Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II
Chapter 2
Le lendemain matin fut dissoute la joyeuse association que les fêtes de Noël avaient formée. Les collégiens qui se quittent en sent enchantés; mais plus tard, dans la vie du monde, ces séparations deviennent pénibles. La mort, l'intérêt, les changements de fortune divisent chaque jour d'heureux groupes, dont les membres, dispersés au loin, ne se rejoignent jamais. Nous ne voulons pas faire entendre que cela soit exactement le cas dans cette circonstance; nous désirons seulement informer nos lecteurs que les hôtes de M. Wardle se séparèrent pour le moment et s'en furent chacun chez soi. M. Pickwick et ses amis prirent de nouveau leur place à l'extérieur de la voiture de Muggleton, pendant que miss Arabelle Allen, sous la conduite de son frère Benjamin et de l'ami intime dudit frère, se rendait à sa destination. Nous sommes obligé de confesser que nous ne pourrions pas dire quelle était cette destination; mais nous avons quelques raisons de croire que M. Winkle ne l'ignorait pas.
Quoi qu'il en soit, avant de quitter M. Pickwick, les jeunes étudiants le prirent à part d'un air mystérieux.
«Dites donc, vieux, où se trouve votre perchoir?» lui demanda M. Bob Sawyer, en introduisant son index entre deux des côtes du philosophe, démontrant à la fois, par cette action, sa gaieté naturelle et ses connaissances ostéologiques.
M. Pickwick répondit qu'il perchait, pour le moment, à l'hôtel du _George et Vautour_.
«Vous devriez bien venir me voir, reprit M. Bob Sawyer.
--Avec le plus grand plaisir, reprit M. Pickwick.
--Voici mon adresse, dit Bob, en tirant une carte. _Lant-street, Borough_. C'est commode pour moi, comme vous voyez, tout auprès de _Guy's hospital_. Quand vous avez passé l'église Saint-George, vous tournez à droite.
--Je vois cela d'ici.
--Venez de jeudi en quinze, et amenez ces autres individus avec nous. J'aurai quelques étudiants en médecine ce soir-là; Ben y sera, et nous n'engendrerons pas de mélancolie.»
M. Pickwick exprima la satisfaction qu'il éprouverait à rencontrer les étudiants en médecine; et, des poignées de main ayant été échangées, nos nouveaux amis se séparèrent.
Nous sentons qu'en cet endroit nous sommes exposé à ce qu'on nous demande si M. Winkle chuchotait, pendant ce temps, avec Arabelle Allen, et, dans ce cas, ce qu'il lui disait; et, en outre, si M. Snodgrass causait à part avec Émily Wardle, et, dans ce cas, quel était le sujet de leur conversation. Nous répondrons à ceci que, quoi qu'ils aient pu dire aux jeunes demoiselles en question, ils ne dirent rien du tout à M. Pickwick, ni à M. Tupman, pendant vingt-quatre milles, et que, durant tout ce temps, ils soupirèrent toutes les trois minutes et refusèrent d'un air ténébreux l'ale et l'eau-de-vie qui leur étaient offertes. Si nos judicieuses lectrices peuvent tirer de ces faits quelques conclusions satisfaisantes, nous ne nous y opposons nullement.
CHAPITRE II.
Consacré tout entier à la loi et à ses savants interprètes.
Dans divers coins et recoins du Temple, se trouvent certaines chambres sombres et malpropres, vers lesquelles se dirigent sans cesse pendant toute la matinée, dans le temps des vacances, et, en outre, durant la moitié de la soirée, dans le temps des sessions, une armée de clercs d'avoués portant d'énormes paquets de papiers sous leurs bras et dans leurs poches. Il y a plusieurs grades parmi les clercs: d'abord le premier clerc, qui a payé une pension, qui est avoué en perspective, possède un compte courant chez son tailleur, reçoit des invitations de soirées, connaît une famille dans Gower-street et une autre dans Tavistock-Square, quitte la ville aux vacances pour aller voir son père, entretient d'innombrables chevaux vivants, et est enfin l'aristocrate des clercs. Il y a le clerc salarié, externe ou interne, suivant les cas: il consacre la majeure partie de ses trente shillings hebdomadaires à orner sa personne et à la divertir. Trois fois par semaine, au moins, il assiste à moitié prix[1] aux représentations du théâtre d'_Adelphi_, et fait majestueusement la débauche dans les tavernes qui restent ouvertes après la fermeture des spectacles; il est enfin une caricature malpropre de la mode d'il y a six mois. Vient ensuite l'expéditionnaire, homme d'un certain âge, père d'une nombreuse famille: il est toujours râpé et souvent gris. Puis ce sont les saute-ruisseaux dans leur premier habit; ils éprouvent un mépris convenable pour les enfants à l'école, se cotisent en retournant à la maison, le soir, pour l'achat de saucissons et de _porter_, et pensent qu'il n'y a rien de tel que de faire la vie. Il y a, en un mot, des variétés de clercs trop nombreuses pour que nous puissions les énumérer, mais tout innombrables qu'elles soient, on les voit toutes, à certaines heures réglées, s'engouffrer dans les lieux sombres que nous venons de mentionner, ou en ressortir comme un torrent.
[Footnote 1: À une certaine heure, les places des théâtres anglais ne se payent plus que moitié prix.]
Ces antres, isolés du reste du monde, nous représentent les bureaux publics de la justice. Là sont lancées les assignations; là les jugements sont signés; là les déclarations sont remplies; là une multitude d'autres petites machines sont ingénieusement mises en mouvement pour la torture des fidèles sujets de Sa Majesté, et pour le profit des hommes de loi. Ce sont, pour la plupart, des salles basses, sentant le renfermé, où d'innombrables feuilles de parchemin qui y transpirent en secret depuis un siècle, émettent un agréable parfum, auquel vient se mêler, pendant la journée, une odeur de moisissure, et pendant la nuit, les exhalaisons de manteaux, de parapluies humides et de chandelles rances.
Une quinzaine de jours après le retour de M. Pickwick à Londres, on vit entrer dans un de ces bureaux, vers 7 heures et demie du soir, un individu dont les longs cheveux étaient scrupuleusement roulés autour des bords de son chapeau, privé de poil. Il avait un habit brun, avec des boutons de cuivre, et son pantalon malpropre était si bien tiré sur ses bottes à la Blücher, que ses genoux menaçaient à chaque instant de sortir de leur retraite. Il aveignit de sa poche un morceau de parchemin, long et étroit, sur lequel le fonctionnaire officier imprima un timbre noir et illisible. Ledit individu tira ensuite, d'une autre poche, quatre morceaux de papier de dimension semblable, contenant, avec des blancs pour les noms, une copie imprimée du parchemin. Il remplit les blancs, remit les cinq documents dans sa poche et s'éloigna d'un pas précipité.
L'homme à l'habit brun, qui emportait ces documents cabalistiques, n'était autre que notre vieille connaissance M. Jackson de la maison Dodson et Fogg, Freeman's Court, Cornhill. Mais au lieu de retourner vers l'étude d'où il venait, il dirigea ses pas vers Sun Court, et entrant tout droit dans l'hôtel du _George et Vautour_, il demanda si un certain M. Pickwick ne s'y trouvait pas.
«Tom, dit la demoiselle de comptoir, appelez le domestique de M. Pickwick.»
«Ce n'est pas la peine, reprit M. Jackson, je viens pour affaire. Si vous voulez m'indiquer la chambre de M. Pickwick, je monterai moi-même.»
«Votre nom, monsieur? demanda le garçon.
--Jackson,» répondit le clerc.
Le garçon monta pour annoncer M. Jackson, mais M. Jackson lui épargna la peine de l'annoncer, en marchant sur ses talons, et en entrant dans la chambre avant qu'il eût pu articuler une syllabe.
Ce jour-là, M. Pickwick avait invité ses trois amis à dîner, et ils étaient tous assis autour du feu, en train de boire leur vin, lorsque M. Jackson se présenta de la manière qui vient d'être indiquée.
«Comment vous portez-vous, monsieur,» dit-il, en faisant un signe de tête à M. Pickwick.
Le philosophe salua d'un air légèrement surpris, car la physionomie de M. Jackson ne s'était pas logée dans sa mémoire.
«Je viens de chez Dodson et Fogg,» dit M. Jackson d'un ton explicatif.
Notre héros s'échauffa à ce nom. «Monsieur, dit-il, adressez vous à mon homme d'affaire, Perker, de _Gray's-Inn_.--Garçon: reconduisez ce gentleman.
--Je vous demande pardon, monsieur Pickwick, rétorqua Jackson en posant son chapeau par terre, d'un air délibéré, et en tirant de sa poche le morceau de parchemin. Vous savez, monsieur Pickwick, la citation doit être signifiée par un clerc ou un agent, parlant à sa personne, etc., etc. Il faut de la prudence dans toutes les formalités légales, eh! eh!»
M. Jackson appuya alors ses deux mains sur la table, et regardant à l'entour avec un sourire engageant et persuasif il continua ainsi: «Allons, n'ayons pas de discussions pour si peu de chose,--qui de vous, messieurs, s'appelle Snodgrass?»
À cette demande, M. Snodgrass tressaillit si visiblement qu'il n'eut pas besoin de faire une autre réponse.
«Ah! je m'en doutais, dit Jackson d'une manière plus affable qu'auparavant. J'ai un petit papier à vous remettre, monsieur.
--À moi? s'écria M. Snodgrass.
--C'est seulement une citation, un _sub poena_ dans l'affaire Bardell et Pickwick, à la requête de la plaignante, répliqua le clerc, en choisissant un de ses morceaux de papier, et tirant un shilling de se poche. Nous pensons que ce sera pour le 14 février, bien que la citation porte la date du dix, et nous avons demandé un jury spécial. Voilà pour vous, monsieur Snodgrass;» et en parlant ainsi, M. Jackson présenta le parchemin devant les yeux de M. Snodgrass, et glissa dans sa main le papier et le shilling.
M. Tupman avait considéré cette opération avec un étonnement silencieux. Soudain le clerc lui dit, en se tournant vers lui à l'improviste:
«Je ne me trompe pas en disant que votre nom est Tupman, monsieur?»
M. Tupman jeta un coup d'oeil à M. Pickwick; mais n'apercevant dans ses yeux tout grands ouverts aucun encouragement à nier son identité, il répliqua:
«Oui, monsieur, mon nom est Tupman.
--Et cet autre gentleman est M. Winkle, j'imagine?»
M. Winkle balbutia une réponse affirmative, et tous les deux furent alors approvisionnés d'un morceau de papier et d'un shilling par l'adroit M. Jackson.
«Maintenant, dit-il, j'ai peur que vous ne me trouviez importun, mais j'ai encore besoin de quelqu'un, si vous le permettez. J'ai ici le nom de Samuel Weller, monsieur Pickwick.
--Garçon, dit M. Pickwick, envoyez mon domestique.»
Le garçon se retira fort étonné, et M. Pickwick fit signe à Jackson de s'asseoir.
Il y eut un silence pénible, qui fut à la fin rompu par l'innocent défendeur.
«Monsieur, dit-il, et son indignation s'accroissait en parlant, je suppose que l'intention de vos patrons est de chercher à m'incriminer par le témoignage de mes propres amis?»
M. Jackson frappa plusieurs fois son index sur le côté gauche de son nez, afin d'intimer qu'il n'était pas là pour divulguer les secrets de la boutique, puis il répondit d'un air jovial:
«Peux pas dire.... Sais pas.
--Pour quelle autre raison, monsieur, ces citations leur auraient-elles été remises?
--Votre souricière est très-bonne, monsieur Pickwick, répliqua Jackson en secouant la tête; mais je ne donne pas dans le panneau. Il n'y a pas de mal à essayer, mais il n'y a pas grand'chose à tirer de moi.»
En parlant ainsi, M. Jackson accorda un nouveau sourire à la compagnie; et, appliquant son pouce gauche au bout de son nez, fit tourner avec sa main droite un moulin à café imaginaire, accomplissant ainsi une gracieuse pantomime, fort en vogue à cette époque, mais par malheur presque oubliée maintenant, et que l'on appelait _faire le moulin_.
«Non, non, monsieur Pickwick, dit-il comme conclusion. Les gens de Perker prendront la peine de deviner pourquoi nous avons lancé ces citations; s'ils ne le peuvent pas, ils n'ont qu'à attendre jusqu'à ce que l'action arrive, et ils le sauront alors.»
M. Pickwick jeta un regard de dégoût excessif à son malencontreux visiteur, et aurait probablement accumulé d'effroyables anathèmes sur la tête de MM. Dodson et Fogg, s'il n'en avait pas été empêché par l'arrivée de Sam.
«Samuel Weller? dit M. Jackson interrogativement.
--Une des plus grandes vérités que vous ayez dites depuis bien longtemps, répondit Sam d'un air fort tranquille.
--Voici un _sub poena_ pour vous, monsieur Weller?
--Qu'est-ce que c'est que ça, en anglais?
--Voici l'original, poursuivit Jackson, sans vouloir donner d'autre explication.
--Lequel?
--Ceci, répliqua Jackson en secouant le parchemin.
--Ah! c'est ça l'original? Eh bien! je suis charmé d'avoir vu l'original; c'est un spectacle bien agréable et qui me réjouit beaucoup l'esprit.
--Et voici le shilling: c'est de la part de Dodson et Fogg.
--Et c'est bien gentil de la part de Dodson et Fogg, qui me connaissent si peu, de m'envoyer un cadeau. Voilà ce que j'appelle une fière politesse, monsieur. C'est très-honorable pour eux de récompenser comme ça le mérite où il se trouve; m'en voilà tout ému.»
En parlant ainsi, Sam fit avec sa manche une petite friction sur sa paupière gauche, à l'instar des meilleurs acteurs quand ils exécutent du pathétique bourgeois.
M. Jackson paraissait quelque peu intrigué par les manières de Sam; mais, comme il avait remis les citations et n'avait plus rien à dire, il fit la feinte de mettre le gant unique qu'il portait ordinairement dans sa main, pour sauver les apparences, et retourna à son étude rendre compte de sa mission.
M. Pickwick dormit peu cette nuit-là. Sa mémoire avait été désagréablement rafraîchie au sujet de l'action Bardell. Il déjeuna de bonne heure le lendemain, et ordonnant à Sam de l'accompagner, se mit en route pour _Gray's Inn Square_.
Au bout de Cheapside, M. Pickwick, dit en regardant derrière lui:
«Sam!
--Monsieur, fit Sam en s'avançant auprès de son maître.
--De quel côté?
--Par Newgate-Street, monsieur.»
M. Pickwick ne se remit pas immédiatement en route, mais pendant quelques secondes il regarda d'un air distrait le visage de Sam et poussa un profond soupir.
«Qu'est-ce qu'il y a, monsieur?
--Ce procès, Sam; il doit arriver le 14 du mois prochain.
--Remarquable coïncidence, monsieur.
--Quoi de remarquable, Sam?
--Le jour de la saint Valentin[2], monsieur. Fameux jour pour juger une violation de promesse de mariage.»
[Footnote 2: Jour où un grand nombre d'amoureux et d'amoureuses s'adressent, sous le voile de l'anonyme, des déclarations sérieuses ou ironiques.]
Le sourire de Sam Weller n'éveilla aucun rayon de gaieté sur le visage de son maître, qui se détourna vivement et continua son chemin en silence.
Depuis quelque temps, M. Pickwick, plongé dans une profonde méditation, trottait en avant et Sam suivait par derrière, avec une physionomie qui exprimait la plus heureuse et la plus enviable insouciance de chacun et de chaque chose; tout à coup, Sam, qui était toujours empressé de communiquer à son maître les connaissances spéciales qu'il possédait, hâta le pas jusqu'à ce qu'il fût sur les talons de M. Pickwick, et, lui montrant une maison devant laquelle ils passaient, lui dit:
«Une jolie boutique de charcuterie, ici, monsieur.
--Oui; elle en a l'air.
--Une fameuse fabrique de saucisses.
--Vraiment?
--Vraiment? répéta Sam avec une sorte d'indignation, un peu! Mais vous ne savez donc rien de rien, monsieur? C'est là qu'un respectable industriel a disparu mystérieusement il y a quatre ans.»
M. Pickwick se retourna brusquement.
«Est-ce que vous voulez dire qu'il a été assassiné?
--Non, monsieur; mais je voudrais pouvoir le dire! C'est pire que ça, monsieur. Il était le maître de cette boutique et l'inventeur d'une nouvelle mécanique à vapeur, patentée, pour fabriquer des saucisses sans fin. Sa machine aurait avalé un pavé, si vous l'aviez mis auprès, et l'aurait broyé en saucisses aussi aisément qu'un tendre bébé. Il était joliment fier de sa mécanique, comme vous pensez; et, quand elle était en mouvement, il restait dans la cave pendant plusieurs heures, jusqu'à ce qu'il devint tout mélancolique de joie. Il aurait été heureux comme un roi dans la possession de cette mécanique-là et de deux jolis enfants par-dessus le marché, s'il n'avait pas eu une femme qui était la plus mauvaise des mauvaises. Elle était toujours autour de lui à le tarabuster et à lui corner dans les oreilles, tant qu'il n'y pouvait plus tenir. «Voyez-vous, ma chère, qu'il lui dit un jour, si vous persévérez dans cette sorte d'amusement, je veux être pendu si je ne pars pas pour l'Amérique. Et voilà, qu'il dit.--Vous êtes un grand feignant, qu'elle dit; et cela leur fera une belle jambe aux Américains, si vous y allez.» Alors elle continue à l'agoniser pendant une demi-heure, et puis elle court dans le petit parloir, derrière la boutique, et elle tombe dans des attaques, et elle crie qu'il la fera périr, et tout ça avec des coups de pied et des coups de poing, que ça dure trois heures. Pour lors, voilà que le lendemain matin, le mari ne se trouve pas. Il n'avait rien pris dans la caisse; il n'avait même pas mis son paletot; ainsi, il était clair qu'il ne s'était pas payé l'Amérique. Cependant il ne revient pas le jour d'après, ni la semaine d'après non plus. La bourgeoise fait imprimer des affiches, pour dire que, s'il revenait, elle lui pardonnerait tout. Ce qui était fort libéral de sa part, puisqu'il ne lui avait rien fait au monde. Alors, tous les canaux sont visités; et, pendant deux mois après, toutes les fois qu'on trouvait un corps mort, on le portait tout de go à la boutique des saucisses; mais pas un ne répondait au signalement. Elle fit courir le bruit que son mari s'était sauvé, et elle continua son commerce. Un samedi soir, un vieux petit gentleman, très-maigre, vient dans la boutique, en grande colère. «Êtes-vous la maîtresse de cette boutique ici? dit-il.--Oui, qu'elle dit.--Eh bien! madame, je suis venu pour vous avertir que ma famille et moi nous ne voulons pas être étranglés à cause de vous. Et plus que ça; permettez-moi de vous observer, madame, que, comme vous ne mettez pas de la viande de premier choix dans vos saucisses, vous pourriez bien trouver du boeuf aussi bon marché que des boutons.--Des boutons? monsieur, dit-elle.--Des boutons, madame, dit l'autre en déployant un morceau de papier et lui montrant vingt ou trente moitiés de boutons. Voilà un joli assaisonnement pour des saucisses, madame; des boutons de culotte.--Saperlote! s'écrie la veuve en se trouvant mal, c'est les boutons de mon mari!» Là-dessus, voila le vieux petit gentleman qui devient blanc comme du saindoux. «Je vois ce que c'est, dit la veuve; dans un moment d'impatience, il s'est bêtement converti en saucisses!» Et c'était vrai, monsieur, poursuivit Sam en regardant en face le visage plein d'horreur de M. Pickwick, c'était vrai. Ou bien, peut-être qu'il avait été pris dans la machine. Mais, en tout cas, le petit vieux gentleman, qui avait toujours adoré les saucisses, se sauva de la boutique comme un fou, et on n'en a jamais plus entendu parler depuis!»
La relation de cette touchante tragédie domestique amena le maître et le valet au cabinet de M. Perker. M. Lowten, tenant la porte à moitié ouverte, était en conversation avec un homme dont l'air et les vêtements paraissaient également misérables. Ses bottes étaient sans talons, et ses gants sans doigts. On voyait des traces de souffrances, de privations, presque de désespoir sur sa figure maigre et creusée par les soucis. Il avait la conscience de sa pauvreté, car il se rangea sur le côté obscur de l'escalier, lorsque M. Pickwick approcha.
«C'est bien malheureux, disait l'étranger avec un soupir.
--Effectivement, répondit Lowten, en griffonnant son nom sur la porte, et en l'effaçant avec la barbe de sa plume. Voulez-vous lui faire dire quelque chose?
--Quand pensez-vous qu'il reviendra?
--Je n'en sais rien du tout, répliqua Lowten, en clignant de l'oeil à M. Pickwick, pendant que l'étranger abaissait ses regards vers le plancher.
--Ce n'est donc pas la peine de l'attendre? demanda le pauvre homme, en regardant d'un air d'envie dans le bureau.
--Oh! non, rétorqua le clerc en se plaçant plus exactement au centre de la porte. Il est bien certain qu'il ne reviendra pas cette semaine... et c'est bien du hasard si nous le voyons la semaine d'après. Quand une fois Perker est hors de la ville, il ne se presse pas d'y revenir.
--Hors de la ville! s'écria M. Pickwick, juste ciel! que c'est malheureux!
--Ne vous en allez pas, monsieur Pickwick, dit Lowten; J'ai une lettre pour vous.»
L'étranger parut hésiter. Il contempla de nouveau le plancher; et le clerc fit un signe du coin de l'oeil à M. Pickwick, comme pour lui faire entendre qu'il y avait sous jeu une excellente plaisanterie: mais, ce que c'était, le philosophe n'aurait pas pu le deviner, quand il se serait agi de sa vie.
«Entrez, monsieur Pickwick, dit Lowten. Eh bien! monsieur Watty, voulez-vous me donner un message, ou bien revenir?
--Priez-le de laisser un mot pour m'apprendre où en est mon affaire, répondit le malheureux Watty. Pour l'amour de Dieu! ne l'oubliez pas, monsieur Lowten.
--Non, non, je ne l'oublierai pas, répliqua le clerc.--Entrez, monsieur Pickwick.--Bonjour, monsieur Watty... un joli temps pour se promener, n'est-ce pas?» Ayant ainsi parlé, et voyant que l'étranger hésitait encore, il fit signe à Sam de suivre son maître dans l'appartement, et ferma la porte au nez du pauvre diable.
«Je crois qu'on n'a jamais vu un si insupportable banqueroutier depuis le commencement du monde! s'écria Lowten, en jetant sa plume sur la table, avec toute la mauvaise humeur d'un homme outragé. Il n'y a pas encore quatre ans que son affaire est devant la cour de la chancellerie, et je veux être damné s'il ne vient pas nous ennuyer deux fois par semaine. Il fait un peu froid, pourtant, pour perdre son temps debout, à la porte, avec de misérables râpés comme cela.»
En proférant ces expressions de dépit, Lowten attisait un feu remarquablement grand avec un tisonnier remarquablement petit; puis il ajouta: «Entrez par ici, monsieur Pickwick. Perker _y est_: je sais qu'il vous recevra volontiers.»
«Ah! mon cher monsieur, dit le petit avoué en s'empressant de se lever, lorsque M. Pickwick lui fut annoncé. Et bien! mon cher monsieur, quelles nouvelles de votre affaire? Eh! vous avez entendu parler de nos amis de Freeman's Court? Ils ne se sont pas endormis; je sais cela. Ah! ce sont des gaillards bien madrés, bien madrés, en vérité.»
En concluant cet éloge, M. Perker prit une prise de tabac emphatique, comme un tribut à la madrerie de MM. Dodson et Fogg.
«Ce sont de fameux coquins! dit M. Pickwick.
--Oui, oui, reprit le petit homme. C'est une affaire d'opinion, comme vous savez, et nous ne disputerons pas sur des mots. Il est tout simple que vous ne considériez pas ces choses là d'un point de vue professionnel. Du reste, nous avons fait tout ce qui était nécessaire. J'ai retenu maître Snubbin.
--Est-ce un habile avocat? demanda M. Pickwick.
--Habile! Bon Dieu, quelle question m'adressez-vous là, mon cher monsieur; mais maître Snubbin est à la tête de sa profession. Il a trois fois plus d'affaires que les meilleurs avocats: il est engagé dans tous les procès de ce genre. Il ne faut pas répéter cela au dehors, mais nous disons, entre nous, qu'il mène le tribunal par le bout du nez.»
Le petit homme prit une autre prise de tabac, en faisant cette communication à M. Pickwick, et l'accompagna d'un geste mystérieux.
«Ils ont envoyé des citations à mes trois amis, dit le philosophe.
--Ah! naturellement; ce sont des témoins importants: ils vous ont vu dans une situation délicate.
--Mais ce n'est pas ma faute s'il lui a plu de se trouver mal! Elle s'est jetée elle-même dans mes bras.
--C'est très-probable, mon cher monsieur; très-probable et très-naturel. Rien n'est plus naturel, mon cher monsieur; mais qu'est-ce qui le prouvera?»
M. Pickwick passa à un autre sujet, car la question de M. Perker l'avait un peu démonté. «Ils ont également cité mon domestique, dit-il.
--Sam?»
M. Pickwick répliqua affirmativement: