Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 37

Chapter 373,831 wordsPublic domain

M. Weller, ayant débité cette aimable recette, avec beaucoup d'emphase et une multitude de gestes et de contorsions, vida son verre d'un seul trait, et fit tomber les cendres de sa pipe avec une dignité naturelle.

Il n'avait pas encore terminé cette dernière opération, lorsqu'une voix aigre se fit entendre dans le passage.

«Voici ta chère belle-mère, Sammy,» dit-il à son fils, et au même instant Mme Weller entra, d'un pas affairé, dans la chambre.

«Oh! vous voilà donc revenu! s'écria-t-elle.

--Oui, ma chère, répliqua M. Weller en bourrant de nouveau sa pipe.

--M. Stiggins est-il de retour? demanda mistress Weller.

--Non, ma chère, répondit M. Weller en allumant ingénieusement sa pipe au moyen d'un charbon embrasé qu'il prit avec les pincettes; et qui plus est, ma chère, je tâcherais de ne pas mourir de chagrin s'il ne remettait plus les pieds ici.

--Ouh! le réprouvé! s'écrie Mme Weller.

--Merci, mon amour, dit son époux.

--Allons! allons! père, observa Sam; pas de ces petites tendresses devant des étrangers. Voilà le révérend gentleman qui revient.»

A cette annonce, Mme Weller essuya précipitamment les larmes qu'elle s'était efforcée de verser, et M. Weller tira, d'un air chagrin, son fauteuil dans le coin de la cheminée.

M. Stiggins ne se fit pas beaucoup prier pour prendre un autre verre de grog; puis il en accepta un second, puis un troisième, puis il consentit à accepter sa part d'un léger souper, afin de recommencer sur nouveaux frais. Il était assis du même côté que M. Weller aîné; et lorsque celui-ci supposait que sa femme ne pouvait pas le voir, il indiquait à son fils les émotions intimes dont son âme était agitée, en secouant son poing sur la tête du berger. Cette plaisanterie procurait à son respectueux enfant une satisfaction d'autant plus pure, que M. Stiggins continuait à siroter paisiblement son rhum, dans une heureuse ignorance de cette pantomime animée.

La conversation fut soutenue, en grande partie, par Mme Weller et le révérend M. Stiggins, et les principaux sujets qu'on entama furent les vertus du berger, les mérites de son troupeau, et les crimes affreux, les détestables péchés de tout le reste du monde. Seulement, M. Weller interrompait parfois ces dissertations par des remarques et des allusions indirectes à un certain vieux farceur généralement désigné sous le nom de _Walker_[29], et se permit çà et là divers commentaires non moins ironiques et voilés.

[Footnote 29: M. Walker est un personnage mystérieux qui jouit en Angleterre d'une grande réputation de hableur. Son nom, employé comme interjection «Walker» est devenu un terme de mépris et d'incrédulité.

(_Note du traducteur._)]

Enfin, M. Stiggins, qui, à en juger par divers symptômes indubitables, avait emmagasiné autant de grog qu'il en pouvait ingurgiter sans trop s'incommoder, prit son chapeau et son congé, immédiatement après, Sam fut conduit par son père dans une chambre à coucher. Le respectable gentleman, en lui donnant une chaleureuse poignée de main, paraissait se disposer à lui adresser quelques observations; mais il entendit monter Mme Weller, et changeant aussitôt d'intention, il lui dit brusquement bonsoir.

Le lendemain, Sam se leva de bonne heure. Ayant déjeuné à la hâte, il s'apprêta à retourner à Londres, et il sortait de la maison, lorsque son père se présenta devant lui.

--Tu pars, Sam?

--Tout de gô.

--Je voudrais bien te voir museler ce Stiggins, et l'emmener avec toi.

--Vraiment? répondit Sam d'un ton de reproche; je rougis de vous avoir pour auteur, vieux capon. Pourquoi lui laissez-vous montrer son nez cramoisi chez le _Marquis de Granby_?»

M. Weller attacha sur son fils un regard sérieux, et répondit:

«Parce que je suis un homme marié, Sammy, parce que je suis un homme marié. Quand tu seras marié, Sammy, tu comprendras bien des choses que tu ne comprends pas maintenant. Mais ça vaut-il la peine de passer tant de vilains quarts d'heure pour apprendre si peu de chose, comme disait cet écolier quand il a-t-été arrivé à savoir son alphabet, voilà la question? C'est une affaire de goût. Mais, pour ma part, je suis très-disposé à répondre: Non!

--Dans tous les cas, dit Sam, adieu.

--Bonjour, Sammy, bonjour.

--Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, reprit Sam en s'arrêtant court: Si j'étais le propriétaire du _Marquis de Granby_, et si cet animal de Stiggins venait faire des roties dans mon comptoir, je le....

--Que ferais-tu? interrompit M. Weller avec grande anxiété, que ferais-tu?

--J'empoisonnerais son grog.

--Bah! s'écria Weller en donnant à son fils une poignée de main reconnaissante, tu ferais cela réellement, Sammy? tu ferais cela?

--Parole! Je ne voudrais pas me montrer trop cruel envers lui tout d'abord. Je commencerais par le plonger dans la fontaine, et je remettrais le couvercle pour l'empêcher de s'enrhumer; mais si je voyais qu'il n'y avait pas moyen d'en venir à bout par la douceur, j'emploierais une autre méthode de persuasion.»

M. Weller aîné lança à son fils un regard d'admiration inexprimable, et, lui ayant de nouveau serré la main, s'éloigna lentement en roulant dans son esprit les réflexions nombreuses auxquelles cet avis avait donné lieu.

Sam le suivit des yeux jusqu'au détour de la route et s'achemina ensuite vers Londres. Il médita d'abord sur les conséquences probables de son conseil, et sur la vraisemblance ou l'invraisemblance qu'il y avait de voir adopter cet avis par son père; mais bientôt il écarta toute inquiétude de son esprit par cette réflexion consolante, qu'il en saurait le résultat avec le temps. C'est un avantage que le lecteur aura, aussi bien que lui.

CHAPITRE XXVIII.

Un joyeux chapitre des fêtes de Noël, contenant le récit d'une noce et de quelques autres passe-temps qui sont, dans leur genre, d'aussi bonnes coutumes que le mariage, mais qu'on ne maintient pas aussi religieusement, dans ce siècle dégénéré.

Aussi diligents que des abeilles, et presque aussi légers que des papillons, les quatre Pickwickiens se rassemblèrent, au matin du 22 décembre de l'an de grâce 1831. Noël s'approchait rapidement, dans toute sa joyeuse et cordiale hospitalité. La vieille année se préparait, comme un gymnosophiste indien, à réunir ses amis autour de soi, et à mourir doucement et tranquillement au milieu des festins et des bombances. C'était une époque de jubilation, et parmi les nombreux mortels que réjouissait la même cause, nos quatre héros étaient remarquablement enjoués et heureux.

Car ils sont nombreux les mortels à qui Noël apporte un court intervalle de gaieté et de bonheur! Combien de familles dispersées au loin par les soins, par les luttes incessantes de la vie, se réunissent alors dans cet heureux état de familiarité et de bonne volonté mutuelle, qui est la source de tant de pures délices; douce et paisible communion d'esprit qui semble si incompatible avec les soucis de l'existence, si au dessus des plaisirs de ce monde, que les nations les plus civilisées, comme les peuplades les plus sauvages, en font également une des premières jouissances réservées aux élus, dans le séjour du bonheur éternel. Combien de vieilles sympathies, combien de souvenirs assoupis se réveillent au temps de Noël!

Nous écrivons ces lignes à bien des lieues de l'heureux endroit où, pendant de longues années, nous avons rencontré, la veille de Noël, un cercle amical et joyeux. La plupart des coeurs qui palpitaient alors avec ivresse, ont cessé de battre; les mains que nous aimions à serrer, sont devenues froides; les visages gracieux qui nous charmaient, sont décharnés; les regards que nous cherchions, ont perdu leur éclat; et cependant la vieille maison, la grande salle, les plaisanteries, les rires, les voix joyeuses et les visages souriants, les circonstances les plus frivoles de ces heureuses réunions, se pressent en foule dans notre esprit, à chaque retour de cette fête. Il semble que nous n'ayons cessé de nous voir que d'hier. Heureux, heureux le jour de Noël, qui redonne au vieillard les illusions de sa jeunesse, et qui transporte le marin, le voyageur, éloigné de plusieurs milliers de lieues, parmi les joies tranquilles de la maison paternelle.

Nous nous sommes laissé entraîner par les bonnes qualités de Noël, qui, pour le dire en passant, est tout à fait un gentilhomme campagnard de la vieille école, et nous faisons attendre, au froid, M. Pickwick et ses amis. Ils viennent d'arriver à la voiture de Muggleton, soigneusement enveloppés de châles et de grandes redingotes. Les portemanteaux, les sacs de nuit sont placés, et Sam s'efforce avec le garde[30] d'insinuer dans le coffre de devant une énorme morue, soigneusement empaquetée dans un long panier brun garni de paille, et qui doit reposer sur une demi-douzaine de barils d'huîtres, appartenant, comme elle, à M. Pickwick. La physionomie de celui-ci exprime le plus vif intérêt, tandis que Sam et le garde font tout ce qu'ils peuvent pour fourrer la morue dans le réceptacle, quoiqu'elle soit deux ou trois fois trop grande pour y entrer. D'abord ils veulent la mettre la tête la première, ensuite la queue la première, puis le fond du panier en haut, puis l'ouverture en haut, puis sur le côté, puis diagonalement. Mais l'implacable morue résiste opiniâtrement à tous ces artifices. Enfin, cependant, le garde, frappant par hasard sur le milieu du panier, le poisson disparaît soudainement, et cette condescendance inattendue, faisant perdre l'équilibre au garde lui-même, sa tête et ses épaules s'enfoncent en même temps dans le coffre, à la satisfaction inexprimable de tous les porteurs et assistants. M. Pickwick sourit avec bonne humeur, tire un shilling de son gilet, et lorsque le garde sort de sa boîte, le prie de boire à sa santé un verre d'eau-de-vie et d'eau chaude. Sur cela, le garde sourit aussi, et MM. Snodgrass, Winkle et Tupman sourient tous de compagnie. Le garde et Sam Weller disparaissent pendant cinq minutes, probablement pour avaler le grog, car ils sentent l'eau-de-vie en revenant. Le cocher monte sur son siége, Sam saute derrière, les Pickwickiens tirent leurs redingotes sur leurs jambes et leurs châles sur leur nez, les valets d'écurie ôtent les couvertures des chevaux, le cocher crie: «En route!» et les voilà partis.

[Footnote 30: Le conducteur. Cette appellation est un reste du temps où les routes étaient si peu sûres que chaque voiture était accompagnée d'un véritable garde.

(_Note du traducteur_.)]

Ils ont circulé à travers les rues, ils ont été cahotés sur le pavé, et, à la fin, ils atteignent la campagne. Les roues glissent sur le terrain dur et gelé. Au claquement aigu du fouet, les chevaux partent au petit galop et entraînent à leurs talons voiture, voyageurs, morue, barils d'huîtres, et le reste, comme si ce n'était qu'une plume légère. Ils ont descendu une pente douce et se trouvent sur une chaussée horizontale, de deux milles de long, aussi sèche, aussi compacte qu'un bloc de granit. Un autre claquement de fouet, et ils s'élancent au grand galop, secouant leur tête et leur harnais, sous l'influence excitante de leur mouvement rapide. Cependant le cocher, tenant le fouet et les guides d'une main, ôte son chapeau avec l'autre, le pose sur ses genoux, tire son mouchoir et essuie son front; partie parce qu'il a l'habitude d'agir ainsi, et partie pour montrer aux voyageurs comme il est à son aise, et combien c'est une chose facile de conduire quatre chevaux, quand on a autant de pratique que lui. Ayant fait cela fort tranquillement (car autrement l'effet en serait notablement diminué), il replace son mouchoir, remet son chapeau, ajuste ses gants, équarrit ses coudes, fait claquer son fouet de nouveau, et au galop! plus gaiement que jamais!

Quelques maisons, éparpillées des deux cotés de la route, annoncent l'entrée d'un village. Le cornet du garde fait vibrer dans l'air pur et frais des notes animées, qui réveillent le vieux gentleman de l'intérieur. Il abaisse la glace à moitié, regarde un instant au dehors, et relevant soigneusement la glace, informe l'autre habitant de l'intérieur que l'on va relayer dans quelques minutes. D'après cet avis, celui-ci se secoue, et se détermine à remettre son premier somme jusqu'à ce qu'on soit reparti. Le cornet résonne encore vigoureusement, et, à ce bruit, les femmes et les enfants du village viennent regarder à la porte de leur chaumière, et suivent des yeux la voiture jusqu'à ce qu'elle tourne le coin, puis ils rentrent s'étendre autour d'un feu brillant et y jettent un autre morceau de bois _pour quand le père reviendra_. Cependant le père lui-même, à un mille de là, vient d'échanger un signe de tête amical avec le cocher, et s'est retourné pour examiner longuement la voiture qui s'enfuit loin de lui.

Et maintenant, pendant que les roues retentissent dans les rues mal pavées d'une ville provinciale, le cornet joue un air guilleret. Le cocher, défaisant la boucle qui réunit ses guides, s'apprête à les jeter au moment même où il arrêtera. M. Pickwick sort du collet de sa redingote, et regarde autour de lui avec grande curiosité; le cocher, qui s'en aperçoit, l'instruit du nom de la ville, et lui dit que c'était hier jour de marché; double information que M. Pickwick s'empresse de faire passer à ses compagnons de voyage, et qui les décide à sortir aussi de leurs collets et à regarder autour d'eux. M. Winkle, qui est assis à l'extrémité de la banquette, avec une jambe dandinante en l'air, est presque précipité dans la rue lorsque la voiture tourne brusquement pour entrer dans la place du marché; et M. Snodgrass, qui se trouve assis auprès de lui, n'est point encore remis de son effroi, lorsqu'elle arrête dans la cour de l'auberge, où les chevaux frais, avec leurs couvertures, piaffent déjà. Le cocher jette les guides et descend de son siége; les voyageurs extérieurs descendent aussi, excepté ceux qui n'ont pas grande confiance dans leur habileté pour remonter. Ceux-là restent où ils sont, frappent leurs pieds contre la voiture pour se les réchauffer, et regardent avec un oeil d'envie le feu qui brille dans la salle, et le buis, orné de baies rouges, qui pare les fenêtres de l'auberge.

Cependant le garde a déposé, à la boutique du grènetier, le paquet de papier gris qu'il a tiré de la petite besace pendue sur son épaule, à un baudrier de cuir. Il a soigneusement examiné les nouveaux chevaux; il a jeté sur le pavé la selle apportée de Londres, sur l'impériale; il a assisté à la conférence tenue par le cocher et par le valet d'écurie sur la jument grise, qui s'est blessée à la jambe de devant mardi passé; il est remonté derrière la voiture avec Sam; le cocher est juché sur son siége; le vieux gentleman du dedans, qui avait tenu la glace baissée de deux doigts, durant tout ce temps, l'a relevée, et les couvertures des chevaux sont ôtées, et tout est prêt pour partir, excepté _les deux gros gentlemen_, dont le cocher s'enquiert avec grande impatience; puis le cocher, et le garde, et Sam, et M. Winkle, et M. Snodgrass, et tous les palefreniers, et tous les flâneurs, qui sont plus nombreux que tous les autres ensemble, se mettent à brailler à tue-tête après les voyageurs manquants. Une réponse lointaine s'entend au fond de la cour; M. Pickwick et M. Tupman la traversent en courant, tout hors d'haleine, car ils ont bu chacun un verre d'ale, et les doigts de M. Pickwick sont si froids, qu'il a été cinq grandes minutes avant de pouvoir tirer six pence pour payer. Le cocher vocifère d'un air mécontent: «Allons, gentlemen, allons!» Le garde répète le même cri; le vieux gentleman de l'intérieur trouve fort extraordinaire qu'on veuille descendre, quand on sait qu'on n'en a pas le temps; M. Pickwick s'efforce de grimper d'un côté, M. Tupman de l'autre; M. Winkle crie. _Ça y est_, et les voilà repartis! Les châles sont remis, les collets d'habits sont rajustés, le pavé cesse, les maisons disparaissent, et nos voyageurs s'élancent de nouveau sur la grande route, et l'air clair et piquant baigne leur visage et les réjouit jusqu'au fond du coeur.

C'est ainsi que le _Télégraphe_ de Muggleton transportait M. Pickwick et ses amis sur le chemin de Dingley-Dell. A trois heures de l'après-midi, ils débarquaient tous, sains et saufs, sur les marches du _Lion bleu_, ayant pris sur la route assez d'ale et d'eau-de-vie pour défier la gelée, qui couvrait, de ses belles dentelles blanches, les arbres et les haies.

M. Pickwick était sérieusement occupé à surveiller l'exhumation de la morue, lorsqu'il se sentit tirer doucement par le pan de son habit. Il se retourna et reconnut le page favori de M. Wardle, mieux connu des lecteurs de cette véridique histoire sous le nom du gros joufflu.

«Ha! ha! fit M. Pickwick.

--Ha! ha! fit le gros joufflu en regardant amoureusement la morue et les barils d'huîtres. Il était plus gros que jamais.

--Eh bien! mon jeune ami, dit M. Pickwick, vous m'avez l'air assez rougeaud.

--J'ai dormi devant le feu de la buvette, répondit le gros joufflu, qu'une heure de somme avait monté au ton d'une brique. Maître m'a envoyé avec la charrette pour porter votre bagage à la maison. Il aurait envoyé quelques chevaux de selle; mais, comme il fait froid, il a pensé que vous aimeriez mieux marcher.

--Oui! oui! nous aimons mieux marcher, répliqua précipitamment M. Pickwick, car il se rappelait la cavalcade qu'il avait déjà faite sur la même route. Sam!

--Monsieur!

--Aidez le domestique de M. Wardle à mettre les paquets dans la charrette, et montez-y avec lui; nous allons aller en avant.»

Ayant donné ces instructions et terminé son compte avec le cocher, M. Pickwick, suivi de ses amis, prit le sentier de traverse et s'éloigna d'un pas gaillard.

Sam, qui se trouvait pour la première fois confronté avec le gros joufflu, l'examinait curieusement, mais sans rien dire: quand il l'eut bien considéré, il commença à arranger rapidement tous les paquets dans la charrette, tandis que Joe le regardait d'un air tranquille, et paraissait trouver un immense plaisir à voir avec quelle activité Sam faisait cette opération.

«Voilà, dit Sam, en jetant le dernier sac dans la charrette: ils y sont tous.

--Oui, observa Joe d'un ton satisfait: ils y sont tous....

--Savez-vous, mon petit, que vous auriez bien pu obtenir le prix au grand concours.

--Bien obligé.

--Est-ce que vous avez quelque chose dessus votre coeur qui vous affecte?

--Non, je ne crois pas.

--J'aurais pourtant imaginé, en vous regardant, que vous aviez une passion malheureuse.»

Joe secoua la tête d'une manière négative.

«Eh bien! poursuivit Sam; tant mieux! Buvez-vous?

--J'aime mieux manger.

--Ah! j'aurais imaginé ça. Mais je veux dire, voulez-vous prendre une goutte de quelque chose qui vous réchaufferait votre petit estomac? Du reste vous êtes gentiment rembourré et vous ne devez pas avoir froid souvent.

--Quelquefois, et j'aime bien à boire la goutte, quand c'est du bon.

--Ah! c'est-il vrai? Hé bien, venez par ici alors.»

Nos nouveaux amis furent bientôt transportés à la buvette du _Lion bleu_, et le gros joufflu avala un verre d'eau-de-vie sans sourciller, exploit qui l'avança considérablement dans la bonne opinion de Sam. Lorsque celui-ci eut opéré pour son propre compte, ils montèrent dans la charrette.

«Savez-vous conduire? demanda le page de M. Wardle.

--Un peu, mon neveu!

--Voilà alors, dit le gros joufflu en mettant les guides dans la main de Sam et en lui montrant une ruelle. Il n'y a qu'à aller tout droit, et vous ne pouvez pas vous tromper.»

Ayant prononcé ces mots, il se coucha affectueusement à côté de la morue, et plaçant un baril d'huîtres sous sa tête, en guise de traversin: il s'endormit instantanément.

«Eh bien! par exemple, fit Sam: pour un jeune homme sans gêne, voilà un jeune homme sans gêne! Allons, réveillez-vous, jeune hydropique.»

Mais comme le jeune _hydropique_ ne montrait aucun symptôme d'animation, Sam s'assit sur le devant du char, et faisant partir le vieux cheval par une secousse des guides, le conduisit d'un trot soutenu vers Manoir-ferme.

Cependant M. Pickwick et ses amis, ayant rétabli par la marche une active circulation dans leur système veineux et artériel, poursuivaient gaiement leur chemin. La terre était durcie, le gazon blanchi par la gelée; l'air froid et sec était fortifiant, et l'approche rapide du crépuscule grisâtre (couleur d'ardoise serait une expression plus convenable dans un temps de gelée), rendait plus séduisante pour nos voyageurs l'agréable perspective des conforts qui les attendaient chez leur hôte. C'était précisément l'espèce d'après-midi, qui, dans un champ solitaire, pourrait induire un couple de barbons à ôter leurs habits et à jouer à saute-mouton, par pure légèreté d'esprit. Aussi sommes-nous fermement persuadés que si dans cet instant M. Tupman s'était courbé, en appuyant les mains sur ses genoux, M. Pickwick aurait profité, avec la plus grande avidité, de cette invitation indirecte.

Quoi qu'il en soit, M. Tupman ne s'étant pas posé de cette manière, nos amis continuèrent à marcher, en conversant joyeusement. Comme ils entraient dans une ruelle qu'ils devaient traverser, un bruit confus de voix vint frapper leurs oreilles, et avant d'avoir eu le temps de former une conjecture sur les personnes à qui ces voix appartenaient, ils se trouvèrent au milieu d'une société nombreuse qui attendait leur arrivée.

C'était le vieux Wardle, qui poussait de bruyants hourras, et qui, s'il est possible, avait l'air encore plus jovial que de coutume; c'était Bella et son fidèle Trundle; c'était Émily enfin, et huit ou dix autres jeunes demoiselles, qui étaient venues pour assister aux opérations matrimoniales du lendemain, et qui se trouvaient toutes dans cette disposition de gaieté et d'importance ordinaire aux jeunes ladies dans ces intéressantes occasions. Les champs et les ruelles retentissaient au loin des éclats de rire de cette bande joyeuse.

Les cérémonies des présentations furent bientôt terminées, ou plutôt les présentations furent bientôt parfaites, sans aucune cérémonie. Au bout de deux minutes, M. Pickwick, aussi à son aise, aussi peu contraint que s'il avait connu toute sa vie ces jeunes demoiselles, plaisantait avec celles qui ne voulaient pas passer par-dessus les barrières quand il regardait, ou qui ayant de jolis pieds et des chevilles sans reproche, avaient soin de rester debout sur la balustrade pendant cinq ou six minutes, en déclarant qu'elles avaient trop peur pour oser faire aucun mouvement. Il est digne de remarque que M. Snodgrass offrit à Émily Wardle beaucoup plus d'assistance que les terreurs de la barrière ne semblaient l'exiger, quoiqu'elle eût bien trois pieds de haut et qu'il fallût y monter sur une couple de pierres, servant de marches. Enfin l'on observa qu'une jeune demoiselle, qui avait des yeux noirs et de très-jolis petits brodequins garnis de fourrures, poussa de grands cris lorsque M. Winkle lui offrit la main pour l'aider à descendre.

Quand les difficultés des barrières furent surmontées, quand on se retrouva sur un terrain plat, M. Wardle apprit à M. Pickwick qu'on venait d'examiner, en corps, l'ameublement de la maison où le jeune couple devait habiter après les fêtes de Noël. A cette communication, Bella et Trundle devinrent tous les deux aussi rouges que le gros joufflu après son somme au coin du feu. Cependant la jeune lady aux yeux noirs et aux brodequins garnis de fourrure murmura quelque chose dans l'oreille d'Émily, en regardant malicieusement M. Snodgrass. Émily lui répondit: Vous êtes folle; mais elle rougit beaucoup malgré cela: et M. Snodgrass, qui était aussi modeste que le sont ordinairement tous les grands génies, sentit le rouge lui monter jusqu'au sommet de la tête, et souhaita dévotement, dans le fond de son coeur, que la jeune lady susdite, ses yeux noirs, sa malice et ses brodequins garnis de fourrure, fussent tous confortablement déposés à l'autre bout de l'Angleterre.