Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 16
Il y eut alors un moment de désespoir. La pensée de la mort, et de la mort par le froid, apparut dans toute son horreur; ce dernier morceau de charbon brûlait avec un crépitement sinistre; le feu menaçait déjà de manquer, et la température de la salle s'abaissait sensiblement. Mais Johnson alla chercher quelques morceaux de ce nouveau combustible que lui avaient fourni les animaux marins, et il en chargea le poêle; il y ajouta de l'étoupe imprégnée d'huile gelée, et obtint bientôt une chaleur suffisante. L'odeur de cette graisse était fort insupportable; mais comment s'en débarrasser? il fallait s'y faire, Johnson convint lui-même que son expédient laissait à désirer, et n'aurait aucun succès dans les maisons bourgeoises de Liverpool.
«Et pourtant, ajouta-t-il, cette odeur fort déplaisante amènera peut-être de bons résultats.
--Et lesquels donc? demanda le charpentier.
--Elle attirera sans doute les ours de notre côté, car ils sont friands de ces émanations.
--Bon, répliqua Bell, et la nécessité d'avoir des ours?
--Ami Bell, répondit Johnson, il ne nous faut plus compter sur les phoques; ils ont disparu et pour longtemps; si les ours ne viennent pas à leur tour fournir leur part de combustible, je ne sais pas ce que nous deviendrons.
--Tu dis vrai, Johnson; notre sort est loin d'être assuré; cette situation est effrayante. Et si ce genre de chauffage vient à nous manquer... je ne vois pas trop le moyen...
--Il y en aurait encore un!...
--Encore un? répondit Bell.
--Oui, Bell! en désespoir de cause... mais jamais le capitaine... Et cependant, il faudra peut-être en venir là.»
Le vieux Johnson secoua tristement la tête, et tomba dans des réflexions silencieuses, dont Bell ne voulut pas le tirer. Il savait que ces morceaux de graisse, si péniblement acquis, ne dureraient pas huit jours, malgré la plus sévère économie.
Le maître d'équipage ne se trompait pas. Plusieurs ours, attirés par ces exhalaisons fétides, furent signalés sous le vent du _Forward_; les hommes valides leur donnèrent la chasse; mais ces animaux sont doués d'une vitesse remarquable et d'une finesse qui déjoue tous les stratagèmes; il fut impossible de les approcher, et les balles les plus adroites ne purent les atteindre.
L'équipage du brick fut sérieusement menacé de mourir de froid; il était incapable de résister quarante-huit heures à une température pareille, qui envahirait la salle commune. Chacun voyait venir avec terreur la fin du dernier morceau de combustible.
Or, cela arriva le 20 décembre, à trois heures du soir; le feu s'éteignit; les matelots, rangés en cercle autour du poêle, se regardaient avec des yeux hagards. Hatteras demeurait immobile dans son coin; le docteur, suivant son habitude, se promenait avec agitation; il ne savait plus à quoi s'ingénier.
La température tomba subitement dans la salle à sept degrés au-dessous de zéro. (-22° centig.)
Mais si le docteur était à bout d'imagination, s'il ne savait plus que faire, d'autres le savaient pour lui. Aussi, Shandon, froid et résolu, Pen, la colère aux yeux, et deux ou trois de leurs camarades, de ceux qui pouvaient encore se traîner, s'avancèrent vers Hatteras.
«Capitaine,» dit Shandon.
Hatteras, absorbé dans ses pensées, ne l'entendit pas.
«Capitaine!» répéta Shandon en le touchant de la main.
Hatteras se redressa.
«Monsieur, dit-il.
--Capitaine, nous n'avons plus de feu.
--Eh bien? répondit Hatteras.
--Si votre intention est que nous mourions de froid, reprit Shandon avec une terrible ironie, nous vous prions de nous en informer!
--Mon intention, répondit Hatteras d'une voix grave, est que chacun ici fasse son devoir jusqu'au bout.
--Il y a quelque chose au-dessus du devoir, capitaine, répondit le second, c'est le droit à sa propre conservation. Je vous répète que nous sommes sans feu, et si cela continue, dans deux jours, pas un de nous ne sera vivant!
--Je n'ai pas de bois, répondit sourdement Hatteras.
--Eh bien! s'écria violemment Pen, quand on n'a plus de bois, on va en couper où il en pousse!» Hatteras pâlit de colère.
«Où cela? dit-il.
--A bord, répondit insolemment le matelot.
--A bord! reprit le capitaine, les poings crispés, l'oeil étincelant.
--Sans doute, répondit Pen,, quand le navire n'est plus bon à porter son équipage, on brûle le navire!»
Au commencement de cette phrase, Hatteras avait saisi une hache; à la fin, cette hache était levée sur la tête de Pen.
«Misérable!» s'écria-t-il.
Le docteur se jeta au-devant de Pen, qu'il repoussa; la hache, retombant à terre, entailla profondément la plancher. Johnson, Bell, Simpson, groupés autour d'Hatteras, paraissaient décidés à le soutenir. Mais des voix lamentables, plaintives, douloureuses, sortirent de ces cadres transformés en lits de mort.
«Du feu! du feu!» criaient les infortunés malades, envahis par le froid sous leurs couvertures. Hatteras fit un effort sur lui-même, et, après quelques instants de silence, il prononça ces mots d'un ton calme:
«Si nous détruisons notre navire, comment regagnerons-nous l'Angleterre?
--Monsieur, répondit Johnson, on pourrait peut-être brûler sans inconvénient les parties les moins utiles, le plat-bord, les bastingages...
--Il resterait toujours les chaloupes, reprit Shandon, et, d'ailleurs, qui nous empêcherait de reconstruire un navire plus petit avec les débris de l'ancien?...
--Jamais! répondit Hatteras.
--Mais... reprirent plusieurs matelots en élevant la voix...
--Nous avons de l'esprit-de-vin en grande quantité, répondit Hatteras; brûlez-le jusqu'à la dernière goutte.
--Eh bien, va pour de l'esprit-de-vin!» répondit Johnson, avec une confiance affectée qui était loin de son coeur.
Et, à l'aide de larges mèches, trempées dans cette liqueur dont la flamme pâle léchait les parois du poêle, il put élever de quelques degrés la température de la salle.
Pendant les jours qui suivirent cette scène désolante, le vent revint dans le sud, le thermomètre remonta; la neige tourbillonna dans une atmosphère moins rigide. Quelques-uns des hommes purent quitter le navire aux heures les moins humides du jour; mais les ophthalmies et le scorbut retinrent la plupart d'entre eux à bord; d'ailleurs, ni la chasse, ni la pêche ne furent praticables.
Au reste, ce n'était qu'un répit dans les atroces violences du froid, et, le 25, après une saute de vent inattendue, le mercure gelé disparut de nouveau dans la cuvette de l'instrument; on dut alors s'en rapporter au thermomètre à esprit-de-vin, que les plus grands froids ne parviennent pas à congeler.
Le docteur, épouvanté, le trouva à soixante-six degrés au-dessous de zéro (-52° centig.). C'est à peine s'il avait jamais été donné à l'homme de supporter une telle température.
La glace s'étendait en longs miroirs ternis sur le plancher; un épais brouillard envahissait la salle; l'humidité retombait en neige épaisse; on ne se voyait plus; la chaleur humaine se retirait des extrémités du corps; les pieds et les mains devenaient bleus; la tête se cerclait de fer, et la pensée confuse, amoindrie, gelée, portait au délire. Symptôme effrayant: la langue ne pouvait plus articuler une parole.
Depuis ce jour où on le menaça de brûler son navire, Hatteras rôdait pendant de longues heures sur le pont. Il surveillait, il veillait. Ce bois, c'était sa chair à lui! On lui coupait un membre en en coupant un morceau! Il était armé et faisait bonne garde, insensible au froid, à la neige, à cette glace qui roidissait ses vêtements et l'enveloppait comme d'une cuirasse de granit. Duk, le comprenant, aboyait sur ses pas et l'accompagnait de ses hurlements.
Cependant, le 25 décembre, il descendit à la salle commune. Le docteur, profitant d'un reste d'énergie, alla droit à lui.
«Hatteras, lui dit-il, nous allons mourir faute de feu.
--Jamais! fit Hatteras, sachant bien à quelle demande il répondait ainsi.
--Il le faut, reprit doucement le docteur.
--Jamais, reprit Hatteras avec plus de force, jamais je n'y consentirai! Que l'on me désobéisse, si l'on veut!».
C'était la liberté d'agir donnée ainsi. Johnson et Bell s'élancèrent sur le pont. Hatteras entendit le bois de son brick craquer sous la hache. Il pleura.
Ce jour-là, c'était le jour de Noël, la fête de la famille, en Angleterre, la soirée des réunions enfantines! Quel souvenir amer que celui de ces enfants joyeux autour de leur arbre encore vert! Qui ne se rappelait ces longues pièces de viande rôtie que fournissait le boeuf engraissé pour cette circonstance? Et ces tourtes, ces minced-pies, où les ingrédiens de toutes sortes se trouvaient amalgamés pour ce jour si cher aux coeurs anglais? Mais ici, la douleur, le désespoir, la misère à son dernier degré, et pour bûche de Noël ces morceaux du bois d'un navire perdu au plus profond de la zone glaciale!
Cependant, sous l'influence du feu, le sentiment et la force revinrent à l'esprit des matelots; les boissons brûlantes de thé ou de café produisirent un bien-être instantané, et l'espoir est chose si tenace à l'esprit, que l'on se reprit à espérer. Ce fut dans ces alternatives que se termina cette funeste année 1860, dont le précoce hiver avait déjoué les hardis projets d'Hatteras.
Or, il arriva que précisément ce premier janvier 1861 fut marqué par une découverte inattendue. Il faisait un peu moins froid; le docteur avait repris ses études accoutumées; il lisait les relations de sir Edward Belcher sur son expédition dans les mers polaires. Tout d'un coup, un passage, inaperçu jusqu'alors, le frappa d'étonnement; il relut; on ne pouvait s'y méprendre.
Sir Edward Belcher racontait qu'après être parvenu à l'extrémité du canal de la Reine il avait découvert des traces importantes du passage et du séjour des hommes.
«Ce sont, disait-il, des restes d'habitations bien supérieures à tout ce que l'on peut attribuer aux habitudes grossières des tribus errantes d'Esquimaux. Leurs murs sont bien assis dans le sol profondément creusé; l'aire de l'intérieur, recouvert d'une couche épaisse de beau gravier, a été pavée. Des ossements de rennes, de morses, de phoques, s'y voient en grande quantité. _Nous y rencontrâmes du charbon._»
Aux derniers mots, une idée surgît dans l'esprit du docteur; il emporta son livre et vint le communiquer à Hatteras.
«Du charbon! s'écria ce dernier.
--Oui, Hatteras, du charbon; c'est à dire le salut pour nous!
--Du charbon! sur cette côte déserte! reprit Hatteras. Non, cela n'est pas possible!
--Pourquoi en douter, Hatteras? Belcher n'eût pas avancé un tel fait sans en être certain, sans l'avoir vu de ses propres yeux.
--Eh bien, après, docteur?
--Nous ne sommes pas à cent milles de la côte où Belcher vit ce charbon! Qu'est-ce qu'une excursion de cent milles? Rien. On a souvent fait des recherches plus longues à travers les glaces, et par des froids aussi grands. Partons donc, capitaine!
--Partons!» s'écria Hatteras, qui avait rapidement pris son parti, et, avec la mobilité de son imagination, entrevoyait des chances de salut.
Johnson fut aussitôt prévenu de cette résolution; il approuva fort le projet; il le communiqua à ses camarades; les uns y applaudirent, les autres l'accueillirent avec indifférence.
«Du charbon sur ces côtes! dit Wall, enfoui dans son lit de douleur.
--Laissons-les faire,» lui répondit mystérieusement Shandon.
Mais avant même que les préparatifs de voyage fussent commencés, Hatteras voulut reprendre avec la plus parfaite exactitude la position du _Forward_. On comprend aisément l'importance de ce calcul, et pourquoi cette situation devait être mathématiquement connue. Une fois loin du navire, on ne saurait le retrouver sans chiffres certains.
Hatteras monta donc sur le pont; il recueillit à divers moments plusieurs distances lunaires, et les hauteurs méridiennes des principales étoiles.
Ces observations présentaient de sérieuses difficultés, car, par cette basse température, le verre et les miroirs des instruments se couvraient d'une couche de glace au souffle d'Hatteras; plus d'une fois ses paupières furent entièrement brûlées en s'appuyant sur le cuivre des lunettes.
Cependant, il put obtenir des bases très-exactes pour ses calculs, et il revint les chiffrer dans la salle. Quand ce travail fut terminé, il releva la tête avec stupéfaction, prit sa carte, la pointa et regarda le docteur.
«Eh bien? demanda celui-ci.
--Par quelle latitude nous trouvions-nous au commencement de l'hivernage?
--Mais par soixante-dix-huit degrés, quinze minutes de latitude, et quatre-vingt-quinze degrés, trente-cinq minutes de longitude, précisément au pôle du froid.
--Eh bien, ajouta Hatteras à voix basse, notre champ de glace dérive! nous sommes de deux degrés plus au nord et plus à l'ouest, à trois cents milles au moins de votre dépôt de charbon!
--Et ces infortunés qui ignorent!... s'écria le docteur.
--Silence!» fit Hatteras en portant son doigt à ses lèvres.
CHAPITRE XXVIII.
PRÉPARATIFS DE DÉPART.
Hatteras ne voulut pas mettre son équipage au courant de cette situation nouvelle. Il avait raison. Ces malheureux, se sachant entraînés vers le nord avec une force irrésistible, se fussent livrés peut-être aux folies du désespoir. Le docteur le comprit, et approuva le silence du capitaine.
Celui-ci avait renfermé dans son coeur les impressions que lui causèrent cette découverte. Ce fut son premier instant de bonheur depuis ces longs mois passés dans sa lutte incessante contre les éléments. Il se trouvait reporté à cent cinquante milles plus au nord, à peine à huit degrés du pôle! Mais cette joie, il la cacha si profondément, que le docteur ne put pas même la soupçonner; celui-ci se demanda bien pourquoi l'oeil d'Hatteras brillait d'un éclat inaccoutumé; mais ce fut tout, et la réponse si naturelle à cette question ne lui vint même pas a l'esprit.
_Le Forward_, en se rapprochant du pôle, s'était éloigné de ce gisement de charbon observé par sir Edward Belcher; au lieu de cent milles, il fallait, pour le chercher, revenir de deux cent cinquante milles vers le sud. Cependant, après une courte discussion à cet égard entre Hatteras et Clawbonny, le voyage fut maintenu.
Si Belcher avait dit vrai, et l'on ne pouvait mettre sa véracité en doute, les choses devaient se trouver dans l'état où il les avait laissées. Depuis 1853, pas une expédition nouvelle ne fut dirigée vers ces continents extrêmes. On ne rencontrait que peu ou point d'Esquimaux sous cette latitude. La déconvenue arrivée à l'île Beechey ne pouvait se reproduire sur les côtes du Nouveau-Cornouailles. La basse température de ce climat conservait indéfiniment les objets abandonnés à son influence. Toutes les chances se réunissaient donc en faveur de cette excursion à travers les glaces.
On calcula que ce voyage pourrait durer quarante jours au plus, et les préparatifs furent faits par Johnson en conséquence.
Ses soins se portèrent d'abord sur le traîneau; il était de forme groënlandaise, large de trente-cinq pouces et long de vingt-quatre pieds. Les Esquimaux en construisent qui dépassent souvent cinquante pieds en longueur. Celui-ci se composait de longues planches recourbées à l'avant et à l'arrière, et tendues comme un arc par deux fortes cordes. Cette disposition lui donnait un certain ressort de nature à rendre les chocs moins dangereux. Ce traîneau courait aisément sur la glace; mais par les temps de neige, lorsque les couches blanches n'étaient pas encore durcies, on lui adaptait deux châssis verticaux juxtaposés, et, élevé de la sorte, il pouvait avancer sans accroître son tirage. D'ailleurs, en le frottant d'un mélange de soufre et de neige, suivant la méthode esquimau, il glissait avec une remarquable facilité.
Son attelage se composait de six chiens; ces animaux, robustes malgré leur maigreur, ne paraissaient pas trop souffrir de ce rude hiver; leurs harnais de peau de daim étaient en bon état; on devait compter sur un tel équipage, que les Groënlandais d'Uppernawik avaient vendu en conscience. A eux six, ces animaux pouvaient traîner un poids de deux mille livres, sans se fatiguer outre mesure.
Les effets de campement furent une tente, pour le cas où la construction d'une snow-house[1] serait impossible, une large toile de mackintosh, destinée à s'étendre sur la neige, qu'elle empêchait de fondre au contact du corps, et enfin plusieurs couvertures de laine et de peau de buffle. De plus, on emporta l'halkett-boat.
[1] Maison de neige.
Les provisions consistèrent en cinq caisses de pemmican pesant environ quatre cent cinquante livres; on comptait une livre de pemmican par homme et par chien; ceux-ci étaient au nombre de sept, en comprenant Duk; les hommes ne devaient pas être plus de quatre. On emportait aussi douze gallons d'esprit-de-vin, c'est-à-dire cent cinquante livres à peu près, du thé, du biscuit en quantité suffisante, une petite cuisine portative, avec une notable quantité de mèches et d'étoupes, de la poudre, des munitions, et quatre fusils à deux coups. Les hommes de l'expédition, d'après l'invention du capitaine Parry, devaient se ceindre de ceintures en caoutchouc, dans lesquelles la chaleur du corps et le mouvement de la marche maintenaient du café, du thé et de l'eau à l'état liquide.
Johnson soigna tout particulièrement la confection des snow-shoes[1], fixées sur des montures en bois garnies de lanières de cuir; elles servaient de patins; sur les terrains entièrement glacés et durcis, les moccassins de peau de daim les remplaçaient avec avantage; chaque voyageur dut être muni de deux paires des unes et des autres.
[1] Chaussures à neige.
Ces préparatifs, si importants, puisqu'un détail omis peut amener la perte d'une expédition, demandèrent quatre jours pleins. Chaque midi, Hatteras eut soin de relever la position de son navire; il ne dérivait plus, et il fallait cette certitude absolue pour opérer le retour.
Hatteras s'occupa de choisir les hommes qui devaient le suivre. C'était une grave décision à prendre; quelques-uns n'étaient pas bons à emmener, mais on devait aussi regarder à les laisser à bord. Cependant, le salut commun dépendant de la réussite du voyage, il parut opportun au capitaine de choisir avant tout des compagnons sûrs et éprouvés.
Shandon se trouva donc exclu; il ne manifesta, d'ailleurs, aucun regret à cet égard. James Wall, complètement alité, ne pouvait prendre part à l'expédition.
L'état des malades, au surplus, n'empirait pas; leur traitement consistait en frictions répétées et en fortes doses de jus de citron; il n'était pas difficile à suivre, et ne nécessitait aucunement la présence du docteur. Celui-ci se mit donc en tête des voyageurs, et son départ n'amena point la moindre réclamation.
Johnson eût vivement désiré accompagner le capitaine dans sa périlleuse entreprise; mais celui-ci le prit à part, et d'une voix affectueuse, presque émue:
«Johnson, lui dit-il, je n'ai de confiance qu'en vous. Vous êtes le seul officier auquel je puisse laisser mon navire. Il faut que je vous sache là pour surveiller Shandon et les autres. Ils sont enchaînés ici par l'hiver; mais qui sait les funestes résolutions dont leur méchanceté est capable? Vous serez muni de mes instructions formelles, qui remettront au besoin le commandement entre vos mains. Vous serez un autre moi-même. Notre absence durera quatre à cinq semaines au plus, et je serai tranquille, vous ayant là où je ne puis être. Il vous faut du bois, Johnson. Je le sais! mais, autant qu'il sera possible, épargnez mon pauvre navire. Vous m'entendez, Johnson?
--Je vous entends, capitaine, répondit le vieux marin, et je resterai, puisque cela vous convient ainsi.
--Merci!» dit Hatteras en serrant la main de son maître d'équipage, et il ajouta:
«Si vous ne nous voyez pas revenir, Johnson, attendez jusqu'à la débâcle prochaine, et tâchez de pousser une reconnaissance vers le pôle. Si les autres s'y opposent, ne pensez plus à nous, et ramenez _le Forward_ en Angleterre.
--C'est votre volonté, capitaine?
--Ma volonté absolue, répondit Hatteras.
--Vos ordres seront exécutés,» dit simplement Johnson.
Cette décision prise, le docteur regretta son digne ami, mais il dut reconnaître qu'Hatteras faisait bien en agissant ainsi.
Les deux autres compagnons de voyage furent Bell, le charpentier, et Simpson. Le premier, bien portant, brave et dévoué, devait rendre de grands services pour les campements sur la neige; le second, quoique moins résolu, accepta cependant de prendre part à une expédition dans laquelle il pouvait être fort utile en sa double qualité de chasseur et de pêcheur.
Ainsi ce détachement se composa d'Hatteras, de Clawbonny, de Bell, de Simpson et du fidèle Duk, c'étaient donc quatre hommes et sept chiens à nourrir. Les approvisionnements avaient été calculés en conséquence.
Pendant les premiers jours de janvier, la température se maintint en moyenne à trente-trois degrés au-dessous de zéro (-37º centigr.). Hatteras guettait avec impatience un changement de temps; plusieurs fois il consulta le baromètre, mais il ne fallait pas s'y fier; cet instrument semble perdre sous les hautes latitudes sa justesse habituelle; la nature, dans ces climats, apporte de notables exceptions à ses lois générales: ainsi la pureté du ciel n'était pas toujours accompagnée de froid, et la neige ne ramenait pas une hausse dans la température; le baromètre restait incertain, ainsi que l'avaient déjà remarqué beaucoup de navigateurs des mers polaires; il descendait volontiers avec des vents du nord et de l'est; bas, il amenait du beau temps; haut, de la neige ou de la pluie. On ne pouvait donc compter sur ses indications.
Enfin, le 5 janvier, une brise de l'est ramena une reprise de quinze degrés; la colonne thermométrique remonta à dix-huit degrés au-dessous de zéro (-28º centigr.). Hatteras résolut de partir le lendemain; il n'y tenait plus, à voir sous ses yeux dépecer son navire; la dunette avait passé tout entière dans le poêle.
Donc, le 6 janvier, au milieu de rafales de neige, l'ordre du départ fut donné; le docteur fit ses dernières recommandations aux malades; Bell et Simpson échangèrent de silencieux serrements de main avec leurs compagnons. Hatteras voulut adresser ses adieux à haute voix, mais il se vit entouré de mauvais regards. Il crut surprendre un ironique sourire sur les lèvres de Shandon. Il se tut. Peut-être même hésita-t-il un instant à partir, en jetant les yeux sur _le Forward_.
Mais il n'y avait pas à revenir sur sa décision; le traîneau chargé et attelé attendait sur le champ de glace; Bell prit les devants; les autres suivirent. Johnson accompagna les voyageurs pendant un quart de mille; puis Hatteras le pria de retourner à bord, ce que le vieux marin fit après un long geste d'adieu.
En ce moment, Hatteras, se retournant une dernière fois vers le brick, vit l'extrémité de ses mâts disparaître dans les sombres neiges du ciel.
CHAPITRE XXIX.
A TRAVERS LES CHAMPS DE GLACE.
La petite troupe descendit vers le sud-est. Simpson dirigeait l'équipage du traîneau. Duk l'aidait avec zèle, ne s'étonnant pas trop du métier de ses semblables. Hatteras et le docteur marchaient derrière, tandis que Bell, chargé d'éclairer la route, s'avançait en tête, sondant les glaces du bout de son bâton ferré.
La hausse du thermomètre annonçait une neige prochaine; celle-ci ne se fit pas attendre, et tomba bientôt en épais flocons. Ces tourbillons opaques ajoutaient aux difficultés du voyage; on s'écartait de la ligne droite; on n'allait pas vite; cependant, on put compter sur une moyenne de trois milles à l'heure.
Le champ de glace, tourmenté par les pressions de la gelée, présentait une surface inégale et raboteuse; les heurts du traîneau devenaient fréquents, et, suivant les pentes de la route, il s'inclinait parfois sous des angles inquiétants; mais enfin on se tira d'affaire.