée de la mort d'un homme! Revenir à bord sans un morceau de charbon! qu'allait devenir l'équipage? qu'allait-il faire sous l'inspiration de Richard Shandon? Mais Hatteras ne pouvait lutter davantage.

Tous ses soins se reportèrent alors sur les préparatifs du retour; le traîneau fut réparé, sa charge avait bien diminué d'ailleurs, et ne pesait pas deux cents livres. On raccommoda les vêtements usés, déchirés, imprégnés de neige et durcis par la gelée; des moccassins et des snow-shoes nouveaux remplacèrent les anciens mis hors d'usage. Ces travaux prirent la journée du 29 et la matinée du 30; d'ailleurs, les trois voyageurs se reposaient de leur mieux et se réconfortaient pour l'avenir.

Pendant ces trente-six heures passées dans la maison de neige et sur les glaçons de la ravine, le docteur avait observé Duk, dont les singulières allures ne lui semblaient pas naturelles; l'animal tournait sans cesse en faisant mille circuits imprévus qui paraissaient avoir entre eux un centre commun; c'était une sorte d'élévation, de renflement du sol produit par différentes couches de glaces superposées; Duk, en contournant ce point, aboyait à petit bruit, remuant sa queue avec impatience, regardant son maître et semblant l'interroger.

Le docteur, après avoir réfléchi, attribua cet état d'inquiétude à la présence du cadavre de Simpson, que ses compagnons n'avaient pas encore eu le temps d'enterrer.

Il résolut donc de procéder à cette triste cérémonie le jour même; on devait repartir le lendemain matin des le crépuscule.

Bell et le docteur se munirent de pioches et se dirigèrent vers le fond de la ravine; l'éminence signalée par Duk offrait un emplacement favorable pour y déposer le cadavre; il fallait l'inhumer profondément pour le soustraire à la griffe des ours.

Le docteur et Bell commencèrent par enlever la couche superficielle de neige molle, puis ils attaquèrent la glace durcie; au troisième coup de pioche, le docteur rencontra un corps dur qui se brisa; il en retira les morceaux, et reconnut les restes d'une bouteille de verre.

De son côté, Bell mettait à jour un sac racorni, et dans lequel se trouvaient des miettes de biscuit parfaitement conservé.

«Hein? fit le docteur.

--Qu'est-ce que cela veut dire?» demanda Bell en suspendant son travail.

Le docteur appela Hatteras, qui vint aussitôt.

Duk aboyait avec force, et, de ses pattes, il essayait de creuser l'épaisse couche de glace.

«Est-ce que nous aurions mis la main sur un dépôt de provisions? dit le docteur.

--Cela y ressemble, répondit Bell.

--Continuez!» fit Hatteras.

Quelques débris d'aliments furent encore retirés, et une caisse au quart pleine de pemmican.

«Si c'est une cache, dit Hatteras, les ours l'ont certainement visitée avant nous. Voyez, ces provisions ne sont pas intactes.

--Cela est à craindre, répondit le docteur, car...»

Il n'acheva pas sa phrase; un cri de Bell venait de l'interrompre: ce dernier, écartant un bloc assez fort, montrait une jambe roide et glacée qui sortait par l'interstice des glaçons.

«Un cadavre! s'écria le docteur.

--Ce n'est pas une cache, répondit Hatteras, c'est une tombe.»

Le cadavre, mis à l'air, était celui d'un matelot d'une trentaine d'années, dans un état parfait de conservation; il avait le vêtement des navigateurs arctiques; le docteur ne put dire à quelle époque remontait sa mort.

Mais après ce cadavre Bell en découvrit un second, celui d'un homme de cinquante ans, portant encore sur sa figure la trace des souffrances qui l'avaient tué.

«Ce ne sont pas des corps enterrés, s'écria le docteur; ces malheureux ont été surpris par la mort, tels que nous les trouvons.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny, répondit Bell.

--Continuez! continuez!» disait Hatteras.

Bell osait à peine. Qui pouvait dire ce que ce monticule de glace renfermait de cadavres humains!

«Ces gens ont été victimes de l'accident qui a failli nous arriver à nous-mêmes, dit le docteur; leur maison de neige s'est affaissée. Voyons si quelqu'un d'eux ne respire pas encore!»

La place fut déblayée avec rapidité, et Bell ramena un troisième corps, celui d'un homme de quarante ans; il n'avait pas l'apparence cadavérique des autres; le docteur se baissa sur lui, et crut surprendre encore quelques symptômes d'existence.

«Il vit! il vit! s'écria-t-il.

Bell et lui transportèrent ce corps dans la maison de neige, tandis qu'Hatteras, immobile, considérait la demeure écroulée.

Le docteur dépouilla entièrement le malheureux exhumé; il ne trouva sur lui aucune trace de blessure; aidé de Bell, il le frictionna vigoureusement avec des étoupes imbibées d'esprit-de-vin, et il sentit peu à peu la vie renaître; mais l'infortuné était dans un état de prostration absolue, et complètement privé de la parole; sa langue adhérait à son palais, comme gelée.