Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 39
--Non, ma chère, pas une fois; et si vous aviez mis devant lui un modèle de ses propres jambes sur la table où il dînait, il ne les aurait pas reconnues. Il allait toujours à son bureau avec une très-belle chaîne d'or qui pendait, en dandinant, environ un pied et demi, et une montre d'or dans son gousset qui valait bien... j'ai peur de dire trop... mais autant qu'une montre peut valoir; une grosse montre ronde, aussi conséquente dans son espèce comme il était pour un homme. «Vous feriez mieux de ne pas porter cette montre ici, disaient les amis du gentleman, vous en serez volé.--Bah! qu'il dit.--Oui, disent-ils, vous le serez.--Bien, dit-il; j'aimerais à voir le voleur qui pourrait tirer cette montre ici, car je veux que Dieu me bénisse si je peux jamais la tirer moi-même, qu'il dit; elle est si serrée dans mon gousset que quand je veux savoir quelle heure-s-qu'il est, je suis obligé de regarder dans la boutique du boulanger, qu'il dit.--Pour lors, en disant ça il riait de si bon coeur qu'on avait peur de le voir éclater. Il sort avec sa tête poudrée et sa queue de rat, vlà qu'il roule sa bosse dans le Strand avec sa chaîne dandinant plus que jamais, et la grosse montre qui crevait presque son pantalon. Il n'y avait pas un filou dans tout Londres qui n'eût pas tiré à cette chaîne; mais la chaîne ne voulait jamais se casser et la montre ne voulait pas sortir. Ainsi ils se fatiguaient bien vite de traîner un gros homme comme ça sur le pavé, et l'autre s'en retournait chez lui, et il riait tant que sa queue de rat se trémoussait comme le pendule d'un vieux coucou. A la fin, un jour, il roulait tranquillement; vlà qu'il voit un filou qu'il connaissait de vue, bras dessus, bras dessous avec un petit moutard qui avait une très-grosse tête.--En voilà une farce, que le vieux gentleman se dit en lui-même: ils vont s'essayer encore un coup, mais ça ne prendra pas. Ainsi il commence à ricaner bien joyeusement, quand tout d'un coup le petit garçon quitte le bras du filou et se jette la tête la première droit dans l'estomac du vieux gentleman, si fort qu'il le fait doubler en deux par la douleur. Il se met à crier oh là! là! mais le filou lui dit tout bas à l'oreille: Le tour est fait, monsieur, et quand il se redresse la montre et la chaîne avaient fichu le camp, et ce qu'il y a de plus pire, la digestion du vieux gentleman a toujours été embrouillée après ça, pour tout le reste de sa vie naturelle.--Ainsi faites attention à vous, mon jeune gaillard, et prenez garde que vous ne deveniez pas trop gras.»
Lorsque Sam eut conclu ce récit moral, dont le gros joufflu parut fort affecté, nos trois personnages se rendirent dans la cuisine.
C'était une vaste pièce où se trouvait rassemblée toute la famille, suivant la coutume annuellement observée, depuis un temps immémorial, par les ancêtres de M. Wardle. Il venait de suspendre de ses propres mains, au milieu du plafond, une énorme branche de gui[31], qui donna instantanément naissance à une scène délicieuse de luttes et de confusion. Au milieu du désordre, M. Pickwick, avec une galanterie qui aurait fait honneur à un descendant de lady Tollimglower elle-même, prit la vieille lady par la main, la conduisit sous l'arbuste mystique, et l'embrassa avec courtoisie et décorum. La vieille dame se soumit à cet acte de politesse avec la dignité qui convenait à une solennité si importante et si sérieuse; mais les jeunes ladies, n'étant point aussi profondément imbues d'une superstitieuse vénération pour cette coutume, ou s'imaginant que la saveur d'un baiser est singulièrement relevée quand on a un peu de peine à l'obtenir, criaient, se débattaient, couraient dans tous les coins, faisaient des menaces et des remontrances, faisaient tout, enfin, excepté de quitter la chambre, et luttaient ainsi jusqu'au moment où les gentlemen les moins aventureux paraissaient sur le point de renoncer à leur entreprise. Tout d'un coup, alors, elles s'apercevaient qu'il était inutile de résister plus longtemps, et se soumettaient de bonne grâce à être embrassées. M. Winkle embrassa la jeune demoiselle aux yeux noirs; M. Snodgrass embrassa Émily; les pauvres parents embrassaient tout le monde, sans en excepter les jeunes ladies les plus laides, qui, dans leur excessive confusion se précipitaient justement sous le gui, sans le savoir. Quant à Sam, ne croyant point à la nécessité d'être sous l'arbuste sacré, il embrassait Emma et les autres servantes quand il pouvait les attraper. Cependant M. Wardle se tenait debout prés de la cheminée, le dos au feu, considérant cette scène avec la plus grande satisfaction, tandis que le gros joufflu profitait de l'occasion pour dévorer sommairement un admirable petit pâté de Noël, qui avait été soigneusement mis de côté par quelque autre personne.
[Footnote 31: Aux fêtes de Noël, on a coutume de suspendre une branche de houx dans la salle de réunion, et quiconque peut entraîner une dame sous la branche a le droit de l'embrasser.]
Enfin les cris s'étaient apaisés, les visages étaient couverts de rougeur, les cheveux pendaient défrisés, et M. Pickwick, après avoir embrassé la vieille dame, comme nous l'avons dit plus haut, était resté debout sous le gui, regardant avec une physionomie riante ce qui se passait autour de lui. Tout d'un coup, la jeune demoiselle aux yeux noirs, après quelques chuchotements avec les autres jeunes personnes, s'élança vers M. Pickwick, lui jeta ses bras autour du cou, et le baisa tendrement sur la joue gauche. Aussitôt toute la troupe des jeunes ladies entoura le savant philanthrope, et avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître et de savoir de quoi il s'agissait, il fut baisé par chacune d'elles.
C'était un gracieux spectacle de voir M. Pickwick au centre de ce groupe, tantôt tiré d'un côté, tantôt de l'autre; baisé, d'abord sur le menton, puis sur le nez, puis sur ses lunettes, et d'entendre les éclats de rire qui retentissaient de toutes parts. Mais bientôt après ce fut un spectacle plus charmant encore, de voir M. Pickwick, les yeux couverts d'un mouchoir de soie, se précipiter sur les murailles, s'embarraser dans les coins, et accomplir, enfin, avec délices, tous les mystères de colin-maillard, jusqu'au moment où il attrapa l'un des pauvres parents. A son tour, alors, il s'occupa d'éviter le colin-maillard, et il s'en acquitta avec une agilité et une prestesse qui arrachèrent des applaudissements aux assistants. Les pauvres parents attrapaient précisément les gens à qui ils supposaient que cela serait agréable, et se laissaient prendre, par hasard, lorsque quelqu'un trimait trop longtemps.
Quand tout le monde fut fatigué de colin-maillard on alluma un grand _snap-dragon_[32], et lorsqu'on se fut suffisamment brûlé les doigts, on s'assit auprès d'un énorme feu de troncs enflammés, et autour d'un souper substantiel.
[Footnote 32: Un _snap-dragon_ est un plat de noisettes, de raisins, etc., plongés dans une légère quantité d'eau-de-vie allumée, dont il s'agit de les retirer sans se brûler.]
«Ceci, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, ceci, en vérité, est du confort.
--C'est notre coutume invariable, répondit M. Wardle. Tout le monde, domestiques et travailleurs, s'assoit à notre table la veille de Noël, comme vous le voyez. Nous restons ici à conter de vieilles histoires jusqu'à ce que minuit sonne et nous annonce l'arrivée de la fête.--Trundle, mon garçon, attisez le feu.»
Des myriades d'étincelles brillantes pétillèrent dans les airs, lorsque les troncs d'arbre furent remués, et la flamme rouge qui s'en éleva répandit une chaude lumière, qui pénétra dans les coins les plus éloignés de la chambre, et illumina tous les visages.
--Allons, dit Wardle, une chanson; une chanson de Noël. Je vous en chanterai une, à défaut de meilleure.
--Bravo, s'écria M. Pickwick.
--Remplissez les verres, reprit Wardle, il se passera bien deux heures avant que vous voyiez le fond de ce bol. Remplissez à la ronde; et maintenant, la chanson.»
A ces mots le joyeux vieillard entonna, sans plus de cérémonie, d'une voix forte et franche, la chanson que voici:
NOËL.
J'aime peu le printemps; sur son aile inconstante. Il apporte, il est vrai, les boutons et les fleurs, Mais ce qu'épanouit son haleine enivrante, Il le brûle aussitôt par ses folles rigueurs. Sylphe capricieux, ignorant ce qu'il aime, Il change, en un moment, d'aspect et de vouloir, Il vous sourit, vous berce, et puis à l'instant même, Il brise, dans sa fleur, votre naissant espoir.
J'aime peu de l'été le soleil magnifique. Quand il darde sur nous ses rayons énervants, Il enfante souvent la fièvre frénétique, La rage, et de l'amour les douloureux tourments. Je pourrais préférer le nuit calme et glacée, Qui suit, modestement, un beau jour de moisson; Mais la feuille qui tombe attriste ma pensée, Et l'automne n'est point encore ma saison.
Je préfère Noël, le gentleman antique, Qui ramène l'hiver et les festins joyeux; Vidons en son honneur, dans la salle gothique, D'innombrables flacons de nos vins les plus vieux! Noël est le gardien des vertus domestiques, Le plus doux souvenir de nos vieilles maisons. Pousses donc avec moi trois hourras sympathiques, Pour saluer le Roi de toutes les saisons!
Cette chanson fut accueillie par un tonnerre d'applaudissements. Un auditoire composé d'amis et de serviteurs est toujours si bénévole! Les parents pauvres, surtout, tombaient dans de véritables extases de ravissement.
Le feu fut garni de nouveaux troncs, et le bol accomplit une ronde nouvelle.
«Comme il neige, dit un des hommes à voix basse.
--Comment! il neige? répéta Wardle.
--Oui, monsieur, la nuit est noire et froide. Le vent vient de se lever, et il fouette la neige en tourbillons dans la plaine.
--Qu'est-ce qu'il dit donc? demanda la vieille lady; est-ce qu'il est arrivé quelque chose?
--Non, non, maman. Il dit qu'il neige et que le vent souffle fort; et il a raison, car on entend un fameux tapage dans la cheminée.
--Ha! reprit la vieille dame, il faisait un vent comme cela, et il tombait aussi de la neige, il y a bien des années.... Attendez, que je me rappelle.... juste cinq ans avant la mort de votre pauvre père. C'était la veille de Noël aussi, et je me souviens qu'il nous raconta l'histoire du vieux Gabriel Grub, qui a été enlevé par les goblins[33].
[Footnote 33: Espèce de lutins.]
--L'histoire de qui? demanda M. Pickwick avec curiosité.
--Oh! rien, répliqua M. Wardle. L'histoire d'un vieux sacristain, que les bonnes gens d'ici supposent avoir été emporté par les goblins.
--Supposent! s'écria la vieille lady. Y a-t-il quelqu'un d'assez téméraire pour en douter? Supposent! N'avez-vous pas toujours entendu dire, depuis votre enfance, qu'il a été emporté par les goblins, et ne savez-vous pas que c'est la vérité?
--Très-bien, maman, répliqua M. Wardle, en riant, il fut emporté si vous voulez.--Il fut emporté par les goblins, Pickwick, et voilà toute l'histoire.
--Non pas, non pas, je vous assure, reprit M. Pickwick. Ce n'est pas toute l'histoire, car il faut que j'apprenne comment il fut enlevé, et pourquoi, et les tenants et les aboutissants.»
M. Wardle sourit, en voyant toutes les têtes se pencher pour l'écouter. Ayant donc rempli son verre d'une main libérale, il porta une santé à M. Pickwick, par un geste familier, et commença ainsi qu'il suit....
Mais que Dieu bénisse notre cerveau d'éditeur. A quel long chapitre nous sommes-nous laissé entraîner! Nous le déclarons solennellement, nous avions complétement oublié toutes ces petites entraves qu'on appelle _chapitres_. C'est égal: nous allons donner le champ libre aux revenants en leur ouvrant un nouveau chapitre. Point de passe-droits à leur préjudice, s'il vous plaît, messieurs et mesdames.
CHAPITRE XXIX.
Histoire du sacristain emporté par les goblins.
Dans une vieille ville abbatiale de ce comté, vivait, il y a bien longtemps; si longtemps, que l'histoire doit être vraie, puisque tous nos pères, grand-pères et arrière-grand-pères l'ont crue pieusement, vivait, dis-je, un certain Gabriel Grub, qui remplissait les fonctions de sacristain et de fossoyeur. Parce qu'un homme est sacristain et constamment entouré d'emblèmes de mort, il ne s'ensuit pas du tout qu'il doive être morose et mélancolique. Les entrepreneurs des pompes funèbres sont les gens les plus gais du monde, et j'avais autrefois l'honneur d'être intime avec un _muet_[34], lequel, hors de ses fonctions et dans la vie privée, était le plus comique, le plus jovial petit gaillard qui ait jamais braillé une chanson bachique, sans le moindre hoquet de mémoire, ou avalé un rude verre de grog, sans s'arrêter pour reprendre haleine. Toutefois il n'en était pas ainsi de Gabriel Grub. C'était une espèce de vieux hibou, grognon, rechigné, hargneux; ne se plaisant avec personne, si ce n'est avec une grosse bouteille d'osier, aussi vieille que lui, qu'il portait fidèlement enfoncée dans une large poche. Lorsque par hasard les yeux caverneux du sacristain apercevaient une physionomie heureuse, son regard se chargeait à l'instant même d'une expression de haine si malfaisante, qu'on ne pouvait le rencontrer sans en être tout bouleversé.
[Footnote 34: _Designator_, l'homme qui dirige les assistants dans les cérémonies funèbres.
(_Note du traducteur_.)]
Une certaine veille de Noël, un peu avant le crépuscule, Gabriel mit sa bêche sur son épaule, alluma sa lanterne, et se dirigea vers le cimetière; il avait une fosse à finir pour le lendemain matin, et, se sentant mal disposé, il espérait se ragaillardir un peu en y travaillant. Pendant qu'il cheminait dans la rue étroite, il voyait briller, à travers la plupart des fenêtres, la lumière joyeuse d'un feu pétillant; il entendait les éclats de rire et les cris plaisants de ceux qui étaient réunis autour du foyer; il remarquait les préparatifs de bonne chère qui se faisaient pour le lendemain; enfin il sentait les succulentes odeurs qui s'exhalaient des cuisines en nuages savoureux. Tout cela était du fiel et de l'absinthe sur le coeur de Gabriel Grub; et lorsque des troupes d'enfants, s'élançant hors des maisons, bondissaient à travers les rues pour rejoindre d'autres petits coquins, aux têtes bouclées, qui chantaient en riant les plaisirs de la veille de Noël, Gabriel serrait convulsivement le manche de sa bêche, et ricanait sardoniquement, en pensant aux rougeoles, aux coqueluches, aux fièvres scarlatines, au croup, et encore à beaucoup d'autres sources de consolation.
Dans cette heureuse disposition d'esprit, Gabriel poursuivait son chemin, répondant par un grognement bref et triste au salut cordial des voisins qu'il rencontrait, jusqu'à ce qu'enfin il tourna dans la sombre ruelle qui menait au cimetière. Or, il avait attendu avec impatience l'instant d'y arriver, parce que c'était un endroit selon son coeur, toujours lugubre et funèbre, et dans lequel les gens de la ville n'aimaient pas à s'aventurer si ce n'est en plein jour, quand le soleil brillait. Gabriel ne fut donc pas légèrement indigné d'entendre une voix d'enfant, qui répétait un joyeux Noël, dans cette espèce de sanctuaire, appelé la ruelle aux bières, depuis le temps de la gothique abbaye et des moines tonsurés. Comme le sacristain continuait de marcher, et que la voix s'approchait de plus en plus, il reconnut qu'elle provenait d'un petit garçon, qui se hâtait de rejoindre les enfants de la grande rue, et qui, partie pour se donner du courage, partie pour se mettre en train, chantait à gorge déployée une vieille chanson. Gabriel attendit que le bambin fût près de lui, et le poussant dans un coin, il lui administra cinq ou six tapes avec sa lanterne, seulement pour lui apprendre à moduler en mesure. L'enfant s'enfuit avec ses mains sur sa tête, chantant sur un ton fort différent, et Gabriel Grub, en ricanant de tout son coeur, entra dans le cimetière, dont il ferma la porte derrière lui.
Il ôta son habit, posa par terre sa lanterne, descendit dans la fosse commencée, et travailla vigoureusement pendant une heure environ. Mais la terre était durcie par la gelée, et il n'était pas facile de la couper, ni de la jeter dehors. D'ailleurs, quoiqu'il y eût de la lune, c'était une lune fort jeune, et elle n'éclairait pas la fosse, qui se trouvait à l'ombre de l'abbaye. Dans tout autre temps, ces inconvénients auraient rendu Gabriel très-chagrin et très-misérable, mais il était si satisfait d'avoir interrompu la sérénade du petit garçon, qu'il ne s'inquiéta pas beaucoup du peu de progrès qu'il faisait. Lorsqu'il eut fini son travail, il examina la fosse avec une sombre satisfaction, et en ramassant ses outils, il grommelait entre ses dents:
C'est un logement fort honnête Pour un modeste trépassé; Quelques pieds de terrain glacé, Avec une pierre à la tête; Pour couverture un beau gazon, Pour matelas la terre humide: Quand on est là tout de son long, On n'y sent jamais aucun vide; On est toujours bien entouré, Des milliers de vers vous font fête.... C'est un logement fort honnête Surtout dans un terrain sacré.
Gabriel riait tout seul en s'asseyant sur une tombe plate, qui était son lieu de repos favori. Il tira sa bouteille d'eau-de-vie en grommelant: «Une fosse à Noël! En voilà une fête! ho! ho! ho!
--Ho! ho! ho!» répéta une voix derrière lui.
Gabriel laissa retomber le bras qui portait la bouteille à ses lèvres, et regarda alentour avec inquiétude; mais le silence et le calme de la tombe régnaient dans tout le cimetière. Aux pâles rayons de la lune, la gelée blanche argentait les pierres tumulaires et brillait, en rangées de perles, sur les arceaux sculptés de la vieille église; la neige, dure et craquante, formait sur les monticules pressés une couverture si blanche et si unie, qu'on aurait pu croire que les cadavres étaient là, enveloppés seulement dans leur blanc linceul; nul souffle de vent ne troublait le repos de cette scène solennelle; le son même paraissait gelé, tant les objets environnants étaient froids et tranquilles.
«C'était l'écho,» dit Gabriel en portant de nouveau la bouteille à ses lèvres.
Une voix creuse articula près de lui: «Ce n'était pas l'écho.»
Gabriel tressaillit et se leva; mais l'étonnement et la terreur l'enchaînèrent à sa place, son sang se figea dans ses veines, car, tout auprès de lui, se trouvait un être d'une apparence étrange, surnaturelle, et qui venait évidemment d'un autre monde. Il était assis sur une haute pierre levée, et avait croisé ses longues jambes grêles d'une manière fantasque, impossible; ses bras nus faisaient anse, et ses mains reposaient sur ses genoux. Ses souliers à la poulaine se recourbaient en longues pointes; un justaucorps tailladé étranglait son petit corps rond; à son dos pendait un court manteau, dont le collet, curieusement découpé en étroites lanières, lui servait de fraise ou, si l'on veut, de cravate; sur sa tête, il portait un chapeau pointu, à grands bords, garni d'une seule plume, et ce chapeau était si bien couvert de gelée blanche, l'être fantastique était si confortablement assis sur cette tombe, qu'il avait l'air d'y être installé depuis deux cents ans, pour le moins. Il se tenait parfaitement immobile; mais il tirait la langue d'un demi-pied pour se moquer de Gabriel, et il ricanait d'un ricanement que des goblins[35] seuls peuvent exécuter.
[Footnote 35: Espèce de lutin anglais.]
«Ce n'était pas l'écho,» dit le lutin.
Gabriel était paralysé.
«Qu'est-ce que vous faites ici, la veille de Noël? demanda le goblin sévèrement.
--Monsieur, balbutia Gabriel, je suis venu ici pour creuser une fosse.
--Qui donc se promène parmi des tombes dans une nuit comme celle-ci? s'écria le goblin d'un ton sépulcral.
--Gabriel Grub! Gabriel Grub!» répondirent en choeur des voix aiguës et sauvages qui semblaient remplir le cimetière. Gabriel regarda avec terreur autour de lui, mais il ne vit rien.
--Qu'est-ce que vous avez dans cette bouteille? demanda le goblin.
--Du genièvre, monsieur, répliqua le sacristain en tremblant plus fort que jamais, car il l'avait acheté des contrebandiers, et il pensait que le personnage qui l'interrogeait était peut-être dans la douane des goblins.
--Qui donc boit tout seul du genièvre au milieu d'un cimetière et dans une nuit comme celle-ci? reprit le lutin solennellement.
--Gabriel Grub! Gabriel Grub!» crièrent de nouveau les voix sauvages.
Le goblin ricana malicieusement en lorgnant le sacristain épouvanté; puis, enflant sa voix comme un ouragan, il s'écria: «Qui devient ainsi notre proie légitime?»
Le choeur invisible répondit encore à cette demande, et le sacristain crut entendre une multitude d'enfants de choeur mêler leurs chants aux accords majestueux des orgues de la vieille abbaye. C'était une musique surnaturelle qui semblait portée par un doux zéphyr, et qui passait et mourait avec lui; mais le refrain de cet air mystérieux était toujours le même, et répétait encore: «Gabriel Grub! Gabriel Grub!»
Le goblin fendit sa bouche jusqu'à ses oreilles en disant: «Que pensez-vous de ceci, Gabriel?»
Gabriel ne répondit que par un soupir.
«Que pensez-vous de ceci, Gabriel?» répéta le goblin en dressant négligemment ses pieds en l'air, de chaque côté de la tombe, et en examinant la pointe relevée de sa chaussure avec autant de complaisance que si ç'avait été la paire de bottes la plus fashionable de Bond-Street.
«C'est.... c'est.... très-curieux, monsieur, répondit le sacristain, à moitié mort de peur. Très-curieux et très-joli...; mais je pense qu'il faut que j'aille finir mon ouvrage, s'il vous plaît.
--Quel ouvrage? demanda le goblin.
--Ma fosse, monsieur, la fosse que j'ai commencée, balbutia le sacristain.
--Ah! votre fosse, ah! Qui donc s'amuse à creuser des fosses dans un temps où tous les autres hommes ne songent qu'à se réjouir?»
Les voix mystérieuses répliquèrent encore: «Gabriel Grub! Gabriel Grub!
--J'ai peur que mes amis ne puissent pas se séparer de vous, Gabriel, dit le goblin en fourrant dans sa joue sa langue énorme! J'ai peur que mes amis ne puissent pas se séparer de vous, Gabriel!
--Sous votre bon plaisir, monsieur, répliqua le sacristain terrifié, je ne le pense pas, monsieur; ils ne me connaissent pas, monsieur. Je ne crois pas que ces illustres gentlemen m'aient jamais vu, monsieur.
--Oh! que si, reprit le goblin, nous le connaissons tous l'homme au visage sombre, au regard sinistre, qui traversait la rue ce soir en jetant _un mauvais oeil_ aux enfants et en serrant plus fort sa bêche de fossoyeur. Nous connaissons l'homme plein d'envie et de malice, qui a cassé la tête d'un bambin parce qu'il était heureux, et que cet homme ne pouvait pas l'être. Nous le connaissons! nous le connaissons!»
Ici le lutin fit retentir les échos d'un ricanement aigu; puis, jetant ses jambes en l'air, il se planta au bord de la pierre tumulaire, debout sur sa tête, ou plutôt sur la pointe de son chapeau; ensuite, faisant la culbute avec une incroyable agilité, il se retrouva juste aux pieds du sacristain, dans l'attitude favorite des tailleurs et des odalisques.
«Je crains.... je crains d'être obligé de vous quitter, monsieur, murmura le sacristain en faisant un effort pour se mouvoir.
--Nous quitter! s'écria le goblin, Gabriel Grub, nous quitter! oh! oh! oh!»