Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 6
C'étaient des manoeuvres étonnantes. Un rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait aussitôt en arrière, puis un autre rang tirait par-dessus la tête d'un autre rang et se précipitait en arrière à son tour; ensuite il y avait des formations de carrés, avec les officiers dans le centre; des descentes dans la tranchée avec des échelles; de l'autre côté des ascensions par le même moyen; pais on abattait des barricades de paniers; et tout cela se faisait avec un courage sans pareil. Dans les batteries, les artilleurs fourraient de gros tampons dans les bouches d'effroyables canons, et il fallait tant de préparatifs pour les bourrer, et ils faisaient tant de bruit quand on y avait mis le feu, que l'air résonnait au loin des cris plaintifs des femmes. Dans le carrosse, les jeunes miss Wardle étaient si effrayées que M. Trundle fut absolument obligé de soutenir l'une d'elles, tandis que M. Snodgrass supportait la seconde: et les nerfs de miss Rachel Wardle étaient dans un état d'alarme si terrible que M. Tupman trouva indispensable de passer le bras autour de sa taille pour l'empêcher de tomber. Enfin tout le monde éprouvait une exaltation prodigieuse, excepté le groom joufflu, qui dormait au tonnerre du canon aussi profondément que si ç'avait été la chanson habituelle de sa nourrice.
Lorsque la citadelle fut prise et qu'on servit à dîner au assiégeants et aux assiégés, le vieux gentleman s'écria: «Joe! Joe! Damné garçon, il est encore à dormir! Soyez assez bon, monsieur, pour lui pincer la jambe, s'il vous plaît, c'est le seul moyen de le réveiller. Je vous remercie. Joe, défaites la bourriche.»
Le gros joufflu, qui avait été effectivement éveillé par la compression d'une partie de son mollet, entre le pouce et l'index de M. Winkle, se laissa de nouveau glisser à bas du siége et s'occupa à dépaqueter la bourriche, d'une manière plus expéditive qu'on n'aurait pu l'attendre de sa précédente inactivité.
«Maintenant il faut nous asseoir serrés,» dit le vieux gentleman. Après beaucoup de plaisanteries sur le froissement des manches des dames, après beaucoup de rougeur occasionnée par la joyeuse proposition de les faire asseoir sur les genoux des messieurs, la société tout entière parvint à s'empiler dans la calèche, et le vieux gentleman s'occupa de faire circuler les objets que le gros joufflu lui tendait de derrière la voiture où il était monté.
«Maintenant, Joe, les couteaux, les fourchettes.» Les couteaux et les fourchettes furent passés. Les dames et les messieurs de l'intérieur, et M. Winkle sur son siége, furent fournis de ces ustensiles nécessaires.
«Des assiettes, Joe! des assiettes!» Les assiettes furent distribuées de la même manière.
«Maintenant, Joe, la volaille. Damné garçon, il est encore à dormir. Joe! Joe! Plusieurs coups de canne administrés sur la tête du dormeur le tirèrent enfin de sa léthargie. Allons passez-nous les comestibles.»
Il y avait quelque chose, dans le son de ce dernier mot, qui réveilla entièrement le gros dormeur. Il tressaillit, et ses yeux plombés, à moitié cachés par ses joues bouffies, lorgnèrent amoureusement les comestibles à mesure qu'il les déballait.
«Allons, dépêchons,» dit H. Wardle, car le gros joufflu dévorait du regard un chapon, dont il paraissait ne pas pouvoir se séparer. Il soupira profondément, jeta un coup d'oeil désespéré sur la volaille dodue, et la remit tristement à son maître.
«Bon! Un peu de vivacité! Maintenant la langue. Maintenant le pâté de pigeons! Prenez garde au veau et au jambon. Attention aux écrevisses. Otez la salade de la serviette. Passez-moi l'assaisonnement.» Tout en donnant ces ordres précipités, M. Wardle distribuait dans l'intérieur de la voiture les articles qu'il nommait, et plaçait des plats sans nombre dans les mains et sur les genoux de chacun.
Lorsque l'oeuvre de destruction fut commencée, le joyeux hôte demanda à ses convives: «Eh bien! n'est-ce pas délicieux?
--Délicieux! répondit M. Winkle, qui découpait une volaille sur le siége.
--Un verre de vin?
--Avec le plus grand plaisir.
--Ne feriez-vous pas mieux d'avoir une bouteille pour vous, là-haut?
--Tous êtes bien bon.
--Joe!
--Oui, monsieur. (Il n'était point endormi, cette fois, étant parvenu à soustraire un petit pâté de veau.)
--Une bouteille de vin au gentleman sur le siége. Je suis charmé de vous voir, monsieur.
--Bien obligé, répondit M. Winkle, en plaçant la bouteille à côté de lui.
--Voulez-vous me permettre de prendre un verre de vin avec vous? dit M. Trundle à M. Winkle.
--Avec grand plaisir,» repartit celui-ci; et les deux gentlemen prirent du vin ensemble; et tous les assistants, même les dames, suivirent leur judicieux exemple.
«Comme notre chère Émily coquette avec ce jeune homme, observa tout bas à M. Wardle la tante demoiselle, avec toute l'envie convenable à une tante demoiselle.
--Bah! répliqua le brave homme de père. Ça n'a rien d'extraordinaire. C'est fort naturel. M. Pickwick, un verre de vin?»
M. Pickwick, interrompant pour un instant les profondes recherches qu'il faisait dans l'intérieur du pâté de pigeons, accepta en rendant grâce.
«Émily, ma chère, dit la tante demoiselle avec un air de chaperon; ne parlez pas si haut, mon amour.
--Plaît-il, ma tante?
--Il paraît que ma tante et le vieux petit monsieur voudraient qu'il n'y en eût que peur eux, chuchota miss Isabella Wardle à sa soeur Émily. Puis les deux jeunes demoiselles se mirent à rire de tout leur coeur, et la vieille demoiselle s'efforça de prendre une physionomie aimable, mais elle ne put en venir à bout.
«Les jeunes filles ont tant de gaieté! observa-t-elle à M. Tupman avec un air de tendre commisération, comme si la gaieté eût été marchandise de contrebande, et comme si c'eût été un crime que d'en porter sur soi sans avoir un laissez-passer; mais M. Tupman ne fit pas exactement la réponse désirée.
--Vous avez bien raison, dit-il; c'est tout à fait charmant!
--Hem! fit miss Wardle d'un ton dubitatif.
--Voulez-vous me permettre, reprit M. Tupman, de la manière la plus insinuante, en touchant de la main gauche le poignet de la séduisante Rachel, tandis que de la main droite il levait tout doucement une bouteille. Voulez-vous me permettre?...
--Oh! monsieur!»
M. Tupman prit un air encore plus persuasif, et miss Rachel exprima la crainte qu'on ne tirât encore des coups de canon, ce qui aurait naturellement obligé son cavalier à la soutenir.
«Trouvez-vous mes nièces jolies? murmura ensuite la tante affectueuse à l'oreille de M. Tupman.
--Je les trouverais jolies si leur tante n'était pas ici, répondit le galant pickwickien, avec un regard passionné.
--Oh! le méchant homme! Mais réellement, si elles avaient un peu de fraîcheur, ne trouvez-vous pas qu'elles feraient de l'effet.... à la lumière?
--Oui,... je le crois, répliqua M. Tupman d'un air indifférent.
--Oh! moqueur! Je sais ce que vous alliez dire.
--Quoi donc? demanda M. Tupman, qui n'était pas bien décidé à dire quelque chose.
--Vous alliez dire qu'Isabelle est voûtée. Je sais que vous l'alliez dire. Les hommes sont de si bons observateurs! Eh bien! c'est vrai; je ne puis pas le nier! Et certainement s'il y a quelque chose de vilain pour une jeune personne, c'est d'être voûtée. Je le lui dis souvent, et qu'elle deviendra tout à fait effroyable quand elle sera un peu plus vieille. Je vois que vous avez l'esprit malin.»
M. Tupman, charmé d'obtenir cette réputation à si bon marché, s'efforça de prendre un air fin, et sourit mystérieusement.
«Quel sourire sarcastique! s'écria l'inflammable Rachel. Je vous assure que vous m'effrayez.
--Je vous effraye?
--Oh! vous ne pouvez rien me cacher. Je sais ce que ce sourire signifie.
--Hé bien? dit M. Tupman, qui lui-même n'en avait pas la plus légère idée.
--Vous voulez dire, poursuivit l'aimable tante, en parlant encore plus bas, vous voulez dire que la tournure d'Isabelle vous déplaît encore moins que l'effronterie d'Émily. C'est vrai, elle est effrontée. Vous ne pouvez croire combien cela me rend parfois malheureuse. Je suis sûre que j'en ai pleuré pendant des heures entières. Mon cher frère est si bon, si peu soupçonneux, qu'il n'en voit rien. S'il le voyait, je suis certaine que cela lui briserait le coeur. Je voudrais pouvoir me persuader qu'il n'y a pas de mal au fond. Je le désire si vivement! (Ici l'affectueuse parente poussa un profond soupir, et secoua tristement la tête.)
--Je suis sûre que ma tante parle de nous, dit tout bas miss Émily Wardle à sa soeur. J'en suis tout à fait sûre: elle a pris son air malicieux.
--Tu crois, répondit Isabelle. Hem! tante, chère tante!
--Oui, mon cher amour.
--J'ai bien peur que vous ne vous enrhumiez, ma tante: mettez donc un mouchoir de soie autour de votre bonne vieille tête. Vous devriez prendre plus soin de vous, à votre âge.»
Quoique cette revanche fut bien motivée, elle était tellement poignante qu'il est impossible d'imaginer de quelle manière se serait exhalé le courroux de la tante, si M. Wardle n'avait pas fait diversion, sans y penser, en criant d'une voix forte:
«Joe! Damné garçon! il est encore à dormir!
--Voilà un jeune homme bien extraordinaire, dit M. Pickwick. Est-ce qu'il est toujours assoupi comme cela?
--Assoupi! Il dort toujours. Il fait mes commissions en dormant; et quand il sert à table, il ronfle.
--Bien extraordinaire! répéta M. Pickwick.
--Ha! extraordinaire en vérité, reprit le vieux gentleman. Je suis orgueilleux de ce garçon. Je ne voudrais m'en séparer à aucun prix, sur mon âme. C'est une curiosité naturelle. Hé! Joe! Joe! ôtez tout cela, et débouchez une autre bouteille, m'entendez-vous?»
Le gros joufflu ouvrit les yeux, avala l'énorme morceau de pâté qu'il était en train de mastiquer lorsqu'il s'était endormi, et tout en exécutant les ordres de son maître, il lorgnait languissamment les débris de la fête, à mesure qu'il les remettait dans la bourriche. La nouvelle bouteille fut débouchée et vidée rapidement: la bourriche fut rattachée à son ancienne place, le gros joufflu remonta sur le siége; les besicles et les lunettes d'approche furent braquées sur nouveaux frais, et les évolutions des soldats recommencèrent. Il y eut encore un grand tapage de canons et de grandes terreurs de femmes; puis on fit jouer une mine à l'immense satisfaction de tout le monde; et quand la mine eut parti, les troupes et les spectateurs suivirent son exemple, et partirent aussi.
A la fin d'une conversation interrompue par les décharges, le vieux gentleman dit à M. Pickwick, en lui secouant la main:
«Souvenez-vous que vous venez tous nous voir demain matin.
--Très-certainement, répliqua M. Pickwick.
--Vous avez l'adresse?
--Manoir-ferme, Dingley-Dell, répondit M. Pickwick en consultant son mémorandum.
--C'est cela; et songez bien que je vous garde au moins une semaine. Je me charge de vous faire voir tout ce qu'il y a de curieux aux environs, et puisque vous voulez étudier la vie champêtre, venez chez moi, je vous en donnerai, en veux-tu, en voilà. Joe! Damné garçon! il est encore à dormir. Joe, aidez Tom à mettre les chevaux.»
Les chevaux furent mis; le cocher monta sur son siége, le gros joufflu grimpa à côté de lui; les adieux furent échangés, et le carrosse roula. Au moment où les pickwickiens se retournèrent pour l'apercevoir encore une fois, le soleil couchant jetait une teinte chaleureuse sur le visage de leur hôte, et faisait ressortir l'attitude somnolente du gros joufflu: il avait laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et il était encore à dormir!
CHAPITRE V.
Faisant voir entre autres choses comment M. Pickwick entreprit de conduire une voiture, et M. Winkle de monter un cheval; et comment l'un et l'autre en vinrent à bout.
Le ciel était brillant et calme; l'air semblait embaumé; tous les objets de la création étaient remplis d'un charme inexprimable, et M. Pickwick, appuyé sur le parapet du pont de Rochester, contemplait la nature, et attendait l'heure du déjeuner.
La scène qui se déroulait à ses regards aurait pu charmer un esprit bien moins admirateur des beautés champêtres. A sa gauche s'étendait une antique muraille, éboulée dans beaucoup d'endroits, mais qui, dans d'autres, dominait de sa masse sombre, les rives verdoyantes de la Medway. Des touffes de lierre couronnaient tristement les noirs créneaux, tandis que des festons de plantes marines, suspendues aux pierres dentelées, tremblaient au souffle du vent. Derrière ces ruines s'élevait le vieux château, dont les tours sans toiture, dont les murailles croulantes attestaient encore l'ancienne grandeur, lorsque le bruit des armes ou les chants de fête retentissaient sous ses voûtes splendides. De chaque côté, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on apercevait les bords de la rivière couverts de prairies et de champs de blé, au milieu desquels se détachaient çà et là des moulins et des églises; paysage riche et varié, que rendaient plus admirable encore les ombres errantes des légers nuages qui flottaient dans la lumière du soleil matinal. La Medway, réfléchissant l'azur argenté du ciel, coulait silencieusement en nappes brillantes; et parfois, avec un léger murmure, elle étincelait sous les rames des pêcheurs, qui suivaient lentement le courant, dans leurs bateaux lourds mais pittoresques.
La vue de ce riant tableau avait plongé M. Pickwick dans une agréable rêverie. Il en fut tiré par un profond soupir qu'il entendit auprès de lui, et par un léger coup frappé sur son épaule. Il se retourna et reconnut l'homme lugubre.
«Vous contempliez cette scène? lui dit celui-ci d'une voix grave.
--Oui, monsieur, répliqua M. Pickwick.
--Et vous vous félicitiez d'être levé de si bonne heure?»
M. Pickwick fit un signe d'assentiment.
«Ah! il faut se lever de bonne heure en effet, pour voir le soleil dans sa splendeur, car son éclat dure rarement pendant toute la journée. Le commencement du jour et le matin de la vie ne sont, hélas! que trop semblables!
--Vous avez raison, monsieur.
--On dit souvent, continua l'homme lugubre, on dit souvent: le temps est trop beau ce matin, cela ne durera pas. Avec quelle justesse cette réflexion s'applique à notre existence! Que ne donnerais-je pas pour revoir les jours de mon enfance, ou pour les oublier à jamais!
--Vous avez eu beaucoup de chagrins? demanda M. Pickwick avec compassion.
--Oui certes, répliqua l'homme lugubre d'une voix saccadée; plus qu'on ne pourrait le croire en me voyant aujourd'hui. Il s'arrêta une minute et reprit brusquement: Avez-vous jamais pensé, par une matinée comme celle-ci, que ce serait une chose douce et délicieuse de se noyer?
--Non! que Dieu me protège! s'écria M. Pickwick, en se reculant un peu, dans la crainte que l'étranger n'eût envie de le pousser par-dessus le parapet pour faire une expérience.
--Moi, je l'ai souvent pensé, poursuivit l'homme lugubre sans avoir l'air de remarquer ce mouvement: cette eau froide et tranquille semble m'inviter, en murmurant, à y chercher le repos et l'oubli. On saute... pouf!... on se débat un instant... l'onde s'élève par-dessus votre tête... le tourbillon s'efface... l'eau redevient claire... et vos douleurs sont à jamais terminées!»
L'oeil caverneux de l'homme lugubre lançait des flammes tandis qu'il parlait ainsi. Mais cette excitation momentanée s'apaisa bientôt; il se détourna d'un air calme, et dit:
«En voilà assez sur ce sujet: je voulais vous parler d'autre chose. Vous m'avez invité hier soir à vous lire une anecdote, et vous l'avez écoutée attentivement....
--Oui certainement, dit M. Pickwick, et je pensais....
--Je ne vous ai pas demandé votre opinion, interrompit l'homme lugubre, et je n'en ai pas besoin. Vous voyagez pour vous amuser et pour vous instruire; supposez que je vous adresse un manuscrit curieux.... Faites attention;--non pas improbable ni extraordinaire, mais curieux comme une page du roman de la vie réelle;--le communiqueriez-vous au club dont vous m'avez parlé si souvent?
--Certainement, si vous le désirez; et nous le ferons insérer dans les mémoires du club.
--Vous l'aurez donc, répliqua l'homme lugubre. Votre adresse?»
M. Pickwick lui ayant communiqué son itinéraire probable, l'homme lugubre le nota soigneusement dans un portefeuille assez gros, ramena le savant gentleman à son hôtel, et refusant le déjeuner qu'il lui offrait, s'éloigna d'un pas lent et sombre.
Les trois compagnons de M. Pickwick l'attendaient pour attaquer le déjeuner qui était déjà disposé sur la table d'une façon fort séduisante. Ils s'assirent avec lui, et le jambon grillé, les oeufs, le café, le thé et le reste, commencèrent à disparaître avec une rapidité qui témoignait, à la fois, en faveur de la bonne chère et de l'appétit des voyageurs.
«Maintenant, dit M. Pickwick, il s'agit de savoir comment nous irons à Manoir-ferme.
--Nous ferions peut-être bien de consulter le garçon, suggéra M. Tupman; et ce judicieux conseil ayant été accueilli comme il le méritait, le garçon fut appelé et consulté.
--Dingley-Dell, monsieur? Quinze milles, monsieur; chemin de traverse, mauvaise route.... Une chaise de poste, monsieur?
--Une chaise de poste ne tient que deux, répondit M. Pickwick.
--C'est vrai, monsieur, cependant je vous demande pardon, monsieur: nous avons une très-jolie chaise à quatre roues: deux places au fond, un siége pour le gentleman qui conduit.... Oh! je vous demande pardon, monsieur, elle ne peut tenir que trois.
--Comment donc ferons-nous? dit M. Snodgrass.
--Peut-être qu'un de ces messieurs aimerait à faire la route à cheval, dit le garçon en regardant M. Winkle. Nous avons de très-bons chevaux de selle, monsieur. Les gens de M. Wardle, en venant à Rochester, pourraient les ramener, monsieur.
--Voilà notre affaire, s'écria M. Pickwick, Winkle, voulez-vous faire la route à cheval?»
M. Winkle éprouvait, dans les plus secrets replis de son coeur, des doutes accablants sur sa science équestre; mais, comme il n'aurait voulu les laisser soupçonner à aucun prix, il répondit sur-le-champ avec une noble hardiesse: «Certainement, j'en serai charmé!» Il s'était précipité lui-même au-devant de sa destinée: il n'y avait plus à reculer.
«Amenez-les à onze heures, dit alors M. Pickwick au garçon.
--Très-bien, monsieur,» répliqua celui-ci, et il sortit.
Le déjeuner achevé, les voyageurs montèrent dans leurs chambres pour préparer les effets qu'ils voulaient emporter avec eux.
M. Pickwick avait terminé ses arrangements préliminaires, et regardait dans la rue par-dessus les stores du café, lorsque le garçon entra, et annonça que la chaise était prête, ce qui fut confirmé par l'apparition de ladite chaise derrière les susdits stores.
C'était une petite boîte verte, posée sur quatre roues; sur le devant s'élevait une espèce de perchoir pour le cocher; sur le derrière se trouvait un banc rétréci, pour deux patients. Cette curieuse machine était mise en mouvement par un immense cheval brun, sur lequel on pouvait étudier l'ostéologie avec beaucoup de facilité. Un valet d'écurie tenait par la bride, pour M. Winkle, un autre cheval immense, apparemment parent très-proche de l'animal du cabriolet.
«Dieu nous protège! dit M. Pickwick, tandis qu'on mettait leurs paquets dans la voiture; Dieu nous protège! Qui est-ce qui va conduire? Je n'y avais point songé.
--Vous naturellement, repartit M. Tupman.
--Naturellement, ajouta M. Snodgrass.
--Moi! s'écria M. Pickwick.
--Il n'y a pas le plus petit danger, monsieur, insinua le valet d'écurie. Je vous le garantis pour la douceur: un enfant au maillot le conduirait.
--Il n'est pas ombrageux, hein?
--Ombrageux? il ne broncherait pas quand il verrait passer une charretée de singes, avec la queue en feu.»
Cette dernière recommandation était convaincante. M. Tupman et M. Snodgrass furent précieusement enfermés dans la caisse. M. Pickwick monta sur son perchoir, et appuya ses pieds sur une planche revêtue d'un tapis de toile cirée qu'il supposa être destinée à cet usage.
«Maintenant, brillant William, dit le valet d'écurie à son adjoint; donne les rubans au gentleman.»
Brillant William, ainsi dénommé sans doute à cause de ses cheveux gras et de sa figure huileuse, plaça les guides dans la main gauche de M. Pickwick, tandis que son supérieur insinuait le fouet dans la main droite du philosophe.
«Tout beau! cria M. Pickwick, car le grand quadrupède témoignait une inclination décidée à reculer dans la fenêtre du café.
--Tout beau! répétèrent MM. Tupman et Snodgrass, de leur caisse.
--Il s'amuse un peu, messieurs, voilà tout, dit le premier garçon d'écurie d'un ton encourageant. Tenez-le un instant, William.»
Le substitut restreignit l'impétuosité de l'animal, et l'écuyer en chef courut aider M. Winkle à monter en selle.
«De l'autre côté, monsieur, s'il vous plaît.
--J'veux et' pendu, si le gentleman n'allait pas monter à l'envers!» dit un postillon grimaçant, au garçon de l'hôtel, qui paraissait goûter une satisfaction indicible.
M. Winkle ayant reçu cet avis se hissa sur sa selle, avec autant de difficultés, à peu près, qu'il en aurait éprouvé pour monter sur un vaisseau de guerre.
«Tout va-t-il bien? demanda M. Pickwick, tourmenté par un sentiment intuitif que tout allait mal.
--Tout va bien, répondit faiblement M. Winkle.
--En route! cria le valet d'écurie. Tenez-le bien, monsieur.»
Et parmi les éclats de rire de tous les assistants, la voiture et le cheval de selle décampèrent, M. Pickwick sur le siége de l'un, et M. Winkle sur le dos de l'autre.
«Pourquoi donc va-t-il ainsi de travers? demanda M. Snodgrass, de dedans sa boîte, à M. Winkle sur sa selle.
--Je n'y comprends rien du tout,» répliqua le pauvre cavalier, dont le cheval, en effet, s'avançait d'une manière excentrique, un de ses flancs en avant, la tête d'un côté de la rue, la queue de l'autre.
M. Pickwick n'avait point le loisir d'observer ce qui se passait derrière lui, car il était obligé de concentrer toutes ses facultés ratiocinantes sur la conduite de l'animal attaché à la voiture. Celui-ci déployait des singularités, fort amusantes pour un spectateur désintéressé, mais fort peu rassurantes pour ceux qui se trouvaient entraînés à sa suite. Secouant sans cesse sa tête d'une manière aussi déplaisante qu'incommode, il pesait sur les guides avec tant de force que M. Pickwick avait beaucoup de peine à le soutenir, et pour comble d'infortune il éprouvait un étrange plaisir à se jeter tout d'un coup sur un côté de la route. Là il s'arrêtait court; puis il repartait pendant quelques minutes avec une vélocité qu'il était physiquement impossible de modérer.
Il venait d'exécuter cette manoeuvre pour la vingtième fois, lorsque M. Snodgrass dit à son compagnon:
«Qu'a donc ce cheval?
--Je n'en sais rien, répondit M. Tupman. N'est-ce pas qu'il serait ombrageux? Cela m'en a bien l'air.»
M. Snodgrass allait répliquer, quand il fut interrompu par un cri de M. Pickwick.
«Oh! disait-il. J'ai laissé tomber mon fouet!»
Dans ce moment, M. Winkle, avec son chapeau enfoncé sur ses oreilles, arrivait en trottant sur l'énorme cheval, qui le secouait avec tant de violence qu'il semblait devoir le mettre en pièces.
«Winkle, lui cria M. Snodgrass. Vous qui êtes un bon garçon, ramassez donc le fouet.»
M. Winkle, se penchant en arrière, tira la bride avec tant d'efforts que son visage en devint tout noir. Lorsqu'il fut parvenu à arrêter son grand coursier, il descendit, tendit le fouet à M. Pickwick, et, saisissant les rênes, se prépara à remonter.
Nous ne saurions dire, et on le comprendra facilement, si le grand cheval, dans l'innocente gaieté de son coeur, voulut s'amuser un peu avec M. Winkle; on s'il s'imagina qu'il trouverait plus de plaisir à faire la route sans cavalier; mais, quels que fussent ses motifs déterminants, le fait est que M. Winkle avait à peine touché les rênes, lorsque l'animal, baissant la tête, les fit glisser par-dessus, et s'élança en arrière de toute leur longueur.
«Bonne bête, dit M. Winkle d'une voix insinuante; bon vieux cheval!»