Aventures du Capitaine Hatteras
Chapter 10
Cependant le brick appareilla, et se glissa lentement entre les ice-streams, tandis que les glaces s'écrasaient avec bruit sur son bordage; les packs à cette époque mesuraient encore six à sept pieds d'épaisseur; il fallait éviter leur pression avec soin, car au cas où le navire y eût résisté, il aurait couru le risque d'être soulevé et jeté sur le flanc.
A midi, et pour la première fois, on put admirer un magnifique phénomène solaire, un halo avec deux parhélies; le docteur l'observa et en prit les dimensions exactes; l'arc extérieur n'était visible que sur une étendue de trente degrés de chaque côté du diamètre horizontal; les deux images du soleil se distinguaient remarquablement; les couleurs aperçues dans les arcs lumineux étaient du dedans au dehors, le rouge, le jaune, le vert, un bleuâtre très-faible, enfin de la lumière blanche sans limite extérieure assignable.
Le docteur se souvint de l'ingénieuse théorie de Thomas Young sur ces météores; ce physicien suppose que certains nuages composés de prismes de glace sont suspendus dans l'atmosphère; les rayons du soleil qui tombent sur ces prismes sont décomposés sous des angles de soixante et quatre-vingt-dix degrés. Les halos ne peuvent donc se former par des ciels sereins.
Le docteur trouvait cette explication fort ingénieuse.
Les marins, habitués aux mers boréales, considèrent généralement ce phénomène comme précurseur d'une neige abondante. Si cette observation se réalisait, la situation du _Forward_ devenait fort difficile. Hatteras résolut donc de se porter en avant; pendant le reste de cette journée et la nuit suivante, il ne prit pas un instant de repos, lorgnant l'horizon, s'élançant dans les enfléchures, ne perdant pas une occasion de se rapprocher de l'issue du détroit.
Mais, au matin, il dut s'arrêter devant l'infranchissable banquise. Le docteur le rejoignit sur la dunette. Hatteras l'emmena tout à fait à l'arrière, et ils purent causer sans crainte d'être entendus.
«Nous sommes pris, dit Hatteras. Impossible d'aller plus loin.
--Impossible? fit le docteur.
--Impossible! Toute la poudre du _Forward_ ne nous ferait pas gagner un quart de mille!
--Que faire alors? dit le docteur.
--Que sais-je? Maudite soit cette funeste année qui se présente sous des auspices aussi défavorables!
--Eh bien, capitaine, s'il faut hiverner, nous hivernerons! Autant vaut cet endroit qu'un autre!
--Sans doute, fit Hatteras à voix basse; mais il ne faudrait pas hiverner, surtout au mois de juin. L'hivernage est plein de dangers physiques et moraux. L'esprit d'un équipage se laisse vite abattre par ce long repos au milieu de véritables souffrances. Aussi, je comptais bien n'hiverner que sous une latitude plus rapprochée du pôle!
--Oui, mais la fatalité a voulu que la baie de Baffin fût fermée.
--Elle qui s'est trouvée ouverte pour un autre, s'écria Hatteras avec colère, pour cet Américain, ce....
--Voyons, Hatteras, dit le docteur, en l'interrompant à dessein; nous ne sommes encore qu'au 5 juin; ne nous désespérons pas; un passage soudain peut s'ouvrir devant nous; vous savez que la glace a une tendance à se séparer en plusieurs blocs, même dans les temps calmes, comme si une force répulsive agissait entre les différentes masses qui la composent; nous pouvons donc d'une heure à l'autre trouver la mer libre.
--Eh bien, qu'elle se présente, et nous la franchirons! Il est très-possible qu'au delà du détroit de Bellot nous ayons la facilité de remonter vers le nord par le détroit de Peel ou le canal de MacClintock, et alors...
--Capitaine, vint dire en ce moment James Wall, nous risquons d'être démontés de notre gouvernail par les glaces.
--Eh bien, répondit Hatteras, risquons-le; je ne consentirai pas à le faire enlever; je veux être prêt à toute heure de jour ou de nuit. Veillez, monsieur Wall, à ce qu'on le protège autant que possible, en écartant les glaçons; mais qu'il reste en place, vous m'entendez.
--Cependant, ajouta Wall...
--Je n'ai pas d'observations à recevoir, monsieur, dit sévèrement Hatteras. Allez.»
Wall retourna vers son poste.
«Ah! fit Hatteras avec un mouvement de colère, je donnerais cinq ans de ma vie pour me trouver au nord! Je ne connais pas de passage plus dangereux; pour surcroît de difficulté, à cette distance rapprochée du pôle magnétique, le compas dort, l'aiguille devient paresseuse ou affolée, et change constamment de direction.
--J'avoue, répondit le docteur, que c'est une périlleuse navigation; mais enfin, ceux qui l'ont entreprise s'attendaient à ses dangers, et il n'y a rien là qui doive les surprendre.
--Ah! docteur! mon équipage est bien changé, et vous venez de le voir, les officiers en sont déjà aux observations. Les avantages pécuniaires offerts aux marins étaient de nature à décider leur engagement; mais ils ont leur mauvais côté, puisque après le départ ils font désirer plus vivement le retour! Docteur, je ne suis pas secondé dans mon entreprise, et si j'échoue, ce ne sera pas par la faute de tel ou tel matelot dont on peut avoir raison, mais par le mauvais vouloir de certains officiers... Ah! ils le payeront cher!
--Vous exagérez, Hatteras.
--Je n'exagère rien! Croyez-vous que l'équipage soit fâché des obstacles que je rencontre sur mon chemin? Au contraire! On espère qu'ils me feront abandonner mes projets! Aussi, ces gens ne murmurent pas, et tant que _le Forward_ aura le cap au sud, il en sera de même. Les fous! ils s'imaginent qu'ils se rapprochent de l'Angleterre! Mais si je parviens à remonter au nord, vous verrez les choses changer! Je jure Dieu pourtant, que pas un être vivant ne me fera dévier de ma ligne de conduite! Un passage, une ouverture, de quoi glisser mon brick, quand je devrais y laisser le cuivre de son doublage, et j'aurai raison de tout.»
Les désirs du capitaine devaient être satisfaits dans une certaine proportion. Suivant les prévisions du docteur, il y eut un changement soudain pendant la soirée; sous une influence quelconque de vent, de courant ou de température, les ice-fields vinrent à se séparer; _le Forward_ se lança hardiment, brisant de sa proue d'acier les glaçons flottants; il navigua toute la nuit, et le mardi, vers les six heures, il débouqua du détroit de Bellot.
Mais quelle fut la sourde irritation d'Hatteras en trouvant le chemin du nord obstinément barré! Il eut assez de force d'âme pour contenir son désespoir, et, comme si la seule route ouverte eût été la route préférée, il laissa _le Forward_ redescendre le détroit de Franklin; ne pouvant remonter par le détroit de Peel, il résolut de contourner la terre du Prince de Galles, pour gagner le canal de MacClintock. Mais il sentait bien que Shandon et Wall ne pouvaient s'y tromper, et savaient à quoi s'en tenir sur son espérance déçue.
La journée du 6 juin ne présenta aucun incident; le ciel était neigeux, et les pronostics du halo s'accomplissaient.
Pendant trente-six heures, _le Forward_ suivit les sinuosités de la côte de Boothia, sans parvenir à se rapprocher de la terre du Prince de Galles; Hatteras forçait de vapeur, brûlant son charbon avec prodigalité; il comptait toujours refaire son approvisionnement à l'île Beechey; il arriva le jeudi à l'extrémité du détroit de Franklin, et trouva encore le chemin du nord infranchissable.
C'était à le désespérer; il ne pouvait plus même revenir sur ses pas; les glaces le poussaient en avant, et il voyait sa route se refermer incessamment derrière lui, comme s'il n'eût jamais existé de mer libre là où il venait de passer une heure auparavant.
Ainsi, non-seulement _le Forward_ ne pouvait gagner au nord, mais il ne devait pas s'arrêter un instant, sous peine d'être pris, et il fuyait devant les glaces, comme un navire fuit devant l'orage.
Le vendredi, 8 juin, il arriva près de la côte de Boothia, à l'entrée du détroit de James Ross, qu'il fallait éviter à tout prix, car il n'a d'issue qu'à l'ouest, et aboutit directement aux terres d'Amérique.
Les observations, faites à midi sur ce point, donnèrent 70°5'17" pour la latitude, et 96°46'45" pour 1s longitude; lorsque le docteur connut ces chiffres, il les rapporta à sa carte, et vit qu'il se trouvait enfin au pôle magnétique, à l'endroit même où James Ross, le neveu de sir John, vint déterminer cette curieuse situation.
La terre était basse près de la côte, et se relevait d'une soixantaine de pieds seulement en s'écartant de la mer de la distance d'un mille.
La chaudière _du Forward_ ayant besoin d'être nettoyée, le capitaine fit ancrer son navire à un champ de glace, et permit au docteur d'aller à terre en compagnie du maître d'équipage. Pour lui, insensible à tout ce qui ne se rattachait pas à ses projets, il se renferma dans sa cabine, dévorant du regard la carte du pôle.
Le docteur et son compagnon parvinrent facilement à terre; le premier portait un compas destiné à ses expériences; il voulait contrôler les travaux de James Ross; il découvrit aisément le monticule de pierres à chaux élevé par ce dernier; il y courut; une ouverture permettait d'apercevoir à l'intérieur la caisse d'étain dans laquelle James Ross déposa le procès-verbal de sa découverte. Pas un être vivant ne paraissait avoir visité depuis trente ans cette côte désolée.
En cet endroit, une aiguille aimantée, suspendue le plus délicatement possible, se plaçait aussitôt dans une position à peu près verticale sous l'influence magnétique; le centre d'attraction se trouvait donc à une très-faible distance, sinon immédiatement au-dessous de l'aiguille.
Le docteur fit son expérience avec soin. Mais si James Ross, à cause de l'imperfection de ses instruments, ne put trouver pour son aiguille verticale qu'une inclinaison de 89°59', c'est que le véritable point magnétique se trouvait réellement à une minute de cet endroit. Le docteur Clawbonny fut plus heureux, et à quelque distance de là il eut l'extrême satisfaction de voir son inclinaison de 90 degrés.
«Voilà donc exactement le pôle magnétique du monde! s'écria-t-il en frappant la terre du pied.
--C'est bien ici? demanda maître Johnson.
--Ici même, mon ami.
--Eh bien, alors, reprit le maître d'équipage, il faut abandonner toute supposition de montagne d'aimant ou de masse aimantée,
--Oui, mon brave Johnson, répondit le docteur en riant, ce sont les hypothèses de la crédulité! Comme vous le voyez, il n'y a pas la moindre montagne capable d'attirer les vaisseaux, de leur arracher leur fer, ancre par ancre, clou par clou! et vos souliers eux-mêmes sont aussi libres qu'en tout autre point du globe.
--Alors comment expliquer?...
--On ne l'explique pas, Johnson; nous ne sommes pas encore assez savants pour cela. Mais ce qui est certain, exact, mathématique, c'est que le pôle magnétique est ici même, à cette place!
--Ah! monsieur Clawbonny, que le capitaine serait heureux de pouvoir en dire autant du pôle boréal!
--Il le dira, Johnson, il le dira.
--Dieu le veuille!» répondit ce dernier.
Le docteur et son compagnon élevèrent un cairn sur l'endroit précis où l'expérience avait eu lieu, et le signal de revenir leur ayant été fait, ils retournèrent à bord à cinq heures du soir.
CHAPITRE XVII.
LA CATASTROPHE DE SIR JOHN FRANKLIN.
_Le Forward_ parvint à couper directement le détroit de James Ross, mais ce ne fut pas sans peine; il fallut employer la scie et les pétards; l'équipage éprouva une fatigue extrême. La température était heureusement fort supportable, et supérieure de trente degrés à celle que trouva James Ross à pareille époque. Le thermomètre marquait trente-quatre degrés (-2° centigr.).
Le samedi, on doubla le cap Félix, à l'extrémité nord de la terre du roi Guillaume, l'une des îles moyennes de ces mers boréales.
L'équipage éprouvait alors une impression forte et douloureuse; il jetait des regards curieux, mais tristes, sur cette île dont il prolongeait la côte.
En effet, il se trouvait en présence de cette terre du roi Guillaume, théâtre du plus terrible drame des temps modernes! à quelques milles dans l'ouest s'étaient à jamais perdus _l'Erebus_ et _le Terror_.
Les matelots du _Forward_ connaissaient bien les tentatives faites pour retrouver l'amiral Franklin et le résultat obtenu, mais ils ignoraient les affligeants détails de cette catastrophe. Or, tandis que le docteur suivait sur sa carte la marche du navire, plusieurs d'entre eux, Bell, Bolton, Simpson, s'approchèrent de lui et se mêlèrent à sa conversation. Bientôt leurs camarades les suivirent, mus par une curiosité particulière; pendant ce temps, le brick filait avec une vitesse extrême, et les baies, les caps, les pointes de la côte passaient devant le regard comme un panorama gigantesque.
Hatteras arpentait la dunette d'un pas rapide; le docteur, établi sur le pont, se vit entouré de la plupart des hommes de l'équipage; il comprit l'intérêt de cette situation, et la puissance d'un récit fait dans de pareilles circonstances; il reprit donc en ces termes la conversation commencée avec Johnson:
«Vous savez, mes amis, quels furent les débuts de Franklin; il fut mousse comme Cook et Nelson; après avoir employé sa jeunesse à de grandes expéditions maritimes, il résolut en 1845 de s'élancer à la recherche du passage du nord-ouest; il commandait _l'Erebus_ et _le Terror_, deux navires éprouvés qui venaient de faire avec James Ross, en 1840, une campagne au pôle antarctique. _L'Erebus_, monté par Franklin, portait soixante-dix hommes d'équipage, tant officiers que matelots, avec Fitz-James pour capitaine, Gore, Le Vesconte, pour lieutenants, Des Voeux, Sargent, Couch, pour maîtres d'équipage, et Stanley pour chirurgien. _Le Terror_ comptait soixante-huit hommes, capitaine Crozier, lieutenants, Little Hogdson et Irving, maîtres d'équipage, Horesby et Thomas, chirurgien, Peddie. Vous pouvez lire aux baies, aux caps, aux détroits, aux pointes, aux canaux, aux îles de ces parages, le nom de la plupart de ces infortunés dont pas un n'a revu son pays! En tout cent trente-huit hommes! Nous savons que les dernières lettres de Franklin sont adressées de l'île Disko et datées du 12 juillet 1845. «J'espère, disait-il, appareiller cette nuit pour le détroit de Lancastre.» Que s'est-il passé depuis son départ de la baie de Disko? Les capitaines des baleiniers le _Prince de Galles_ et _l'Entreprise_ aperçurent une dernière fois les deux navires dans la baie Melville, et, depuis ce jour, on n'entendit plus parler d'eux. Cependant nous pouvons suivre Franklin dans sa marche vers l'ouest; il s'engage par les détroits de Lancastre et de Barrow, arrive à l'île Beechey où il passe l'hiver de 1845 à 1846.
--Mais comment a-t-on connu ces détails? demanda Bell, le charpentier.
--Par trois tombes qu'en 1850 l'expédition Austin découvrit sur l'île. Dans ces tombes étaient inhumés trois des matelots de Franklin; puis ensuite, à l'aide du document trouvé par le lieutenant Hobson du _Fox_, et qui porte la date du 25 avril 1848. Nous savons donc qu'après leur hivernage, _l'Erebus_ et _le Terror_ remontèrent le détroit de Wellington jusqu'au soixante-dix-septième parallèle; mais au lieu de continuer leur route au nord, route qui n'était sans doute pas praticable, ils revinrent vers le sud...
--Et ce fut leur perte! dit une voix grave. Le salut était au nord.»
Chacun se retourna. Hatteras, accoudé sur la balustrade de la dunette, venait de lancer à son équipage cette terrible observation.
«Sans doute, reprit le docteur, l'intention de Franklin était de rejoindre la côte américaine; mais les tempêtes l'assaillirent sur cette route funeste, et le 12 septembre 1846, les deux navires furent saisis par les glaces, à quelques milles d'ici, au nord-ouest du cap Félix; ils furent entraînés encore jusqu'au nord-nord-ouest de la pointe Victory; là-même, fit le docteur en désignant un point de la mer. Or, ajouta-t-il, les navires ne furent abandonnés que le 22 avril 1848. Que s'est-il donc passé pendant ces dix-neuf mois? qu'ont-ils fait, ces malheureux? Sans doute, ils ont exploré les terres environnantes, tenté tout pour leur salut, car l'amiral était un homme énergique! et, s'il n'a pas réussi...
--C'est que ses équipages l'ont trahi,» dit Hatteras d'une voix sourde.
Les matelots n'osèrent pas lever les yeux; ces paroles pesaient sur eux.
«Bref, le fatal document nous l'apprend encore, sir John Franklin succombe à ses fatigues, le 11 juin 1847. Honneur à sa mémoire!» dit le docteur en se découvrant.
Ses auditeurs l'imitèrent en silence.
«Que devinrent ces malheureux privés de leur chef, pendant dix mois? ils demeurèrent à bord de leurs navires, et ne se décidèrent à les abandonner qu'en avril 1848; cent cinq hommes restaient encore sur cent trente-huit. Trente-trois étaient morts! Alors les capitaines Crozier et Fitz-James élèvent un cairn à la pointe Victory, et ils y déposent leur dernier document. Voyez, mes amis, nous passons devant cette pointe! Vous pouvez encore apercevoir les restes de ce cairn, placé pour ainsi dire au point extrême que John Ross atteignit en 1831! Voici le cap Jane Franklin! voici la pointe Franklin! voici la pointe Le Vesconte! voici la baie de _l'Erebus_, où l'on trouva la chaloupe faite avec les débris de l'un des navires, et posée sur un traîneau! Là furent découverts des cuillers d'argent, des munitions en abondance, du chocolat, du thé, des livres de religion! Car les cent cinq survivants, sous la conduite du capitaine Crozier, se mirent en route pour Great-Fish-River! Jusqu'où ont-ils pu parvenir? ont-ils réussi à gagner la baie d'Hudson? quelques-uns survivent-ils? que sont-ils devenus depuis ce dernier départ?...
--Ce qu'ils sont devenus, je vais vous l'apprendre dit John Hatteras d'une voix forte. Oui, ils ont tâché d'arriver à la baie d'Hudson, et se sont fractionnés en plusieurs troupes! Oui, ils ont pris la route du sud! Oui, en 1854, une lettre du docteur Rae apprit qu'en 1850 les Esquimaux avaient rencontré sur cette terre du roi Guillaume un détachement de quarante hommes, chassant le veau marin, voyageant sur la glace, traînant un bateau, maigris, hâves, exténués de fatigues et de douleurs. Et plus tard, ils découvraient trente cadavres sur le continent, et cinq sur une île voisine, les uns à demi enterrés, les autres abandonnés sans sépulture, ceux-ci sous un bateau renversé, ceux-là sous les débris d'une tente, ici un officier, son télescope à l'épaule et son fusil chargé près de lui, plus loin des chaudières avec les restes d'un repas horrible! A ces nouvelles, l'Amirauté pria la Compagnie de la baie d'Hudson d'envoyer ses agents les plus habiles sur le théâtre de l'événement. Ils descendirent la rivière de Back jusqu'à son embouchure. Ils visitèrent les îles de Montréal, Maconochie, pointe Ogle. Mais rien! Tous ces infortunés étaient morts de misère, morts de souffrance, morts de faim, en essayant de prolonger leur existence par les ressources épouvantables du cannibalisme! Voilà ce qu'ils sont devenus le long de cette route du sud jonchée de leurs cadavres mutilés! Eh bien! voulez-vous encore marcher sur leurs traces?»
La voix vibrante, les gestes passionnés, la physionomie ardente d'Hatteras, produisirent un effet indescriptible. L'équipage, surexcité par l'émotion en présence de ces terres funestes, s'écria tout d'une voix:
«Au nord! au nord!
--Eh bien! au nord! le salut et la gloire sont là! an nord! Le ciel se déclare pour nous! le vent change! la passe est libre! pare à virer!»
Les matelots se précipitèrent à leur poste de manoeuvre; les ice-streams se dégageaient peu à peu; _le Forward_ évolua rapidement et se dirigea en forçant de vapeur vers le canal de Mac-Clintock.
Hatteras avait eu raison de compter sur une mer plus libre; il suivait en la remontant la route présumée de Franklin; il longeait la côte orientale de la terre du Prince de Galles, suffisamment déterminée alors, tandis que la rive opposée est encore inconnue. Évidemment la débâcle des glaces vers le sud s'était faite par les pertuis de l'est, car ce détroit paraissait être entièrement dégagé; aussi _le Forward_ fut-il en mesure de regagner le temps perdu; il força de vapeur, si bien que le 14 juin il dépassait la baie Osborne et les points extrêmes atteints dans les expéditions de 1851. Les glaces étaient encore nombreuses dans le détroit, mais la mer ne menaçait plus de manquer à la quille du _Forward_.
CHAPITRE XVIII
LA ROUTE AU NORD.
L'équipage paraissait avoir repris ses habitudes de discipline et d'obéissance. Les manoeuvres, rares et peu fatigantes, lui laissaient de nombreux loisirs. La température se maintenait au-dessus du point de congélation, et le dégel devait avoir raison des plus grands obstacles de cette navigation.
Duk, familier et sociable, avait noué des relations d'une amitié sincère avec le docteur Clawbonny. Ils étaient au mieux. Mais comme en amitié il y a toujours un ami sacrifié à l'autre, il faut avouer que le docteur n'était pas l'autre. Duk faisait de lui tout ce qu'il voulait. Le docteur obéissait comme un chien à son maître. Duk, d'ailleurs, se montrait aimable envers la plupart des matelots et des officiers du bord; seulement, par instinct sans doute, il fuyait la société de Shandon; il avait aussi conservé une dent, et quelle dent! contre Pen et Foker; sa haine pour eux se traduisait en grognements mal contenus à leur approche. Ceux-ci, d'ailleurs, n'osaient plus s'attaquer au chien du capitaine, «à son génie familier,» comme le disait Clifton.
En fin de compte, l'équipage avait repris confiance et se tenait bien.
«Il semble, dit un jour James Wall à Bichard Shandon, que nos hommes aient pris au sérieux les discours du capitaine; ils ont l'air de ne plus douter du succès.
--Ils ont tort, répondit Shandon; s'ils réfléchissaient, s'ils examinaient la situation, ils comprendraient que nous marchons d'imprudence en imprudence.
--Cependant, reprit Wall, nous voici dans une mer plus libre; nous revenons vers des routes déjà reconnues; n'exagérez-vous pas, Shandon?
--Je n'exagère rien, Wall; la haine, la jalousie, si vous le voulez, que m'inspire Hatteras, ne m'aveuglent pas. Répondez-moi, avez-vous visité les soutes au charbon?
--Non, répondit Wall.
--Eh bien! descendez-y, et vous verrez avec quelle rapidité nos approvisionnements diminuent. Dans le principe, on aurait dû naviguer surtout à la voile, l'hélice étant réservée pour remonter les courants ou les vents contraires; notre combustible ne devait être employé qu'avec la plus sévère économie; car, qui peut dire en quel endroit de ces mers et pour combien d'années nous pouvons être retenus? Mais Hatteras, poussé par cette frénésie d'aller en avant, de remonter jusqu'à ce pôle inaccessible, ne se préoccupe plus d'un pareil détail. Que le vent soit contraire ou non, il marche à toute vapeur, et, pour peu que cela continue, nous risquons d'être fort embarrassés, sinon perdus.
--Dites-vous vrai, Shandon? cela est grave alors!
--Oui, Wall, grave; non-seulement pour la machine qui, faute de combustible, ne nous serait d'aucune utilité dans une circonstance critique, mais grave aussi, au point de vue d'un hivernage auquel il faudra tôt ou tard arriver. Or, il faut un peu songer au froid dans un pays où le mercure se gèle fréquemment dans le thermomètre[1].
[1] Le mercure se gèle à 42° centigrades au-dessous de 0.
--Mais, si je ne me trompe, Shandon, le capitaine compte renouveler son approvisionnement à l'île Beechey; il doit y trouver du charbon en grande quantité.
--Va-t-on où l'on veut dans ces mers, Wall? peut-on compter trouver tel détroit libre de glace? Et s'il manque l'île Beechey, et s'il ne peut y parvenir, que deviendrons-nous?
--Vous avez raison, Shandon; Hatteras me paraît imprudent; mais pourquoi ne lui faites-vous pas quelques observations à ce sujet?
--Non, Wall, répondit Shandon avec une amertume mal déguisée; j'ai résolu de me taire; je n'ai plus la responsabilité du navire; j'attendrai les événements; on me commande, j'obéis, et je ne donne pas d'opinion.