Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 40

Chapter 402,780 wordsPublic domain

Tandis que le goblin riait, le sacristain vit une lumière brillante illuminer les fenêtres de la vieille église. Au bout d'un moment, cette lumière s'éteignit; les orgues modulèrent un air guilleret, et des volées de lutins, en tout semblables au premier, s'abattirent dans le cimetière et commencèrent à jouer à saute-mouton sur les pierres des tombeaux, les franchissant l'une après l'autre, avec une dextérité merveilleuse, et sans s'arrêter un seul instant pour prendre haleine. Mais le premier goblin était le sauteur le plus étonnant de tous, et pas un des nouveaux venus ne pouvait en approcher. Malgré son extrême frayeur, le sacristain ne pouvait s'empêcher de remarquer que les autres goblins se contentaient de sauter par-dessus les pierres ordinaires, mais que le premier faisait passer entre ses jambes, grilles, cyprès et caveaux de famille, avec autant d'aisance que s'il avait eu affaire à de simples bornes.

A la fin l'intérêt du jeu devint intense. L'orgue jouait de plus en plus vite; les goblins sautaient de plus en plus fort, se tordant, se roulant, faisant mille culbutes, en bondissant comme des ballons, par-dessus les tombeaux. Les jambes de Gabriel se dérobaient sous lui, la tête lui tournait rien que de voir le tourbillon de lutins qui passaient devant ses yeux; lorsque tout à coup le roi des goblins, se précipitant sur le pauvre homme, le saisit par le collet et s'enfonça avec lui dans les entrailles de la terre.

Quand Gabriel put respirer, après une descente rapide, il se trouva dans une vaste caverne, entouré de toutes parts d'une multitude de goblins horribles et grimaçants. Dans le milieu de la pièce, sur un trône élevé, était fantastiquement assis son ami du cimetière, et Gabriel Grub lui-même était placé auprès de lui, mais incapable de faire aucun mouvement.

«Il fait froid, cette nuit, dit le roi des lutins. Donnez-nous quelque chose de chaud.»

Une demi-douzaine d'officieux goblins, ayant un perpétuel sourire sur les lèvres, et que Gabriel reconnut à cela pour des courtisans, disparurent d'un air empressé et revinrent un instant après, avec un verre de feu liquide, qu'ils présentèrent au roi.

«Ah! dit le goblin dont les joues et la gorge étaient devenues tout à fait transparentes, pendant le passage de la flamme, cela réchauffe un peu. Apportez-en un verre à M. Grub.»

L'infortuné sacristain protesta vainement qu'il ne prenait jamais rien de chaud pendant la nuit; l'un des courtisans le tint par le nez et le menton, pendant qu'un autre versait dans son gosier l'ardent liquide, et toute l'assemblée se mit à rire avec des hurlements, tandis qu'il suffoquait et qu'il essuyait, avec son mouchoir, le ruisseau de larmes occasionné par cette boisson brûlante.

«Maintenant, dit le roi fantasque, en fourrant plaisamment la pointe de son chapeau dans l'oeil du sacristain, de manière à lui causer une nouvelle souffrance; maintenant montrez à l'homme atrabilaire et misanthrope, quelques peintures de notre musée.»

Lorsque le goblin eut prononcé ces paroles, un nuage épais qui obscurcissait l'un des coins de la caverne, se dissipa graduellement, et laissa apercevoir, apparemment à une grande distance, une chambre petite et mal meublée, où régnait cependant un ordre et une propreté charmante. Auprès d'un bon feu se prélassait un fauteuil vide, tandis que sur la table était arrangé un repas frugal. Une jeune mère, entourée d'enfants allait de temps en temps à la fenêtre et en soulevait le rideau pour découvrir un peu plus tôt celui qu'elle attendait. Un coup frappé à la porte se fit entendre; la mère alla ouvrir et les enfants pleins de joie battirent des mains lorsque le père entra. Il était mouillé et fatigué. Il secoua la neige de ses vêtements, et les enfants s'empressèrent de l'entourer pour emporter, l'un son chapeau, l'autre son manteau, l'autre son bâton, l'autre ses gants. Ensuite le père s'assit, pour prendre son repas, auprès du feu; les enfants grimpèrent sur ses genoux, la mère se plaça à côté de lui: la paix et le bonheur brillaient sur leur visage.

Mais un changement se fit dans le tableau, d'une manière presque imperceptible. La scène représenta une petite chambre à coucher, où le plus jeune et le plus joli des enfants gisait sur son lit de mort. Les roses de ses joues étaient flétries, la lumière de ses yeux était éteinte, et tandis que le sacristain lui-même le considérait avec un intérêt qu'il n'avait jamais ressenti auparavant, le pauvre enfant rendit le dernier soupir. Ses jeunes frères et ses soeurs se pressèrent autour de son berceau, et saisirent sa main; mais elle était froide et roidie. Ils reculèrent et regardèrent, avec une terreur religieuse, son visage enfantin; car, quoique l'expression en fût calme et tranquille, quoique le bel enfant parût dormir en paix, ils voyaient bien que la mort était là, et ils savaient que maintenant leur petit frère était un ange dans les cieux, d'où il les contemplait et les bénissait.

Un léger nuage passa de nouveau sur la peinture et le sujet en fut changé. Le père et la mère étaient devenus vieux et infirmes, et le nombre de ceux qui les entouraient avait diminué de plus de moitié. Cependant la paix et le contentement régnaient encore sur tous les visages. La famille était réunie autour du feu et les parents racontaient, les enfants écoutaient avec délices des histoires des anciens temps et des jours écoulés. Doucement et tranquillement le vieux père descendit dans la tombe, et bientôt après, celle qui avait partagé tous ses soins et toutes ses peines, le suivit dans le séjour de l'éternel repos. Les enfants qui leur survivaient s'agenouillèrent en pleurant sur le gazon du cimetière; puis ils se relevèrent et s'éloignèrent lentement, tristement, mais sans cris amers, sans lamentations désespérées, car ils étaient sûrs de les revoir bientôt dans le royaume céleste. Ils se mêlèrent donc de nouveau aux scènes actives du monde, et la tranquillité, le contentement revinrent habiter avec eux.

Le nuage descendit alors sur le tableau et le déroba aux yeux du sacristain.

«Qu'est-ce que vous pensez de cela?» demanda le goblin à Gabriel en tournant vers lui sa large face.

Gabriel balbutia que c'était un spectacle fort amusant, mais il paraissait honteux et mal à l'aise, car le lutin fixait sur lui des yeux farouches.

«Misérable égoïste! s'écria celui-ci d'un ton plein de mépris. Misérable égoïste!» Il paraissait disposé à ajouter quelque chose, mais l'indignation l'empêchait de prononcer. Il leva une de ses jambes flexibles, et l'agitant au-dessus de sa tête afin de mieux ajuster, il la déchargea solidement sur le dos de Gabriel. Aussitôt tous les goblins qui faisaient leur cour, suivirent l'exemple du maître; car c'est l'usage invariable des courtisans, même sur la terre, de flageller ceux que le pouvoir flagelle, et de cajoler ceux qu'il cajole.

«Montrez-lui encore quelque chose,» dit ensuite le roi des lutins.

A ces mots le nuage se dissipa, comme la première fois, et laissa apercevoir un riche et beau paysage, semblable à celui que l'on découvre encore aujourd'hui, à un quart de lieue de la vieille abbaye. Le soleil resplendissait dans le bleu firmament, l'eau étincelait sous ses rayons, et grâce à son influence bienfaisante, les arbres paraissaient plus verts et les fleurs plus jolies. L'onde ruisselait avec son agréable murmure; un vent tiède agitait les feuilles; les oiseaux chantaient dans les buissons et l'alouette charmait les airs de ses hymnes matinales; car c'était le matin, le matin étincelant et embaumé d'un beau jour d'été; et les feuilles les plus menues, les plus petits brins l'herbe paraissaient remplis de vie; la fourmi diligente accomplissait son travail journalier; le papillon voltigeait sur les fleurs et se baignait dans les chauds rayons du soleil; des myriades d'insectes étendaient leurs ailes transparentes et jouissaient de leur courte mais heureuse existence: l'homme enfin se montrait, son esprit s'exaltait en voyant la grandeur de la création, et tout dans la nature était harmonie et splendeur.

Cependant Gabriel Grub ne paraissait point touché.

«Misérable égoïste!» répéta le roi des goblins d'un ton plus méprisant encore, et derechef il agita sa jambe au-dessus de sa tête, et la fit descendre vivement sur les épaules du sacristain. Les gens de sa suite ne manquèrent pas d'en faire autant.

Bien des fois le nuage s'obscurcit et se dissipa, et de nombreux tableaux donnèrent à Gabriel des leçons, qu'il considérait avec un intérêt de plus en plus vif, quoique ses épaules devinssent brûlantes, par l'application répétée des pieds des lutins. Il vit que les hommes qui travaillent péniblement et qui gagnent, à la sueur de leur front une modique subsistance, sont cependant gais et heureux. Il apprit que, même pour les plus ignorants, le doux aspect de la nature est une source toujours nouvelle de délices et de tranquillité. Il vit des femmes, nourries délicatement et tendrement élevées, supporter joyeusement des privations, surmonter des souffrances qui auraient écrasé des créatures d'une étoffe plus grossière; et cela parce qu'elles portaient dans leur sein une source inépuisable d'affection et de dévouement. Par-dessus tout, il vit que les hommes qui s'affligent du bonheur des autres, sont semblables aux plus mauvaises herbes dont la surface de la terre est infectée. Enfin balançant ensemble le bien et le mal qu'il observait, il arriva à cette conclusion que le monde, après tout, est une espèce de monde assez honnête et assez respectable.

Aussitôt qu'il en fut venu là, le nuage qui avait voilé le dernier tableau sembla s'abaisser sur ses sens et l'inviter au repos. L'un après l'autre les goblins s'effacèrent, et lorsque le dernier eut disparu, Gabriel Grub s'endormit profondément.

La jour était avancé, quand le sacristain s'éveilla. Il se trouva étendu tout de son long dans le cimetière, sur la tombe plate qu'il affectionnait. Sa bouteille d'osier, entièrement vide, gisait à ses côtés, et son habit, sa bêche, sa lanterne, tout blanchis par la gelée de la nuit, étaient éparpillés autour de lui sur la terre. La pierre sur laquelle il avait d'abord vu le goblin, se dressait là tout près de la fosse à laquelle il avait travaillé le soir précédent. Cependant, Gabriel commençait à douter de la réalité de ses aventures, mais les douleurs aiguës qu'il ressentit dans ses épaules, lorsqu'il essaya de se lever, l'assurèrent que les coups de pieds qu'il avait reçus n'étaient pas imaginaires. Il fut ébranlé de nouveau en ne voyant pas de traces de pas sur la neige où les lutins avaient joué à saute-mouton avec les tombes; mais bientôt après il s'expliqua cette circonstance en se rappelant que des esprits ne peuvent laisser derrière eux aucune impression visible.

Quoi qu'il en soit, Gabriel se mit sur ses jambes aussi bien que le lui permettait la roideur de son épine dorsale; puis ayant secoué la gelée blanche de dessus son habit, il l'endossa, et se dirigea vers la ville.

Mais son esprit était entièrement changé, et il ne pouvait supporter la pensée de retourner dans un endroit où son repentir serait mis en doute, sinon ridiculisé. Il hésita pendant quelques instants, puis il se dirigea vers la campagne pour aller gagner son pain dans un nouveau pays, quel qu'il fût.

On trouva ce jour-là dans le cimetière, sa lanterne, sa bêche et sa bouteille d'osier. On fit d'abord beaucoup de suppositions sur sa destinée, mais on décida promptement qu'il avait été enlevé par les goblins. Il se trouva même des témoins très-véridiques, qui déclarèrent l'avoir vu distinctement emporté à travers les airs, sur le dos d'un cheval brun, lequel cheval était borgne, avait la queue d'un ours, et le train de derrière d'un lion. Au bout de quelque temps, cela fut cru dévotement, et le nouveau sacristain avait coutume de montrer aux curieux, pour une bagatelle, un morceau assez considérable du coq de cuivre du clocher, détaché par un coup de pied du cheval pendant sa course aérienne, et ramassé par ledit sacristain, dans le cimetière, un an ou deux après l'événement.

Malheureusement, la véracité de ce récit fut légèrement infirmée par la réapparition inattendue de Gabriel Grub lui-même, qui revint au bout d'une dizaine d'années, vieillard pauvre et infirme, mais content. Il raconta ses aventures au pasteur et au maire, de sorte qu'après un certain temps, elles passèrent dans le domaine de l'histoire, où elles sont restées jusqu'à ce jour. Seulement ceux qui avaient cru à la brèche du coq de cuivre, s'apercevant qu'ils avaient été attrapés une fois, ne voulurent plus rien croire du tout. Ils prirent donc un air aussi malin qu'ils purent, levèrent les épaules, touchèrent leur front, et murmurèrent quelque chose sur ce que Gabriel Grub avait bu toute son eau-de-vie, et s'était endormi sur la tombe plate. Quant à ses observations dans la caverne des goblins, c'était tout simplement qu'il avait vu le monde et était devenu plus sage. Néanmoins cette opinion ne fut jamais populaire, et s'éteignit graduellement. Quelle que soit la version véritable, comme Gabriel Grub fut affecté de rhumatismes jusqu'à la fin de ses jours, son histoire a tout au moins une moralité: c'est qu'un homme atrabilaire, qui boit tout seul la veille de Noël, peut être bien sûr de ne pas s'en trouver mieux, quand même son eau-de-vie serait aussi bien rectifiée que celle du roi des goblins.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES.

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.

I. Les pickwickiens.

II. Le premier jour de voyage et la première soirée d'aventures, avec leurs conséquences.

III. Une nouvelle connaissance. Histoire d'un clown. Une interruption désagréable et une rencontre fâcheuse.

IV. La petite guerre. De nouveaux amis. Une invitation pour la campagne.

V. Faisant voir entre autres choses comment M. Pickwick entreprit de conduire une voiture, et M. Winkle de monter un cheval; et comment l'un et l'autre en vinrent à bout.

VI. Une soirée du bon vieux temps. Histoire racontée par un ecclésiastique.

VII. Comment M. Winkle, au lieu de tirer le pigeon et de tuer la corneille, tira la corneille et blessa le pigeon. Comment le club de la Crosse de Dingley-Dell lutta contre celui de Muggleton, et comment Muggleton dîna aux dépens de Dingley-Dell. Avec diverses autres matières également instructives et intéressantes.

VIII. Faisant voir clairement que la route du véritable amour n'est pas aussi unie qu'un chemin de fer.

IX. La découverte et la poursuite.

X. Destiné à dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le désintéressement de M. Jingle.

XI. Contenant un autre voyage et une découverte d'antiquité: annonçant la résolution de M. Pickwick d'assister à une élection, et renfermant un manuscrit donné par le vieil ecclésiastique.

XII. Qui contient une très-importante détermination de M. Pickwick, laquelle fait époque dans sa vie non moins que dans cette véridique histoire.

XIII. Notice sur Eatanswill, sur les parties qui le divisent, et sur l'élection d'un membre du parlement par le bourg ancien, loyal et patriote.

XIV. Contenant une courte description de la compagnie assemblée au _Paon d'argent_, et de plus une histoire racontée par un commis-voyageur.

XV. Dans lequel se trouve un portrait fidèle de deux personnes distinguées, et une description exacte d'un grand déjeuner qui eut lieu dans leur maison et domaine. Ledit déjeuner amène la rencontre d'une vieille connaissance, et le commencement d'un autre chapitre.

XVI. Trop plein d'aventures pour qu'on puisse les résumer brièvement.

XVII. Montrant qu'une attaque de rhumatisme peut quelquefois servir de stimulant à un génie inventif.

XVIII. Qui prouve brièvement deux points, savoir: le pouvoir des attaques de nerfs et la force des circonstances.

XIX. Un jour heureux terminé malheureusement.

XX. Où l'on voit que Dodson et Fogg étaient des hommes d'affaires, et leurs clercs des hommes de plaisir; qu'une entrevue touchante eut lieu entre M. Samuel Weller et le père qu'il avait perdu depuis longtemps; où l'on voit, enfin, quels esprits supérieurs s'assemblaient à _la Souche et la Pie_, et quel excellent chapitre sera le suivant.

XXI. Dans lequel le vieux homme se lance sur son thème favori, et raconte l'histoire d'un drôle de client.

XXII. M. Pickwick se rend à Ipswich, et rencontre une aventure romantique, sous la figure d'une dame d'un certain âge, en papillote de papier brouillard.

XXIII. Dans lequel Samuel Weller s'occupe énergiquement de prendre la revanche de M. Trotter.

XXIV. Dans lequel M. Peter Magnus devient jaloux, et la dame d'un certain âge, craintive; ce qui jette les pickwickiens dans les griffes de la justice.

XXV. Montrant combien M. Nupkins était majestueux et impartial, et comment Sam Weller prit sa revanche de M. Joe Trotter, avec d'autres événement» qu'on trouvera à leur place.

XXVI. Contenant un récit abrégé des progrès de l'action _Bardell contre Pickwick_.

XXVII. Samuel Weller fait un pèlerinage à Dorking, et voit sa belle-mère.

XXVIII. Un joyeux chapitre des fêtes de Noël, contenant le récit d'une noce et de quelques autres passe-temps qui sont, dans leur genre, d'aussi bonnes coutumes que le mariage, mais qu'on ne maintient pas aussi religieusement, dans ce siècle dégénéré.

XXIX. Histoire du sacristain, emporté par les goblins.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

End of Project Gutenberg's Aventures de Monsieur Pickwick, by Charles Dickens