Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 38

Chapter 383,600 wordsPublic domain

Si les Pickwickiens avaient été reçus d'une manière amicale hors de la maison, imaginez quelles furent la chaleur et la cordialité de leur réception quand on arriva à la ferme. Les domestiques eux-mêmes grimaçaient de plaisir en voyant M. Pickwick; et la femme de chambre, Emma, lança à M. Tupman un regard de reconnaissance, moitié modeste, moitié impudent, et si joli qu'il aurait suffi pour décider la statue de Bonaparte, située dans le vestibule, à ouvrir ses bras et à la presser sur son sein.

La vieille lady était assise dans le parloir, avec sa majesté accoutumée. Mais elle était d'assez mauvaise humeur, et par conséquent très-complétement sourde. Elle ne sortait jamais, et comme beaucoup d'autres vieilles dames de la même étoffe, lorsque d'autres faisaient ce qu'elle ne pouvait pas faire elle-même, elle croyait que c'était un crime de haute trahison domestique. Aussi se tenait-elle toute droite dans son grand fauteuil, et avait-elle l'air aussi sévère qu'elle le pouvait. Mais après tout, que Dieu la bénisse! c'était encore un air bénévole.

«Maman, dit M. Wardle, voilà M. Pickwick. Vous vous en souvenez.

--C'est bien! c'est bien! répliqua-t-elle avec dignité: Ne tourmentez pas M. Pickwick pour une vieille créature comme moi. Personne ne se soucie plus de moi, maintenant, et c'est fort naturel. En prononçant ces mots elle secouait sa tête, et détirait d'une main tremblante les plis de sa robe de soie.

--Allons! allons! madame, dit M. Pickwick; ne repoussez pas comme cela un vieil ami. Je suis venu exprès pour avoir une longue conversation avec vous, et pour faire un autre rob. Et puis nous montrerons à ces enfants à danser un menuet avant qu'ils soient plus vieux de quarante-huit heures.»

La vieille dame s'adoucissait rapidement, mais elle n'aimait pas avoir l'air de céder tout à coup, aussi se contenta-t-elle de dire: «Ah! je ne peux pas l'entendre.

--Allons! maman, quel enfantillage! reprit M. Wardle: ne soyez donc pas de mauvaise humeur; pensez à Bella, pauvre fille; il faut que vous l'encouragiez.»

La bonne vieille dame entendit ceci, car ses lèvres tremblèrent pendant que son fils parlait. Mais l'âge a ses petites infirmités mentales, et elle n'était point encore tout à fait apaisée. Elle recommença donc à détirer sa robe, et se tournant vers M. Pickwick, «Ah! monsieur Pickwick, lui dit-elle, les jeunes gens étaient bien différents dans mon temps.

--Sans aucun doute, madame, et c'est pour cela que j'aime tant ceux qui ont quelques traces de l'ancienne roche.» En disant ces mots notre excellent ami attira doucement Isabelle, et déposant un baiser sur son front, la fit asseoir sur le petit tabouret aux pieds de sa grand'mère. Alors, soit que l'expression de ce jeune visage, levé vers la vieille dame, lui rappelât des souvenirs d'autrefois, soit qu'elle fût touchée par la bienveillante bonhomie de M. Pickwick, quelle qu'en fût la cause enfin, elle s'amollit complétement; elle jeta ses bras au cou de Bella, et toute cette petite mauvaise humeur s'évapora en larmes silencieuses.

Ce fut une heureuse soirée. Le whist où M. Pickwick et la vieille lady jouaient ensemble, était grave et solennel, mais la joie de la table ronde était bruyante et tumultueuse. Longtemps après que les dames se furent retirées, le vin chaud bien assaisonné d'eau-de-vie et d'épices, circula à la ronde et recircula fréquemment. Le sommeil qu'il produisit fut profond, et les rêves qu'il amena furent agréables. C'est un fait remarquable que ceux de M. Snodgrass se rapportaient constamment à Émily Wardle, et que la principale figure des visions de M. Winkle était une jeune demoiselle, avec des yeux noirs, un sourire malin, et des brodequins remarquablement petits.

M. Pickwick fut réveillé de bonne heure, le lendemain, par un murmure de voix, par un bruit confus de pas, qui auraient suffi pour tirer le gros joufflu lui-même de son pesant sommeil. Il se leva sur son séant et écouta. Les domestiques et les hôtes féminins couraient constamment de tous côtés, et il y avait tant et de si instantes demandes d'eau chaude, tant de supplications répétées pour des aiguilles et du fil, tant de: «Oh! venez m'agrafer ma robe, vous serez bien gentille!» que M. Pickwick, dans son innocence, commença à s'imaginer qu'il était arrivé quelque chose d'épouvantable. Cependant ses idées s'éclaircissant de plus en plus, il se rappela que c'était le jour des noces. L'occasion étant importante, il s'habilla avec un soin particulier, et descendit dans la chambre où l'on devait déjeuner.

Toutes les servantes de la maison, vêtues d'un uniforme de mousseline, couraient çà et là dans un état d'agitation et d'inquiétude impossible à décrire. La vieille lady était parée d'une robe de brocart, qui depuis vingt années n'avait pas vu la lumière, excepté lorsque quelque rayon vagabond s'était glissé à travers les fentes de la boîte où elle était enfermée. M. Trundle resplendissait de satisfaction, mais on voyait pourtant que ses nerfs n'étaient pas bien solides. Quant au cordial amphitryon, il échouait complétement dans ses efforts pour paraître tranquille et gai. Excepté deux ou trois favorites, demeurées en haut, et honorées d'une vue particulière de la mariée et des demoiselles d'honneur, toutes les jeunes personnes étaient en larmes et en robe de mousseline. Les pickwickiens avaient également revêtu des costumes appropriés à la circonstance. Enfin l'on entendait sur le gazon, devant la grande porte, de terribles hurlements, poussés par tous les hommes, jeunes gars et gamins, dépendant de la ferme, et portant chacun une cocarde blanche à leur boutonnière. C'était Sam qui dirigeait leurs cris, du précepte et de l'exemple; car il était déjà parvenu à se rendre fort populaire, et se trouvait là aussi à son aise que s'il avait été conçu et enfanté sur les terres de M. Wardle.

Un mariage est un sujet privilégié de plaisanteries; et cependant après tout, il n'y a pas grande plaisanterie dans l'affaire. Nous parlons simplement de la cérémonie, et demandons qu'il soit bien entendu que nous ne nous permettons aucun sarcasme caché contre la vie maritale. Aux plaisirs, aux espérances qu'apporte le mariage, est mêlé le regret d'abandonner sa maison, sa famille, de laisser derrière soi les tendres amis de la portion la plus heureuse de la vie, pour en affronter les soucis avec une personne qu'on n'a pas encore éprouvée et qu'on connaît peu. Mais en voilà assez sur ce sujet: nous ne voulons pas attrister notre chapitre par la description de ces sentiments naturels, et nous regretterions encore bien plus de les tourner en ridicule.

Nous dirons donc brièvement que le mariage fut célébré par le vieil ecclésiastique, dans l'église paroissiale de Dingley-Dell; et que le nom de M. Pickwick est inscrit sur le registre, conservé jusqu'à ce jour dans la sacristie; que la jeune demoiselle aux yeux noirs ne signa pas son nom d'une main ferme, coulante et dégagée; que la signature d'Émily et celle de l'autre demoiselle d'honneur sont presque illisibles; que d'ailleurs tout se passa très-bien et d'une manière fort agréable; que les jeunes demoiselles trouvèrent, généralement, que la cérémonie était bien moins terrible qu'elles ne se l'étaient imaginé; et que si la propriétaire des yeux noirs et du sourire malicieux jugea convenable d'informer M. Winkle, qu'assurément elle ne pourrait jamais se soumettre à une chose aussi odieuse, nous avons, d'autre part, les meilleures raisons pour supposer qu'elle se trompait. A tout cela nous pouvons ajouter que M. Pickwick fut le premier qui embrassa la mariée, et qu'en même temps il lui jeta autour du cou une riche chaîne d'or, avec une montre du même métal, qui n'avaient été vues auparavant par les yeux d'aucun mortel, excepté ceux du joaillier. Enfin les cloches de la vieille église sonnèrent aussi gaiement qu'elles le purent, et tout le monde s'en retourna déjeuner.

«Où les petits pâtés de Noël se placent-ils, jeune mangeur d'opium? demanda Sam au gros joufflu, en aidant cet intéressant fonctionnaire à mettre sur la table les articles de consommation qui n'avaient point été arrangés le soir précédent.

Joe indiqua la destination des pâtés.

«Très-bien! dit Sam: Mettez un rameau de Noël dedans. L'autre plat à l'opposite. Maintenant nous avons l'air compact et confortable, comme observait le papa en coupant la tête de son moutard pour l'empêcher de loucher.»

En faisant cette citation savante, Sam recula d'un pas ou deux pour examiner les préparatifs du festin. Il était encore plongé dans cette délicieuse contemplation, lorsque la société arriva et se mit à table.

«Wardle, dit M. Pickwick, presque aussitôt qu'on fût assis; un verre de vin en honneur de cette heureuse circonstance.

--J'en serai charmé, mon vieux camarade, répliqua M. Wardle. Joe.... damné garçon! il est allé dormir.

--Non, monsieur, je ne dors pas, répondit le gros joufflu en sortant d'un coin de la chambre, où, comme l'immortel Jack Horner, patron des gros garçons, il s'occupait à dévorer un pâté de Noël, sans toutefois s'acquitter de cette besogne avec le sang-froid qui caractérisait les opérations gastronomiques de l'illustre héros de la ballade enfantine.

--Remplissez le verre de M. Pickwick.

--Oui, monsieur.»

Le gros joufflu emplit le verre de M. Pickwick et se retira ensuite derrière la chaise de son maître, d'où il observa avec une espèce de joie sombre et inquiète, le jeu des fourchettes et des couteaux, et le trajet des morceaux choisis depuis les plats jusqu'aux assiettes, et des assiettes jusqu'aux bouches des convives.

«Que Dieu vous bénisse, mon vieil ami, dit M. Pickwick.

--Je vous en dis autant, mon garçon, répliqua Wardle, et ils se firent raison du fond du coeur.

--Mme Wardle, reprit M. Pickwick, nous autres vieilles gens nous devons boire un verre de vin ensemble en honneur de cet heureux événement.»

La vieille lady était en ce moment dans une posture pleine de grandeur, car elle était assise au haut bout de la table, dans sa robe de brocart, ayant la nouvelle mariée d'un coté et M. Pickwick de l'autre, pour découper. M. Pickwick n'avait pas parlé très-haut, mais elle l'entendit du premier coup, et but un verre de vin tout entier à sa longue vie et à son bonheur. Ensuite la bonne vieille créature se lança dans un récit circonstancié de son propre mariage, accompagné d'une dissertation sur la mode des talons hauts, et de quelques particularités concernant la vie et les aventures de la charmante lady Tollimglower, décédée. A chaque pose de son récit, la vieille dame riait de tout son coeur, et les jeunes ladies en faisaient autant; puis elles se demandaient entre elles de quoi leur grand'maman pouvait parler si longtemps. Or, quand les jeunes ladies riaient, la vieille dame éclatait dix fois plus fort, et déclarait que son histoire avait toujours été regardée comme excellente; ce qui faisait rire de nouveau tout le monde, et inspirait à la vieille dame la meilleure humeur possible.

Cependant le fameux _plum-cake_, le gâteau de noce, fut découpé et circula autour de la table. Les jeunes demoiselles en gardèrent des morceaux, pour mettre sous leur traversin et rêver de leur futur époux, ce qui occasionna une grande quantité de rougeurs et d'éclats de rire.

«Monsieur Miller, un verre de vin, dit M. Pickwick à sa vieille connaissance, le gentleman dont la tête ressemblait à une pomme de reinette.

--Avec grande satisfaction, monsieur, répondit celui-ci d'un air solennel.

--Vous me permettrez d'en être, dit le vieil ecclésiastique bénévole.

--Et à moi aussi, ajouta sa femme.

--Et à moi aussi, et à moi aussi,» répétèrent du bas de la table une couple de parents pauvres, qui avaient bu et mangé de tout leur coeur, et qui s'empressaient de rire à tout ce qui se disait.

M. Pickwick, dont les yeux rayonnaient de bienveillance et de plaisir, exprima son intime satisfaction à chaque addition nouvelle. Ensuite, se levant tout d'un coup:

«Ladies et gentlemen, dit-il.

--Écoutez! écoutez! écoutez! écoutez! écoutez! écoutez! cria Sam, emporté par l'exaltation du moment.

--Faites entrer tous les domestiques, dit le vieux Wardle en s'interposant pour prévenir la rebuffade publique que Sam aurait infailliblement reçue de son maître; et donnez-leur à chacun un verre de vin pour boire le toast; maintenant, Pickwick....»

Parmi le silence de la compagnie, le chuchotement des domestiques femelles, et l'embarras craintif des mâles, M. Pickwick poursuivit:

«Ladies et gentlemen... non... je ne dirai pas ladies et gentlemen, je vous appellerai mes amis, mes chers amis, si les dames veulent m'accorder une si grande liberté....» Ici M. Pickwick fut interrompu par les applaudissements frénétiques des dames, répétés par les gentlemen, et durant lesquels la propriétaire des yeux noirs fut entendue déclarer distinctement qu'elle embrasserait volontiers ce cher M. Pickwick; M. Winkle demanda galamment si cela ne pourrait pas se faire par procuration; mais la jeune lady aux yeux noirs lui répliqua; «par exemple!» en accompagnant cette réponse d'une oeillade qui disait clairement: essayez!

«Mes chers amis, reprit M. Pickwick, je vais proposer la santé du marié et de la mariée, que Dieu les bénisse! (Larmes et applaudissements.) Mon jeune ami Trundle est, comme je crois, un excellent et brave jeune homme; et je sais que sa femme est une très-aimable et très-charmante fille, bien capable de transférer dans une autre sphère le bonheur qu'elle a répandu autour d'elle pendant vingt années dans la maison paternelle» (Ici le gros joufflu laissa éclater des pleurnicheries stentoriennes, et Sam, le saisissant par le collet, l'entraîna hors de la chambre.) «Je voudrais, poursuivit M. Pickwick, je voudrais être assez jeune pour devenir le mari de sa soeur. (Applaudissements.) Mais cela n'étant pas, je suis heureux de me trouver assez vieux pour être son père, afin de ne pas être soupçonné d'avoir quelques projets cachés si je dis que je les admire, que je les estime et que je les aime toutes les deux. (Applaudissements et sanglots.) Le père de la mariée, notre bon ami ici présent, est un noble caractère, et je suis orgueilleux de le connaître. (Grand tapage.) C'est un homme excellent, indépendant, affectueux, hospitalier, libéral. (Cris enthousiastes des pauvres parents à chacun de ces adjectifs, et spécialement aux deux derniers.) Puisse sa fille jouir de tout le bonheur que lui-même peut lui souhaiter, puisse-t-il trouver dans la contemplation de ce bonheur toute la satisfaction de coeur et d'esprit qu'il mérite si bien. Tels sont, j'en suis bien sûr, les voeux de chacun de nous. Buvons donc à leur santé, en leur souhaitant une longue vie et toutes sortes de prospérités.»

M. Pickwick cessa de parler au milieu d'une tempête d'applaudissements. Les poumons des auxiliaires, sous le commandement de Sam, se faisaient surtout distinguer par leur active et solide coopération. Ensuite M. Wardle proposa la santé de M. Pickwick, et M. Pickwick celle de la vieille lady. M. Snodgrass proposa M. Wardle, et M. Wardle proposa M. Snodgrass. Un des pauvres parents proposa M. Tupman, l'autre pauvre parent proposa M. Winkle, et tout fut bonheur et festoiement, jusqu'au moment où la disparition mystérieuse des deux pauvres parents sous la table, avertit la compagnie qu'il était temps de se séparer.

Sur la recommandation de M. Wardle, la partie masculine de la société entreprit une promenade de quatre ou cinq lieues, pour se débarrasser des fumées du vin et du déjeuner. Les pauvres parents seulement demeurèrent au lit, toute la journée, pour tâcher d'obtenir le même résultat; mais n'ayant pu y parvenir ils furent obligés d'en rester là. Cependant Sam entretenait les domestiques dans un état d'hilarité perpétuelle, et le gros joufflu charmait ses loisirs en mangeant et en dormant tour à tour.

Aux larmes près, le dîner fut aussi affectueux que le déjeuner, et tout aussi bruyant; ensuite vint le dessert et de nouveaux toasts, puis le thé et le café, puis enfin le bal.

Au bout d'une longue salle, garnie de sombres lambris, étaient assis, sous un berceau de houx et d'arbres verts, les deux meilleurs violons et l'unique harpe de Muggleton. Dans toutes espèces de recoins, et sur toutes sortes de supports, luisaient de vieux chandeliers d'argent massif. Le tapis était ôté, les bougies brillaient gaiement, le feu pétillait dans l'énorme cheminée, sur le chambranle de laquelle aurait pu rouler facilement un cabriolet de nos temps dégénérés. Des voix enjouées, des éclats de rires joyeux retentissaient dans toute la salle: enfin c'était justement l'endroit où les anciens _yeomen_ anglais, devenus lutins après leur mort, auraient aimé à donner une fête.

Si quelque chose pouvait ajouter à l'intérêt de cette agréable cérémonie, c'était le fait remarquable que M. Pickwick apparut sans ses guêtres, pour la première fois de sa vie, s'il faut en croire ses plus anciens amis.

«Vous vous proposez de danser? lui demanda M. Wardle.

--Nécessairement; ne voyez-vous pas que je suis habillé pour cela, répondit-il, en faisant remarquer avec complaisance ses bas de soie chinés et ses fins escarpins.

--Vous, en bas de soie! s'écria gaiement M. Tupman.

--Et pourquoi pas, monsieur, pourquoi pas? rétorqua M. Pickwick avec chaleur, en se retournant vers son ami.

--Oh! effectivement, répondit M. Tupman. Il n'y a aucune raison pour que vous n'en portiez pas.

--Je le suppose, monsieur, je le suppose, dit M. Pickwick d'un ton péremptoire.»

M. Tupman avait voulu rire, mais il s'aperçut que c'était un sujet sérieux. Il prit donc un air grave et déclara que les bas étaient d'un joli dessin.

--Je l'espère, reprit le philosophe en regardant fixement son interlocuteur. Je me flatte, monsieur, que vous ne voyez rien d'extraordinaire dans ces bas, en tant que bas.

--Non certainement. Oh! non certainement! se hâta de répondre M. Tupman. Il s'éloigna, et la contenance de M. Pickwick reprit l'expression bénévole qui lui était habituelle.

--Nous sommes tous prêts, dit M. Pickwick, qui s'était placé avec la vieille lady à la tête de la danse, et qui avait déjà fait trois faux départs, dans son excessive impatience de commencer.

--Allons, s'écria Wardle, maintenant!»

Soudain sonnèrent les deux violons et la harpe, et vite partit M. Pickwick, les bras entrelacés avec sa danseuse; mais il fut interrompu par un battement de mains général et par des cris de «Arrêtez! arrêtez!

--Qu'est-ce qu'il y a? demanda le philosophe qui n'avait pu être ramené à sa place, que lorsque les deux violons et la harpe eurent fait silence, et qui n'aurait été retenu par aucun autre pouvoir sur la terre, quand même la maison aurait été en feu.

--Où est Arabella Allen? crièrent une douzaine de voix.

--Et Winkle? ajouta M. Tupman.

--Nous voici, s'écria M. Winkle, en sortant, avec son aimable compagne, d'une embrasure de fenêtre. Pendant qu'il disait ces mots, il aurait été difficile de décider lequel des deux était le plus rouge, lui ou la jeune lady aux yeux noirs.

--C'est bien extraordinaire, Winkle, que vous ne puissiez pas prendre votre place! s'écria M. Pickwick avec dépit.

--Pas du tout, répondit M. Winkle.

--Oh! vous avez raison, reprit M. Pickwick, en reposant ses yeux sur Arabella, avec un sourire fort expressif. Vous avez raison; cela n'est pas extraordinaire, après tout.»

Quoi qu'il en soit, on n'eut pas le temps de penser davantage à cette petite aventure, car les violons et la harpe commencèrent pour tout de bon. M. Pickwick s'élança aussitôt: Les mains croisées, promenade jusqu'à l'extrémité de la chambre, et au retour, jusqu'au milieu de la cheminée; poussée, de tous les côtés, de bruyants frappements de pieds sur le plancher. Au tour de l'autre couple. En route sur nouveaux frais. Toute la figure se répète, les frappements de pieds recommencent pour marquer la mesure. Un autre couple, et un autre, et un autre encore! Jamais on ne vit une danse aussi animée; et enfin, lorsque la vieille lady épuisée eut été remplacée par la femme du bénévole ecclésiastique, lorsque quatorze couples eurent fait la figure, lorsque M. Pickwick et sa nouvelle partner se trouvèrent à la queue des danseurs, on vit cet illustre savant, quoiqu'il n'eût aucun motif quelconque de faire tant d'efforts, continuer de danser perpétuellement à sa place, en souriant tout le temps à sa compagne, avec une douceur angélique et qui défie toute description.

Longtemps avant que M. Pickwick fût fatigué de danser, les nouveaux mariés s'étaient éclipsés de la scène. Il y eut cependant, au rez-de-chaussée, un glorieux souper, et à la suite une longue séance autour de la table. Aussi M. Pickwick s'éveilla-t-il assez tard le lendemain. Il lui sembla alors se rappeler, d'une manière confuse, qu'il avait invité particulièrement et confidentiellement environ quarante-cinq personnes à dîner chez lui, au George et Vautour, la première fois qu'elles viendraient à Londres; ce qui, comme lui-même le pensa avec raison, indiquait d'une manière à peu près certaine, qu'il ne s'était pas contenté de danser la nuit précédente.

Cependant la journée s'écoula joyeusement, et lorsque le soir fut venu, «Eh! bien, ma chère, demanda Sam à Emma, votre famille a donc des histoires dans la cuisine, à cette heure?

--Oui, monsieur Weller, répondit Emma. C'est toujours comme cela la veille de Noël: notre maître ne négligerait pas les vieilles coutumes pour un empire.

--Votre maître a une idée fort judicieuse, ma chère. Je n'ai jamais vu un homme aussi judicieux, un si véritable gentleman.

--C'est bien vrai, dit le gros joufflu en se mêlant à la conversation. N'engraisse-t-il pas de beaux cochons?»

Tandis que l'épais jouvenceau parlait ainsi, une étincelle semi-cannibale brillait dans ses yeux, au souvenir des pieds rôtis.

«Oh! vous voilà réveillé à la fin,» lui dit Sam.

Le gros joufflu fit un signe affirmatif.

«Eh! bien, je vais vous dire, jeune boa constructeur, reprit Sam, d'un son de voix imposant: si vous ne dormez pas un petit peu moins, et si vous ne faites pas un petit peu plus d'exercice, quand vous arriverez à être un homme vous vous exposerez au même genre d'inconvénient personnel qui fut infligé sur le vieux gentleman qui portait une queue de rat.

--Qu'est-ce donc qui lui est arrivé? demanda Joe d'une voix mal assurée.

--C'est ce que je vas vous dire. Il était du plus large patron qui a jamais été inventé; un véritable homme gras, qui n'avait pas entrevu ses propres chaussures depuis quarante et cinq ans.

--Bonté divine! s'écrie Emma.