Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 13
Hatteras ne se méprenait pas à ces symptômes alarmants; si les passes venaient à se boucher, il serait forcé d'hiverner en cet endroit, loin du but de son voyage, et sans même avoir entrevu cette mer libre dont il devait être si rapproché, suivant les rapports de ses devanciers. Il résolut donc, coûte que coûte, de se porter en avant et de gagner quelques degrés dans le nord; voyant qu'il ne pouvait employer ni les avirons avec un équipage à bout de forces, ni les voiles avec un vent toujours contraire, il donna l'ordre d'allumer les fourneaux.
CHAPITRE XXII.
COMMENCEMENT DE RÉVOLTE.
A ce commandement inattendu, la surprise fut grande à bord du _Forward_.
«Allumer les fourneaux! dirent les uns.
--Et avec quoi? dirent les autres.
--Quand nous n'avons plus que deux mois de charbon dans le ventre! s'écria Pen.
--Et comment nous chaufferons-nous, l'hiver? demanda Clifton.
--Il nous faudra donc, reprit Gripper, brûler le navire jusqu'à sa ligne de flottaison?
--Et bourrer le poêle avec les mâts, répondit Waren, depuis le petit perroquet jusqu'au bout-dehors de beaupré?»
Shandon regardait fixement Wall. Les ingénieurs stupéfaits hésitaient à descendre dans la chambre de la machine.
«M'avez-vous entendu?» s'écria le capitaine d'une voix irritée.
Brunton se dirigea vers l'écoutille; mais au moment de descendre, il s'arrêta.
«N'y va pas, Brunton, dit une voix.
--Qui a parlé? s'écria Hatteras.
--Moi! fit Pen, en s'avançant vers le capitaine.
--Et vous dites?... demanda celui-ci.
--Je dis..., je dis, répondit Pen en jurant, je dis que nous en avons assez, que nous n'irons pas plus loin, que nous ne voulons pas crever de fatigue et de froid pendant l'hiver, et qu'on n'allumera pas les fourneaux!
--Monsieur Shandon, répondit froidement Hatteras, faites mettre cet homme aux fers.
--Mais, capitaine, répondit Shandon, ce que cet homme a dit...
--Ce que cet homme a dit, répliqua Hatteras, si vous le répétez, vous, je vous fais enfermer dans votre cabine et garder à vue!--Que l'on saisisse cet homme! m'entend-on?»
Johnson, Bell, Simpson se dirigèrent vers le matelot que la colère mettait hors de lui.
«Le premier qui me touche!...» s'écria-t-il, en saisissant un anspect qu'il brandit au-dessus de sa tête.
Hatteras s'avança vers lui.
«Pen, dit-il d'une voix presque tranquille, un geste de plus, et je te brûle la cervelle!»
En parlant de la sorte, il arma un revolver et le dirigea sur le matelot.
Un murmure se fit entendre.
«Pas un mot, vous autres, dit Hatteras, ou cet homme tombe mort.»
En ce moment, Johnson et Bell désarmèrent Pen, qui ne résista plus et se laissa conduire à fond de cale.
«Allez, Brunton,» dit Hatteras,
L'ingénieur, suivi de Plover et de Waren, descendit à son poste. Hatteras revint sur la dunette.
«Ce Pen est un misérable, lui dit le docteur.
--Jamais homme n'a été plus près de la mort,» répondit simplement le capitaine.
Bientôt la vapeur eut acquis une pression suffisante: les ancres du _Forward_ furent levées; celui-ci, coupant vers l'est, mit le cap sur la pointe Becher, et trancha de son étrave les jeunes glaces déjà formées.
On rencontre entre l'île Baring et la pointe Becher un assez grand nombre d'îles, échouées pour ainsi dire au milieu des ice-fields; les streams se pressaient en grand nombre dans les petits détroits dont cette partie de la mer est sillonnée; ils tendaient à s'agglomérer sous l'influence d'une température relativement basse; des hummocks se formaient ça et là, et l'on sentait que ces glaçons déjà plus compactes, plus denses, plus serrés, feraient bientôt avec l'aide des premières gelées une masse impénétrable.
_Le Forward_ chenalait donc, non sans une extrême difficulté, au milieu des tourbillons de neige. Cependant, avec la mobilité qui caractérise l'atmosphère de ces régions, le soleil reparaissait de temps à autre; la température remontait de quelques degrés; les obstacles se fondaient comme par enchantement, et une belle nappe d'eau, charmante à contempler, s'étendait là où naguère les glaçons hérissaient toutes les passes. L'horizon revêtait de magnifiques teintes orangées sur lesquelles l'oeil se reposait complaisamment de l'éternelle blancheur des neiges.
Le jeudi, 26 juillet, _le Forward_ rasa l'île Dundas, et mit ensuite le cap plus au nord; mais alors il se trouva face à face avec une banquise, haute de huit à neuf pieds et formée de petits ice-bergs arrachés à la côte; il fut obligé d'en prolonger longtemps la courbure dans l'ouest. Le craquement ininterrompu des glaces, se joignant aux gémissements du navire, formait un bruit triste qui tenait du soupir et de la plainte. Enfin le brick trouva une passe et s'y avança péniblement; souvent un glaçon énorme paralysait sa course pendant de longues heures; le brouillard gênait la vue du pilote; tant que l'on voit à un mille en avant, on peut parer facilement les obstacles; mais au milieu de ces tourbillons embrumés, la vue s'arrêtait souvent à moins d'une encâblure. La houle très-forte fatiguait.
Parfois, les nuages lisses et polis prenaient un aspect particulier, comme s'ils eussent réfléchi les bancs de glace; il y eut des jours où les rayons jaunâtres du soleil ne parvinrent pas à franchir la brume tenace.
Les oiseaux étaient encore fort nombreux, et leurs cris assourdissants; des phoques, paresseusement couchés sur les glaçons en dérive, levaient leur tête peu effrayée et agitaient leurs longs cous au passage du navire; celui-ci, en rasant leur demeure flottante, y laissa plus d'une fois des feuilles de son doublage roulées par le frottement.
Enfin, après six jours de cette lente navigation, le 1er août, la pointe Becher fut relevée dans le nord; Hatteras passa ces dernières heures dans les barres de perroquet; la mer libre entrevue par Stewart, le 30 mai 1851, vers 76°20' de latitude, ne pouvait être éloignée, et cependant, si loin qu'Hatteras promenât ses regards, il n'aperçut aucun indice d'un bassin polaire dégagé de glaces. Il redescendit sans mot dire.
«Est-ce que vous croyez à cette mer libre? demanda Shandon au lieutenant.
--Je commence à en douter, répondit James Wall.
--N'avais-je donc pas raison de traiter cette prétendue découverte de chimère et d'hypothèse? Et l'on n'a pas voulu me croire, et vous même, Wall, vous avez pris parti contre moi!
--On vous croira désormais, Shandon.
--Oui, répondit ce dernier, quand il sera trop tard.»
Et il rentra dans sa cabine, où il se tenait presque toujours renfermé depuis sa discussion avec le capitaine.
Le vent retomba dans le sud vers le soir. Hatteras fit alors établir sa voilure et éteindre ses feux; pendant plusieurs jours, les plus pénibles manoeuvres furent reprises par l'équipage; à chaque instant, il fallait ou lofer ou laisser arriver, ou masquer brusquement les voiles pour enrayer la marche du brick; les bras des vergues déjà roidis par le froid couraient mal dans les poulies engorgées, et ajoutaient encore à la fatigue; il fallut plus d'une semaine pour atteindre la pointe Barrow. _Le Forward_ n'avait pas gagné trente milles en dix jours.
Là, le vent sauta de nouveau dans le nord, et l'hélice fut remise en mouvement. Hatteras espérait encore trouver une mer affranchie d'obstacles, au delà du soixante-dix-septième parallèle, telle que la vit Edward Belcher.
Et cependant, s'il s'en rapportait aux récits de Penny, cette partie de mer qu'il traversait en ce moment aurait dû être libre, car, Penny, arrivé à la limite des glaces, reconnut en canot les bords du canal de la Reine jusqu'au soixante-dix-septième degré.
Devait-il donc regarder ces relations comme apocryphes? ou bien un hiver précoce venait-il s'abattre sur ces régions boréales?
Le 15 août, le mont Percy dressa dans la brume ses pics couverts de neiges éternelles; le vent très-violent brassait devant lui une mitraille de grésil qui crépitait avec bruit. Le lendemain, le soleil se coucha pour la première fois, terminant enfin la longue série des jours de vingt-quatre heures. Les hommes avaient fini par s'habituer à cette clarté incessante; mais les animaux en ressentaient peu l'influence; les chiens groënlandais se couchaient à l'heure habituelle, et, Duk lui-même s'endormait régulièrement chaque soir, comme si les ténèbres eussent envahi l'horizon.
Cependant, pendant les nuits qui suivirent le 16 août, l'obscurité ne fut jamais profonde; le soleil, quoique couché, donnait encore une lumière suffisante par réfraction.
Le 19 août, après une assez bonne observation, on releva le cap Franklin sur la côte orientale, et sur la côte occidentale, le cap lady Franklin; ainsi, au point extrême atteint sans doute par ce hardi navigateur, la reconnaissance de ses compatriotes voulut que le nom de sa femme si dévouée fît face à son propre nom, emblème touchant de l'étroite sympathie qui les unit toujours!
Le docteur fut ému de ce rapprochement, de cette union morale entre deux pointes de terre au sein de ces contrées lointaines.
Le docteur, suivant les conseil de Johnson, s'accoutumait déjà à supporter les basses températures; il demeurait presque sans cesse sur le pont, bravant le froid le vent et la neige. Sa constitution, bien qu'il eût un peu maigri, ne souffrait pas des atteintes de ce rude climat. D'ailleurs, il s'attendait à d'autres périls, et constatait avec gaieté même les symptômes précurseurs de l'hiver.
«Voyez, dit-il un jour à Johnson, voyez ces bandes d'oiseaux qui émigrent vers le sud! Comme ils s'enfuient à tire-d'aile en poussant leurs cris d'adieu!
--Oui, monsieur Clawbonny, répondit Johnson; quelque chose leur a dit qu'il fallait partir, et ils se sont mis en route.
--Plus d'un des nôtres, Johnson, serait, je crois, tenté de les imiter!
--Ce sont des coeurs faibles, monsieur Clawbonny; que diable! ce qu'un oiseau ne peut faire, un homme doit le tenter! ces animaux-là n'ont pas un approvisionnement de nourriture comme nous, et il faut bien qu'ils aillent chercher leur existence ailleurs! Mais des marins, avec un bon navire sous les pieds, doivent aller au bout du monde.
--Vous espérez donc qu'Hatteras réussira dans ses projets?
--Il réussira, monsieur Clawbonny.
--Je le pense comme vous, Johnson, et dût-il, pour le suivre, ne conserver qu'un seul compagnon fidèle...
--Nous serions deux!
--Oui, Johnson,» répondit ce dernier en serrant la main du brave matelot.
La terre du Prince-Albert, que _le Forward_ prolongeait en ce moment, porte aussi le nom de terre Grinnel, et bien qu'Hatteras, en haine des Yankees, n'eût jamais consenti à lui donner ce nom, c'est cependant celui sous lequel elle est le plus généralement désignée. Voici d'où vient cette double appellation: en même temps que l'Anglais Penny lui donnait le nom de Prince-Albert, le commandant de _la Rescue_, le lieutenant de Haven, la nommait terre Grinnel en l'honneur du négociant américain qui avait fait à New-York les frais de son expédition.
Le brick, en suivant ses contours, éprouva une série de difficultés inouïes, naviguant tantôt à la voile et tantôt à la vapeur. Le 18 août, on releva le mont Britannia à peine visible dans la brume, et _le Forward_ jeta l'ancre le lendemain dans la baie de Northumberland. Il se trouvait cerné de toutes parts.
CHAPITRE XXIII
L'ASSAUT DES GLAÇONS.
Hatteras, après avoir présidé au mouillage du navire, rentra dans sa cabine, prit sa carte et la pointa avec soin; il se trouvait par 76°57' de latitude et 99°20' de longitude, c'est-à-dire à trois minutes seulement du soixante-dix-septième parallèle. Ce fut à cet endroit même que sir Edward Belcher passa son premier hivernage sur _le Pionnier_ et _l'Assistance_. C'est de ce point qu'il organisa ses excursions en traîneau et en bateau; il découvrit l'île de la Table, les Cornouailles septentrionales, l'archipel Victoria et le canal Belcher. Parvenu au delà du soixante-dix-huitième degré, il vit la côte s'incliner vers le sud-est. Elle semblait devoir se relier au détroit de Jones, dont l'entrée donne sur la baie de Baffin. Mais dans le nord-ouest, au contraire, une mer libre, dit son rapport, «s'étendait à perte de vue».
Hatteras considérait avec émotion cette partie des cartes marines où un large espace blanc figurait ces régions inconnues, et ses yeux revenaient toujours à ce bassin polaire dégagé de glaces.
«Après tant de témoignages, se dit-il, après les relations de Stewart, de Penny, de Belcher, il n'est pas permis de douter! il faut que cela soit! Ces hardis marins ont vu, vu de leurs propres yeux! peut-on révoquer leur assertion en doute? Non!--Mais, si cependant cette mer, libre alors, par suite d'un hiver précoce fut... Mais non, c'est à plusieurs années d'intervalle que ces découvertes ont été faites; ce bassin existe, je le trouverai! je le verrai!»
Hatteras remonta sur la dunette. Une brume intense enveloppait _le Forward_; du pont on apercevait à peine le haut de sa mâture. Cependant Hatteras fit descendre l'ice-master de son nid de pie, et prit sa place; il voulait profiter de la moindre éclaircie du ciel pour examiner l'horizon du nord-ouest.
Shandon n'avait pas manqué cette occasion de dire au lieutenant:
«Eh bien, Wall! et cette mer libre?
--Vous aviez raison, Shandon, répondit Wall, et nous n'avons plus que pour six semaines de charbon dans nos soutes.
--Le docteur trouvera quelque procédé scientifique répondit Shandon, pour nous chauffer sans combustible. J'ai entendu dire que l'on faisait de la glace avec du feu; peut-être nous fera-t-il du feu avec de la glace.»
Shandon rentra dans sa cabine en haussant les épaules.
Le lendemain, 20 août, le brouillard se fendit pendant quelques instants. On vit Hatteras de son poste élevé promener vivement ses regards vers l'horizon; puis il redescendit sans rien dire et donna l'ordre de se porter en avant; mais il était facile de voir que son espoir avait été déçu une dernière fois.
_Le Forward_ leva l'ancre et reprit sa marche incertaine vers le nord. Comme il fatiguait beaucoup, les vergues des huniers et de perroquet furent envoyées en bas avec tout leur gréement; les mâts furent dépassés; on ne pouvait plus compter sur le vent variable que la sinuosité des passes rendait d'ailleurs à peu près inutile; de larges taches blanchâtres se formaient ça et là sur la mer, semblables à des taches d'huile; elles faisaient présager une gelée générale très-prochaine; dès que la brise venait à tomber, la mer se prenait presque instantanément, mais au retour du vent cette jeune glace se brisait et se dissipait. Vers le soir, le thermomètre descendit à dix-sept degrés (-7° centig.).
Lorsque le brick arrivait au fond d'une passe fermée, il faisait alors l'office de bélier, et se précipitait à toute vapeur sur l'obstacle qu'il enfonçait. Quelquefois on le croyait définitivement arrêté; mais un mouvement inattendu des streams lui ouvrait un nouveau passage, et il s'élançait hardiment; pendant ces temps d'arrêt, la vapeur, s'échappant par les soupapes, se condensait dans l'air froid et retombait en neige sur le pont. Une autre cause venait aussi suspendre la marche du brick; les glaçons s'engageaient parfois dans les branches de l'hélice, et ils avaient une dureté telle que tout l'effort de la machine ne parvenait pas à les briser; il fallait alors renverser la vapeur, revenir en arrière, et envoyer des hommes débarrasser l'hélice à l'aide de leviers et d'anspects; de là, des difficultés, des fatigues et des retards.
Pendant treize jours il en fut ainsi; _le Forward_ se traîna péniblement le long du détroit de Penny. L'équipage murmurait, mais il obéissait; il comprenait que revenir en arrière était maintenant impossible. La marche au nord offrait moins de périls que la retraite au sud; il fallait songer à l'hivernage.
Les matelots parlaient entre eux de cette nouvelle situation, et, un jour, ils en causèrent même avec Richard Shandon, qu'ils savaient bien être pour eux. Celui-ci, au mépris de ses devoirs d'officier, ne craignit pas de laisser discuter devant lui l'autorité de son capitaine.
«Vous dites donc, monsieur Shandon, lui demandait Gripper, que nous ne pouvons plus revenir sur nos pas.
--Maintenant, il est trop tard, répondit Shandon.
--Alors, reprit un autre matelot, nous ne devons plus songer qu'à l'hivernage?
--C'est notre seule ressource! On n'a pas voulu me croire...
--Une autre fois, répondit Pen, qui avait repris son service accoutumé, on vous croira.
--Comme je ne serai pas le maître... répliqua Shandon.
--Qui sait? répliqua Pen. John Hatteras est libre d'aller aussi loin que bon lui semble, mais on n'est pas obligé de le suivre.
--Il n'y a qu'à se rappeler, reprit Gripper, son premier voyage à la mer de Baffin, et ce qui s'en est suivi!
--Et le voyage du _Farewel_, dit Clifton, qui est allé se perdre dans les mers du Spitzberg sous son commandement!
--Et dont il est revenu seul, répondit Gripper.
--Seul avec son chien, répliqua Clifton.
--Nous n'avons pas envie de nous sacrifier pour le bon plaisir de cet homme, ajouta Pen.
--Ni de perdre les primes que nous avons si bien gagnées!»
On reconnaît Clifton à cette remarque intéressée.
«Lorsque nous aurons dépassé le soixante-dix-huitième degré, ajouta-t-il, et nous n'en sommes pas loin, cela fera juste trois cent soixante-quinze livres pour chacun[1], six fois huit degrés!
[1] 2,375 francs.
--Mais, répondit Gripper, ne les perdrons-nous pas, si nous revenons sans le capitaine?
--Non, répondit Clifton, lorsqu'il sera prouvé que le retour était devenu indispensable.
--Mais le capitaine... cependant...
--Sois tranquille, Gripper, répondit Pen, nous en aurons un capitaine, et un bon, que monsieur Shandon connaît. Quand un commandant devient fou, on le casse et on en nomme un autre. N'est-ce pas, monsieur Shandon?
--Mes amis, répondit Shandon évasivement, vous trouverez toujours en moi un coeur dévoué. Mais attendons les événements.»
L'orage, on le voit, s'amassait sur la tête d'Hatteras; celui-ci, ferme, inébranlable, énergique, toujours confiant, marchait avec audace. En somme, s'il n'avait pas été maître de la direction de son navire, celui-ci s'était vaillamment comporté; la route parcourue en cinq mois représentait la route que d'autres navigateurs mirent deux et trois ans à faire! Hatteras se trouvait maintenant dans l'obligation d'hiverner, mais cette situation ne pouvait effrayer des coeurs forts et décidés, des âmes éprouvées et aguerries, des esprits intrépides et bien trempés! Sir John Ross et MacClure ne passèrent-ils pas trois hivers successifs dans les régions arctiques? ce qui s'était fait ainsi ne pouvait-on le faire encore?
«Certes si, répétait Hatteras, et plus, s'il le faut! Ah! disait-il avec regret au docteur, que n'ai-je pu forcer l'entrée de Smith, au nord de la mer de Baffin, je serais maintenant au pôle!
--Bon! répondait invariablement le docteur, qui eût inventé la confiance au besoin, nous y arriverons, capitaine, sur le quatre-vingt-dix-neuvième méridien au lieu du soixante-quinzième, il est vrai; mais qu'importe? si tout chemin mène à Rome, il est encore plus certain que tout méridien mène au pôle.»
Le 31 août, le thermomètre marqua treize degrés (-10° centig.). La fin de la saison navigable arrivait; _le Forward_ laissa l'île Exmouth sur tribord, et, trois jours après, il dépassa l'île de la Table, située au milieu du canal Belcher. A une époque moins avancée, il eût été possible peut-être de regagner par ce canal la mer de Baffin, mais alors il ne fallait pas y songer. Ce bras de mer, entièrement barré par les glaces, n'eût pas offert un pouce d'eau à la quille du _Forward_; le regard s'étendait sur des ice-fields sans fin et immobiles pour huit mois encore.
Heureusement, on pouvait encore gagner quelques minutes vers le nord, mais à la condition de briser la glace nouvelle sous de gros rouleaux, ou de la déchirer au moyen des pétards. Ce qu'il fallait redouter alors, par ces basses températures, c'était le calme de l'atmosphère, car les passes se prenaient rapidement, et on accueillait avec joie même les vents contraires. Une nuit calme, et tout était glacé.
Or, _le Forward_ ne pouvait hiverner dans la situation actuelle, exposé aux vents, aux ice-bergs, à la dérive du canal; un abri sûr est la première chose à trouver; Hatteras espérait gagner la côte du Nouveau-Cornouailles, et rencontrer, au delà de la pointe Albert, une baie de refuge suffisamment couverte. Il poursuivit donc sa route au nord avec persévérance.
Mais, le 8 septembre, une banquise continue, impénétrable, infranchissable, s'interposa entre le nord et lui; la température s'abaissa à dix degrés (-12° centig.). Hatteras, le coeur inquiet, chercha vainement un passage, risquant cent fois son navire, et se tirant de pas dangereux par des prodiges d'habileté. On pouvait le taxer d'imprudence, d'irréflexion, de folie, d'aveuglement, mais pour bon marin, il l'était, et parmi les meilleurs!
La situation du _Forward_ devint véritablement périlleuse; en effet, la mer se refermait derrière lui, et dans l'espace de quelques heures, la glace acquérait une dureté telle que les hommes couraient dessus et halaient le navire en toute sécurité.
Hatteras, ne pouvant tourner l'obstacle, résolut de l'attaquer de front; il employa ses plus forts blasting-cylinders, de huit à dix livres de poudre; on commençait par trouer la glace dans son épaisseur; on remplissait le trou de neige, après avoir eu soin de placer le cylindre dans une position horizontale, afin qu'une plus grande partie de glace fût soumise à l'explosion; alors on allumait la mèche, protégée par un tube de gutta-percha.
On travailla donc à briser la banquise; on ne pouvait la scier, car les sciures se recollaient immédiatement. Toutefois, Hatteras put espérer passer le lendemain.
Mais, pendant la nuit, le vent fit rage; la mer se souleva sous sa croûte glacée, comme secouée par quelque commotion sous-marine, et la voix terrifiée du pilote laissa tomber ces mots:
«Veille à l'arrière! veille à l'arrière!»
Hatteras porta ses regards vers la direction indiquée, et ce qu'il vit à la faveur du crépuscule était effrayant.
Une haute banquise, refoulée vers le nord, accourait sur le navire avec la rapidité d'une avalanche.
«Tout le monde sur le pont!» s'écria le capitaine.
Cette montagne roulante n'était plus qu'à un demi-mille à peine; les glaçons se soulevaient, passaient les uns par-dessus les autres, se culbutaient, comme d'énormes grains de sable emportés par un ouragan formidable; un bruit terrible agitait l'atmosphère.
«Voilà, monsieur Clawbonny, dit Johnson au docteur, l'un des plus grands dangers dont nous ayons été menacés.
--Oui, répondit tranquillement le docteur, c'est assez effrayant
--Un véritable assaut qu'il nous faudra repousser, reprit le maître d'équipage.
--En effet on dirait une troupe immense d'animaux antédiluviens, de ceux que l'on suppose avoir habité le pôle! Ils se pressent! Ils se hâtent à qui arrivera le plus vite.
--Et, ajouta Johnson, il y en a qui sont armés de lances aiguës dont je vous engage à vous défier, monsieur Clawbonny.
--C'est un véritable siège, s'écria le docteur; eh bien! courons sur les remparts.»
Et il se précipita vers l'arrière, où l'équipage armé de perches, de barres de fer, d'anspects, se préparait à repousser cet assaut formidable.
L'avalanche arrivait et gagnait de hauteur, en s'accroissant des glaces environnantes qu'elle entraînait dans son tourbillon; d'après les ordres d'Hatteras, le canon de l'avant tirait à boulets pour rompre cette ligne menaçante. Mais elle arriva et se jeta sur le brick; un craquement se fit entendre, et, comme il fut abordé par la hanche de tribord, une partie de son bastingage se brisa.
«Que personne ne bouge! s'écria Hatteras. Attention aux glaces!»