Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 14
Celles-ci grimpaient avec une force irrésistible; des glaçons pesant plusieurs quintaux escaladaient les murailles du navire; les plus petits, lancés jusqu'à la hauteur des hunes, retombaient en flèches aiguës, brisant les haubans, coupant les manoeuvres. L'équipage était débordé par ces ennemis innombrables, qui, de leur masse, eussent écrasé cent navires comme _le Forward_. Chacun essayait de repousser ces rocs envahissants, et plus d'un matelot fut blessé par leurs arrêtes aiguës, entre autres Bolton, qui eut l'épaule gauche entièrement déchirée. Le bruit prenait des proportions effrayantes. Duck aboyait avec rage après ces ennemis d'une nouvelle sorte. L'obscurité de la nuit accrut bientôt l'horreur de la situation, sans cacher ces blocs irrités, dont la blancheur répercutait les dernières lueurs éparses dans l'atmosphère.
Les commandements d'Hatteras retentissaient toujours au milieu de cette lutte étrange, impossible, surnaturelle, des hommes avec des glaçons. Le navire, obéissant à cette pression énorme, s'inclinait sur bâbord, et l'extrémité de sa grande vergue s'arc-boutait déjà contre le champ de glace, au risque de briser son mât.
Hatteras comprit le danger; le moment était terrible; le brick menaçait de se renverser entièrement, et la mâture pouvait être emportée.
Un bloc énorme, grand comme le navire lui-même, parut alors s'élever le long de la coque; il se soulevait avec une irrésistible puissance; il montait, il dépassait déjà la dunette; s'il se précipitait sur _le Forward_, tout était fini; bientôt il se dressa debout, sa hauteur dépassant les vergues de perroquet, et il oscilla sur sa base.
Un cri d'épouvante s'échappa de toutes les poitrines. Chacun reflua sur tribord.
Mais, à ce moment, le navire fut entièrement soulagé[1]. On le sentit enlevé, et pendant un temps inappréciable il flotta dans l'air, puis il inclina, retomba sur les glaçons, et, là, fut pris d'un roulis qui fit craquer ses cordages. Que se passait-il donc?
[1] Soulevé.
Soulevé par cette marée montante, repoussé par les blocs qui le prenaient à l'arrière, il franchissait l'infranchissable banquise. Après une minute, qui parut un siècle, de cette étrange navigation, il retomba de l'autre côté de l'obstacle, sur un champ de glace; il l'enfonça de son poids, et se retrouva dans son élément naturel.
«La banquise est franchie! s'écria Johnson, qui s'était jeté à l'avant du brick.
--Dieu soit loué!» répondit Hatteras.
En effet, le brick se trouvait au centre d'un bassin de glace; celle-ci l'entourait de toutes parts, et, bien que la quille plongeât dans l'eau, il ne pouvait bouger; mais s'il demeurait immobile, le champ marchait pour lui.
«Nous dérivons, capitaine! cria Johnson
--Laissons faire,» répondit Hatteras.
Comment, d'ailleurs, eût-il été possible de s'opposer à cet entraînement?
Le jour revint, et il fut bien constaté que sous l'influence d'un courant sous-marin le banc de glace dérivait vers le nord avec rapidité. Cette masse flottante emportait _le Forward_, cloué au milieu de l'ice-field, dont on ne voyait pas la limite; dans la prévision d'une catastrophe, dans le cas où le brick serait jeté sur une côte ou écrasé par la pression des glaces, Hatteras fit monter sur le pont une grande quantité de provisions, les effets de campement, les vêtements et les couvertures de l'équipage; à l'exemple de ce que fit le capitaine MacClure dans une circonstance semblable, il fit entourer le bâtiment d'une ceinture de hamacs gonflés d'air de manière à le prémunir contre les grosses avaries; bientôt la glace, s'accumulant sous l'influence d'une température de sept degrés (-14° centig.); le navire fut entouré d'une muraille de laquelle sa mâture sortait seule.
Pendant sept jours, il navigua de cette façon; la pointe Albert, qui forme l'extrémité ouest du Nouveau-Cornouailles, fut entrevue, le 10 septembre, et disparut bientôt; on remarqua que le champ de glace inclina dans l'est à partir de ce moment. Où allait-il de la sorte? où s'arrêterait-on? Qui pouvait le prévoir?
L'équipage attendait et se croisait les bras. Enfin, la 15 septembre, vers les trois heures du soir, l'ice-field, précipité sans doute sur un autre champ, s'arrêta brusquement; le navire ressentit une secousse violente, Hatteras, qui avait fait son point pendant cette journée, consulta sa carte; il se trouvait dans le nord, sans aucune terre en vue, par 95°35' de longitude et 78°15' de latitude, au centre de cette région, de cette mer inconnue, où les géographes ont placé le pôle du froid!
CHAPITRE XXIV.
PRÉPARATIFS D'HIVERNAGE.
L'hémisphère austral est plus froid à parité de latitude que l'hémisphère boréal; mais la température du Nouveau Continent est encore de quinze degrés au-dessous de celle des autres parties du monde; et, en Amérique, ces contrées, connues sous le nom de pôle du froid, sont les plus redoutables.
La température moyenne pour toute l'année n'est que de deux degrés au-dessous de zéro (-19° centigr.). Les savants ont expliqué cela de la façon suivante, et le docteur Clawbonny partageait leur opinion à cet égard.
Suivant eux, les vents qui régnent avec la force la plus constante dans les régions septentrionales de l'Amérique sont les vents de sud-ouest; ils viennent de l'océan Pacifique avec une température égale et supportable; mais pour arriver aux mers arctiques, ils sont forcés de traverser l'immense territoire américain, couvert de neiges; ils se refroidissent à son contact et couvrent alors les régions hyperboréennes de leur glaciale âpreté.
Hatteras se trouvait au pôle du froid, au delà des contrées entrevues par ses devanciers; il s'attendait donc à un hiver terrible, sur un navire perdu au milieu des glaces, avec un équipage à demi révolté. Il résolut de combattre ces dangers divers avec son énergie habituelle. Il regarda sa situation en face, et ne baissa pas les yeux.
Il commença par prendre avec l'aide et l'expérience de Johnson toutes les mesures nécessaires à son hivernage. D'après son calcul, _le Forward_ avait été entraîné à deux cent cinquante milles de la dernière terre connue, c'est-à-dire le Nouveau-Cornouailles; il était étreint dans un champ de glace, comme dans un lit de granit, et nulle puissance humaine ne pouvait l'en arracher.
Il n'existait plus une goutte d'eau libre dans ces vastes mers frappées par l'hiver arctique. Les ice-fields se déroulaient à perte de vue, mais sans offrir une surface unie. Loin de là. De nombreux ice-bergs hérissaient la plaine glacée, et _le Forward_ se trouvait abrité par les plus hauts d'entre eux sur trois points du compas; le vent du sud-est seul soufflait jusqu'à lui. Que l'on suppose des rochers au lieu de glaçons, de la verdure au lieu de neige, et la mer reprenant son état liquide, le brick eût été tranquillement à l'ancre dans une jolie baie et à l'abri des coups de vent les plus redoutables. Mais quelle désolation sous cette latitude! quelle nature attristante! quelle lamentable contemplation!
Le navire, quelque immobile qu'il fût, dut être néanmoins assujetti fortement au moyen de ses ancres; il fallait redouter les débâcles possibles ou les soulèvements sous-marins. Johnson, en apprenant cette situation du _Forward_ au pôle du froid, observa plus sévèrement encore ses mesures d'hivernage.
«Nous en verrons de rudes! avait-il dit au docteur; voilà bien la chance du capitaine! aller se faire pincer au point le plus désagréable du globe! Bah! vous verrez que nous nous en tirerons.»
Quant au docteur, au fond de sa pensée, il était tout simplement ravi de la situation. Il ne l'eût pas changée pour une autre! Hiverner au pôle du froid! quelle bonne fortune!
Les travaux de l'extérieur occupèrent d'abord l'équipage; les voiles demeurèrent enverguées au lieu d'être serrées à fond de cale, comme le firent les premiers hiverneurs; elles furent uniquement repliées dans leur étui, et bientôt la glace leur fit une enveloppe imperméable; on ne dépassa même pas les mâts de perroquet, et le nid de pie resta en place. C'était un observatoire naturel; les manoeuvres courantes furent seules retirées.
Il devint nécessaire de couper le champ autour du navire, qui souffrait de sa pression. Les glaçons, accumulés sur ses flancs, pesaient d'un poids considérable; il ne reposait pas sur sa ligne de flottaison habituelle. Travail long et pénible. Au bout de quelques jours, la carène fut délivrée de sa prison, et l'on profita de cette circonstance pour l'examiner; elle n'avait pas souffert, grâce à la solidité de sa construction; seulement son doublage de cuivre était presque entièrement arraché. Le navire, devenu libre, se releva de près de neuf pouces; on s'occupa alors de tailler la glace en biseau suivant la forme de la coque; de cette façon, le champ se rejoignait sous la quille du brick, et s'opposait lui-même à tout mouvement de pression.
Le docteur participait à ces travaux; il maniait adroitement le couteau à neige; il excitait les matelots par sa bonne humeur. Il instruisait et s'instruisait. Il approuva fort cette disposition de la glace sous le navire.
«Voilà une bonne précaution, dit-il.
--Sans cela, monsieur Clawbonny, répondit Johnson, on n'y résisterait pas. Maintenant, nous pouvons sans crainte élever une muraille de neige jusqu'à la hauteur du plat-bord; et, si nous voulons, nous lui donnerons dix pieds d'épaisseur, car les matériaux ne manquent pas.
--Excellente idée, reprit le docteur; la neige est un mauvais conducteur de la chaleur; elle réfléchit au lieu d'absorber, et la température intérieure ne pourra pas déchapper au dehors.
--Cela est vrai, répondit Johnson; nous élevons une fortification contre le froid, mais aussi contre les animaux, s'il leur prend fantaisie de nous rendre visite; le travail terminé, cela aura bonne tournure, vous verrez; nous taillerons dans cette masse de neige deux escaliers, donnant accès l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du navire; une fois les marches taillées au couteau, nous répandrons de l'eau dessus; cette eau se convertira en une glace dure comme du roc, et nous aurons un escalier royal.
--Parfait, répondit le docteur, et, il faut l'avouer, il est heureux que le froid engendre la neige et la glace, c'est-à-dire de quoi se protéger contre lui. Sans cela, on serait fort embarrassé.»
En effet, le navire était destiné à disparaître sous une couche épaisse de glace, à laquelle il demandait la conservation de sa température intérieure; un toit fait d'épaisses toiles goudronnées et recouvertes de neige fut construit au dessus du pont sur toute sa longueur; la toile descendait assez bas pour recouvrir les flancs du navire. Le pont, se trouvant à l'abri de toute impression du dehors, devint un véritable promenoir; il fut recouvert de deux pieds et demi de neige; cette neige fut foulée et battue de manière à devenir très-dure; là elle faisait encore obstacle au rayonnement de la chaleur interne; on étendit au-dessus d'elle une couche de sable, qui devint, s'incrustant, un macadamisage de la plus grande dureté.
«Un peu plus, disait le docteur, et avec quelques arbres, je me croirais à Hyde-Park, et même dans les jardins suspendus de Babylone.»
On fit un trou à feu à une distance assez rapprochée du brick; c'était un espace circulaire creusé dans le champ, un véritable puits, qui devait être maintenu toujours praticable; chaque matin, on brisait la glace formée à l'orifice; il devait servir à se procurer de l'eau en cas d'incendie, ou pour les bains fréquents ordonnés aux hommes de l'équipage par mesure d'hygiène; on avait même soin, afin d'épargner le combustible, de puiser l'eau dans des couches profondes, où elle est moins froide; on parvenait à ce résultat au moyen d'un appareil indiqué par un savant français[1]; cet appareil, descendu à une certaine profondeur, donnait accès à l'eau environnante au moyen d'un double fond mobile dans un cylindre.
[1] François Arago.
Habituellement, on enlève, pendant les mois d'hiver, tous les objets qui encombrent le navire, afin de se réserver de plus larges espaces; on dépose ces objets à terre dans des magasins. Mais ce qui peut se pratiquer près d'une côte est impossible à un navire mouillé sur un champ de glace.
Tout fut disposé à l'intérieur pour combattre les deux grands ennemis de ces latitudes, le froid et l'humidité; le premier amenait le second, plus redoutable encore; on résiste au froid, on succombe à l'humidité; il s'agissait donc de la prévenir.
_Le Forward_, destiné à une navigation dans les mers arctiques, offrait l'aménagement le meilleur pour un hivernage: la grande chambre de l'équipage était sagement disposée; on y avait fait la guerre aux coins, où l'humidité se réfugie d'abord; en effet, par certains abaissements de température, une couche de glace se forme sur les cloisons, dans les coins particulièrement, et, quand elle vient à se fondre, elle entretient une humidité constante. Circulaire, la salle de l'équipage eût encore mieux convenu; mais enfin, chauffée par un vaste poêle, et convenablement ventilée, elle devait être très-habitable; les murs étaient tapissés de peaux de daims, et non d'étoffes de laine, car la laine arrête les vapeurs qui s'y condensent, et imprègnent l'atmosphère d'un principe humide.
Les cloisons furent abattues dans la dunette, et les officiers eurent une salle commune plus grande, plus aérée, et chauffée par un poêle. Cette salle, ainsi que celle de l'équipage, était précédée d'une sorte d'antichambre, qui lui enlevait toute communication directe avec l'extérieur. De cette façon, la chaleur ne pouvait se perdre, et l'on passait graduellement d'une température à l'autre. On laissait dans les antichambres les vêtements chargés de neige; on se frottait les pieds à des scrapers[1] installés au dehors, de manière à n'introduire avec soi aucun élément malsain.
[1] Grattoirs.
Des manches en toile servaient à l'introduction de l'air destiné au tirage des poêles; d'autres manches permettaient à la vapeur d'eau de s'échapper. Au surplus, des condensateurs étaient établis dans les deux salles, et recueillaient cette vapeur au lieu de la laisser se résoudre en eau; on les vidait deux fois par semaine, et ils renfermaient quelquefois plusieurs boisseaux de glace. C'était autant de pris sur l'ennemi.
Le feu se réglait parfaitement et facilement, au moyen des manches à air; on reconnut qu'une petite quantité de charbon suffisait à maintenir dans les salles une température de cinquante degrés (+10° centigr.). Cependant Hatteras, après avoir fait jauger ses soutes, vit bien que même avec la plus grande parcimonie il n'avait pas pour deux mois de combustible.
Un séchoir fut installé pour les vêtements qui devaient être souvent lavés; on ne pouvait les faire sécher à l'air, car ils devenaient durs et cassants.
Les parties délicates de la machine furent aussi démontées avec soin; la chambre qui la renfermait fut hermétiquement close.
La vie du bord devint l'objet de sérieuses méditations; Hatteras la régla avec le plus grand soin, et le règlement fut affiché dans la salle commune. Les hommes se levaient à six heures du matin; les hamacs étaient exposés à l'air trois fois par semaine; le plancher des deux chambres fut frotté chaque matin avec du sable chaud; le thé brûlant figurait à chaque repas, et la nourriture variait autant que possible suivant les jours de la semaine; elle se composait de pain, de farine, de gras de boeuf et de raisins secs pour les puddings, de sucre, de cacao, de thé, de riz, de jus de citron, de viande conservée, de boeuf et de porc salé, de choux, et de légumes au vinaigre; la cuisine était située en dehors des salles communes; on se privait ainsi de sa chaleur; mais la cuisson des aliments est une source constante d'évaporation et d'humidité.
La santé des hommes dépend beaucoup de leur genre de nourriture; sous ces latitudes élevées, on doit consommer le plus possible de matières animales. Le docteur avait présidé à la rédaction du programme d'alimentation.
«Il faut prendre exemple sur les Esquimaux, disait-il; ils ont reçu les leçons de la nature et sont nos maîtres en cela; si les Arabes, si les Africains peuvent se contenter de quelques dattes et d'une poignée de riz, ici il est important de manger, et beaucoup. Les Esquimaux absorbent jusqu'à dix et quinze livres d'huile par jour. Si ce régime ne vous plaît pas, nous devons recourir aux matières riches en sucre et en graisse. En un mot, il nous faut du carbone, faisons du carbone! c'est bien de mettre du charbon dans le poêle, mais n'oublions pas d'en bourrer ce précieux poêle que nous portons en nous!»
Avec ce régime, une propreté sévère fut imposée à l'équipage; chacun dut prendre tous les deux jours un bain de cette eau à demi glacée, que procurait le trou à feu, excellent moyen de conserver sa chaleur naturelle. Le docteur donnait l'exemple; il le fit d'abord comme une chose qui devait lui être fort désagréable; mais ce prétexte lui échappa bientôt, car il finit par trouver un plaisir véritable à cette immersion très-hygiénique.
Lorsque le travail, ou la chasse, ou les reconnaissances entraînaient les gens de l'équipage au dehors par les grands froids, ils devaient prendre garde surtout à ne pas être _frost bitten_, c'est-à-dire gelés dans une partie quiconque du corps; si le cas arrivait, on se hâtait, à l'aide de frictions de neige, de rétablir la circulation du sang. D'ailleurs, les hommes soigneusement vêtus de laine sur tout le corps portaient des capotes en peau de daim et des pantalons de peaux de phoque qui sont parfaitement imperméables au vent.
Les divers aménagements du navire, l'installation du bord, prirent environ trois semaines, et l'on arriva au 10 octobre sans incident particulier.
CHAPITRE XXV.
UN VIEUX RENARD DE JAMES ROSS.
Ce jour-là, le thermomètre s'abaissa jusqu'à trois degrés au dessous de zéro (-16° centig.). Le temps fut assez calme; le froid se supportait facilement en l'absence de la brise. Hatteras, profitant de la clarté de l'atmosphère, alla reconnaître les plaines environnantes; il gravit l'un des plus hauts ice-bergs du nord, et n'embrassa dans le champ de sa lunette qu'une suite de montagnes de glaces et d'ice-fields. Pas une terre en vue, mais bien l'image du chaos sous son plus triste aspect. Il revint à bord, essayant de calculer la longueur probable de sa captivité.
Les chasseurs, et parmi eux, le docteur, James Wall, Simpson, Johnson, Bell, ne manquaient pas de pourvoir la navire de viande fraîche. Les oiseaux avaient disparu, cherchant au sud des climats moins rigoureux. Les ptarmigans seuls, perdrix de rocher particulières à cette latitude, ne fuyaient pas devant l'hiver; on pouvait les tuer facilement, et leur grand nombre promettait une réserve abondante de gibier.
Les lièvres, les renards, les loups, les foermines, les ours ne manquaient pas; un chasseur français, anglais ou norwégien n'eût pas eu le droit de se plaindre; mais ces animaux très-farouches ne se laissaient guère approcher; on les distinguait difficilement d'ailleurs sur ces plaines blanches dont ils possédaient la blancheur, car avant les grands froids, ils changent de couleur, et revêtent leur fourrure d'hiver. Le docteur constata, contrairement à l'opinion de certains naturalistes, que ce changement ne provenait pas du grand abaissement de la température, car il avait lieu avant le mois d'octobre; il ne résultait donc pas d'une cause physique, mais bien de la prévoyance providentielle, qui voulait mettre les animaux arctiques en mesure de braver la rigueur d'un hiver boréal.
On rencontrait souvent des veaux marins, des chiens de mer, animaux compris sous la dénomination générale de phoques; leur chasse fut spécialement recommandée aux chasseurs, autant pour leurs peaux que pour leur graisse éminemment propre à servir de combustible. D'ailleurs le foie de ces animaux devenait au besoin un excellent comestible; on en comptait par centaines, et à deux ou trois milles au nord du navire, le champ était littéralement percé à jour par les trous de ces énormes amphibies; seulement ils éventaient le chasseur avec un instinct remarquable, et beaucoup furent blessés, qui s'échappèrent aisément en plongeant sous les glaçons.
Cependant, le 19, Simpson parvint à s'emparer de l'un d'eux à quatre cents yards du navire; il avait eu la précaution de boucher son trou de refuge, de sorte que l'animal fut à la merci des chasseurs. Il se débattit longtemps, et, après avoir essuyé plusieurs coups de feu, il finit par être assommé. Il mesurait neuf pieds de long; sa tête de bull-dog, les seize dents de ses mâchoires, ses grandes nageoires pectorales en forme d'ailerons, sa queue petite et munie d'une autre paire de nageoires, en faisaient un magnifique spécimen de la famille des chiens de mer. Le docteur, voulant conserver sa tête pour sa collection d'histoire naturelle, et sa peau pour les besoins à venir, fit préparer l'une et l'autre par un moyen rapide et peu coûteux. Il plongea le corps de l'animal dans le trou à feu, et des milliers de petites crevettes enlevèrent les moindres parcelles de chair; au bout d'une demi journée, le travail était accompli, et le plus adroit de l'honorable corporation des tanneurs de Liverpool n'eût pas mieux réussi.
Dès que le soleil a dépassé l'équinoxe d'automne, c'est-à-dire le 23 septembre, on peut dire que l'hiver commence dans les régions arctiques. Cet astre bienfaisant, après avoir peu à peu descendu au dessous de l'horizon, disparut enfin le 23 octobre, effleurant de ses obliques rayons la crête des montagnes glacées. Le docteur lui lança le dernier adieu du savant et du voyageur. Il ne devait plus le revoir avant le mois de février.
Il ne faut pourtant pas croire que l'obscurité soit complète pendant cette longue absence du soleil; la lune vient chaque mois le remplacer de son mieux; il y a encore la scintillation très-claire des étoiles, l'éclat des planètes, de fréquentes aurores boréales, et des réfractions particulières aux horizons blancs de neige; d'ailleurs, le soleil, au moment de sa plus grande déclinaison australe, le 21 décembre, s'approche encore de treize degrés de l'horizon polaire; il règne donc, chaque jour, un certain crépuscule de quelques heures. Seulement le brouillard et les tourbillons de neige venaient souvent plonger ces froides régions dans la plus complète obscurité.
Cependant, jusqu'à cette époque, le temps fut assez favorable; les perdrix et les lièvres seuls purent s'en plaindre, car les chasseurs ne leur laissaient pas un moment de repos; on disposa plusieurs trappes à renard; mais ces animaux soupçonneux ne s'y laissèrent pas prendre; plusieurs fois même, ils grattèrent la neige au-dessous de la trappe, et s'emparèrent de l'appât sans courir aucun risque; le docteur les donnait au diable, fort peiné toutefois de lui faire un semblable cadeau.
Le 25 octobre, le thermomètre ne marqua plus que quatre degrés au-dessous de zéro (-20° centig.). Un ouragan d'une violence extrême se déchaîna; une neige épaisse s'empara de l'atmosphère, ne permettant plus à un rayon de lumière d'arriver au _Forward_. Pendant plusieurs heures, on fut inquiet du sort de Bell et de Simpson, que la chasse avait entraînés au loin; ils ne regagnèrent le bord que le lendemain, après être restés une journée entière couchés dans leur peau de daim, tandis que l'ouragan balayait l'espace au-dessus d'eux, et les ensevelissait sous cinq pieds de neige. Ils faillirent être gelés, et le docteur eut beaucoup de peine à rétablir en eux la circulation du sang.
La tempête dura huit longs jours sans interruption. On ne pouvait mettre le pied dehors. Il y avait, pour une seule journée, des variations de quinze et vingt degrés dans la température.