Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II
Chapter 8
«Maintenant, monsieur Winkle, reprit M. Skimpin, écoutez moi avec attention, s'il vous plaît, et laissez-moi vous recommander, dans votre propre intérêt, de ne point oublier les injonctions de milord. N'êtes-vous pas ami intime de M. Pickwick, le défendeur?
--Autant que je puisse me le rappeler, en ce moment, je connais M. Pickwick depuis près de....
--Monsieur, n'éludez pas la question. Êtes-vous oui ou non ami intime du défendeur?
--J'allais justement vous dire que....
--Voulez-vous, oui ou non, répondre à ma question, monsieur?
--Si vous ne répondez pas à la question, je vous ferai incarcérer, monsieur, s'écria le petit juge en regardant par-dessus ses notes.
--Allons! monsieur, oui ou non, s'il vous plaît, répéta M. Skimpin.
--Oui, je le suis, dit enfin M. Winkle.
--Ah! vous l'êtes! Et pourquoi n'avez-vous pas voulu le dire du premier coup, monsieur? Vous connaissez peut-être aussi la plaignante? n'est-ce pas, monsieur Winkle?
--Je ne la connais pas, mais je l'ai vue.
--Oh! vous ne la connaissez pas, mais vous l'avez vue! Maintenant ayez la bonté de dire à MM. les jurés, ce que vous entendez par cette distinction, monsieur Winkle?
--J'entends que je ne suis pas intime avec elle, mais que je l'ai vue quand j'allais chez monsieur Pickwick, dans Goswell-Street.
--Combien de fois l'avez-vous vue, monsieur?
--Combien de fois?
--Oui, monsieur, combien de fois? Je vous répéterai cette question tant que vous le désirerez, monsieur.» Et le savant gentleman, après avoir froncé sévèrement les sourcils, plaça ses mains sur ses hanches, et sourit aux jurés, d'un air soupçonneux.
Sur cette question, s'éleva l'édifiante controverse, ordinaire en pareil cas. D'abord M. Winkle déclara qu'il lui était absolument impossible de préciser combien de fois il avait vu Mme Bardell. Alors on lui demanda s'il l'avait vue vingt fois? à quoi il répondit: «Certainement plus que cela.»--S'il l'avait vue cent fois?--S'il pouvait jurer de l'avoir vue plus de cinquante fois?--S'il n'était pas certain de l'avoir vue, au moins soixante et quinze fois, et ainsi de suite. À la fin on arriva à cette conclusion satisfaisante qu'il ferait bien de prendre garde à lui et à ses réponses. Le témoin ayant été réduit de la sorte à l'état désiré de susceptibilité nerveuse, l'interrogatoire fut continué ainsi qu'il suit:
«Monsieur Winkle, vous rappelez-vous avoir été chez le défendeur Pickwick dans l'appartement de la plaignante, rue Goswell, une certaine matinée de juillet?
--Oui, je me le rappelle.
--Étiez-vous accompagné dans cette occasion par un ami du nom de Tupman, et par un autre du nom de Snodgrass.
--Oui, monsieur.
--Sont-ils ici?
--Oui, ils y sont, répondit M. Winkle en regardant avec inquiétude l'endroit où étaient placés ses amis.
--Je vous en prie, monsieur Winkle, occupez-vous de moi et ne pensez pas à vos amis, reprit M. Skimpin, en jetant au jury un autre coup d'oeil expressif. Il faudra qu'ils racontent leur histoire sans avoir de consultation préalable avec vous, s'ils n'en ont pas eu déjà (autre regard au jury). Maintenant, monsieur, dites à MM. les jurés ce que vous vîtes en entrant dans la chambre du défendeur, le jour en question. Allons! monsieur, accouchez donc; il faut que nous le sachions tôt ou tard.
--Le défendeur, M. Pickwick, tenait la plaignante dans ses bras, ayant ses mains autour de sa taille, répliqua M. Winkle, avec une hésitation bien naturelle; et la plaignante paraissait être évanouie.
--Avez-vous entendu le défendeur dire quelque chose?
--Je l'ai entendu appeler Mme Bardell une bonne âme, et l'engager à se calmer, en lui représentant dans quelle situation on les trouverait s'il survenait quelqu'un, ou quelque chose comme cela.
--Maintenant, monsieur Winkle, je n'ai plus qu'une question à vous faire, et je vous prie de vous rappeler l'avertissement de milord. Voulez-vous affirmer, sous serment, que Pickwick, le défendeur, n'a pas dit dans l'occasion en question: «Ma chère madame Bardell, vous êtes une bonne âme; habituez-vous à cette situation: un jour vous y viendrez, même devant quelqu'un;» ou quelque chose comme cela.
--Je... je ne l'ai certainement pas compris ainsi, dit M. Winkle étonné de l'ingénieuse explication donnée au petit nombre de paroles qu'il avait entendues. J'étais sur l'escalier, et je n'ai pas pu entendre distinctement. L'impression qui m'est restée est que....
--Ah! interrompit M. Skimpin, les gentlemen du jury n'ont pas besoin de vos impressions qui, je le crains, ne satisferaient guère des personnes honnêtes et franches: vous étiez sur l'escalier et vous n'avez pas entendu distinctement; mais vous ne voulez pas jurer que M. Pickwick ne se soit pas servi des expressions que je viens de citer. Vous ai-je bien compris?
--Non, je ne le peux pas jurer,» répliqua M. Winkle; et M. Skimpin s'assit d'un air triomphant.
Jusque-là, la cause de M. Pickwick n'avait pas marché d'une manière tellement heureuse qu'elle fût en état de supporter le poids de nouveaux soupçons, mais comme on pouvait désirer de la placer sous un meilleur jour, s'il était possible, M. Phunky se leva, afin de tirer quelque chose d'important de M. Winkle dans un contre-examen. On va voir tout à l'heure s'il en tira en effet quelque chose d'important.
«Je crois, monsieur Winkle, lui dit-il, que M. Pickwick n'est plus un jeune homme?
--Oh non! répondit M. Winkle, il est assez âgé pour être mon père.
--Vous avez dit à mon savant ami que vous connaissiez M. Pickwick depuis longtemps. Avez-vous jamais eu quelques raisons de supposer qu'il était sur le point de se marier?
--Oh non! certainement, non! répliqua M. Winkle avec tant d'empressement que M. Phunky aurait dû le tirer de la tribune le plus promptement possible. Les praticiens tiennent qu'il y a deux espèces de témoins particulièrement dangereux: le témoin qui rechigne, et le témoin qui a trop de bonne volonté. Ce fut la destinée de M. Winkle de figurer de ces deux manières, dans la cause de son ami.
--J'irai même plus loin que ceci, continua M. Phunky, de l'air le pins satisfait et le plus confiant. Avez-vous jamais vu dans les manières de M. Pickwick envers l'autre sexe, quelque chose qui ait pu vous induire à croire qu'il ne serait pas éloigné de renoncer à la vie d'un vieux garçon?
--Oh non! certainement, non!
--Dans ses rapports avec les dames, sa conduite n'a-t-elle pas toujours été celle d'un homme qui, ayant atteint un âge assez avancé, satisfait de ses propres amusements et de ses occupations, les traite toujours comme un père traite ses filles?
--Il n'y a pas le moindre doute à cela, répliqua M. Winkle dans la plénitude de son coeur. C'est-à-dire... oui... oh! oui certainement.
--Vous n'avez jamais remarqué dans sa conduite envers Mme Bardell, ou envers toute autre femme, rien qui fût le moins du monde suspect? ajouta M. Phunky, en se préparant à s'asseoir, car Me Snubbin lui faisait signe du coin de l'oeil.
--Mais... n... n... non, répondit M. Winkle, excepté... dans une légère circonstance, qui, j'en suis sûr, pourrait être facilement expliquée.»
Cette déplorable confession n'aurait pas été arrachée au témoin, sans aucun doute, si le malheureux M. Phunky s'était assis quand Me Snubbin lui avait fait signe, ou si Me Buzfuz avait arrêté dès le début ce contre-examen irrégulier. Mais il s'était bien gardé de le faire, car il avait remarqué l'anxiété de M. Winkle, et avait habilement conclu que sa cliente en tirerait quelque profit. Au moment où ces paroles malencontreuses tombèrent des lèvres du témoin, M. Phunky s'assit à la fin, et Me Snubbin s'empressa, peut-être un peu trop, de dire au témoin de quitter la tribune. M. Winkle s'y préparait avec grande satisfaction, quand Me Buzfuz l'arrêta.
«Attendez monsieur Winkle, attendez, lui dit-il. Puis s'adressant au petit juge: Votre Seigneurie veut-elle avoir la bonté de demander au témoin en quelle circonstance ce gentleman, qui est assez vieux pour être son père, s'est comporté d'une manière suspecte envers des femmes?
--Monsieur, dit le juge, en se tournant vers le misérable et désespéré témoin, vous entendez la question du savant avocat. Décrivez la circonstance à laquelle vous avez fait allusion.
--Milord, répondit M. Winkle d'une voix tremblante d'anxiété, je... je désirerais me taire à cet égard.
--C'est possible, rétorqua le petit juge, mais il faut parler.»
Parmi le profond silence de toute l'assemblée, M. Winkle balbutia que la légère circonstance suspecte était que M. Pickwick avait été trouvé, à minuit, dans la chambre à coucher d'une dame, ce qui s'était terminé, à ce que croyait M. Winkle, par la rupture du mariage projeté de la dame en question, et ce qui avait amené, comme il le savait fort bien, la comparution forcée des pickwickiens devant Georges Nupkins, esquire, magistrat et juge de paix du bourg d'Ipswich.
«Vous pouvez quitter la tribune,» monsieur, dit alors Me Snubbin. M. Winkle la quitta en effet, et se précipita, en courant comme un fou, vers son hôtel où il fût découvert par le garçon, au bout de quelques heures, la tête ensevelie sous les coussins d'un sofa, et poussant des gémissements qui fendaient le coeur.
Tracy Tupman et Augustus Snodgrass furent successivement appelés à la tribune. L'un et l'autre corroborèrent la déposition de leur malheureux ami, et chacun d'eux fût presque réduit au désespoir par d'insidieuses questions.
Susannah Sanders fut ensuite appelée, examinée par Me Buzfuz, et contre-examinée par Me Subbin. Elle avait toujours dit et cru que M. Pickwick épouserait Mme Bardell. Elle savait qu'après l'évanouissement de juillet, le futur mariage de M. Pickwick et de mistress Bardell avait été le sujet ordinaire des conversations du voisinage. Elle l'avait entendu dire à mistress Mudberry, la revendeuse, et à la repasseuse, mistress Bunkin; mais elle ne voyait dans la salle ni mistress Mudberry ni mistress Bunkin. Elle avait entendu M. Pickwick demander au petit garçon s'il aimerait à avoir un autre père. Elle ne savait pas si Mme Bardell faisait société avec le boulanger, mais elle savait que le boulanger était alors garçon, et est maintenant marié. Elle ne pouvait pas jurer que Mme Bardell ne fût pas très-éprise du boulanger, mais elle imaginait que le boulanger n'était pas très-épris de Mme Bardell, car dans ce cas il n'aurait pas épousé une autre personne. Elle pensait que Mme Bardell s'était évanouie dans la matinée du mois de juillet parce que M. Pickwick lui avait demandé de fixer le jour; elle savait qu'elle-même avait tout à fait perdu connaissance, quand M. Sanders lui avait demandé de fixer le jour, et elle pensait que toute personne qui peut s'appeler une lady en ferait autant, en semblable circonstance. Enfin elle avait entendu la question adressée par M. Pickwick au petit Bardell, relativement aux billes et aux calots, mais sur sa foi de chrétienne, elle ne savait pas quelle différence il y avait entre une bille et un calot.
Interrogée par M. le juge Stareleigh, mistress Sanders répondit que, pendant que M. Sanders lui faisait la cour, elle avait reçu de lui des lettres d'amour comme font les autres ladies; que dans le cours de leur correspondance M. Sanders l'avait appelée très-souvent mon _canard_, mais jamais _ma côtelette_ ou _ma sauce aux tomates_. M. Sanders aimait passionnément le canard; peut-être que s'il avait autant aimé la côtelette et la sauce aux tomates, il en aurait employé le nom comme un terme d'affection.
Après cette déposition capitale, Me Buzfuz se leva avec plus d'importance qu'il n'en avait déjà montré, et dit d'une voix forte: «Appelez Samuel Weller.»
Il était tout à fait inutile d'appeler Samuel Weller, car Samuel Weller monta lentement dans la tribune au moment où son nom fut prononcé. Il posa son chapeau sur le plancher, ses bras sur la balustrade, et examina la cour, à vol d'oiseau, avec un air remarquablement gracieux et jovial.
«Quel est votre nom, monsieur? demanda le juge.
--Sam Weller, milord, répliqua ce gentleman.
--L'écrivez-vous avec un V ou un W?
--Ça dépend du goût et de la fantaisie de celui qui écrit, milord. Je n'ai eu cette occasion qu'une fois ou deux dans ma vie, mais je l'écris avec un V.»
Ici on entendit dans la galerie une voix qui criait: «C'est bien ça, Samivel; c'est bien ça. Mettez un V, milord.
--Qui est-ce qui se permet d'apostropher la cour, s'écria le petit juge en levant les jeux. Huissier!
--Oui, milord.
--Amenez cette personne ici, sur-le-champ.
--Oui, milord.»
Mais comme l'huissier ne put trouver la personne, il ne l'amena pas, et après une grande commotion, tous les assistants, qui s'étaient levés pour regarder le coupable, se rassirent.
Aussitôt que l'indignation du petit juge lui permit de parler, il se tourna vers le témoin et lui dit:
«Savez-vous qui c'était, monsieur?
--Je suspecte un brin que c'était mon père, milord.
--Le voyez-vous maintenant?
--Non, je ne le vois pas, milord, répliqua Sam, en attachant ses yeux à la lanterne par laquelle la salle était éclairée.
--Si vous aviez pu me le montrer, je l'aurais fait empoigner sur-le-champ, reprit l'irascible petit juge.»
Sam fit un salut plein de reconnaissance et se retourna vers Me Buzfuz, avec son air de bonne humeur imperturbable.
«Maintenant monsieur Weller, dit Me Buzfuz.
--Voilà, monsieur, répliqua Sam.
--Vous êtes, je crois, au service de M. Pickwick, le défendeur en cette cause? Parlez s'il vous plaît, monsieur Weller.
--Oui, monsieur, je vas parler. Je suis au service de ce gentleman ici, et c'est un très-bon service.
--Pas grand'chose à faire, et beaucoup à gagner, je suppose? dit l'avocat, d'un air farceur.
--Ah! oui, suffisamment à gagner, monsieur, comme disait le soldat, quand on le condamna à cent cinquante coups de fouet.
--Nous n'avons pas besoin de ce qu'a dit le soldat, monsieur, ni toute autre personne, interrompit le juge.
--Très-bien, milord.
--Vous rappelez-vous, dit Me Buzfuz, en reprenant la parole, vous rappelez-vous quelque chose de remarquable qui arriva dans la matinée où vous fûtes engagé par le défendeur? voyons! monsieur Weller?
--Oui, monsieur.
--Ayez la bonté de dire au jury ce que c'était.
--J'ai eu un habillement complet tout neuf, ce matin-là, messieurs du jury, et c'était une circonstance très-remarquable pour moi, dans ce temps-là.»
Ces mots excitèrent un éclat de rire général, mais le petit juge, regardant avec colère par-dessus son bureau: «Monsieur, dit-il, je vous engage à prendre garde.
--C'est ce que M. Pickwick m'a dit dans le temps, milord; et j'ai pris bien garde à conserver ces habits-là, véritablement, milord.»
Pendant deux grandes minutes, le juge regarda sévèrement le visage de Sam, mais voyant que ses traits étaient complètement calmes et sereins, il ne dit rien, et fit signe à l'avocat de continuer.
«Est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, reprit Me Buzfuz en croisant ses bras emphatiquement et en se tournant à demi vers le jury, comme pour l'assurer silencieusement qu'il viendrait à bout du témoin, est-ce que vous prétendez me dire, monsieur Weller, que vous n'avez pas vu la plaignante évanouie dans les bras du défendeur, comme vous venez de l'entendre décrire par les témoins?
--Non certainement: j'étais dans le corridor jusqu'à ce qu'ils m'ont appelé, et la vieille lady était partie alors.
--Maintenant faites attention, monsieur Weller, continua Me Buzfuz, en trempant une énorme plume dans son encrier, afin d'effrayer Sam, en lui faisant voir qu'il allait noter sa réponse. Vous étiez dans le corridor et vous n'avez rien vu de ce qui se passait. Avez-vous des yeux, monsieur Weller?
--Oui, j'en ai des yeux, et c'est justement pour ça. Si c'étaient des microscopes au gaz, brevetés pour grossir cent mille millions de fois, j'aurais peut-être pu voir à travers les escaliers et la porte de chêne; mais comme je n'ai que des yeux vous comprenez, ma vision est limitée.»
À cette réponse qui fut délivrée de la manière la plus simple et sans la plus légère apparence d'irritation, les spectateurs ricanèrent, le petit juge sourit, et Me Buzfuz eut l'air singulièrement déconfit. Après une courte consultation avec Dodson et Fogg, le savant avocat se tourna de nouveau vers Sam, et lui dit avec un pénible effort pour cacher sa vexation.
«Maintenant, monsieur Weller, je vous ferai encore une question sur un autre point, s'il vous plaît.
--Je suis à vos ordres, monsieur, répondit Sam avec une admirable bonne humeur.
--Vous rappelez-vous être allé chez Mme Bardell un soir de novembre?
--Oh! oui, très bien.
--Ah! ah! vous vous rappelez cela, monsieur Weller? dit l'avocat, en recouvrant son équanimité. Je pensais bien que nous arriverions à quelque chose à la fin.
--Je le pensais bien aussi, monsieur, répliqua Sam; et les spectateurs rirent encore.
--Bien. Je suppose que vous y êtes allé pour causer un peu du procès, eh! monsieur Weller? reprit l'avocat, en lançant un coup d'oeil malin au jury.
--J'y suis allé pour payer le terme; mais nous avons causé un brin du procès.
--Ah! vous en avez causé? répéta Me Buzfuz dont le visage devint radieux, par l'anticipation de quelque importante découverte. Voulez-vous avoir la bonté de nous raconter ce qui s'est dit à ce propos, monsieur Weller?
--Avec le plus grand plaisir du monde, monsieur. Après quelques observations guère importantes des deux respectables dames qui ont déposé ici aujourd'hui, elles se sont quasi pâmées d'admiration sur la vertueuse conduite de MM. Dodson et Fogg, ces deux gentlemen qui sont assis à côté de vous maintenant.»
Ceci, bien entendu, attira l'attention générale sur Dodson et Fogg qui prirent un air aussi vertueux que possible.
«Ah! dit Me Buzfuz, ces dames parlèrent donc avec éloge de l'honorable conduite de MM. Dodson et Fogg, les avoués de la plaignante, hein?
--Oui, monsieur. Elles dirent que c'était une bien généreuse chose de leur part de prendre cette affaire-là par spéculation, et de ne rien demander pour les frais, s'ils ne les faisaient pas payer à M. Pickwick.»
À cette réplique inattendue, les spectateurs ricanèrent encore, et Dodson et Fogg, qui étaient devenus tout rouges, se penchèrent vers Me Buzfuz, et d'un air très-empressé lui chuchotèrent quelque chose dans l'oreille.
«Vous avez complètement raison, répondit tout haut l'avocat, avec une tranquillité affectée. Il est parfaitement impossible de tirer quelque éclaircissement de l'impénétrable stupidité du témoin. Je n'abuserai point des moments de la cour en lui adressant d'autres questions. Vous pouvez descendre, monsieur.
--Il n'y a pas quelque autre gentleman qui désire m'adresser une question? demanda Sam, en prenant son chapeau et en regardant autour de lui d'un air délibéré.
--Non pas moi, monsieur Weller. Je vous remercie, dit Me Snubbin, en riant.
--Vous pouvez descendre, monsieur,» répéta Me Buzfuz, en agitant la main d'un air impatient.
Sam descendit en conséquence, après avoir fait à la cause de MM. Dodson et Fogg, autant de mal qu'il le pouvait, sans inconvénient, et après avoir parlé le moins possible de l'affaire de M. Pickwick, ce qui était précisément le but qu'il s'était proposé.
«Milord, dit Me Snubbin, si cela peut épargner l'interrogatoire d'autres témoins, je n'ai pas d'objections à admettre que M. Pickwick s'est retiré des affaires et possède une fortune indépendante et considérable.
--Très-bien,» répliqua Me Buzfuz, en passant au clerc les deux lettres de M. Pickwick.
Me Snubbin s'adressa alors au jury en faveur du défendeur, et débita un très-long et très-emphatique discours, dans lequel il donna à la conduite et aux moeurs de M. Pickwick les plus magnifiques éloges. Mais comme nos lecteurs doivent s'être formé relativement au mérite de ce gentleman une opinion beaucoup plus nette que celle de Me Snubbin, nous ne croyons pas devoir rapporter longuement ses observations. Il s'efforça de démontrer que les lettres qui avaient été produites se rapportaient simplement au dîner de M. Pickwick et aux préparations à faire dans son appartement, pour le recevoir à son retour de quelque excursion. Enfin il parla le mieux qu'il put, en faveur de notre héros, et comme tout le monde le sait, sur la foi d'un vieil adage, il est impossible de faire plus.
M. le juge Starleigh fit son résumé, suivant les formes et de la manière la plus approuvée. Il lut au jury autant de ses notes qu'il lui fut possible d'en déchiffrer en si peu de temps, et fit en passant des commentaires sur chaque témoignage. Si mistress Bardell avait raison, il était parfaitement évident que M. Pickwick avait tort. Si les jurés pensaient que le témoignage de mistress Cluppins était digne de croyance, c'était leur devoir de le croire: mais sinon, non. S'ils étaient convaincus qu'il y avait eu violation de promesse de mariage, ils devaient attribuer à la plaignante les dommages-intérêts qu'ils jugeraient convenables; mais d'un autre côté s'il leur paraissait qu'il n'y eût jamais eu de promesse de mariage, alors ils devaient renvoyer le défenseur sans aucun dommage. Après cette harangue, les jurés se retirèrent dans leur salle pour délibérer, et le juge se retira dans son cabinet pour se rafraîchir avec une côtelette de mouton et un verre de xérès.
Un quart d'heure plein d'anxiété s'écoula. Le jury revint; on alla quérir le juge. M. Pickwick mit ses lunettes et contempla le chef du jury, avec un coeur palpitant et une contenance agitée.
«Gentlemen, dit l'individu en noir, êtes-vous tous d'accord sur votre verdict?
--Oui, nous sommes d'accord, répondit le chef du jury.
--Décidez-vous en faveur de la plaignante ou du défendeur, gentlemen?
--En faveur de la plaignante.
--Avec quels dommages, gentlemen?
--Sept cent cinquante livres sterling.»
M. Pickwick ôta ses lunettes, en essuya soigneusement les verres, les renferma dans leur étui, et les introduisit dans sa poche. Ensuite ayant mis ses gants avec exactitude, tout en continuant de considérer le chef du jury, il suivit machinalement hors de la salle M. Perker et le sac bleu.
M. Perker s'arrêta dans une salle voisine pour payer les honoraires de la cour. Là, M. Pickwick fut rejoint par ses amis, et là aussi il rencontra MM. Dodson et Fogg, se frottant les mains avec tous les signes extérieurs d'une vive satisfaction.
«Eh! bien? gentlemen, dit M. Pickwick.
--Eh! bien, monsieur, dit Dodson pour lui et son partenaire.
--Vous vous imaginez que vous allez empocher vos frais, n'est-ce pas, gentlemen?»
Fogg répondit qu'il regardait cela comme assez probable, et Dodson sourit en disant qu'ils essayeraient.
«Vous pouvez essayer, et essayer, et essayer encore, messieurs Dodson et Fogg, s'écria M. Pickwick avec véhémence, mais vous ne tirerez jamais de moi un penny de dommages, ni de frais, quand je devrais passer le reste de mon existence dans une prison pour dettes.
--Ah! ah! dit Dodson, vous y repenserez avant le prochain terme, monsieur Pickwick.
--Hi! hi! hi! nous verrons cela incessamment, monsieur Pickwick, ricana M. Fogg.»
Muet d'indignation, M. Pickwick se laissa entraîner par son avoué et par ses amis qui le firent monter dans une voiture, amenée en un clin d'oeil par l'attentif Sam Weller.
Sam avait relevé le marchepied, et se préparait à sauter sur le siége, quand il sentit toucher légèrement son épaule. Il se retourna et vit son père, debout devant lui. Le visage du vieux gentleman avait une expression lugubre. Il secoua gravement la tête, et dit d'un ton de remontrance:
«Je savais ce qu'arriverait de cette manière-là de conduire l'affaire. O Sammy, Sammy, pourquoi qu'i' ne se sont pas servis d'un alébi.»
CHAPITRE VI.
Dans lequel M. Pickwick pense que ce qu'il a de mieux à faire est d'aller à Bath, et y va en conséquence.
«Mais, mon cher monsieur, dit le petit Perker à M. Pickwick, qu'il était allé voir dans la matinée qui suivit le jugement, vous n'entendez pas, en réalité et sérieusement, et toute irritation à part, que vous ne payerez pas ces frais et ces dommages?
--Pas un demi-penny, répéta M. Pickwick avec fermeté, pas un demi-penny.