Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Chapter 37

Chapter 373,735 wordsPublic domain

--Je vous assure, mon ami, que j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut; bien plus qu'un homme de mon âge ne pourra jamais en dépenser.

--On ne sait pas ce qu'on peut dépenser tant qu'on n'a pas essayé.

--C'est possible; mais comme je ne veux pas faire cette expérience-là, il n'est guère probable que je tombe dans le besoin. Je dois donc vous prier de reprendre ceci, monsieur Weller.

--Très-bien, répliqua le vieux cocher d'un ton mécontent. Faites attention à ceci, Samivel; je ferai un acte de désespéré avec cette propriété; un acte de désespéré!

--Je ne vous y engage pas,» répondit Sam.

M. Weller réfléchit pendant quelque temps, puis, boutonnant son habit d'un air déterminé, il dit: je tiendrai un _turnpike_[27].

[Footnote 27: Un _Turnpike_, barrière pour le péage des voitures sur les routes anglaises.

(_Note du traducteur._)]

«Quoi? s'écria Sam.

--Un _turnpike_ rétorqua M. Weller entre ses dents serrées. Dites adieu à votre père, Samivel; je dévoue le reste de ma carrière à tenir un _turnpike_!»

Cette menace était si terrible, M. Weller semblait si déterminé à l'exécuter, et si profondément mortifié par le refus de M. Pickwick, que l'excellent homme, après quelques instants de réflexion, lui dit:

«Allons, allons, monsieur Weller, je garderai votre argent. Il est possible effectivement que je puisse faire plus de bien que vous avec cette somme.

--Parbleu, répondit M. Weller en se rassérénant, certainement, que vous pourrez en faire plus que moi, mossieu.

--Ne parlons plus de cela, dit M. Pickwick, en enfermant le portefeuille dans son bureau. Je vous suis sincèrement obligé, mon ami. Et maintenant rasseyez-vous, j'ai un avis à vous demander.»

Le rire comprimé de triomphe qui avait bouleversé, non seulement le visage de M. Weller, mais ses bras, ses jambes et tout son corps, pendant que le portefeuille était enfermé, fut remplacé par la gravité la plus majestueuse, aussitôt qu'il eut entendu ces paroles.

«Laissez-nous un instant, Sam,» dit M. Pickwick.

Sam se retira immédiatement.

Le corpulent cocher avait l'air singulièrement profond, mais prodigieusement étonné, lorsque M. Pickwick ouvrit le discours en disant:

«Vous n'êtes pas, je pense, un avocat du mariage, monsieur Weller?»

Le père de Sam secoua la tête, mais il n'eut point la force de parler; il était pétrifié par la pensée que quelque méchante veuve avait réussi à enchevêtrer M. Pickwick.

«Tout à l'heure, en montant l'escalier avec votre fils, avez-vous, par hasard, remarqué une jeune fille?

--J'ai vu une jeunesse, répliqua M. Weller brièvement.

--Comment l'avez-vous trouvée, monsieur Weller? Dites-moi candidement comment vous l'avez trouvée?»

--J'ai trouvé qu'elle était dodue, et les membres bien attachés, répondit le cocher d'un air de connaisseur.

«C'est vrai, vous avez raison. Mais qu'avez-vous pensé de ses manières?

--Eh! eh! très-agréables, mossieu, et très-conformables.»

Rien ne déterminait le sens précis que M. Weller attachait à ce dernier adjectif; mais comme le ton dont il l'avait prononcé indiquait évidemment que c'était une expression favorable, M. Pickwick en fut aussi satisfait que s'il l'avait compris distinctement.

«Elle m'inspire beaucoup d'intérêt, monsieur Weller,» reprit M. Pickwick.

Le cocher toussa.

«Je veux dire que je prends intérêt à son bien-être, à ce qu'elle soit heureuse et confortable, vous me comprenez?

--Très-clairement, répliqua M. Weller, qui ne comprenait rien du tout.

--Cette jeune personne est attachée à votre fils.

--À Samivel Weller! s'écria le père.

--Précisément.

--C'est naturel, dit M. Weller, après quelques instants de réflexion; c'est naturel, mais c'est un peu alarmant; il faut que Samivel prenne bien garde.

--Qu'entendez-vous par là?

--Prenne bien garde de ne rien lui dire dans un moment d'innocence, qui puisse servir à une conviction pour violation de promesse de mariage. Faut pas jouer avec ces choses-là, monsieur Pickwick. Quand une fois elles ont des desseins sur vous, on ne sait comment s'en dépêtrer, et pendant qu'on y réfléchit, elles vous empoignent. J'ai été marié comme ça moi-même la première fois, mossieu; et Samivel est la conséquence de la manoeuvre.

--Vous ne me donnez pas grand encouragement pour conclure ce que j'avais à vous dire; mais je crois, pourtant, qu'il vaut mieux en finir tout d'un coup. Non-seulement, cette jeune personne est attachée à votre fils, mais votre fils lui est attaché, monsieur Weller.

--Eh ben! voilà de jolies choses pour revenir aux oreilles d'un père! Voilà de jolies choses!

--Je les ai observés dans diverses occasions, poursuivit M. Pickwick, sans faire de commentaires sur l'exclamation du gros cocher; et je n'en doute aucunement. Supposez que je désirasse les établir, comme mari et femme, dans une situation où ils puissent vivre confortablement; qu'en penseriez-vous, monsieur Weller?»

D'abord, M. Weller reçut avec de violentes grimaces une proposition impliquant mariage, pour une personne à laquelle il prenait intérêt: mais comme M. Pickwick, en raisonnant avec lui, insistait fortement sur ce que Mary n'était point une veuve, il devint graduellement plus traitable. M. Pickwick avait beaucoup d'influence sur son esprit, le cocher d'ailleurs avait été singulièrement frappé par les charmes de la jeune fille, à qui il avait déjà lancé plusieurs oeillades très-peu paternelles. À la fin, il déclara que ce n'était pas à lui de s'opposer aux désirs de M. Pickwick, et qu'il suivrait toujours ses avis avec grand plaisir. Notre excellent ami le prit au mot avec empressement, et sans lui donner le temps de la réflexion, fit comparaître son domestique.

«Sam, dit M. Pickwick en toussant un peu, car il avait quelque chose dans la gorge, votre père et moi, avons eu une conversation à votre sujet.

--À ton sujet, Samivel, répéta M. Weller, d'un ton protecteur et calculé pour faire de l'effet.

--Je ne suis pas assez aveugle, Sam, pour ne pas m'être aperçu, depuis longtemps, que vous avez pour la femme de chambre de madame Winkle, plus que de l'amitié.

--Tu entends, Samivel, ajouta M. Weller du même air magistral.

--J'espère, monsieur, dit Sam en s'adressant à son maître; j'espère qu'il n'y a pas de mal à ce qu'un jeune homme remarque une jeune femme qui est certainement agréable, et d'une bonne conduite.

--Aucun, dit M. Pickwick.

--Pas le moins du monde, ajouta M. Weller, d'une voix affable mais magistrale.

--Loin de penser qu'il y ait du mal dans une chose si naturelle, reprit M. Pickwick, je suis tout disposé à favoriser vos désirs. C'est pour cela que j'ai eu une petite conversation avec votre père; et comme il est de mon opinion....

--La personne n'étant pas une veuve, fit remarquer M. Weller.

--La personne n'étant pas une veuve, répéta M. Pickwick en souriant, je désire vous délivrer de la contrainte que vous impose votre présente condition auprès de moi, et vous témoigner ma reconnaissance pour votre fidélité, en vous mettant à même d'épouser cette jeune fille, sur-le-champ, et de soutenir, d'une manière indépendante, votre famille et vous-même. Je serai fier, poursuivit M. Pickwick, dont la voix jusque-là tremblante, avait repris son élasticité ordinaire, je serai fier et heureux de prendre soin moi-même de votre bien-être à venir.»

Il y eut pendant quelques instants un profond silence, après lequel, Sam dit d'une voix basse et entrecoupée, mais ferme néanmoins:

«Je vous suis très-obligé pour votre bonté, monsieur, qui est tout à fait digne de vous, mais ça ne peut pas se faire.

--Cela ne peut pas se faire! s'écria M. Pickwick, avec étonnement.

--Samivel! dit M. Weller avec dignité.

--Je dis que ça ne peut pas se faire, répéta Sam d'un ton plus élevé. Qu'est-ce que vous deviendriez, monsieur?

--Mon cher garçon, répondit Pickwick, les derniers événements qui ont eu lieu parmi mes amis changeront complètement ma manière de vivre à l'avenir. En outre, je deviens vieux, j'ai besoin de repos et de tranquillité; mes promenades sont finies, Sam.

--Comment puis-je savoir ça, monsieur? Vous le croyez comme ça, maintenant; mais supposez que vous veniez à changer d'avis, ça n'est pas impossible, car vous avez encore le feu d'un jeune homme de vingt-cinq ans; qu'est-ce que vous deviendriez sans moi? Ça ne peut pas se faire, monsieur, ça ne peut pas se faire.

--Très-bien, Samivel. Il y a beaucoup de raison là-dedans, fit observer M. Weller, d'une voix encourageante.

--Je parle après de longues réflexions, Sam, reprit M. Pickwick en secouant la tête. Les scènes nouvelles ne me conviennent plus; mes voyages sont finis.

--Très-bien, monsieur. Alors raison de plus pour que vous ayez toujours avec vous quelqu'un qui vous connaisse, pour vous rendre confortable. Si vous voulez avoir un gaillard plus élégant, c'est bel et bon, prenez-le; mais avec ou sans gages, avec congé ou sans congé, nourri ou non nourri, logé ou non logé, Sam Weller, que vous avez pris dans la vieille auberge du _Borough_, s'attache à vous, arrive qui plante; et tout le monde aura beau faire et beau dire, rien ne l'en empêchera!»

À la fin de cette déclaration, que Sam fit avec grande émotion, son père se leva de sa chaise, et oubliant toute considération de lieu et de convenance, agita son chapeau au-dessus de sa tête, en poussant trois véhémentes acclamations.

«Mon garçon, dit M. Pickwick, lorsque M. Weller se fut rassis, un peu honteux de son propre enthousiasme, mon garçon, vous devez considérer aussi la jeune fille.

--Je considère la jeune fille, monsieur; j'ai considéré la jeune fille, je lui ai dit ma position, et elle consent à attendre, jusqu'à ce que je sois prêt. Je crois qu'elle tiendra sa promesse, monsieur: si elle ne la tenait pas, elle ne serait pas la jeune fille pour qui je l'ai prise, et j'y renonce volontiers. Vous me connaissez bien, monsieur; mon parti est arrêté, et rien ne pourra m'en faire changer.»

Qui aurait eu le coeur de combattre cette résolution? Ce n'était pas M. Pickwick. L'attachement désintéressé de ses humbles amis lui inspirait, en ce moment, plus d'orgueil et de jouissances de sentiments que n'auraient pu lui en causer dix mille protestations des plus grands personnages de la terre.

Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre de M. Pickwick, un petit vieillard en habit couleur de tabac, suivi d'un porteur et d'une valise, se présentait à la porte de l'hôtel. Après s'être assuré d'une chambre pour la nuit, il demanda au garçon s'il n'y avait pas dans la maison une certaine Mme Winkle; et sur sa réponse affirmative:

«Est-elle seule? demanda le petit vieillard.

--Je crois que oui, monsieur. Je puis appeler sa femme de chambre, si vous....

--Non, je n'en ai pas besoin; interrompit vivement le petit homme. Conduisez-moi à sa chambre sans m'annoncer.

--Mais, monsieur! fit le garçon.

--Êtes-vous sourd?

--Non, monsieur.

--Alors écoutez-moi, s'il vous plaît. Pouvez-vous m'entendre maintenant?

--Oui, monsieur.

--C'est bien. Conduisez-moi à la chambre de mistress Winkle sans m'annoncer.»

En proférant cet ordre, le petit vieillard glissa cinq shillings dans la main du garçon et le regarda fixement.

«Réellement, monsieur, je ne sais pas si....

--Eh! vous finirez par le faire, je le vois bien; ainsi autant vaut le faire tout de suite; cela nous épargnera du temps.»

Il y avait quelque chose de si tranquille et de si décidé dans les manières du petit vieillard, que le garçon mit les cinq shillings dans sa poche et le conduisit sans ajouter un seul mot.

«C'est là? dit l'étranger. Bien, vous pouvez vous retirer.»

La garçon obéit, tout en se demandant qui le gentleman pouvait être et ce qu'il voulait. Celui-ci attendit qu'il fut disparu et frappa à la porte.

«Entrez, fit Arabelle.

--Hum! une jolie voix toujours; mais cela n'est rien.»

En disant ceci, il ouvrit la porte et entra dans la chambre. Arabelle, qui était en train de travailler, se leva en voyant un étranger, un peu confuse, mais d'une confusion pleine de grâce.

«Ne vous dérangez pas, madame, je vous prie, dit l'inconnu en fermant la porte derrière lui. Mme Winkle, je présume?»

Arabelle inclina la tête.

«Mme Nathaniel Winkle, qui a épousé le fils du vieux marchand de Birmingham?» poursuivit l'étranger en examinant Arabelle avec une curiosité visible.

Arabelle inclina encore la tête et regarda autour d'elle avec une sorte d'inquiétude, comme si elle avait songé à appeler quelqu'un.

«Ma visite vous surprend, à ce que je vois, madame? dit le vieux gentleman.

--Un peu, je le confesse, répondit Arabelle en s'étonnant de plus en plus.

--Je prendrai une chaise, si vous me le permettez, madame, dit l'étranger en s'asseyant et en tirant tranquillement de sa poche une paire de lunettes qu'il ajusta sur son nez. Vous ne me connaissez pas, madame? dit-il en regardant Arabelle si attentivement qu'elle commença à s'alarmer.

--Non, monsieur, répliqua-t-elle timidement.

--Non, répéta l'étranger en balançant sa jambe droite; je ne vois pas comment vous me connaîtriez. Vous savez mon nom cependant, madame.

--Vous croyez? dit Arabelle toute tremblante, sans trop savoir pourquoi. Puis-je vous prier de me le rappeler?

--Tout à l'heure, madame, tout à l'heure, répondit l'inconnu qui n'avait pas encore détourné les yeux de son visage. Vous êtes mariée depuis peu, madame?

--Oui, monsieur, répliqua Arabelle d'une voix à peine perceptible et en mettant de côté son ouvrage; car une pensée, qui l'avait déjà frappée auparavant, l'agitait de plus en plus.

--Sans avoir représenté à votre mari la convenance de consulter d'abord son père, dont il dépend entièrement, à ce que je crois?»

Arabelle mit son mouchoir sur ses yeux.

«Sans même vous efforcer d'apprendre par quelque moyen indirect quels étaient les sentiments du vieillard sur un point qui l'intéressait autant que celui-là.

--Je ne puis le nier, monsieur, balbutia Arabelle.

--Et sans avoir assez de bien, de votre côté, pour assurer à votre époux un dédommagement des avantages auxquels il renonçait en ne se mariant pas selon les désirs de son père? C'est là ce que les jeunes gens appellent une affection désintéressée, jusqu'à ce qu'ils aient des enfants à leur tour et qu'ils viennent alors à penser différemment.»

Les larmes d'Arabelle coulaient abondamment, tandis qu'elle s'excusait en disant qu'elle était jeune et inexpérimentée, que son attachement seul l'avait entraînée, et qu'elle avait été privée des soins et des conseils de ses parents presque depuis son enfance.

C'était mal, dit le vieux gentleman d'un ton plus doux, c'était fort mal. C'était romanesque, mal calculé, absurde.

--C'est ma faute, monsieur, ma faute à moi seule, réplique la pauvre Arabelle en pleurant.

--Bah! Ce n'est pas votre faute, je suppose, s'il est devenu amoureux de vous.... Mais si pourtant, ajouta l'inconnu en regardant Arabelle d'un air malin, si, c'est bien votre faute; il ne pouvait pas s'en empêcher.

Ce petit compliment, ou l'étrange façon dont le vieux gentleman l'avait fait, ou le changement de ses manières qui étaient devenues beaucoup plus douces, ou ces trois causes réunies, arrachèrent à Arabelle un sourire au milieu de ses larmes.

«Où est votre mari? demanda brusquement l'inconnu pour dissimuler un sourire qui avait éclairci son propre visage.

--Je l'attends à chaque instant, monsieur. Je lui ai persuadé de se promener un peu ce matin; il est très malheureux, très-abattu, de n'avoir pas reçu de nouvelles de son père.

--Ah! ah! c'est bien fait, il le mérite.

--Il en souffre pour moi, monsieur; et, en vérité, je souffre beaucoup pour lui, car c'est moi qui suis la cause de son chagrin.

--Ne vous tourmentez pas à cause de lui, ma chère; il le mérite bien. J'en suis charmé, tout à fait charmé, pour ce qui est de lui.

Ces mots étaient à peine sortis de la bouche du vieux gentleman, lorsque des pas se firent entendre sur l'escalier. Arabelle et l'étranger parurent les reconnaître au même instant. Le petit vieillard devint pâle, et, faisant un violent effort pour paraître tranquille, il se leva comme M. Winkle entrait dans la chambre.

«Mon père! s'écria celui-ci en reculant d'étonnement.

--Oui, monsieur, répondit le petit vieillard. Eh bien! monsieur, qu'est-ce que vous avez à me dire?»

M. Winkle garda le silence.

«Vous rougissez de votre conduite, j'espère?»

M. Winkle ne dit rien encore.

«Rougissez-vous de votre conduite, monsieur, oui ou non?

--Non, monsieur, répliqua M. Winkle, en passant le bras d'Arabelle sous le sien; je ne rougis ni de ma conduite ni de ma femme.

--Vraiment? dit le petit gentleman ironiquement.

--Je suis bien fâché d'avoir fait quelque chose qui ait diminué votre affection pour moi, monsieur; mais je dois dire en même temps que je n'ai aucune raison de rougir de mon choix, pas plus que vous ne devez rougir de l'avoir pour belle-fille.

--Donne-moi la main, Nathaniel, dit le vieillard d'une voix émue. Embrassez-moi, mon ange; vous êtes une charmante belle-fille, après tout.»

Au bout de quelques minutes, M. Winkle alla chercher M. Pickwick et le présenta à son père qui échangea avec lui des poignées de main pendant cinq minutes consécutives.

«Monsieur Pickwick, dit le petit vieillard d'un ton ouvert et sans façon, je vous remercie sincèrement de toutes vos bontés pour mon fils. Je suis un peu vif, et la dernière fois que je vous ai vu j'étais surpris et vexé. J'ai jugé par moi-même maintenant, et je suis plus que satisfait. Dois-je vous faire d'autres excuses?

--Pas l'ombre d'une, répondit M. Pickwick.... Vous avez fait la seule chose qui manquait pour compléter mon bonheur.»

Là-dessus il y eut un autre échange de poignées de mains, pendant cinq autres minutes, avec accompagnement de compliments qui avaient le mérite très-grand et très-nouveau d'être sincères.

Sam avait respectueusement reconduit son père à la _Belle Sauvage_, quand, à son retour, il rencontra dans la cour le gros joufflu qui venait d'apporter un billet d'Émily Wardle.

«Dites donc, lui cria le jeune phénomène, qui paraissait singulièrement en train de parler, dites donc, Mary est-elle assez gentille, hein? Je l'aime joliment, allez!»

Sam ne fit point de réponse verbale, mais, complétement pétrifié par la présomption du gros garçon, il le regarda fixement pendant une minute, le conduisit par le collet jusqu'au coin de la rue et le renvoya avec un coup de pied innocent mais cérémonieux, après quoi il rentra à l'hôtel en sifflant.

CHAPITRE XXVIII.

Dans lequel le club des pickwickiens est définitivement dissous, et toutes choses terminées, à la satisfaction de tout le monde.

Durant une semaine, après l'arrivée de M. Winkle de Birmingham, M. Pickwick et Sam Weller s'absentèrent de l'hôtel toute la journée, rentrant seulement à l'heure du dîner et ayant l'un et l'autre un air de mystère et d'importance tout à fait étranger à leur caractère. Il était évident qu'il se préparait quelque événement notable, mais on se perdait en conjectures sur ce que ce pouvait être. Quelques-uns (parmi lesquels se trouvait M. Tupman) étaient disposés à penser que M. Pickwick projetait une alliance matrimoniale, mais les dames repoussaient fortement cette idée. D'autres inclinaient à croire qu'il avait projeté quelque expédition lointaine, dont il faisait les arrangements préliminaires. Mais cela avait été vigoureusement nié par Sam lui-même qui, pressé de questions par Mary, avait solennellement assuré qu'il ne s'agissait point de nouveaux voyages. À la fin, lorsque les cerveaux de toute la société se furent mis inutilement à la torture, pendant six jours entiers, il fut unanimement décidé que M. Pickwick serait invité à expliquer sa conduite, et à déclarer nettement pourquoi il privait ainsi de sa société ses amis, remplis d'admiration pour sa personne.

Dans ce but, M. Wardle invita tout le monde à dîner à l'_Adelphi-Hôtel_, et, lorsque le vin de Bordeaux eut fait deux fois le tour de la table, il entama l'affaire en ces termes:

«Mon cher Pickwick, nous sommes inquiets de savoir en quoi nous avons pu vous offenser, pour que vous nous abandonniez ainsi, consacrant tout votre temps à ces promenades solitaires.

--Chose singulière! répondit M. Pickwick, j'avais justement l'intention de vous donner aujourd'hui même une explication complète. Ainsi, si vous voulez me verser encore un verre de vin, je vais satisfaire votre curiosité.»

La bouteille passa de main en main avec une vivacité inaccoutumée, et M. Pickwick, regardant avec un joyeux sourire ses nombreux amis:

«Tous les changements qui sont arrivés parmi nous, dit-il, je veux dire le mariage qui s'est fait et le mariage qui doit se faire, avec les conséquences qu'ils entraînent, rendaient nécessaire pour moi de penser sérieusement et d'avance à mes plans pour l'avenir. Je me suis déterminé à me retirer aux environs de Londres, dans quelque endroit joli et tranquille. J'ai vu une maison qui me convenait, je l'ai achetée et meublée. Elle est tout à fait prête à me recevoir et je compte m'y établir sur-le-champ. J'espère que je pourrai encore passer bien des années heureuses dans cette paisible retraite, réjoui, pendant le reste de mes jours, par la société de mes amis, et suivi, après ma mort, de leurs regrets affectueux.»

Ici M. Pickwick s'arrêta et l'on entendit autour de la table un murmure doux et triste.

«La maison que j'ai choisie, poursuivit-il, est à Dulwich, dans une des situations les plus agréables qu'on puisse trouver auprès de Londres. Il y a un grand jardin, et l'habitation est arrangée de manière à ce qu'on n'y manque d'aucun confort. Peut-être même n'est-elle pas dépourvue d'une certaine élégance. Vous en jugerez vous-même. Sam m'y accompagnera. J'ai engagé, sur les représentations de Perker, une femme de charge, une très-vieille femme de charge, et les autres domestiques qu'il a jugés nécessaires. Je me propose de consacrer cette petite retraite en y faisant accomplir une cérémonie à laquelle je prends beaucoup d'intérêt. Je désire, si mon ami Wardle ne s'y oppose point, que les noces de sa fille soient célébrées dans cette nouvelle demeure, le jour où j'en prendrai possession. Le bonheur des jeunes gens, poursuivit M. Pickwick un peu ému, a toujours été le plus grand plaisir de ma vie; mon coeur se rajeunira lorsque je verrai, sous mon propre toit, s'accomplir le bonheur des amis qui me sont les plus chers.»

M. Pickwick s'arrêta encore; Arabelle et Émily sanglotaient.

«J'ai communiqué, personnellement et par écrit, avec le club, reprit le philosophe. Je lui ai appris mon intention. Durant notre longue absence, il avait été divisé par des dissensions intestines. Ma retraite, jointe à diverses autres circonstances, a décidé sa dissolution. _Pickwick-Club_ n'existe plus. Toutes frivoles que mes recherches aient pu paraître à certaines gens, continua M. Pickwick d'une voix plus grave, je ne regretterai jamais d'avoir dévoué près de deux années à étudier les différentes variétés de caractère de l'espèce humaine. Presque toute ma vie ayant été consacrée à des affaires positives, et à la poursuite de la fortune, j'ai vu s'ouvrir devant moi de nombreux points de vue dont je n'avais aucune idée, et qui, je l'espère, ont élargi mon intelligence et perfectionné mon esprit. Si je n'ai fait que peu de bien, je me flatte d'avoir fait encore moins de mal. Aussi, j'espère qu'au déclin de ma vie chacune de mes aventures ne m'apportera que des souvenirs consolants et agréables. Et maintenant, mes chers amis, que Dieu vous bénisse tous!»

À ces mots, M. Pickwick remplit son verre et le porta à ses lèvres d'une main tremblante. Ses yeux se mouillèrent de larmes lorsque ses amis se levèrent simultanément pour lui faire raison, du fond du coeur.