Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II

Chapter 14

Chapter 143,897 wordsPublic domain

Il était minuit, et depuis vingt minutes environ M. Winkle jouissait des douceurs de son premier sommeil, lorsqu'il fut tout à coup réveillé par un coup violent frappé à sa porte, et répété immédiatement après, avec tant de véhémence, qu'il en tressaillit dans son lit, et demanda avec inquiétude qui était là, et ce qu'on lui voulait.

«S'il vous plaît, monsieur, répondit une servante, c'est un jeune homme qui désire vous voir, sur-le-champ.

--Un jeune homme! s'écria M. Winkle.

--Il n'y a pas d'erreur, ici, monsieur, répondit une autre voix à travers le trou de la serrure; et si ce même intéressant jeune garçon n'est pas introduit, sans délai, vous ne vous étonnerez pas que ses jambes entrent chez vous avant sa phylosomie.» En achevant ces mots, l'étranger ébranla légèrement avec son pied le panneau inférieur de la porte, comme pour donner plus de force à son insinuation.

--C'est vous, Sam? demanda M. Winkle, en sautant à bas du lit.

--Pas possible de reconnaître un gentleman sans regardes son visage,» répondit la voix d'un ton dogmatique.

M. Winkle n'ayant plus guère de doutes sur l'identité du jeune homme, tira les verrous et ouvrit. Aussitôt Sam entra précipitamment, referma la porte à double tour, mit gravement la clef dans sa poche, et, après avoir examiné M. Winkle des pieds à la tête, lui dit: «Eh bien, vous vous conduisez gentiment, monsieur.

--Qu'est-ce que signifie cette conduite? demanda M. Winkle avec indignation, sortez sur-le-champ, qu'est-ce que cela signifie?

--Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une sévère, comme dit la jeune lady au pâtissier qui lui avait vendu un pâté où il n'y avait que de la graisse dedans. Ce que ça signifie! Eh bien, en voilà une bonne!

--Ouvrez cette porte, et quittez cette chambre sur-le-champ.

--Je quitterai cette chambre, monsieur, juste précisément au moment même où vous la quitterez, monsieur, répondit Sam d'une voix imposante, et en s'asseyant avec gravité. Seulement si je suis obligé de vous emporter sur mon dos, je m'en irai un brin avant vous, nécessairement. Mais permettez-moi d'espérer que vous ne me réduirez pas à des extrémités, monsieur, comme disait le gentleman au colimaçon obstiné, qui ne voulait pas sortir de sa coquille, malgré les coups d'épingle qu'on lui administrait, et qu'il avait peur d'être obligé de l'écraser entre le chambranle et la porte.»

À la fin de ce discours, singulièrement prolixe pour lui, Sam planta ses mains sur ses genoux, et regarda M. Winkle en face, avec une expression de visage où l'on pouvait lire facilement qu'il n'avait pas du tout envie de plaisanter.

«Vous êtes vraiment un jeune homme bien aimable, monsieur, poursuivit-il d'un ton de reproche, un aimable jeune homme, d'entortiller notre précieux gouverneur dans toutes sortes de fantasmagories, quand il s'est déterminé à tout faire pour les principes. Vous êtes pire que Dodson, monsieur, et pire que Fogg. Je les regarde comme des anges auprès de vous.»

Sam ayant accompagné cette dernière sentence d'une tape emphatique sur chaque genou, croisa ses bras d'un air dédaigneux, et se renversa sur sa chaise, comme pour attendre la défense du criminel.

«Mon brave Sam, dit M. Winkle, en lui tendant la main, je respecte votre attachement pour mon excellent ami, et je suis vraiment très-chagrin d'avoir augmenté ses sujets d'inquiétude. Allons, Sam, allons! Et tout en parlant, ses dents claquaient de froid, car il était resté debout, dans son costume de nuit, durant toute la leçon de M. Weller.

--C'est heureux, répondit Sam d'un ton bourru, en secouant cependant d'une manière respectueuse la main qui lui était offerte; c'est heureux, quand on s'amende à la fin. Mais si je puis, je ne le laisserai tourmenter par personne, et voilà la chose.

--Certainement, Sam, certainement. Et maintenant allez vous coucher, nous parlerons de tout cela demain matin.

--J'en suis bien fâché, monsieur; je ne peux pas m'aller coucher.

--Vous ne pouvez pas vous aller coucher?

--Non, répondit Sam, en secouant la tête, pas possible.

--Vous n'allez pas repartir cette nuit? s'écria M. Winkle, grandement surpris.

--Non, monsieur, à moins que vous ne le désiriez absolument, mais je ne dois pas quitter cette chambre. Les ordres du gouverneur sont péremptoires.

--Allons donc, Sam, allons donc! il faut que je reste ici deux ou trois jours, et qui plus est, il faudra que vous restiez aussi, pour m'aider à avoir une entrevue avec une jeune lady... miss Allen, Sam. Vous vous en souvenez? Il faut que je la voie, et je la verrai avant de quitter Bristol.»

Mais en réplique à toutes ces instances, Sam continua à secouer la tête énergiquement, en répondant avec fermeté: «Pas possible, pas possible!»

Cependant, après beaucoup d'arguments et de représentations de la part de M. Winkle; après une exposition complète de tout ce qui s'était passé dans l'entrevue avec Dowler, le fidèle domestique commença à hésiter. À la fin les deux parties en vinrent à un compromis, dont voici les principales clauses:

Que Sam se retirerait et laisserait à M. Winkle la libre possession de son appartement, à condition qu'il aurait la permission de fermer la porte en dehors et d'emporter la clef; pourvu toutefois qu'il ne manquât pas d'ouvrir, sur-le-champ, la porte en cas de feu ou d'autre danger contingent; que M. Winkle écrirait le lendemain à M. Pickwick une lettre qui lui serait portée par Dowler, et dans laquelle il lui demanderait, pour Sam et pour lui-même, la permission de rester à Bristol, afin de poursuivre le but déjà indiqué; que si la réponse était favorable, les susdites parties contractantes demeureraient en conséquence à Bristol; que sinon, elles retourneraient à Bath immédiatement; et enfin que M. Winkle s'engageait positivement à ne pas chercher à s'échapper, en attendant, ni par les fenêtres, ni par la cheminée, ni par tout autre moyen évasif. Ce traité ayant été dûment ratifié, Sam ferma la porte et s'en alla.

Il était arrivé au bas de l'escalier, quand il s'arrêta court.

«Tiens! dit-il, en tirant la clef de sa poche et en faisant un quart de conversion, j'avais entièrement oublié le terrassement. Le gouverneur me l'avait pourtant bien recommandé.... Bah! c'est égal, poursuivit-il en remettant la clef dans sa poche, ça peut toujours se faire demain matin, comme aujourd'hui.»

Apparemment consolé par cette réflexion, Sam descendit le reste de l'escalier, sans autre retour de conscience, et fut bientôt enseveli dans un profond sommeil, ainsi que les autres habitants de la maison.

CHAPITRE X.

Sam Weller, honoré d'une mission d'amour, s'occupe de l'exécuter. On verra plus loin avec quel succès.

Durant toute la journée subséquente, Sam tint ses yeux constamment fixés sur M. Winkle, déterminé à ne point le perdre de vue avant d'avoir reçu de nouvelles instructions. Quelque désagréable que fût pour le prisonnier cette grande vigilance, il pensa qu'il valait mieux la supporter que de s'exposer à être emporté de vive force; car le fidèle serviteur lui avait plus d'une fois fait entendre que le strict sentiment de ses devoirs le forcerait à adopter cette ligne de conduite. Il est même probable que Sam aurait fini par assoupir tous ses scrupules, en ramenant à Bath M. Winkle, pieds et poings liés, si la prompte attention donnée par M. Pickwick au billet remis par Dowler, n'avait point rendu inutile, cette manière de procéder. En un mot, à huit heures du soir, M. Pickwick, lui-même entra dans le café de l'hôtel du Buisson, et avec un sourire dit à Sam enchanté, qu'il s'était très-bien comporté et n'avait pas besoin de monter la garde davantage.

«J'ai pensé, continua M. Pickwick, en s'adressant à M. Winkle, pendant que Sam le débarrassait de sa redingote et de son cache-nez, j'ai pensé que je ferais mieux de venir moi-même, m'assurer que vos vues sur cette jeune personne sont honorables et sérieuses, avant de consentir à ce que Sam soit employé dans cette affaire.

--Tout à fait honorables et sérieuses, répliqua M. Winkle avec grande énergie, je vous l'assure du fond de mon coeur, de toute mon âme.

--Rappelez-vous, reprit M. Pickwick, avec un regard humide, rappelez-vous que nous l'avons rencontrée chez notre excellent ami Wardle. Ce serait bien mal reconnaître son hospitalité, que de traiter avec légèreté les affections de sa jeune amie. Je ne le permettrais pas, monsieur; je ne le permettrais pas.

--Je n'ai certainement pas cette idée-là, s'écria chaleureusement M. Winkle. J'ai réfléchi pendant longtemps, et je sens que mon bonheur est tout entier en elle.

--Voilà ce que j'appelle mettre tous ses oeufs dans le même panier,» interrompit Sam avec un agréable sourire.

M. Winkle prit un air sérieux à cette observation, et M. Pickwick irrité engagea son serviteur à ne pas badiner avec un des meilleurs sentiments de notre nature.

«Certainement, monsieur, répondit Sam, mais il y en a tant de ces meilleurs-là, que je ne m'y reconnais jamais, quand on m'en parle.»

Cet incident terminé, M. Winkle raconta ce qui s'était passé entre lui et M. Ben Allen, relativement à Arabelle. Il dit que son but actuel était d'avoir une entrevue avec la jeune personne, et de lui faire un aveu formel de sa passion. Enfin il déclara que le lieu de sa détention lui paraissait être quelque part aux environs des Dunes, ce qui semblait résulter de certaines insinuations obscures dudit Ben Allen; mais c'était tout ce qu'il avait pu apprendre ou soupçonner.

Malgré l'inanité de ces renseignements il fut décidé que Sam partirait le lendemain, pour une expédition de découverte. Il fut convenu aussi que M. Pickwick et M. Winkle, qui avaient moins de confiance dans leur habileté, se promèneraient pendant ce temps dans la ville et entreraient _par hasard_, chez M. Bob Sawyer, dans l'espérance d'apprendre quelque chose sur la jeune lady.

En conséquence, Sam se mit en quête le lendemain matin, sans être aucunement découragé par les difficultés qui l'attendaient. Il marcha de rue en rue, nous allions presque dire de coteau en coteau, mais c'est toute montée jusqu'à Clifton. Durant tout ce temps il ne vit rien, il ne rencontra personne qui pût jeter la moindre lumière sur son entreprise. Il eut de nombreux colloques avec des grooms qui faisaient prendre l'air à des chevaux sur la route, avec des nourrices qui faisaient prendre l'air à des enfants sur le pas de la porte: mais il ne put rien tirer ni des uns ni des autres qui eût le rapport le plus éloigné avec l'objet de son habile enquête. Il y avait dans force maisons, force jeunes ladies, dont le plus grand nombre étaient violemment soupçonnées par les domestiques mâles ou femelles d'être profondément attachées à quelqu'un, ou parfaitement disposées à s'attacher au premier venu, si l'occasion s'en présentait; mais comme aucune de ces jeunes ladies n'était miss Arabelle Allen, ces renseignements laissaient Sam précisément aussi instruit qu'il l'était auparavant.

Il poursuivit sa route à travers les Dunes, en luttant contre un vent violent, et, chemin faisant, il se demandait si, dans ce pays, il était toujours nécessaire de tenir son chapeau des deux mains. Enfin il arriva dans un endroit ombragé, où se trouvaient répandues plusieurs petites villas, d'une apparence tranquille et retirée. Au fond d'une longue impasse, devant une porte d'écurie, un groom, en veste du matin, s'occupait à flâner, en société d'une pelle et d'une brouette; moyennant quoi, il se persuadait apparemment à lui-même qu'il faisait quelque chose d'utile. Nous ferons remarquer, en passant, que nous avons rarement vu un groom auprès d'une écurie, qui, dans ses moments de laisser aller, ne fût pas plus ou moins victime de cette singulière illusion.

Sam pensa qu'il pourrait parler avec ce groom, aussi bien qu'avec tout autre, et cela d'autant plus, qu'il était fatigué de marcher, et qu'il y avait une bonne grosse pierre, juste en face de la porte. Il se dandina donc jusqu'au fond de la ruelle, et, s'asseyant sur la pierre, ouvrit la conversation avec l'admirable aisance qui le caractérisait.

«Bonsoir, vieux, dit-il.

--Vous voulez dire bonjour? répliqua le groom, en jetant à Sam un regard rechigné.

--Vous avez raison, vieux, je voulais dire bonjour. Comment vous va?

--Eh! je ne me sens guère mieux, depuis que vous êtes là.

--C'est drôle, vous paraissez pourtant de bien bonne humeur, vous avez la mine si guillerette que ça réjouit le coeur de vous voir.»

À cette plaisanterie, le groom rechigné parut plus rechigné encore, mais non pas suffisamment pour produire quelque impression sur Sam. Celui-ci lui demanda immédiatement, et avec un air de grand intérêt, si le nom de son maître n'était pas un certain M. Walker.

«Non, répondit le groom.

--Ni Brown, je suppose.

--Non.

--Ni Wilson.

--Non.

--Eh! bien alors, je me suis trompé et il n'a pas l'honneur de ma connaissance, comme je me l'étais d'abord figuré.»

Cependant le groom, ayant rentré sa brouette, s'apprêtait à fermer la porte.

«Ne restez pas à l'air pour moi, lui cria Sam. Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir. Je vous excuserai, mon vieux.

--Je vous casserais bien la tête pour un liard, dit le groom rechigné en fermant une moitié de la porte.

--Peux pas la céder pour si peu, rétorqua Sam, ça vaudrait au moins tous vos gages jusqu'à la fin de vos jours, et encore ça serait trop bon marché. Mes compliments chez vous. Dites qu'on ne m'attende pas pour dîner, et qu'on ne mette rien de côté pour moi, parce que ce serait froid avant que je revienne.»

En réponse à ces compliments, le groom dont la bile s'échauffait, grommela un désir indistinct d'endommager le crâne de quelqu'un. Néanmoins il disparut sans exécuter sa menace, poussant la porte derrière lui avec colère et sans faire attention à la tendre requête de M. Weller, qui le suppliait de lui laisser une mèche de ses cheveux.

Sam était resté assis sur la pierre et continuait de méditer sur ce qu'il avait à faire. Déjà il avait arrangé dans son esprit un plan, qui consistait à frapper à toutes les portes, dans un rayon de cinq milles autour de Bristol, les mettant l'une dans l'autre à cent cinquante ou deux cents par jour, et comptant de cette manière arriver à découvrir miss Arabelle Allen dans un temps donné, lorsque tout à coup le hasard jeta entre ses mains, ce qu'il aurait pu chercher pendant toute une année, sans le rencontrer.

Dans l'impasse où s'était installé Sam, ouvraient trois ou quatre grilles appartenant à autant de maisons, qui, quoique détachées les unes des autres, n'étaient cependant séparées que par leur jardin. Comme ceux-ci étaient grands et bien plantés, non-seulement les maisons se trouvaient écartées, mais la plupart étaient cachées par les arbres. Sam était assis les yeux fixés sur la porte voisine de celle où avait disparu le groom rechigné; il retournait profondément dans son esprit les difficultés de sa présente entreprise, lorsqu'il vit la porte qu'il regardait machinalement, s'ouvrir et laisser passer une servante qui venait secouer dans la ruelle des descentes de lit.

M. Weller était si préoccupé de ses pensées, que très-probablement il se serait contenté de lever la tête et de remarquer que la jeune servante avait l'air très-gentille, si ses sentiments de galanterie n'avaient pas été fortement remués, en voyant qu'il ne se trouvait là personne pour aider la pauvrette, et que les tapis paraissaient bien pesants pour ses mains délicates. Sam était un gentleman fort galant à sa manière. Aussitôt qu'il eut remarqué cette circonstance, il quitta brusquement sa pierre, et s'avançant vers la jeune fille: «Ma chère, dit-il d'un ton respectueux, vous gâterez vos jolies proportions, si vous secouez ces tapis là toute seule. Laissez-moi vous aider.»

La jeune bonne, qui avait modestement affecté de ne pas savoir qu'un gentleman était si prêt d'elle, se retourna au discours de Sam, dans l'intention (comme elle le dit plus tard elle-même) de refuser l'offre d'un étranger, quand, au lieu de répondre, elle tressaillit, recula et poussa un léger cri, qu'elle s'efforça vainement de retenir. Sam n'était guère moins bouleversé: car dans la physionomie de la servante, à la jolie tournure, il avait reconnu les traits de sa bien-aimée, la gentille bonne de M. Nupkins.

«Ah! Mary, ma chère!

--Seigneur! M. Weller! comme vous effrayez les gens!»

Sam ne fit pas de réponse verbale à cette plainte, et nous ne pouvons même pas dire précisément quelle réponse il fit. Seulement nous savons qu'après un court silence, Mary s'écria: «Finissez donc, M. Weller!» et que le chapeau de Sam était tombé quelques instants auparavant, d'après quoi nous sommes disposés à imaginer qu'un baiser, ou même plusieurs, avaient été échangés entre les deux parties.

«Pourquoi donc êtes-vous venu ici? demanda Mary quand la conversation, ainsi interrompue, fut reprise.

--Vous voyez bien que je suis venu ici pour vous chercher ma chère, répondit Sam, permettant pour une fois à sa passion de l'emporter sur sa véracité.

--Et comment avez-vous su que j'étais ici? Qui peut vous avoir dit que j'étais entrée chez d'autres maîtres à Ipswich, et qu'ensuite ils étaient venus dans ce pays-ci? Qui donc a pu vous dire ça, M. Weller?

--Ah, oui! reprit Sam avec un regard malin, voilà la question: qui peut me l'avoir dit?

--Ce n'est pas M. Muzzle, n'est-ce pas?

--Oh! non, répliqua Sam avec un branlement de tête solennel, ce n'est pas lui.

--Il faut que ce soit la cuisinière?

--Nécessairement.

--Eh bien! qui est-ce qui se serait douté de ça!

--Pas moi, toujours, dit M. Weller. Mais Mary, ma chère (ici les manières de Sam devinrent extrêmement tendres), Mary, ma chère, j'ai sur les bras une autre affaire très-pressante. Il y a un ami de mon gouverneur.... M. Winkle, vous vous en souvenez?

--Celui qui avait un habit vert? Oh, oui, je m'en souviens.

--Bon! Il est dans un horrible état d'amour, absolument confusionné, et tout sens dessus dessous.

--Bah! s'écria Mary.

--Oui, poursuivit Sam; mais ça ne serait rien, si nous pouvions seulement trouver la jeune lady.»

Ici, avec beaucoup de digressions sur la beauté personnelle de Mary, et sur les indicibles tortures qu'il avait éprouvées pour son propre compte depuis qu'il ne l'avait vue, Sam fit un récit fidèle de la situation présente de M. Winkle.

«Par exemple, dit Mary, voilà qui est drôle!

--Bien sûr, reprit Sam; et moi, me voilà ici, marchant toujours comme le juif errant (un personnage bien connu autrefois sur le _turf_, et que vous connaissez peut-être, Mary, ma chère? qui avait fait la gageure de marcher aussi longtemps que le temps et qui ne dort jamais), pour chercher cette miss Arabelle Allen.

--Miss qui? demanda Mary avec grand étonnement.

--Miss Arabelle Allen.

--Bonté du ciel! s'écria Mary en montrant la porte que le groom rechigné avait fermée après lui. Elle est là, dans cette maison. Voilà six semaines qu'elle y reste. Leur femme de chambre m'a raconté tout cela devant la buanderie un matin que toute la famille dormait encore.

--Quoi! la porte à côté de vous?

--Précisément.»

Sam se sentit tellement étourdi en apprenant cette nouvelle, qu'il se trouva obligé de prendre la taille de la jolie bonne pour se soutenir, et que plusieurs petits témoignages d'amour s'échangèrent entre eux, avant qu'il fût suffisamment remis pour retourner au sujet de ses recherches.

«Eh bien! reprit-il à la fin, si ça n'enfonce pas les combats de coq, rien ne les enfoncera jamais, comme dit le lord maire quand le premier secrétaire d'état proposa la santé de madame la mairesse après dîner. Juste la porte après! Moi, qui ai reçu un message pour elle, et qui ai déjà passé toute une journée, sans trouver moyen de le lui remettre!

--Ah! dit Mary, vous ne pouvez pas le lui donner maintenant. Elle ne se promène dans le jardin que le soir, et seulement pendant quelques minutes. Elle ne sort jamais sans la vieille lady.

Sam rumina durant quelques instants, et à la fin s'arrêta au plan d'opérations que voici: il résolut de revenir à la brune, époque à laquelle Arabelle faisait invariablement sa promenade, étant admis par Mary dans le jardin de sa maison, il trouverait moyen d'escalader le mur, au-dessous des branches pendantes d'un énorme poirier qui l'empêcherait d'être aperçu de loin, puis, une fois là, il délivrerait son message et tâcherait d'obtenir, en faveur de M. Winkle, une entrevue pour le lendemain à la même heure. Ayant conclu ces arrangements fort rapidement, il aida Mary à secouer ses tapis durant si longtemps négligés.

Ce n'est pas une chose aussi innocente qu'on se l'imagine, que de secouer ces petits tapis; ou du moins, s'il n'y a pas grand mal à les secouer, il est fort dangereux de les plier. Tant qu'on ne fait que secouer, tant que les deux parties sont séparées par toute la longueur du tapis, c'est un amusement aussi moral qu'il soit possible d'en inventer. Mais quand on commence à plier, et quand la distance diminue d'une moitié à un quart, puis à un huitième, puis à un seizième, puis à un trente-deuxième, si le tapis est assez long, cela devient extrêmement périlleux. Nous ne savons pas au juste combien de tapis furent repliés dans cette occasion, mais nous pouvons nous permettre d'assurer qu'à chaque tapis Sam embrassa la jolie femme de chambre.

Les adieux terminés, M. Weller alla se régaler, avec modération, à la taverne la plus voisine. Il ne revint dans l'impasse qu'à la brune, fut introduit dans le jardin par Mary, et, ayant reçu d'elle plusieurs admonestations concernant la sûreté de ses membres et de son cou, il monta dans le poirier et attendit l'arrivée d'Arabelle.

Il attendit si longtemps, sans la voir venir, qu'il commençait à craindre de ne rien voir du tout, lorsqu'il entendit sur le sable un léger bruit de pas, et, immédiatement après, aperçut Arabelle elle-même, qui marchait d'un air pensif dans le jardin. Lorsqu'elle fut arrivée presque au-dessous du poirier, Sam, qui désirait lui indiquer doucement sa présence, commença à faire diverses rumeurs diaboliques, semblables à celles qui seraient sans doute, naturelles à une personne attaquée à la fois, dès son enfance, d'une esquinancie, du croup et de la coqueluche.

La jeune lady jeta un regard effrayé vers le lieu d'où partaient ces horribles sons, et ses alarmes n'étant nullement diminuées en voyant un homme parmi les branches, elle se serait certainement enfuie et aurait alarmé la maison, si, fort heureusement, la peur ne l'avait pas privée de tous mouvements et ne l'avait pas forcée à s'asseoir sur un banc, qui par bonheur se trouvait là.

«La voilà qui s'en va, se disait Sam tout perplexe. Quelle vexation que ces jeunes créatures veulent toujours s'évanouir mal à propos! Eh! jeune lady.... miss carabin.... Mme Winkle, tranquillisez-vous!»

Était-ce le nom magique de M. Winkle? ou la fraîcheur de l'air? ou quelque souvenir de la voix de Sam, qui ranima Arabelle? cela est peu important à savoir. Elle releva la tête et demanda d'une voix languissante:

«Qui est là? que me voulez-vous?

--Chut! répondit Sam en se hissant sur le mur et en s'y blottissant dans le moindre espace possible; ça n'est que moi, miss, ça n'est que moi.

--Le domestique de M. Pickwick? s'écria Arabelle avec vivacité.

--Lui-même, miss. Voilà M. Winkle qu'est tout à fait estomaqué de désespoir.

--Ah! fit Arabelle en s'approchant plus près du mur.

--Hélas! oui, poursuivit Sam. Nous avons cru qu'il faudrait lui mettre la camisole de force la nuit dernière. Il n'a fait que rêver toute la journée, et il jure que, s'il ne vous voit pas demain soir, il veut être.... il veut qu'il lui arrive quelque chose de désagréable!

--Oh non! non, M. Weller! s'écria Arabelle en joignant les mains.

--C'est là ce qu'il dit, miss, répliqua Sam froidement. C'est un homme d'honneur, miss, et, dans mon opinion, il le fera comme il dit. Il a tout appris du vilain magot en lunettes.

--Mon frère! s'écria Arabelle à qui la description de Sam rappelait des souvenirs de famille.

--Je ne sais pas trop lequel est votre frère, miss. Est-ce le plus malpropre des deux?