Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Chapter 28

Chapter 283,845 wordsPublic domain

--Piquez-le par derrière, s'écria l'homme de mauvaise mine à son compagnon, tout en s'efforçant de rattraper son épée.

--Qu'il ne s'en avise pas, s'écria mon oncle en relevant d'une manière menaçante le talon d'un de ses souliers ferrés, je lui ferais sauter la cervelle, s'il en a, ou s'il n'en a pas je lui briserais le crâne! Employant en même temps toute sa vigueur, il arracha l'épée de son adversaire et la jeta bravement par la portière.

--Sang et tonnerre!» cria sur nouveaux frais le jeune gentilhomme en mettant encore la main sur le pommeau de son épée, mais sans la tirer. Peut-être, comme le disait mon oncle avec un sourire, peut-être avait-il peur d'effrayer la jeune dame.

«Maintenant, gentlemen, dit mon oncle en prenant tranquillement sa place, il est inutile de parler de mort avec ou sans enfer, devant une dame, et nous avons eu assez de sang et de tonnerre pour notre voyage. Ainsi, s'il vous plaît, nous nous assiérons pacifiquement à nos places comme de paisibles voyageurs. Ici, conducteur! ramassez le couteau à découper de ce gentleman.»

«Mon oncle n'avait pas achevé ces mots, lorsque le conducteur parut à la portière avec l'épée. En la passant dans l'intérieur, il leva sa lanterne et regarda fixement mon oncle, qui, à sa grande surprise, aperçut autour de la voiture une fourmilière de conducteurs ayant tous les yeux rivés sur lui. Jamais, dans toute sa vie, il n'avait vu un si grand nombre de visages pâles, d'habits rouges et de regards fixes.

«Voilà la chose la plus étrange qui me soit arrivée jusqu'à ce jour, pensa mon oncle. Permettez-moi de vous rendre votre chapeau, monsieur.»

L'individu de mauvaise mine reçut en silence le chapeau à trois cornes, regarda attentivement le trou qui se trouvait au milieu, et, finalement, le plaça sur le sommet de sa perruque, avec une solennité dont l'effet fut cependant légèrement diminué par un violent éternuement qui fit retomber son tricorne sur ses genoux.

«En route!» cria la conducteur armé de la lanterne, en montant par derrière sur son petit siége. La voiture partit. Mon oncle, en sortant de la cour, regarda à travers les glaces, et vit que les autres malles, avec les cochers, les gardes, les chevaux et les voyageurs, tournaient en rond, au petit trot, avec une vitesse d'environ cinq milles à l'heure. Mon oncle bouillait d'indignation, gentlemen. Comme négociant il trouvait qu'on ne devait pas badiner avec les dépêches, et il résolut d'en écrire à la direction des postes aussitôt après son retour à Londres.

Bientôt cependant toutes ses pensées se concentrèrent sur la jeune dame, qui était assise à l'autre coin de l'intérieur, le visage soigneusement enveloppé dans son capuchon. Le gentilhomme à l'habit bleu se trouvait en face d'elle, et à côté d'elle, l'autre individu en habit raisin de Corinthe. Tous les deux la surveillaient attentivement. Si elle faisait frôler les plis de son capuchon, mon oncle entendait l'homme de mauvaise mine mettre la main sur sa rapière, et il était sûr, par la respiration du jeune matamore (car la nuit était trop noire pour distinguer les visages), qu'il lui faisait une moue et des yeux comme s'il avait voulu l'avaler. Ce manège irrita mon oncle de plus en plus, et il résolut d'en voir la fin à tout prix. Il avait une grande admiration pour les yeux brillants et pour les jolis visages, pour les pieds mignons et pour les jolies jambes; en un mot, il était passionné pour le sexe tout entier. Cela court dans le sang de la famille, gentlemen, je suis comme lui.

Mon oncle employa bien des subterfuges pour attirer l'attention de la jeune dame, ou tout au moins pour engager la conversation avec ses mystérieux compagnons, mais ce fut en vain. Les gentlemen ne voulaient pas parler, et la jeune dame ne l'osait pas. De temps en temps mon oncle mettait la tête à la portière et demandait à haute voix pourquoi on n'allait pas plus vite; mais il avait beau s'enrouer à crier, personne ne faisait attention à lui. Il se renfonçait alors dans son coin et pensait au joli visage, au pied mignon, à la jambe fine de sa compagne de voyage; ceci réussissait à lui faire passer le temps, et l'empêchait de s'inquiéter de l'étrange situation où il se trouvait, allant toujours sans savoir où. Il est vrai que cela ne l'aurait pas beaucoup tourmenté de toute manière; car mon oncle, gentlemen, était un gaillard entreprenant, nomade, sans peur et sans souci.

Tout d'un coup la voiture s'arrêta:

«Ohé! cria mon onde, qu'est-ce qui nous arrive maintenant;

--Descendez ici, dit le conducteur en abattant le marchepied.

--Ici! fit mon oncle.

--Ici répéta le garde.

--Je n'en ferai rien.

--À la bonne heure, alors, restez où vous êtes.

--C'est mon intention.

--C'est bien.»

Les autres voyageurs avaient écouté ce colloque fort attentivement. Voyant que mon onde était déterminé à rester, le jeune gentilhomme passa devant lui, pour faire descendre la dame. Dans ce moment, l'homme de mauvaise mine inspectait minutieusement le trou qui déshonorait le fond de son tricorne. La jeune dame, en passant, laissa tomber son gant dans la main de mon oncle, et, approchant les lèvres de son visage, si près qu'il sentit sur son nez une tiède haleine, lui murmura tout bas ces deux mots:«Secourez-moi monsieur.» Mon oncle s'élança à bas de la voiture avec tant de violence qu'il la fit bondir sur ses ressorts.

«Ah! vous vous ravisez?» a dit le conducteur, quand il vit mon oncle sur ses jambes.

Mon oncle le regarda pendant quelques secondes, incertain s'il devait lui arracher son espingole, la tirer au visage du matamore, casser la tête du reste de la compagnie avec la crosse, saisir la jeune dame et disparaître au milieu de la fumée. En y réfléchissant, toutefois, il abandonna ce plan, comme d'une exécution un peu mélodramatique, et il se contenta de suivre les deux hommes mystérieux dans une vieille maison devant laquelle la voiture s'était arrêtée. Conduisant entre eux la jeune dame, ils tournèrent dans le corridor, et mon oncle s'y enfonça à leur suite.

De tous les endroits ruinés et désolés que mon oncle avait rencontrés dans sa vie, celui-ci était le plus désolé et le plus ruiné. On voyait que ç'avait été autrefois un vaste hôtel, mais le toit était ouvert dans plusieurs endroits, et les escaliers étaient raboteux et défoncés. Dans la chambre où les voyageurs entrèrent, il y avait une vaste cheminée, toute noire de fumée, quoiqu'elle ne fût égayée par aucun feu. La cendre blanchâtre du bois brûlé était encore répandue sur l'âtre, mais le foyer était froid, et tout paraissait sombre et triste.

«Voilà du joli, dit mon oncle en regardant autour de lui; une malle qui fait six milles et demi à l'heure, et qui s'arrête indéfiniment dans un trou comme celui-ci! C'est un peu fort! mais ça sera connu; j'en écrirai aux journaux.»

Mon oncle dit cela d'une voix assez élevée et d'une manière ouverte et sans réserve, pour tâcher d'engager la conversation avec les deux étrangers; mais ils se contentèrent de chuchoter entre eux, en lui lançant des regards farouches. La dame était à l'autre bout de la chambre, et elle s'aventura, une fois, à agiter sa main, comme pour demander l'assistance de mon oncle.

À la fin les deux étrangers s'avancèrent un peu, et la conversation commença.

«Mon brave homme, dit le gentilhomme en habit bleu, vous ne savez pas, je suppose, que ceci est une chambre particulière.

--Non, mon brave homme; je n'en sais rien, rétorqua mon oncle. Seulement si ceci est une chambre particulière, préparée exprès, j'imagine que la salle publique doit être joliment confortable!»

En disant cela, mon oncle s'établit dans un grand fauteuil et mesura de l'oeil les deux gentlemen, si exactement, que Tiggin et Welps auraient pu leur fournir l'étoffe d'un habit, sans y mettre un pouce de plus ni de moins.

«Quittez cette chambre! dirent les deux hommes ensemble, en saisissant leurs épées.

--Hein? fit mon oncle, sans avoir l'air de comprendre ce qu'ils voulaient dire.

--Quittez cette chambre, ou vous êtes mort! dit l'homme de mauvaise mine, en mettant sa grande flamberge au vent, et en la faisant voltiger au-dessus de sa tête.

--Tue! tue! s'écria l'homme à l'habit bleu, en dégainant aussi son épée et en reculant deux ou trois pas. Tue! tue!»

La dame jeta un grand cri. Mon oncle, gentlemen, était remarquable pour sa hardiesse et pour sa présence d'esprit. Pendant tout le temps qu'il avait paru si indifférent à ce qui se passait, il était occupé à chercher, sans en faire semblant, quelques projectiles ou quelque arme défensive; et au moment même où les épées furent tirées, il aperçut, dans le coin de la cheminée, une vieille rapière à coquille, avec un fourreau rouillé. D'un seul bond, mon oncle l'atteignit, la tira, la fit tourner rapidement au-dessus de sa tête, cria à la jeune dame de se retirer dans un coin, lança le fourreau à l'homme de mauvaise mine, jeta une chaise au gentilhomme en habit bleu, et prenant avantage de leur confusion, tomba sur tous les deux, pêle-mêle.

Il y a une vieille histoire, qui n'en est pas moins bonne pour être vieille, concernant un jeune gentleman irlandais, à qui l'on demandait s'il jouait du violon: «Je n'en sais rien, répondit-il; car je n'ai jamais essayé.» Ceci pourrait fort bien s'appliquer à mon oncle et à son escrime. Il n'avait jamais tenu une épée dans sa main, si ce n'est une fois, en jouant Richard III sur un théâtre d'amateurs; et encore, dans cette occasion, il avait été convenu que Richmond le tuerait par derrière, sans faire le simulacre du combat; mais ici, voilà qu'il faisait assaut avec deux habiles tireurs, poussant de tierce et de quarte, parant, se fendant, et combattant enfin de la manière la plus courageuse et la plus adroite, quoique jusqu'à ce moment il ne se fût pas douté qu'il eût la plus légère notion de la science de l'escrime. Cela montra la vérité de ce vieux proverbe, qu'un homme ne sait pas ce qu'il peut faire tant qu'il ne l'a pas essayé.

Le bruit du combat était terrible. Les trois champions juraient comme des troupiers, et leurs épées faisaient un cliquetis plus bruyant que ne pourraient faire tous les couteaux et toutes les mécaniques à affiler du marché de Newport, s'entrechoquant en mesure. Au moment le plus animé, la jeune dame, sans doute pour encourager mon oncle, retira entièrement son chaperon, et lui fit voir une si éblouissante beauté qu'il aurait combattu contre cinquante démons pour obtenir d'elle un sourire, et mourir au même instant. Il avait fait des merveilles jusque-là, mais il commença alors à se détacher comme un géant enragé.

Le gentilhomme en habit bleu aperçut en se retournant que la jeune dame avait découvert son visage; il poussa une exclamation de rage et de jalousie, et, tournant son épée vers elle, il lui lança un coup de pointe, qui fit pousser à mon oncle un rugissement d'appréhension. Mais la jeune dame sauta légèrement de côté, et saisissant l'épée du jeune homme avant qu'il se fût redressé, la lui arracha, le poussa vers le mur, et lui passant l'épée en travers du corps, jusqu'à la garde, le cloua solidement dans la boiserie. C'était d'un magnifique exemple. Mon oncle, avec un cri de triomphe et une vigueur irrésistible, fit reculer son adversaire dans la même direction, et plongeant la vieille rapière juste au centre d'une des fleurs de son gilet, le cloua à côté de son ami. Ils étaient là tous les deux gentlemen, gigotant des bras et des jambes dans leur agonie, comme les pantins de carton que les enfants font mouvoir avec un fil. Mon oncle répétait souvent, dans la suite, que c'était là la manière la plus sûre de se débarrasser d'un ennemi, et qu'elle ne présentait qu'un seul inconvénient, c'était la dépense qu'elle entraînait, puisqu'il fallait perdre une épée pour chaque homme mis hors de combat.

«La malle! la malle! cria la jeune dame, en se précipitant vers mon oncle, et en lui jetant ses beaux bras autour du cou; nous pouvons encore nous sauver!

--Vraiment, ma chère, dit mon oncle, cala ne me paraît guère douteux. Il me semble qu'il n'y a plus personne à tuer.»

Mon oncle était un peu désappointé, gentlemen; car il pensait qu'un petit intermède d'amour eût été fort agréable après ce massacre, quand ce n'eût été qu'à cause du contraste.

«Nous n'avons pas un instant à perdre ici, reprit la jeune lady. Celui-ci (montrant le gentilhomme en habit bleu) est le fils du puissant marquis de Filleteville.

--Eh bien! ma chère, j'ai peur qu'il n'en porte jamais le titre, répondit mon oncle, en regardant froidement le jeune homme, qui était piqué contre le mur comme un papillon. Vous avez éteint le majorat, mon amour.

--J'ai été enlevée à ma famille, à mes amis, par ce scélérat, s'écria la jeune dame, dont le regard brillait d'indignation. Ce misérable m'aurait épousée de force avant une heure.

--L'impudent coquin! dit mon oncle en jetant un coup d'oeil méprisant à l'héritier moribond des Filleteville.

--Comme vous pouvez en juger par ce que vous avez vu, leurs complices sont prêts à m'assassiner, si vous invoquez l'assistance de quelqu'un. S'ils nous trouvent ici, nous sommes perdus! Dans deux minutes il sera peut-être trop tard pour fuir. La malle! la malle!»

En prononçant ces mots, la jeune dame, épuisée par son émotion et par l'effort qu'elle avait fait en embrochant le marquis de Filleteville, se laissa tomber dans les bras de mon oncle, qui l'emporta aussitôt devant la porte de la maison. La malle était là, attelée de quatre chevaux noirs à tout crin, mais sans cocher, sans conducteur, et même sans palefrenier à la tête des chevaux.

Gentlemen, j'espère que ne je fais pas tort à la mémoire de mon oncle en disant que, quoique garçon, il avait tenu, avant ce moment-là, quelques dames dans ses bras. Je crois même qu'il avait l'habitude d'embrasser les filles d'auberge, et je sais que deux ou trois fois il a été vu par des témoins dignes de foi déposant un baiser sur le cou d'une maîtresse d'hôtel d'une manière très perceptible. Je mentionne ces circonstances afin que vous jugiez combien la beauté de cette jeune lady devait être incomparable pour affecter mon oncle comme elle le fit: il disait souvent qu'en voyant ses longs cheveux noirs flotter sur son bras et ses beaux yeux noirs se tourner vers lui, lorsqu'elle revint à elle, il s'était senti si agité, si drôle, que ses jambes en tremblaient sous lui. Mais qui peut regarder une paire de jolis yeux noirs sans se sentir tout drôle? Pour moi, je ne le puis, gentlemen, et je connais certains yeux que je n'oserais pas regarder, parole d'honneur!

«Vous ne me quitterez jamais, murmura la jeune dame.

--Jamais! répondit mon oncle. Et il le pensait comme il le disait.

--Mon brave libérateur, mon excellent, mon cher libérateur!

--Ne me dites donc pas de ces choses-là!

--Pourquoi pas?

--Parce que votre bouche est si séduisante quand vous parlez que j'ai peur d'être assez impertinent pour la baiser.»

La jeune femme leva sa main comme pour avertir mon oncle de n'en rien faire et dit... non, elle ne dit rien, elle sourit. Quand vous regardez une paire de lèvres les plus délicieuses du monde, et quand elles s'épanouissent doucement en un sourire fripon, si vous êtes assez près d'elles et sans témoin, vous ne pouvez mieux témoigner votre admiration de leur forme et de leur couleur charmante qu'en les baisant: c'est ce que fit mon oncle, et je l'honore pour cela.

«Écoutez, s'écria la jeune dame en tressaillant, entendez-vous le bruit des roues et des chevaux?

--C'est vrai,» dit mon oncle en se baissant.

Il avait l'oreille fine et était habitué à reconnaître le roulement des voitures; mais celles qui s'approchaient vers eux paraissaient si nombreuses et faisaient tant de fracas qu'il lui fut impossible d'en deviner le nombre. Il semblait qu'il y eût cinquante carrosses emportés chacun par six chevaux.

«Nous sommes poursuivis! s'écria la jeune dame en tordant ses mains. Nous sommes poursuivis! Je n'ai plus d'espoir qu'en vous seul!»

Il y avait une telle expression de terreur sur son charmant visage que mon oncle se décida tout d'un coup. Il la porta dans la voiture, lui dit de ne pas s'effrayer, pressa encore uns fois ses lèvres sur les siennes, et l'ayant engagée à lever les glaces pour sa préserver du froid, monta sur le siége.

«Attendez, mon sauveur, dit la jeune lady.

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda mon oncle de son siége.

--Je voudrais vous parler. Un mot, un seul mot, mon chéri!

--Faut-il que je descende?» demanda mon oncle.

La jeune dame ne fit pas de réponse, mais elle sourit encore, et d'un si joli sourire, gentlemen, qu'il enfonçait l'autre complétement. Mon oncle fut par terre en un clin d'oeil.

«Qu'est-ce qu'il y a ma chère?» dit-il en mettant la tête à la portière.

La dame s'y penchait en même temps par hasard, et elle lui parut plus belle que jamais. Il était fort près d'elle dans ce moment-là; ainsi il ne pouvait pas se tromper.

«Qu'est-ce qu'il y a, ma chère? demanda mon oncle.

--Vous n'aimerez jamais d'autre femme que moi? Vous n'en épouserez jamais d'autre?»

Mon oncle jura ses grands dieux qu'il n'épouserait jamais une autre femme, et la jeune lady retira sa tête et releva la glace. Mon oncle s'élança de nouveau sur le siége, équarrit ses coudes, ajusta les rênes, prit le fouet sur l'impériale, le fit claquer savamment, et en route! Les quatre chevaux noirs à tout crin s'élancèrent avec la vieille malle derrière eux, dévorant quinze bons milles en une heure. Brrr! brrrr! comme ils galopaient!

Pourtant le bruit des voitures devenait plus fort par derrière. Le vieux carrosse avait beau aller vite, ceux qui le poursuivaient allaient plus vite encore. Les hommes, les chevaux, les chiens, semblaient ligués pour l'atteindre; le fracas était épouvantable, mais par-dessus tout s'élevait la voix de la jeune dame, excitant mon oncle, et lui criant: «Plus vite! plus vite! plus vite!»

Ils volaient comme l'éclair. Les arbres sombres, les meules de foin, les maisons, les églises, tous les objets fuyaient à droite et à gauche, comme des brins de paille emportés par un ouragan. Leurs roues retentissaient comme un torrent qui déchire ses digues, et pourtant le bruit de la poursuite devenait plus fort, et mon oncle entendait encore la jeune lady crier d'une voix déchirante: «Plus vite! plus vite! plus vite!»

Mon oncle employait le fouet et les rênes, et les chevaux détalaient avec tant de rapidité, qu'ils étaient tout blancs d'écume, et cependant la jeune dame criait encore: «Plus vite! plus vite!» Dans l'excitation du moment, mon oncle donna un violent coup sur le marchepied avec le talon de sa botte... et il s'aperçut que l'aube blanchissait, et qu'il était assis sur le siége d'une vieille malle d'Édimbourg, dans l'enclos du carrossier, grelottant de froid et d'humidité, et frappant ses pieds pour les réchauffer. Il descendit avec empressement, et chercha la charmante jeune lady dans l'intérieur.... Hélas! il n'y avait ni portière, ni coussin à la voiture, c'était une simple carcasse.

Mon oncle vit bien qu'il y avait là-dessous quelque mystère, et que tout s'était passé exactement comme il avait coutume de le raconter. Il resta fidèle au serment qu'il avait fait à la jeune dame, refusa, pour l'amour d'elle, plusieurs maîtresses d'auberge, fort désirables, et mourut garçon à la fin. Il faisait souvent remarquer quelle drôle de chose c'était qu'il eût découvert, en montant tout bonnement par-dessus cette palissade, que les ombres des malles, des chevaux, des gardes, des cochers et des voyageurs, eussent l'habitude de faire des voyages régulièrement chaque nuit. Il ajoutait qu'il croyait être le seul individu vivant qu'on eût jamais pris comme passager dans une de ces excursions. Je crois effectivement qu'il avait raison, gentlemen, ou du moins je n'ai jamais entendu parler d'aucun autre.

«Je ne comprends pas ce que ces ombres de malles-postes peuvent porter dans leurs sacs?... dit l'hôte, qui avait écouté l'histoire avec une profonde attention.

--Parbleu, les lettres mortes. [22]

[Footnote 22: En anglais, _dead letters_, lettres mises au rebut. (_Note du traducteur._)]

--Oh! ah! c'est juste. Je n'y avais pas pensé.»

CHAPITRE XXI.

Comment M. Pickwick exécuta sa mission et comment il fut renforcé, dès le début, par un auxiliaire tout à fait imprévu.

Les chevaux furent ponctuellement amenés le lendemain matin à neuf heures moins un quart, et M. Pickwick ayant occupa sa place, ainsi que Sam, l'un à l'intérieur, l'autre à l'extérieur, le postillon reçut ordre de se rendre à la maison de M. Sawyer, afin d'y prendre M. Benjamin Allen.

La voiture arriva bientôt devant la boutique où se lisait cette inscription: _Sawyer, successeur de Nockemorf_; et M. Pickwick, en mettant la tête à la portière, vit, avec une surprise extrême, le jeune garçon en livrée grise, activement occupé à fermer les volets. À cette heure de la matinée c'était une occupation hors du train ordinaire des affaires, et cela fit penser d'abord à notre philosophe que quelque ami ou patient de M. Sawyer était mort, ou bien peut-être que M. Bob Sawyer lui-même avait fait banqueroute.

«Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il au garçon.

--Rien du tout, monsieur, répondit celui-ci en fendant sa bouche jusqu'à ses oreilles.

--Tout va bien, tout va bien cria Bob en paraissant soudainement sur le pas de sa porte, avec un petit havresac de cuir, vieux et malpropre, dans une main, et dans l'autre une grosse redingote et un châle. Je m'embarque, vieux.

--Vous?

--Oui, et nous allons faire une véritable expédition. Hé! Sam, à vous! Ayant ainsi brièvement éveillé l'attention de Sam Welter, dont la physionomie exprimait beaucoup d'admiration pour ce procédé expéditif, Bob lui lança son havresac, qui fut immédiatement logé dans le siége. Cela fait, ledit Bob, avec l'assistance du gamin, s'introduisit de force dans la redingote, beaucoup trop petite pour lui, et, s'approchant de la portière du carrosse, y fourra sa tête, et se prit à rire bruyamment.

«Quelle bonne farce! dit-il en essuyant avec son parement les larmes qui tombaient de ses yeux.

--Mon cher monsieur, répliqua M. Pickwick, avec quelque embarras, je n'avais pas la moindre idée que vous nous accompagneriez.

--Justement; voilà le bon de la chose.

--Ah! voila le bon de la chose? répéta M. Pickwick, dubitativement.

--Sans doute: outre le plaisir de laisser la pharmacie se tirer d'affaire toute seule, puisqu'elle parait bien décidée à ne pas se tirer d'affaire avec moi.»

Ayant ainsi expliqué le phénomène des volets, M. Sawyer retomba dans une extase de joie.

«Quoi vous seriez assez fou pour laisser vos malades sans médecin? dit M. Pickwick d'un ton sérieux.

--Pourquoi pas? répliqua Bob. J'y gagnerai encore; il n'y en a pas un qui me paye. Et puis, ajoute-t-il en baissant la voix jusqu'à un chuchotement confidentiel, ils y gagneront, aussi; car, n'ayant presque plus de médicaments, et ne pouvant pas les remplacer dans ce moment-ci, j'aurais été obligé de leur donner à tous du calomel; ce qui aurait pu mal réussir à quelques-uns. Ainsi, tout est pour le mieux.»

Il y avait dans cette réponse une force de raisonnement et de philosophie à laquelle M. Pickwick ne s'attendait point. Il réfléchit pendant quelques instants, et dit ensuite, d'une manière moins ferme toutefois:

«Mais cette chaise, mon jeune ami, cette chaise ne peut contenir que deux personnes, et je l'ai promise à M. Allen.