Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Chapter 22

Chapter 223,906 wordsPublic domain

--Je vous ai apporté un traversin plus doux, monsieur, en place du provisoire que vous aviez la nuit dernière.

--Je vous remercie. Voulez-vous prendre un verre de vin?

--Vous êtes bien bon, monsieur, répliqua M. Roker en acceptant le verre. À la vôtre, monsieur.

--Bien obligé.

--Je suis fâché de vous apprendre que votre propriétaire n'est pas très-bien portant ce soir, monsieur, dit le guichetier, en inspectant la bordure de son chapeau, avant de le remettre sur sa tête.

--Quoi! le prisonnier de la chancellerie? s'écria M. Pickwick.

--Il ne sera pas longtemps prisonnier de la chancellerie, monsieur, répliqua Roker, en tournant son chapeau, de manière à pouvoir lire le nom du chapelier.

--Vous me faites frissonner, reprit M. Pickwick. Qu'est-ce que vous voulez dire!

--Il y a longtemps qu'il est poitrinaire, et il avait bien de la peine à respirer cette nuit. Depuis plus de six mois, le docteur nous dit que le changement d'air pourrait seul le sauver.

--Grand Dieu! s'écria M. Pickwick, cet homme a-t-il été lentement assassiné par la loi, durant six mois?

--Je ne sais pas ça, monsieur, repartit Roker, en pesant son chapeau par les bords dans ses deux mains; je suppose qu'il serait mort de même partout ailleurs. Il est allé à l'infirmerie ce matin. Le docteur dit qu'il faut soutenir ses forces autant que possible, et le gouverneur lui envoie du vin et du bouillon de sa maison. Ce n'est pas la faute du gouverneur, monsieur.

--Non, sans doute, répliqua promptement M. Pickwick.

--Malgré cela, reprit Roker en hochant la tête, j'ai peur que tout ne soit fini pour lui. J'ai offert à Neddy, tout à l'heure, de lui parier une pièce de vingt sous contre une de dix, qu'il n'en reviendrait pas, mais il n'a pas voulu tenir le pari, et il a bien fait. Je vous remercie, monsieur. Bonne nuit, monsieur.

--Attendez, dit M. Pickwick avec chaleur, où est l'infirmerie?

--Juste au-dessous de votre chambre, monsieur, je vais vous la montrer si vous voulez.»

M. Pickwick saisit son chapeau sans parler et suivit immédiatement le guichetier.

Celui-ci le conduisit en silence, et levant doucement le loquet de la porte de l'infirmerie, lui fit signe d'entrer. C'était une grande chambre nue, désolée, où il y avait plusieurs lits de fer; l'un d'eux contenait l'ombre d'un homme maigre, pâle, cadavéreux. Sa respiration était courte et oppressée: à chaque minute il gémissait péniblement. Au chevet du lit était assis un petit vieux, portant un tablier de savetier, et qui, à l'aide d'une paire de lunettes à monture de corne, lisait tout haut un passage de la bible. C'était l'heureux légataire.

Le malade posa sa main sur le bras du vieillard et lui fit signe de s'arrêter. Celui-ci ferma le livre et le plaça sur le lit.

«Ouvrez la fenêtre,» dit le malade.

Elle fut ouverte, et le roulement des charrettes et des carrosses, les cris des hommes et des enfants, tous les bruits affairés d'une puissante multitude, pleine de vie et d'occupations, pénétrèrent aussitôt dans la chambre, confondus en un profond murmure. Par-dessus, s'élevaient de temps en temps quelques éclats de rire joyeux ou quelques lambeaux de chansons comiques, qui se perdaient ensuite parmi le tumulte des voix et des pas, sourds mugissements des flots agités de la vie, qui roulaient pesamment au dehors.

Dans toutes les situations, ces sons confus et lointains paraissent mélancoliques à celui qui les écoute de sang-froid, mais combien plus à celui qui veille auprès d'un lit de mort!

«Il n'y a pas d'air ici, dit le malade d'une voix faible. Ces murs le corrompent. Il était frais à l'entour quand je m'y promenais, il y a bien des années, mais en entrant dans la prison il devient chaud et brûlant.... Je ne puis plus le respirer.

--Nous l'avons respiré ensemble pendant longtemps, dit le savetier. Allons, allons, patience!»

Il se fit un court silence pendant lequel les deux spectateurs s'approchèrent du lit. Le malade attira sur son lit la main de son vieux camarade de prison et la retint serrée avec affection, dans les siennes.

«J'espère, bégaya-t-il ensuite d'une voix entrecoupée et si faible que ses auditeurs se penchèrent sur son lit pour recueillir les sons à demi formés qui s'échappaient de ses lèvres livides; j'espère que mon juge plein de clémence n'oubliera pas la punition que j'ai soufferte sur terre. Vingt années, mon ami, vingt années dans cette hideuse tombe! Mon coeur s'est brisé, quand mon enfant est morte, et je n'ai pas même pu l'embrasser dans sa petite bière! Depuis lors, au milieu de tous ces bruits et de ces débauches, ma solitude a été terrible. Que Dieu me pardonne! il a vu mon agonie solitaire et prolongée!»

Après ces mots, le vieillard joignit les mains et murmura encore quelque chose, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre, puis il s'endormit. Il ne fit que s'endormir d'abord, car les assistants le virent sourire.

Pendant quelques minutes ils parlèrent entre eux, à voix basse, mais le guichetier s'étant courbé sur le traversin se releva précipitamment. «Ma foi! dit-il, le voilà libéré à la fin.»

Cela était vrai. Mais durant sa vie il était devenu si semblable à un mort, qu'on ne sut point dans quel instant il avait expiré.

CHAPITRE XVI.

Où l'on décrit une entrevue touchante entre M. Samuel Weller et sa famille. M. Pickwick fait le tour du petit monde qu'il habite, et prend la résolution de ne s'y mêler, à l'avenir, que le moins possible.

Quelques matinées après son incarcération, Sam ayant arrangé la chambre de son maître avec tout le soin possible, et ayant laissé le philosophe confortablement assis près de ses livres et de ses papiers, se retira pour employer une heure ou deux le mieux qu'il pourrait. Comme la journée était belle, il pensa qu'une pinte de _porter_, en plein air, pourrait embellir son existence, aussi bien qu'aucun autre petit amusement dont il lui serait possible de se régaler.

Étant arrivé à cette conclusion, il se dirigea vers la buvette, acheta sa bière, obtint en outre un journal de l'avant-veille, se rendit à la cour du jeu de quilles, et, s'asseyant sur un banc, commença à s'amuser d'une manière très-méthodique.

D'abord il but un bon coup de bière, et levant les yeux vers une croisée, lança un coup d'oeil platonique à une jeune lady qui y était occupée à peler des pommes de terre; ensuite il ouvrit le journal et le plia de manière à mettre au-dessus le compte rendu des tribunaux; mais comme ceci est une oeuvre difficile, surtout quand il fait du vent, il prit un autre coup de bière aussitôt qu'il en fut venu à bout. Alors il lut deux lignes du journal, et s'arrêta pour contempler deux individus qui finissaient une partie de paume. Lorsqu'elle fut terminée, il leur cria: _Très-bien_, d'une manière encourageante, puis regarda tout autour de lui pour savoir si le sentiment des spectateurs coincidait avec le sien. Ceci entraînait la nécessité de regarder aussi aux fenêtres; et comme la jeune lady était encore à la sienne, ce n'était qu'un acte de pure politesse de cligner de l'oeil de nouveau et de boire à sa santé, en pantomime, un autre coup de bière. Sam n'y manqua pas; puis ayant hideusement froncé ses sourcils à un petit garçon qui l'avait regardé faire avec des yeux tout grands ouverts, il se croisa les jambes, et, tenant le journal à deux mains, commença à lire sérieusement.

À peine s'était-il recueilli dans l'état d'abstraction nécessaire, quand il crut entendre qu'on l'appelait dans le lointain. Il ne s'était pas trompé, car son nom passait rapidement de bouche en bouche, et peu de secondes après l'air retentissait des cris de: _Weller! Weller!_

«Ici, beugla Sam, d'une voix de Stentor. Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'a besoin de lui? Est-ce qu'il est venu un exprès pour lui dire que sa maison de campagne est brûlée?

--On vous demande au parloir, dit un homme en s'approchant.

--Merci, mon vieux, répondit Sam. Faites un brin attention à mon journal et à mon pot ici, s'il vous plaît. Je reviens tout de suite. Dieu me pardonne! si on m'appelait à la barre du tribunal, on ne pourrait pas faire plus de bruit que cela.»

Sam accompagna ces mots d'une légère tape sur la tête du jeune gentleman ci-devant cité, lequel, ne croyant pas être si près de la personne demandée, criait _Weller!_ de tous ses poumons; puis il traversa la cour, et, montant les marches quatre à quatre, se dirigea vers le parloir. Comme il y arrivait, la première personne qui frappa ses regards fut son cher père, assis au bout de l'escalier, tenant son chapeau dans sa main et vociférant _Weller!_ de toutes ses forces, de demi-minute en demi-minute.

«Qu'est-ce que vous avez à rugir? demanda Sam impétueusement, quand le vieux gentleman se fut déchargé d'un autre cri. Vous voilà d'un si beau rouge que vous avez l'air d'un souffleur de bouteilles en colère; qu'est-ce qu'il y a?

--Ah! répliqua M. Weller. Je commençais à craindre que tu n'aies été faire un tour au parc, Sammy.

--Allons! reprit Sam, n'insultez pas comme cela la victime de votre avarice. Otez-vous de cette marche. Pourquoi êtes-vous assis là? Ce n'est pas mon appartement.

--Tu vas voir une fameuse farce, Sammy, dit M. Weller en se levant.

--Attendez une minute, dit Sam. Vous êtes tout blanc par derrière.

--Tu as raison, Sammy: ôte cela, répliqua M. Weller pendant que son fils l'époussetait. Ça pourrait passer pour une personnalité de se montrer ici avec un habit blanchi à la chaux[19].»

[Footnote 19: En argot, _être blanchi à la chaux_, veut dire avoir obtenu un certificat d'insolvabilité.]

Comme M. Weller montrait, en parlant ainsi, des symptômes non équivoques d'un prochain accès de rire, Sam se hâta de l'arrêter.

«Tenez-vous tranquille, lui dit-il. Je n'ai jamais vu un grimacier comme ça. Qu'est-ce que vous avez à vous crever maintenant?

--Sammy, dit M. Weller en essuyant son front, j'ai peur qu'un de ces jours, à force de rire, je ne gagne une attaque d'apoplexie, mon garçon.

--Eh bien! alors, pourquoi riez-vous, demanda Sam. Voyons, qu'est-ce que vous avez à me dire maintenant?

--Devine qui est venu ici avec moi, Samivel? dit M. Weller en se reculant d'un pas ou deux, en pinçant ses lèvres et en relevant ses sourcils.

--M. Pell?»

M. Weller secoua la tête, et ses joues roses se gonflèrent de tous les rires qu'il s'efforçait de comprimer.

«L'homme au teint marbré peut-être?

M. Weller secoua la tête de nouveau.

«Et qui donc, alors?

--Ta belle-mère, Sammy, s'écria le gros cocher, fort heureusement pour lui, car autrement ses joues auraient nécessairement crevé, tant elles étaient distendues. Ta belle-mère, Sammy, et l'homme au nez rouge, mon garçon; et l'homme au nez rouge. Ho! ho! ho!»

En disant cela, M. Weller se laissa aller à de joyeuses convulsions, tandis que Sam le regardait avec un plaisant sourire, qui se répandait graduellement sur toute sa physionomie.

«Ils sont venus pour avoir une petite conversation sérieuse avec toi, Samivel, reprit M. Weller en essuyant ses yeux. Ne leur laisse rien suspecter sur ce créancier dénaturé.

--Comment, ils ne savent pas qui c'est?

--Pas un brin.

--Où sont-ils? reprit Sam, dont le visage répétait toutes les grimaces du vieux gentleman.

--Dans le divan, près du café. Attrape l'homme au nez rouge où ce qu'il n'y a pas de liqueurs, et tu seras malin, Samivel. Nous avons eu une agréable promenade en voiture ce matin pour venir du marché ici, poursuivit M. Weller quand il se sentit capable de parler d'une manière plus distincte. Je conduisais la vieille pie dans le petit char à bancs qu'a appartenu au premier essai de ta belle-mère. On y avait mis un fauteuil pour le berger, et je veux être pendu, Samivel, continua M. Weller avec un air de profond mépris, si on n'a pas apporté sur la route, devant not' porte un marchepied pour le faire monter!

--Bah!... C'est pas possible?

--C'est la vérité, Sammy; et je voudrais que tu l'aies vu se tenir aux côtés en montant, comme s'il avait eu peur de tomber de six pieds de haut et d'être broyé en un million de morceaux. Malgré ça, il est monté à la fin, et nous voilà partis; mais j'ai peur.... j'ai bien peur, Sam, qu'il a été un peu cahoté quand nous tournions les coins.

--Ah! je suppose que vous aurez accroché une borne ou deux?

--Je le crains, Sammy; je crains d'en avoir accroché quelques-unes, repartit M. Weller en multipliant les clins d'oeil. J'en ai peur, Sammy. Il s'envolait hors du fauteuil tout le long de la route.»

Ici M. Weller roula sa tête d'une épaule à l'autre en faisant entendre une sorte de râlement enroué, accompagné d'un gonflement soudain de tous ses traits, symptômes qui n'alarmèrent pas légèrement son fils.

«Ne t'effraye pas, Sammy; ne t'effraye pas, dit-il quand, à force de se tortiller et de frapper du pied, il eut recouvré la voix. C'est seulement une espèce de rire tranquille que j'essaye.

--Eh bien! si ce n'est que ça, vous ferez bien de ne pas essayer trop souvent; vous trouveriez que c'est une invention un peu dangereuse.

--Tu ne l'admires pas, Sammy?

--Pas du tout.

--Ah! dit M. Weller avec des larmes qui coulaient encore le long de ses joues, ç'aurait été un bien grand avantage pour moi, si j'avais pu m'y habituer; ça m'aurait sauvé bien des mauvaises paroles avec ta belle-mère. Mais tu as raison: c'est trop dans le genre de l'apoplexie, beaucoup trop, Samivel.»

Cette conversation amena nos deux personnages à la porte du divan. Sam s'y arrêta un instant, jeta par-dessus son épaule un coup d'oeil malin à son respectable auteur, qui ricanait derrière lui, puis il tourna le bouton et entra.

«Belle-mère, dit-il en embrassant poliment la dame, je vous suis très-obligé pour cette visite ici. Berger, comment ça vous va-t-il?

--Ah! Samuel, dit Mme Weller, ceci est épouvantable.

--Pas du tout, madame. N'est-ce pas, Berger?» répondit Sam.

M. Stiggins leva ses mains et tourna les yeux vers le ciel, de manière à n'en plus laisser voir que le blanc, ou plutôt que le jaune; mais il ne fit point de réponse vocale.

«Est-ce que ce gentilhomme se trouve mal? demanda Sam à sa belle-mère.

--L'excellent homme est peiné de vous voir ici, répliqua Mme Weller.

--Oh! c'est-il tout? En le voyant j'avais peur qu'il n'eût oublié de prendre du poivre avec les dernières concombres qu'il a mangées. Asseyez-vous, monsieur, les chaises ne se payent point, comme le roi remarqua à ses ministres, le jour où il voulait leur flanquer une semonce.

--Jeune homme, dit M. Stiggins avec ostentation, j'ai peur que vous ne soyez pas amendé par l'emprisonnement.

--Pardon, monsieur, qu'est-ce que vous aviez la bonté d'observer?

--Je crains, jeune homme, que ce châtiment ne vous ait pas adouci, répéta M. Stiggins d'une voix sonore.

--Ah! monsieur, vous êtes bien bon; j'espère bien que je ne suis pas trop doux[20]; je vous suis bien obligé, monsieur pour vot' bonne opinion.»

[Footnote 20: _Soft_, veut dire _doux_ ou _sot_.]

À cet endroit de la conversation, un son, qui approchait indécemment d'un éclat de rire, se fit entendre du côté où était assis M. Weller, et sa moitié, ayant rapidement considéré le cas, crut devoir se payer graduellement une attaque de nerfs.

«Weller, s'écria-t-elle, venez ici! (Le vieux gentleman était assis dans un coin.)

--Bien obligé, ma chère; je suis tout à fait bien où je suis.»

À cette réponse Mme Weller fondit en larmes.

«Qu'est-ce qu'il y a, maman? lui demanda Sam.

--Oh! Samuel, répliqua-t-elle, votre père me rend bien malheureuse! il n'est donc sensible à rien?

--Entendez-vous cela? dit Sam. Madame demande si vous n'êtes sensible à rien.

--Bien obligé de sa politesse, Sammy. Je pense que je serais très-sensible au don d'une pipe de sa part. Puis-je en avoir une, mon garçon?»

En entendant ces mots, Mme Weller redoubla ses pleurs, et M. Stiggins poussa un gémissement.

«Ohé! voilà l'infortuné gentleman qui est retombé, dit Sam en se retournant. Où ça vous fait-il mal, monsieur?

--Au même endroit, jeune homme, au même endroit.

--Où cela peut-il être, monsieur? demanda Sam, avec une grande simplicité extérieure.

«Dans mon sein, jeune homme,» répondit M. Stiggins, en appuyant son parapluie sur son gilet.

À cette réponse touchante, Mme Weller incapable de contenir son émotion, sanglota encore plus bruyamment, en affirmant que l'homme au nez rouge était un saint.

«Maman, dit Sam, j'ai peur que ce gentleman, avec le tic dans sa physolomie, ne soit un peu altéré par le mélancolique spectacle qu'il a sous les yeux. C'est-il le cas, maman?»

La digne lady regarda M. Stiggins pour avoir une réponse, et celui-ci, avec de nombreux roulements d'yeux, serra son gosier de sa main droite, et imita l'acte d'avaler, pour exprimer qu'il avait soif.

«Samuel, dit Mme Weller d'une voix dolente, je crains en vérité que ces émotions ne l'aient altéré.

--Qu'est-ce que vous buvez ordinairement, monsieur? demanda Sam.

--Oh! mon cher jeune ami, toutes les boissons ne sont que vanités!

--Ce n'est que trop vrai, ce n'est que trop vrai! murmura Mme Weller, avec un gémissement et un signe de tête approbatif.

--Eh bien! je le crois, dit Sam; mais quelle est votre vanité particulière, monsieur? Quelle vanité aimez-vous le mieux?

--Oh, mon cher jeune ami, je les méprise toutes. Pourtant, s'il en est une moins odieuse que les autres, c'est la liqueur que l'on appelle rhum; chaude, mon cher jeune ami avec trois morceaux de sucre par verre.

--J'en suis très-fâché, monsieur; mais on ne permet pas de vendre cette vanité-là dans l'établissement.

--Oh! les coeurs endurcis, les coeurs endurcis! s'écria M. Stiggins. Oh! la cruauté maudite de ces persécuteurs inhumains!»

Ayant dit ces mots, l'homme de Dieu recommença à tourner ses yeux, en frappant sa poitrine de son parapluie; et pour lui rendre justice, nous devons dire que son indignation ne paraissait ni feinte, ni légère.

Lorsque Mme Weller et le révérend gentleman eurent vigoureusement déblatéré contre cette règle barbare, et lancé contre ses auteurs un grand nombre de pieuses exécrations, M. Stiggins recommanda une bouteille de vin de Porto, mêlée avec un peu d'eau chaude, d'épices et de sucre, comme étant un mélange agréable à l'estomac et moins rempli de vanité que beaucoup d'autres compositions.

Pendant qu'on préparait cette célèbre mixture, l'homme au nez rouge et Mme Weller s'occupaient à contempler M. Weller, tout en poussant des gémissements.

«Eh bien! Sammy, dit celui-ci; j'espère que tu te trouveras ragaillardi par cette aimable visite? Une conversation très-gaie et très-instructive, n'est-ce pas?

--Vous êtes un réprouvé, dit Sam; et je vous prie de ne plus m'adresser vos observations impies.»

Bien loin d'être édifié par cette réplique, pleine de convenance, M. Weller retomba sur nouveaux frais dans ses ricanements, et cette conduite impénitente ayant induit la vertueuse dame et M. Stiggins à fermer les yeux et à se balancer sur leur chaise comme s'ils avaient eu la colique, le jovial cocher se permit, en outre, divers actes de pantomime, indiquant le désir de ramollir la tête et de tirer le nez du révérend personnage. Mais il s'en fallut de peu qu'il ne fût découvert, car M. Stiggins ayant tressailli à l'arrivée du vin chaud, amena sa tête en violent contact avec le poing fermé de M. Weller, qui depuis quelques minutes décrivait autour des oreilles de révérend homme un feu d'artifice imaginaire.

«Vous aviez bien besoin d'avancer la main, comme un sauvage pour prendre le verre? s'écria Sam, avec une grande présence d'esprit. Ne voyez-vous pas que vous avez attrapé le gentleman?

--Je ne l'ai pas fait exprès, Sammy, répondit M. Weller, un peu démonté par cet incident inattendu.

--Monsieur, dit Sam au révérend Stiggins, qui frottait sa tête d'un air dolent, essayez une application intérieure. Comment trouvez-vous cela pour une vanité, monsieur?»

M. Stiggins ne fit pas de réponse verbale, mais ses manières étaient expressives: il goûta le contenu du verre que Sam avait placé devant lui, posa son parapluie par terre, sirota de nouveau un peu de liqueur, en passant doucement la main sur son estomac; puis enfin, avala tout le reste, d'un seul trait, et faisant claquer ses lèvres, tendit son verre pour en avoir une nouvelle dose.

Mme Weller se tarda pas non plus à rendre justice au vin chaud. La bonne dame avait commencé par protester qu'elle ne pouvait pas en prendre une goutte; ensuite elle avait accepté une petite goutte; puis une grosse goutte; puis un grand nombre de gouttes; et comme sa sensibilité était, apparemment, de la nature de ces substances qui se dissolvent dans l'esprit de vin, à chaque goutte de liqueur elle versait une larme; si bien qu'à la fin elle arriva à un degré de misère tout à fait pathétique.

M. Weller manifestait un profond dégoût, en observant ces symptômes, et quand, après un second bol, M. Stiggins commença à soupirer d'une terrible manière, l'illustre cocher ne put s'empêcher d'exprimer sa désapprobation, en murmurant des phrases incohérentes, parmi lesquelles une colérique répétition du mot _blague_ était seule perceptible à l'oreille.

«Samivel, mon garçon, chuchota-t-il enfin à son fils, après une longue contemplation de sa femme, et de l'homme au nez rouge, je vas te dire ce qui en est: faut qu'il y ait quelque chose de décroché dans l'intérieur de ta belle-mère et dans celui de M. Stiggins.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

--Je veux dire que tout ce qu'ils boivent, n'a pas l'air de les nourrir. Ça se change en eau chaude tout de suite, et ça vient couler par les yeux. Crois-moi, Sammy, c'est une infirmité constitutionnaire.»

M. Weller confirma cette opinion scientifique par un grand nombre de clins d'oeil, et de signes de tête qui furent malheureusement remarqués par Mme Weller. Cette aimable dame, concluant qu'ils devaient renfermer quelque signification outrageante, soit pour M. Stiggins, soit pour elle-même, soit pour tous les deux, allait se trouver infiniment plus mal, lorsque le révérend, se mettant sur ses pieds aussi bien qu'il put, commença à débiter un touchant discours pour le bénéfice de la compagnie, et principalement de Samuel Weller. Il l'adjura, en termes édifiants, de se tenir sur ses gardes, dans ce puits d'iniquités où il était tombé. Il le conjura de s'abstenir de toute hypocrisie et de tout orgueil, et, pour cela, de prendre exactement modèle sur lui-même (M. Stiggins). Bientôt alors, il arriverait à l'agréable conclusion qu'il serait, comme lui, essentiellement estimable et vertueux, tandis que toutes ses connaissances et amis ne seraient que de misérables débauchés abandonnés de Dieu, et sans nulle espérance de salut; ce qui, ajouta M. Stiggins, est une grande consolation.

Il le supplia en outre d'éviter par-dessus toutes choses le vice d'ivrognerie, qu'il comparait aux dégoûtantes habitudes des pourceaux, ou bien à ces drogues malfaisantes qui détruisent la mémoire de celui qui les mâche. Malheureusement, à cet endroit de son discours, le révérend gentleman devint singulièrement incohérent; et comme il était près de perdre l'équilibre à cause des grands mouvements de son éloquence, il fut obligé de se rattraper au dos d'une chaise, afin de maintenir sa perpendiculaire.

M. Stiggins n'engagea pas ses auditeurs à se défier de ces faux prophètes, de ces hypocrites marchands de religion, qui n'ayant pas le sens nécessaire pour en exposer les plus simples doctrines, ni le coeur assez bien fait pour en sentir les premiers principes, sont, pour la société, bien plus dangereux que les criminels ordinaires: car ils entraînent dans l'erreur ses membres les plus ignorants et les plus faibles, appellent le mépris surtout ce qui devrait être le plus sacré, et font rejaillir, jusqu'à un certain point, la défiance et le dédain sur plus d'une secte vertueuse et honorable. Cependant comme M. Stiggins resta pendant fort longtemps appuyé sur le dos de sa chaise, tenant un de ses yeux fermé et clignant perpétuellement de l'autre, il est présumable qu'il pensa tout cela, mais qu'il le garda pour lui.