Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. II
Chapter 11
«Ici nous trouvons un frappant exemple de l'un des nombreux avantages de la civilisation. Si le prince avait vécu de nos jours, il aurait épousé sans scrupule la princesse choisie par son père, et se serait immédiatement et sérieusement mis à l'ouvrage pour se débarrasser d'elle, en la faisant mourir de chagrin par un enchaînement systématique de mépris et d'insultes; puis si la tranquille fierté de son sexe, et la conscience de son innocence, lui avaient donné la force de résister à ces mauvais traitements, il aurait pu chercher quelque autre manière de lui ôter la vie et de s'en délivrer sans scandale. Mais ni l'un ni l'autre de ces moyens ne s'offrit à l'imagination du prince Bladud; il se borna donc à solliciter une audience privée de son père, et à lui tout avouer.
«C'est une ancienne prérogative des souverains de gouverner toutes choses, excepté leurs passions. En conséquence le roi Lud se mit dans une colère abominable; jeta sa couronne au plafond (car dans ce temps-là les rois gardaient leur couronne sur leur tête et non pas dans la Tour); trépigna sur le plancher, se frappa le front; demanda au ciel pourquoi son propre sang se révoltait contre lui, et finalement, appelant ses gardes, leur ordonna d'enfermer son fils dans un donjon: sorte de traitement que les rois d'autrefois employaient généralement envers leurs enfants, quand les inclinations matrimoniales de ceux-ci ne s'accordaient pas avec leurs propres vues.
«Après avoir été enfermé dans son donjon, pendant près d'une année, sans que ses yeux eussent d'autre point de vue qu'un mur de pierre, et son esprit d'autre perspective qu'un perpétuel emprisonnement, le prince Bladud commença naturellement à ruminer un plan d'évasion, grâce auquel, au bout de plusieurs mois de préparatifs, il parvint à s'échapper, laissant avec humanité son couteau de table dans le coeur de son geôlier, de peur que ce pauvre diable, qui avait de la famille, ne fût soupçonné d'avoir favorisé sa fuite, et ne fût puni en conséquence par le roi irrité.
«Le monarque devint presque enragé quand il apprit l'escapade de son fils. Il ne savait sur qui faire tomber son courroux, lorsque heureusement il vint à penser au lord chambellan, qui l'avait ramené d'Athènes. Il lui fit donc retrancher en même temps sa pension et sa tête.
«Cependant le jeune prince, habilement déguisé, errait à pied dans les domaines de son père, soutenu et réjoui dans toutes ses privations par le doux souvenir de la jeune Athénienne, cause innocente de ses malheurs. Un jour, il s'arrêta pour se reposer dans un bourg. On dansait gaiement sur la place, et le plaisir brillait sur tous les visages. Le prince se hasarda à demander quelle était la cause de ces réjouissances.
«O étranger, lui répliqua-t-on, ne connaissez-vous pas la récente proclamation de notre gracieux souverain?
--La proclamation? Non. Quelle proclamation? repartit le prince, car il n'avait voyagé que par les chemins de traverse, et ne savait rien de ce qui se passait sur les grandes routes, telles qu'elles étaient alors.
--En bien! dit le paysan, la demoiselle étrangère que le prince désirait épouser, s'est mariée à un noble étranger de son pays, et le roi proclame le fait et ordonne de grandes réjouissances publiques, car maintenant, sans nul doute, le prince Bladud va revenir, pour épouser la princesse que son père a choisie, et qui, dit-on, est aussi belle que le soleil de midi. À votre santé, monsieur, Dieu sauve le roi!»
«Le prince n'en voulut pas entendre davantage. Il s'enfuit et s'enfonça dans les lieux les plus déserts d'un bois voisin. Il errait, il errait sans cesse, la jour et la nuit, sous le soleil dévorant, sous les pâles rayons de la lune, malgré la chaleur de midi, malgré les nocturnes brouillards; à la lueur grisâtre du matin, à la rouge clarté du soir: si désolé, si peu attentif à toute la nature, que, voulant aller à Athènes, il se trouva un matin à Bath, c'est-à-dire qu'il se trouva dans l'endroit où la ville existe maintenant, car il n'y avait point alors de vestige d'habitation, pas de trace d'hommes, pas même de fontaine thermale. En revanche, c'étaient le même paysage charmant, la même richesse de coteaux et de vallées, le même ruisseau qui coulait avec un doux murmure, les mêmes montagnes orgueilleuses qui, semblables aux peines de la vie quand elles sont vues à distance et partiellement obscurcies par la brume argentée du matin, perdent leur sauvagerie et leur rudesse, et ne présentent aux yeux que de doux et gracieux contours. Ému par la beauté de cette scène, le prince se laissa tomber sur le gazon, et baigna de ses larmes ses pieds enflés par la fatigue.
«Oh! s'écria-t-il en tordant ses mains, et en levant tristement sas yeux au ciel; oh! si ma course fatigante pouvait se terminer ici! Oh! si ces douces larmes, que m'arrache un amour mal placé, pouvaient couler en paix pour toujours!»
«Son voeu fut entendu. C'était le temps des divinités païennes, qui prenaient parfois les gens au mot, avec un empressement fort gênant. Le sol s'ouvrit sous les pieds du prince, il tomba dans un gouffre, qui se referma immédiatement au-dessus de sa tête; mais ses larmes brûlantes continuèrent à couler, et continueront pour toujours à sourdre abondamment de la terre.
«Il est remarquable que, depuis lors, un grand nombre de ladies et de gentlemen, parvenus à un certain âge sans avoir pu se procurer de partenaire, et presque, tout autant de jeunes gens, qui sont pressés d'en obtenir, se rendent annuellement à Bath, pour boire les eaux, et prétendent en tirer beaucoup de force et de consolation. Cela fait honneur aux larmes du prince Bladud, et la véracité de cette légende en est singulièrement corroborée.»
M. Pickwick bailla plusieurs fois en arrivant à la fin de ce petit manuscrit, puis il le replia soigneusement, et le remit dans le tiroir de l'encrier. Ensuite, avec une contenance qui exprimait le plus profond ennui, il alluma sa chandelle, et monta l'escalier pour s'aller coucher.
Il s'arrêta, suivant sa coutume, à la porte de M. Dowler, et y frappa pour lui dire bonsoir.
«Ah! dit M. Dowler, vous allez vous coucher? je voudrais bien en pouvoir faire autant. Quel temps affreux! Entendez-vous le vent?
--Terrible! répondit M. Pickwick; bonne nuit!
--Bonne nuit!»
M. Pickwick monta dans sa chambre à coucher, et M. Dowler reprit son siége, devant le feu, pour accomplir son imprudente promesse de rester sur pied jusqu'au retour de sa femme.
Il y a peu de choses plus contrariantes que de veiller pour attendre quelqu'un, principalement quand ce quelqu'un est en partie de plaisir. Vous ne pouvez vous empêcher de penser combien le temps, qui passe si lentement pour vous, passe vite pour la personne que vous attendez; et plus vous pensez à cela plus vous sentez décliner votre espoir de la voir arriver promptement. Le tic tac des horloges paraît alors plus lent et plus lourd, et il vous semble que vous avez sur le corps comme une tunique de toiles d'araignées. D'abord c'est quelque chose qui démange votre genou droit, ensuite la même sensation vient irriter votre genou gauche. Aussitôt que vous changez de position, cela vous prend dans les bras; vous contractez vos membres de mille manières fantastiques, mais tout à coup vous avez une rechute dans le nez, et vous vous mettez à le gratter comme si vous vouliez l'arracher, ce que vous feriez infailliblement, si vous pouviez le faire. Les yeux sont encore de bien grands inconvénients, dans ce cas, et l'on voit souvent la mèche d'une chandelle s'allonger de deux pouces tandis que l'on mouche sa voisine. Toutes ces petites vexations nerveuses, et beaucoup d'autres du même genre, rendent fort problématique le plaisir de veiller, lorsque tout le monde, dans la maison, est allé se coucher.
Telle était précisément l'opinion de M. Dowler, tandis qu'il veillait seul au coin du feu, et il ressentait une vertueuse indignation contre les danseurs inhumains qui le forçaient à rester debout. D'ailleurs sa bonne humeur n'était pas augmentée par la réflexion que c'était lui-même qui avait imaginé d'avoir mal à la tête et de garder la maison. À la fin, après s'être endormi plusieurs fois, après être tombé en avant vers la grille, et s'être redressé juste à temps pour ne pas avoir le visage brûlé, M. Dowler se décida à s'aller jeter un instant sur son lit, dans la chambre de derrière, non pas pour dormir, bien entendu, mais pour penser.
--J'ai le sommeil très-dur, se dit à lui-même M. Dowler, en s'étendant sur le lit; il faut que je me tienne éveillé. Je suppose que d'ici j'entendrai frapper à la porte. Oui, je le pensais bien, j'entends le watchman; le voilà qui s'en va; je l'entends moins fort maintenant.... Encore un peu moins fort... il tourne le coin,... Ah! ah!...»
Arrivé à cette conclusion, M. Dowler tourna le coin autour duquel il avait si longtemps hésité, et s'endormit profondément.
Juste au moment où l'horloge sonnait trois heures, une chaise à porteurs, contenant mistress Dowler, déboucha sur la demi-lune, balancée par le vent et par deux porteurs, l'un gros et court, l'autre long et mince. Tous les deux (pour ne pas parler de la chaise) avaient bien de la peine à se maintenir perpendiculaires; mais sur la place, où la tempête soufflait avec une furie capable de déraciner les pavés, ce fut bien pis, et ils s'estimèrent fort heureux, lorsqu'ils eurent déposé leur fardeau, et donné un bon double coup à la porte de la rue.
Ils attendirent quelque temps, mais personne ne vint.
«Le domestique est dans les bras de lord fée, dit le petit porteur en se chauffant les mains à la torche du galopin qui les éclairait.
--Il devrait bien le pincer et le réveiller, ajouta le grand porteur.
--Frappez encore, s'il vous plaît, cria mistress Dowler de sa chaise. Frappez deux ou trois fois, s'il vous plaît.»
Le petit homme était fort disposé à en finir, il monta donc ses les marches, et donna huit ou dix doubles coups effrayants, tandis que le grand homme s'éloignait de la maison et regardait aux fenêtres s'il y avait de la lumière.
Personne ne vint; tout était sombre et silencieux.
«Ah mon Dieu! fit mistress Dowler. Voulez-vous frapper encore, s'il vous plaît.
--N'y a-t-il pas de sonnette, madame? demanda le petit porteur.
--Oui, il y en a une, interrompit le gamin à la torche. Voilà je ne sais combien de temps que je la tire.
--Il n'y a que la poignée, dit mistress Dowler, le ressort est brisé.
--Je voudrais bien pouvoir en dire autant de la tête des domestiques, grommela le grand porteur.
--Je vous prierai de frapper encore, s'il vous plaît,» recommença mistress Dowler, avec la plus exquise politesse.
Le petit homme heurta sur nouveaux frais, et à plusieurs reprises, sans produire aucun effet. Le grand homme, qui s'impatientait, le releva et se mit à frapper perpétuellement des doubles coups, comme un facteur enragé.
À la fin, M. Winkle commença à rêver qu'il se trouvait dans un club, et que les membres étant fort indisciplinés, le président était obligé de cogner continuellement sur la table, pour maintenir l'ordre. Ensuite il eut l'idée confuse d'une vente à l'encan, où il n'y avait pas d'enchérisseurs, et où le crieur achetait toutes choses. Enfin, en dernier lieu, il lui vint dans l'esprit qu'il n'était pas tout à fait impossible que quelqu'un frappât à la porte de la rue. Afin de s'en assurer, en écoutant mieux, il resta tranquille dans son lit, pendant environ dix minutes, et lorsqu'il eut compté trente et quelques coups, il se trouva suffisamment convaincu, et s'applaudit beaucoup d'être si vigilant.
Panpan, panpan, panpan. Pan, pan, pan, pan, pan; le marteau n'arrêtait plus.
M. Winkle sautant hors de son lit, se demanda ce que ce pouvait être; puis ayant mis rapidement ses bas et ses pantoufles, il passa sa robe de chambre, alluma une chandelle à la veilleuse qui brûlait dans la cheminée, et descendit les escaliers.
«À la fin vla quéqu'sun qui vient, madame, dit le petit porteur.
--Je voudrais ben être derrière lui avec un poinçon, murmura son grand compagnon.
--Qui va là? cria M. Winkle, en défaisant la chaîne de la porte.
--Ne vous amusez pas à faire des questions, tête de buse, répondit avec dédain la grand homme, s'imaginant avoir affaire à un laquais. Ouvrez la porte.
--Allons dépêchez, l'endormi,» ajouta l'autre d'un ton encourageant.
M. Winkle, qui n'était qu'à moitié éveillé, obéit machinalement à cette invitation, ouvra la poste et regarda dans la rue. La première chose qu'il aperçoit c'est la lueur rouge du falot. Épouvanté par la crainte soudaine que le feu ne soit à la maison, il ouvre la porte toute grande, élève sa chandelle au-dessus de sa tête, et regarde d'un air effaré devant lui, ne sachant pas trop si ce qu'il voit est une chaise à porteurs, ou une pompe à incendie. Dans ce moment un tourbillon de vent arrive; la chandelle s'éteint; M. Winkle se sent poussé par derrière, d'une manière irrésistible, et la porte se ferme avec un violent craquement.
«Bien, jeune homme! c'est habile!» dit le petit porteur.
M. Winkle, apercevant un visage de femme à la portière de la chaise, se retourne rapidement et se met à frapper le marteau de toute la force de son bras, en suppliant en même temps les porteurs d'emmener la dame.
«Emportez-la! s'écriait-il, emportez-la! Bien! voilà quelqu'un qui sort d'une autre maison! Cachez-moi, cachez-moi n'importe où, dans cette chaise.»
En prononçant ces phrases incohérentes, il frissonnait de froid, car chaque fois qu'il levait le bras et le marteau, le vent s'engouffrait sous sa robe de chambre et la soulevait d'une manière très-inquiétante.
«Voilà, une société qui arrive sur la place... il y a des dames! Couvrez-moi avec quelque chose! mettez-vous devant moi!» criait M. Winkle avec angoisses. Mais les porteurs étaient trop occupés de rire pour lui donner la moindre assistance, et cependant les dames s'approchaient de minute en minute.
M. Winkle donna un dernier coup de marteau désespéré... les dames n'étaient plus éloignées que de quelques maisons. Il jeta au loin la chandelle éteinte, que durant tout ce temps il avait tenue au-dessus de sa tête, et s'élança vers la chaise à porteurs, dans laquelle se trouvait toujours mistress Dowler.
Or, mistress Craddock avait, à la fin, entendu les voix et les coups de marteau. Elle avait pris tout juste le temps de mettre sur sa tête quelque chose de plus élégant que son bonnet de nuit, était descendue au parloir pour s'assurer que c'était bien mistress Dowler, et venait précisément de lever le châssis de la fenêtre, lorsqu'elle aperçut M. Winkle qui s'élançait vers la chaise. À ce spectacle elle se mit à pousser des cris affreux, suppliant M. Dowler de se lever sur-le-champ, pour empêcher sa femme de s'enfuir avec un autre gentleman.
À ces cris, à ce terrible avertissement, M. Dowler bondit hors de son lit, aussi vivement qu'une balle élastique, et, se précipitant dans la chambre de devant, arriva à une des fenêtres comme M. Pickwick ouvrait l'autre. Le premier objet qui frappa leurs regards fut M. Winkle entrant dans la chaise à porteurs.
«Watchman, s'écria Dowler d'un ton féroce, arrêtez-le, empoignez-le, enchaînez-le, enfermez-le, jusqu'à ce que j'arrive! Je veux lui couper la gorge! donnez-moi un couteau! De l'une à l'autre oreille, mistress Craddock! Je veux lui couper la gorge! «Tout en hurlant ces menaces, l'époux indigné s'arracha des mains de l'hôtesse et de M. Pickwick, saisit un petit couteau de dessert, et s'élança dans la rue.
Mais M. Winkle ne l'attendit pas. À peine avait-il entendu l'horrible menace du valeureux Dowler, qu'il se précipita hors de la chaise, aussi vite qu'il s'y était introduit, et, jetant ses pantoufles dans la rue, pour mieux prendre ses jambes à son cou, fit le tour de la demi-lune, chaudement poursuivi par Dowler et par le watchman. Néanmoins il avait conservé son avantage quand il revint devant la maison. La porte était ouverte, il la franchit, la cingla au nez de Dowler, monta dans sa chambre à coucher, ferma la porte, empila par derrière un coffre, une table, un lavabo, et s'occupa à faire un paquet de ses effets les plus indispensables, afin de s'enfuir aux premiers rayons du jour.
Cependant Dowler tempêtait de l'autre côté de la porte du malheureux Winkle, et lui déclarait, à travers le trou de la serrure, son intention irrévocable de lui couper la gorge, le lendemain matin. À la fin, après un grand tumulte de voix, parmi lesquelles on entendait distinctement celle de M. Pickwick qui s'efforçait de rétablir la paix, les habitants de la maison se dispersèrent dans leurs chambres à coucher respectives, et la tranquillité fut momentanément rétablie.
Et pendant tout ce temps-là, dira peut-être quelque lecteur sagace, où donc était Samuel Weller? Nous allons dire où il était, dans le chapitre suivant.
CHAPITRE VIII.
Qui explique honorablement l'absence de Sam Weller, en rendant compte d'une soirée où il fut invité et assista; et qui raconte, en outre, comment ledit Sam Weller fut chargé par M. Pickwick d'une mission particulière, pleine de délicatesse et d'importance.
«Monsieur Weller, dit mistress Craddock, dans la matinée du jour mémorable dont nous venons d'esquisser les aventures; voici une lettre pour vous.
--C'est bien drôle, répondit Sam. J'ai peur qu'il n'y ait quelque chose, car je ne me rappelle pas un seul gentleman dans mes connaissances qui soit capable d'en écrire une.
--Peut-être est-il arrivé quelque chose d'extraordinaire, fit observer mistress Craddock.
--Faut que ça soit quelque chose de bien extraordinaire pour produire une lettre d'un de mes amis, répliqua Sam, en secouant dubitativement la tête. Ni plus ni moins qu'un tremblement de terre, comme le jeune gentleman observa, quand il fut pris d'une attaque. Ça ne peut pas être de mon papa poursuivit Sam, en regardant l'adresse, il fait toujours des lettres moulées parce qu'il a appris à écrire dans les affiches. C'est bien extraordinaire! D'où cette lettre-là peut-elle me venir?»
Tout en parlant ainsi, Sam faisait ce que font beaucoup de personnes lorsqu'elles ignorent de qui leur vient une lettre: il regarda le cachet, puis l'adresse, puis les côtés, puis le dos de la lettre, et enfin, comme dernière ressource, il pensa qu'il ferait peut-être aussi bien de regarder l'intérieur, et d'essayer d'en tirer quelques éclaircissements.
«C'est écrit sur du papier doré, dit Sam en dépliant la lettre, et cacheté de cire verte, avec le bout d'une clef; faut voir!» et avec une physionomie très-grave, il commença à lire ce qui suit:
«Une compagnie choisie de domestiques de Bath présentent leurs compliments à M. Weller et réclament le plaisir de sa compagnie pour un rat-houtte amical, composé d'une épaule de mouton bouillie avec l'assaisonnement ordinaire. Le rat-houtte sera servi sur table à neuf heures et demie, heure militaire.»
Cette invitation était incluse dans un autre billet ainsi conçu:
«M. John Smauker, le gentleman qui a eu le plaisir de rencontrer M. Weller chez leur mutuelle connaissance M. Bantam, il y a quelques jours, a l'honneur de transmettre à M. Weller la présente invitation. Si M. Weller veut passer chez M. John Smauker à 9 heures, M. John Smauker aura le plaisir de présenter M. Weller.
«_Signé_: JOHN SMAUKER.»
La suscription portait: _à M. Weller esquire, chez M. Pickwick_; et, entre parenthèses, dans le coin gauche de l'adresse étaient écrits ces mots, comme une instruction au porteur: _Tiré la sonnette de la rue_.
«Eh bien! dit Sam, en voilà une drôle! Je n'avais jamais auparavant entendu appeler une épaule de mouton bouillie un rat-houtte; comment donc qu'il l'appellerait si elle était rôtie?»
Cependant, sans perdre plus de temps à débattre ce point, Sam se rendit immédiatement chez M. Pickwick, et lui demanda, pour le soir, un congé qui lui fut facilement accordé. Avec cette permission, et la clef de la porte de la rue dans sa poche, Sam sortit un peu avant l'heure désignée, et se dirigea d'un pas tranquille vers Queen-Square. Là il eut la satisfaction d'apercevoir M. John Smauker, dont la tête poudrée, appuyée contre un poteau de réverbère, fumait une cigarette à travers un tube d'ambre.
«Comment vous portez-vous, monsieur Weller? dit M. John Smauker, en soulevant gracieusement son chapeau d'une main, tandis qu'il agitait l'autre d'un air de condescendance. Comment vous portez-vous, monsieur?
--Eh! eh! la convalescence n'est pas mauvaise, repartit Sam; et vous, mon cher, comment vous va?
--Là, là.
--Ah! vous aurez trop travaillé. J'en avais terriblement peur, ça ne réussit pas à tout le monde, voyez-vous. Faut pas vous laisser emporter comme ça par votre ardeur.
--Ce n'est pas tant cela, monsieur Weller; c'est plutôt le mauvais vin. Je mène une vie trop dissipée, je le crains.
--Oh! c'est-il cela? c'est une mauvaise maladie, ça.
--Et pourtant, les tentations, monsieur Weller?
--Ah! bien sûr.
--Plongé dans le tourbillon de la société, comme vous savez monsieur Weller, ajouta M. John Smauker avec un soupir.
--Ah! c'est terrible, en vérité!
--Mais c'est toujours comme cela quand la destiné vous pousse dans une carrière publique, monsieur Weller. On est soumis à des tentations dont les autres individus sont exempts.
--Précisément ce que mon oncle disait quand il ouvrit une auberge, répondit Sam; et il avait bien raison, le pauvre vieux; car il a bu sa mort en moins d'un terme.»
M. Smauker parut profondément indigné du parallèle établi entre lui et le défunt aubergiste; mais comme le visage de Sam conservait le calme le plus immuable, M. Smauker y réfléchit mieux, et reprit son air affable.
«Nous ferions peut-être bien de nous mettre en route, dit-il, en consultant une montre de cuivre qui habitait au fond d'un immense gousset, et qui était élevée à la surface au moyen d'un cordon noir, garni à l'autre bout d'une clef de chrysocale.
--C'est possible, répondit Sam; autrement on pourrait laisser brûler le rat-houtte et ça le gâterait.
--Avez-vous bu les eaux, M. Weller? demanda son compagnon, tout en marchant vers High-Street.
--Une seule fois.
--Comment les trouvez-vous?
--Considérablement mauvaises.
--Ah! vous n'aimez pas le goût vérugineux, peut-être?
--Je ne connais pas beaucoup ça; j'ai trouvé qu'elles sentaient la tôle rouge.
--C'est le vérugineux, monsieur Weller; rétorqua M. John Smauker d'un ton contemptueux.
--Eh bien, c'est un mot qui ne signifie pas grand'chose, voilà tout. Au reste, je ne suis pas beaucoup chimique, ainsi peux pas dire.»
En achevant ces mots, et à la grande horreur de M. John Smauker, Sam commença à siffler.
«Je vous demande pardon, monsieur Weller, dit M. Smauker, torturé par ce bruit inélégant; voulez-vous prendre mon bras?
--Merci, vous êtes bien bon, je ne veux pas vous en priver; j'ai l'habitude de mettre mes mains dans mes poches, si ça vous est superficiel.»
En disant ceci, Sam joignit le geste aux paroles et recommença à siffler plus fort que jamais.
«Par ici, dit son nouvel ami qui paraissait fort soulagé en entrant dans une petite rue. Nous y serons bientôt.
--Ah! ah! fit Sam», sans être le moindrement ému, en apprenant qu'il était si proche de la fleur des domestiques de Bath.
--Oui, reprit M. John Smauker, ne soyez pas intimidé, monsieur Weller.
--Oh! que non.
--Vous verrez quelques uniformes très-brillants, et peut-être trouverez-vous que les gentlemen seront un peu roides d'abord. C'est naturel, vous savez: mais ils se relâcheront bientôt.
--Ça sera très-obligeant de leur part.
--Vous savez? reprit M. Smauker avec un air de sublime protection, comme vous êtes un étranger, ils se mettront peut-être un peu après vous, d'abord.
--Ils ne seront pas trop cruels, n'est-ce pas? demanda Sam.
--Non, non, repartit M. Smauker en tirant sa tabatière, qui représentait une tête de renard, et en prenant une prise distinguée. Il y a parmi nous quelques gais coquins, et ils aiment à s'amuser... vous savez... mais il ne faut pas y faire attention. Il ne faut pas y faire attention.