Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 36

Chapter 363,849 wordsPublic domain

En disant ceci, mistress Bardell appliqua son mouchoir à ses yeux... et sortit de la chambre pour faire la quittance.

Sam savait bien qu'il n'avait qu'à rester tranquille et que les deux invitées ne manqueraient point de parler; aussi se contenta-t-il de regarder alternativement le poêlon, le fromage, le mur et le plancher, en gardant le plus profond silence.

«Pauvre chère femme! s'écria mistress Cluppins.

--Pauvre criature!» rétorqua mistress Sanders.

Sam ne dit rien; il vit qu'elles arrivaient au sujet.

«Riellement je ne puis pas me contenir, dit mistress Cluppins, quand je pense à une trahison comme ça. Je ne veux rien dire pour vous vexer, jeune homme, mais votre maître est une vieille brute, et je désire que je l'eusse ici pour lui dire à lui-même.

--Je désire que vous l'eussiez, répondit Sam.

--C'est terrible de voir comme elle dépérit et qu'elle ne prend plaisir à rien, excepté quand ses amies viennent, par pure charité, pour causer avec elle et la rendre confortable, reprit mistress Cluppins en jetant un coup d'oeil au poêlon et au fromage. C'est choquant.

--Barbaresque! ajouta mistress Sanders.

--Et votre maître, qu'est un homme d'argent, qui ne s'apercevrait tant seulement pas de la dépense d'une femme. Il n'a pas l'ombre d'une excuse. Pourquoi ne l'épouse-t-il pas?

--Ah! dit Sam. Bien sûr, voilà la question.

--Certainement, qu'elle lui demanderait la question, si elle avait autant de courage que moi, poursuivit mistress Cluppins avec grande volubilité. Quoi qu'il en soit, il y a une loi pour nous autres femmes, malgré que les hommes voudraient nous rendre comme des esclaves. Et votre maître saura ça à ses dépens, jeune homme, avant qu'il soit plus vieux de six mois.»

A cette consolante réflexion, mistress Cluppins se redressa, et sourit à mistress Sanders, qui lui renvoya son sourire.

«L'affaire marche toujours,» pensa Sam, tandis que mistress Bardell rentrait avec le reçu.

--Voilà le reçu, monsieur Weller, dit l'aimable veuve, et voilà votre reste. J'espère que vous prendrez quelque chose pour vous tenir l'estomac chaud, quand ça ne serait qu'à cause de la vieille connaissance....»

Sam vit l'avantage qu'il pouvait gagner, et accepta sur-le-champ. Aussitôt mistress Bardell tira d'une petite armoire une bouteille avec un verre; et sa profonde affliction la préoccupait tellement qu'après avoir rempli le verre de Sam, elle aveignit encore trois autres verres et les remplit également.

«Ah ça! mistress Bardell, s'écria mistress Cluppins, voyez ce que vous avez fait!

--Eh bien! en voilà une bonne! éjacula mistress Sanders.

--Ah! ma pauvre tête?» fit mistress Bardell, avec un faible sourire.

Sam, comme on s'en doute bien, comprit tout cela. Aussi s'empressa-t-il de dire qu'il ne buvait jamais, avant souper, à moins qu'une dame ne bût avec lui. Il s'ensuivit beaucoup d'éclats de rire, et enfin mistress Sanders s'engagea à le satisfaire et but une petite goutte. Alors Sam déclara qu'il fallait faire la ronde, et toutes ces dames burent une petite goutte. Ensuite la vive mistress Cluppins proposa pour toast: _Bonne chance à Bardell contre Pickwick_; et les dames vidèrent leurs verres en honneur de ce voeu: après quoi elles devinrent très-parlantes.

«Je suppose, dit mistress Bardell, je suppose que vous avez appris ce qui se passe, monsieur Weller?

--Un petit brin, répondit Sam.

--C'est une terrible chose, monsieur Weller, que d'être traînée comme cela devant le public; mais je vois maintenant que c'est la seule ressource qui me reste, et mon avoué, M. Dodson et Fogg, me dit que nous devons réussir, avec les témoins que nous appellerons. Si je ne réussissais pas, je ne sais pas ce que je ferais!»

La seule idée de voir mistress Bardell perdre son procès affecta si profondément mistress Sanders qu'elle fut obligée de remplir et de vider son verre immédiatement, sentant, comme elle le dit ensuite, que si elle n'avait pas eu la présence d'esprit d'agir ainsi, elle se serait infailliblement trouvée mal.

«Quand pensez-vous que ça viendra? demanda Sam.

--Au mois de février ou de mai, répliqua mistress Bardell.

--Quelle quantité de témoins il y aura! dit mistress Cluppins.

--Ah! oui! fit mistress Sanders.

--Et si la plaignante ne gagne pas, MM. Dodson et Fogg seront-ils furieux, eux qui font tout cela par spéculation, à leurs risques! continua mistress Cluppins.

--Ah! oui.

--Mais la plaignante doit gagner, ajouta mistress Cluppins.

--Je l'espère, dit mistress Bardell.

--Il n'y a pas le moindre doute, répliqua mistress Sanders.

--Eh bien! dit Sam en se levant et en posant son verre sur la table, tout ce que je peux dire c'est que je vous le souhaite.

--Merci, monsieur Weller! s'écria mistress Bardell avec ferveur.

--Et tant qu'à ce Dodson et Fogg, qui fait ces sortes de choses par spéculation, poursuivit Sam, et tant qu'aux bons et généreux individus de la même profession qui mettent les gens par les oreilles gratis, pour rien, et qui occupent leurs clercs à trouver des petites disputes chez leurs voisins et connaissances pour les accorder avec des procès, tout ce que je peux dire d'eux, c'est que je leur souhaite la récompense que je leur donnerais.

--Ah! s'écria mistress Bardell, attendrie, je leur souhaite la récompense que tous les coeurs généreux et compatissants seraient disposés à leur accorder.

--Amen! répondit Sam. Et ils gagneraient joliment de quoi mener joyeuse vie et s'engraisser, s'ils avaient ce que je leur souhaite!--Je vous offre le bonsoir, mesdames.»

Au grand soulagement de mistress Sanders, leur hôtesse permit à Sam de partir, sans faire aucune allusion aux pommes de terre ni au fromage rôti, et peu après, avec l'assistance juvénile qu'on pouvait attendre de master Bardell, les trois dames rendirent la plus ample justice à ces mets délicieux, qui s'évanouirent complétement sous leurs courageux efforts.

Sam, arrivé à l'auberge le _George et Vautour_, rapporta fidèlement à son maître les indices qu'il avait recueillis des manoeuvres de Dodson et Fogg; et son récit fut complétement confirmé le lendemain par M. Perker, avec qui notre philosophe eut une entrevue. Il fut donc obligé de se préparer pour sa visite de Noël à Dingley-Dell, avec l'agréable perspective d'être actionné publiquement, deux ou trois mois plus tard, par la cour des _Common Pleas_, pour violation d'une promesse de mariage; la plaignante ayant tout l'avantage inhérent à ce genre d'action, et résultant de l'excessive habileté de Dodson et Fogg.

CHAPITRE XXVII.

Samuel Weller fait un pèlerinage à Dorking, et voit sa belle-mère.

Comme il restait un intervalle de deux jours avant l'époque fixée pour le départ des Pickwickiens pour Dingley-Dell, Sam, après avoir dîné de bonne heure, s'assit dans l'arrière-salle de l'auberge le _George et Vautour_, pour réfléchir au meilleur emploi possible de cet espace de temps. Il faisait un temps superbe, et Samuel n'avait pas ruminé pendant dix minutes, lorsqu'il sentit tout à coup naître en lui un sentiment filial et affectueux. Le besoin d'aller voir son père et de rendre ses devoirs à sa belle-mère se présenta alors si fortement à son esprit, qu'il fut frappé d'étonnement de n'avoir pas songé plus tôt à cette obligation morale. Impatient de réparer ses torts passés, dans le plus bref délai possible, il gravit les marches de l'escalier, se présenta directement devant M. Pickwick, et lui demanda un congé afin d'exécuter ce louable dessein.

«Certainement, Sam, certainement,» répondit le philosophe, dont les yeux se remplirent de larmes de joie à cette manifestation des bons sentiments de son domestique.

Sam fit une inclination de tête reconnaissante.

«Je suis charmé de voir que vous comprenez si bien vos devoirs de fils.

--Je les ai toujours compris, monsieur.

--C'est une réflexion fort consolante, dit M. Pickwick d'un air approbateur.

--Tout à fait, monsieur. Quand je voulais quelque chose de mon père, je le lui demandais d'une manière très-respectueuse et obligeante; s'il ne me le donnait pas, je le prenais, dans la crainte d'être enduit à mal faire, si je n'avais pas ce que je voulais. Je lui ai évité comme ça une foule d'embarras, monsieur.

--Ce n'est pas précisément ce que j'entendais, Sam, dit M. Pickwick en secouant la tête avec un léger sourire.

--J'ai agi dans un bon sentiment, monsieur, avec les meilleures intentions du monde, comme disait le gentleman qui avait planté là sa femme, parce qu'elle était malheureuse avec lui....

--Vous pouvez aller, Sam.

--Merci, monsieur.» Et ayant fait son plus beau salut et revêtu ses plus beaux habits, Sam se percha sur l'impériale de l'Hirondelle et se rendit à Dorking.

_Le marquis de Granby_, du temps de Mme Weller, pouvait servir de modèle aux meilleures auberges; assez grande pour qu'on y eût ses coudées franches, assez petite et assez commode pour qu'on s'y crût chez soi. Du côté opposé de la route, un poteau élevé supportait une vaste enseigne, où l'on voyait représentées la tête et les épaules d'un gentleman doué d'un teint apoplectique. Son habit rouge avait des revers bleus, et quelques taches de cette dernière couleur étaient placées au-dessus de son tricorne pour figurer le ciel. Plus haut encore, il y avait une paire de drapeaux, et au-dessous du dernier bouton de l'habit rouge du gentleman, une couple de canons. Le tout offrait incontestablement un portrait frappant du marquis de Granby, de glorieuse mémoire. Les fenêtres du comptoir laissaient voir une collection de géraniums et une rangée bien époussetée de bouteilles de liqueur. Les volets verts étalaient en lettres d'or force panégyriques des bons lits et des bons vins de la maison; enfin le groupe choisi de paysans et de valets qui flânaient autour des écuries, autour des auges, disait beaucoup en faveur de la bonne qualité de la bière et de l'eau-devie qui se vendaient à l'intérieur. En descendant de voiture, Sam s'arrêta pour noter, avec l'oeil d'un voyageur expérimenté, toutes ces petites indications d'un commerce prospère, et, quand il entra, il était grandement satisfait du résultat de ses observations.

«Eh bien? dit une voix aigrelette lorsque la tête de Sam se montra à la porte du comptoir. Qu'est-ce que vous voulez, jeune homme?»

Sam regarda dans la direction de la voix. Elle provenait d'une dame d'une encolure assez puissante, confortablement assise auprès de la cheminée, et qui s'occupait à souffler le feu, afin de faire chauffer l'eau pour le thé. La dame n'était pas seule, car de l'autre côté de la cheminée, tout droit dans un antique fauteuil, était assis un homme dont le dos était presque aussi long et presque aussi roide que celui du fauteuil lui-même.

Cet individu, qui attira sur-le-champ l'attention spéciale de Sam, paraissait long et fluet. Son visage était couperosé, son nez rouge; ses yeux méchants et bien éveillés tenaient beaucoup de ceux d'un serpent à sonnettes. Il portait un habit noir râpé, un pantalon très-court et des bas de coton noir qui, comme le reste de son costume, avaient une teinte rouillée. Son air était empesé, mais sa cravate blanche ne l'était pas, et pendait toute chiffonnée et d'une manière fort peu pittoresque sur son gilet boutonné jusqu'au menton. Sur une chaise, à côté de lui, étaient placés une paire de gants de castor, vieux et usés; un chapeau à larges lords; un parapluie fort passé, qui laissait voir une quantité de baleines, comme pour contre-balancer l'absence d'une poignée: enfin, tous ces objets étaient arrangés avec un soin et une symétrie qui semblaient indiquer que l'homme au nez rouge, quel qu'il fût, n'avait pas l'intention de s'en aller de sitôt.

Pour lui rendre justice, il faut convenir que s'il avait eu cette intention, il eût fait preuve de bien peu d'intelligence; car, à en juger par les apparences, il aurait fallu qu'il possédât un cercle de connaissances bien désirable, pour pouvoir raisonnablement espérer s'installer ailleurs plus confortablement. Le feu flambait joyeusement sous l'influence du soufflet, et la bouilloire chantait gaiement sous l'influence de l'un et de l'autre; sur la table était disposé tout l'appareil du thé: un plat de rôties beurrées chauffait doucement devant le foyer, et l'homme au nez rouge, armé d'une longue fourchette, s'occupait activement à transformer de larges tranches de pain en cet agréable comestible. Auprès de lui était un verre d'eau et de rhum brûlant, dans lequel nageait une tranche de limon; et chaque fois qu'il se baissait pour amener les tartines de pain auprès de son oeil, afin de juger comment elles rôtissaient, il sirotait une goutte ou deux de grog, et souriait en regardant la dame à la puissante encolure, qui soufflait le feu.

La contemplation de cette scène confortable avait tellement absorbé les facultés pensantes de Sam, qu'il laissa passer sans y faire attention les premières interrogations de l'hôtesse, qui fut obligée de les répéter trois fois, sur un ton de plus en plus aigre, avant qu'il s'aperçût de l'inconvenance de sa conduite.

«Le gouverneur y est-il? demanda-t-il enfin.

--Non, il n'y est pas, répondit Mme Weller, car la dame n'était autre que la ci-devant veuve et la seule et unique exécutrice testamentaire de feu M. Clarke. Non, il n'y est pas, et qui plus est je ne l'attends pas.

--Je suppose qu'il conduit aujourd'hui? reprit Sam.

--Peut-être que oui, peut-être que non, répliqua Mme Weller en beurrant la tartine que l'homme au nez rouge venait de faire rôtir. Je n'en sais rien, et de plus je ne m'en soucie guère.--Dites un _Benedicite_, monsieur Stiggins.»

L'homme au nez rouge fit ce qui lui était demandé, et attaqua aussitôt une rôtie avec une voracité sauvage.

Son apparence, dès le premier coup d'oeil, avait induit Sam à suspecter qu'il voyait en lui le substitut du berger dont lui avait parlé son estimable père. Aussitôt qu'il le vit manger, tous ses doutes à ce sujet s'évanouirent, et il reconnut en même temps que s'il avait envie de s'installer provisoirement dans la maison, il fallait qu'il se mît sans délai sur un bon pied. Commençant donc ses opérations, il passa son bras par-dessus la demi-porte du comptoir, l'ouvrit, entra d'un pas délibéré, et dit tranquillement:

«Ma belle-mère, comment vous va?

--Eh bien! je crois que c'est un Weller! s'écria la grosse dame en regardant Sam d'un air fort peu satisfait.

--Un peu, que c'en est un! rétorqua l'imperturbable Sam, et j'espère que ce révérend gentleman m'excusera si je dis que je voudrais bien être le Weller qui vous possède, belle-mère.»

C'était là un compliment à deux tranchants. Il insinuait que Mme Weller était une femme fort agréable, et en même temps que M. Stiggins avait une apparence ecclésiastique. Effectivement, il produisit sur-le-champ un effet visible, et Sam poursuivit son avantage en embrassant sa belle-mère.

«Voulez-vous bien finir! s'écria Mme Weller en le repoussant.

--Fi! jeune homme, fi! dit le gentleman au nez rouge.

--Sans offense, monsieur, sans offense, répliqua Sam. Mais malgré ça vous avez raison. Ces sortes de choses-là sont défendues quand la belle-mère est jeune et jolie, n'est-ce pas, monsieur?

--Tout ça n'est que vanité, observa M. Stiggins.

--Oh! c'est bien vrai,» dit mistress Weller en rajustant son bonnet.

Sam pensa la même chose, mais il retint sa langue.

Le substitut du berger ne paraissait nullement satisfait de l'arrivée de Sam, et quand la première effervescence des compliments fut passée, Mme Weller elle-même prit un air qui semblait dire qu'elle se serait très-volontiers passée de sa visite. Quoi qu'il en soit, Sam était là, et comme on ne pouvait décemment le mettre dehors, on l'invita à s'asseoir et à prendre le thé.

«Comment va le père?» demanda-t-il au bout de quelques instants.

A cette question, Mme Weller leva les mains et tourna les yeux vers le plafond, comme si c'était un sujet trop pénible pour qu'on osât en parler.

M. Stiggins fit entendre un gémissement.

--Qu'est-ce qu'il a donc, ce monsieur? demanda Sam.

--Il est choqué de la manière dont votre père se conduit.

--Comment! C'est à ce point là?

--Et avec trop de raison,» répondit Mme Weller gravement.

M. Stiggins prit une nouvelle rôtie et soupira bruyamment.

«C'est un terrible réprouvé, poursuivit Mme Weller.

--Un vase de perdition!» s'écria M. Stiggins, et il fit dans sa rôtie un large segment de cercle et poussa un gémissement sourd.

Sam se sentit violemment enclin à donner au révérend personnage une volée qui permit à ce saint homme de gémir avec plus de raison, mais il réprima ce désir et demanda simplement:

«Le vieux fait donc des siennes, hein?

--Hélas! oui, répliqua Mme Weller. Il a un coeur de rocher. Tous les soirs, cet excellent homme... ne froncez pas le sourcil, monsieur Stiggins, je soutiens que _vous êtes_ un excellent homme.... Tous les soirs, cet excellent homme passe ici des heures entières, et cela ne produit point le moindre effet sur votre réprouvé de père.

--Eh bien! voilà qui est drôle! rétorqua Sam. Ça en produirait un prodigieux sur moi, si j'étais à sa place. Je vous en réponds!

--Mon jeune ami, dit solennellement M. Stiggins, le fait est qu'il a un esprit endurci. Oh! mon jeune ami, quel autre aurait pu résister aux exhortations de seize de nos plus aimables soeurs, et refuser de souscrire à notre humble société pour procurer aux enfants nègres, dans les Indes occidentales, des gilets de flanelle et des mouchoirs de poche moraux.

--Qu'est-ce que c'est qu'un mouchoir moral? demanda Sam. Je n'ai jamais vu ce meuble-là.

--C'est un mouchoir qui combine l'amusement et l'instruction, mon jeune ami; où l'on voit des histoires choisies, illustrées de gravures sur bois.

--Bon, je sais; j'ai vu ça aux étalages des merciers, avec des pièces de vers et tout le reste, n'est-ce pas?»

M. Stiggins fit un signe affirmatif et commença une troisième rôtie.

«Et il n'a pas voulu se laisser persuader par les dames?

--Il s'est assis, répondit Mme Weller, il a allumé sa pipe, et il a dit que les enfants nègres étaient.... Qu'est-ce qu'il a dit que les enfants nègres étaient, monsieur Stiggins?

--Une blague, soupira le révérend, profondément affecté.

--Il a dit que les enfants nègres étaient une blague!» répéta tristement Mme Weller; après quoi, la dame et le révérend recommencèrent à gémir sur l'atroce conduite de M. Weller.

Beaucoup d'autres iniquités de la même nature auraient pu être racontées, mais toutes les rôties étant mangées, le thé étant devenu très-faible, et Sam ne montrant aucune inclination à partir, M. Stiggins se rappela soudainement qu'il avait un rendez-vous très-pressant avec le berger, et se retira en conséquence.

Le plateau était à peine enlevé, le foyer à peine balayé, lorsque la voiture de Londres déposa M. Weller à la porte. Peu après ses jambes le déposèrent dans le comptoir, et ses yeux lui révélèrent la présence de son fils.

«Ha! ha! Sammy! s'écria le père.

--Ho! ho! vieux farceur!» cria le fils; et ils se donnèrent une poignée de main vigoureuse.

«Charmé de te voir, Sammy, dit l'aîné des Weller. Comment diantre as-tu pu venir à bout de ta belle-mère? Ça me passe. Tu devrais me passer ta recette. Je ne te dis que ça!

--Chut! fit Sam. Elle est dans la maison, mon vieux gaillard.

--Elle n'est pas à portée d'oreille. Elle reste toujours en bas, à tracasser le monde pendant une heure ou deux après le thé. Ainsi donc, nous pouvons nous humecter l'intérieur, Sammy.»

En parlant ainsi, M. Weller mêla deux verres de grog et aveignit une couple de pipes. Le père et le fils s'assirent en face l'un de l'autre, Sam d'un côté du feu, dans le fauteuil au dos élevé, M. Weller de l'autre côté, dans une bergère, et ils commencèrent à goûter le double plaisir de leur pipe et de leur réunion inattendue, avec toute la gravité convenable.

«Venu quelqu'un, Sammy?» demanda laconiquement M. Weller, après un long silence.

Sam fit un signe exprimant l'affirmation.

«Un gaillard au nez rouge?»

Sam répéta le même signe.

«Un bien aimable homme que ce gaillard-là! Sammy, fit observer M. Weller en fumant avec précipitation.

--Il en a tout l'air.

--Et joliment fort sur le calcul!

--Vraiment!

--Le lundi, il emprunte dix-huit pence; le mardi, il demande un shilling pour compléter la demi-couronne; le vendredi, il remprunte une autre demi-couronne pour faire un compte rond de cinq shillings, et il va comme ça, en doublant, jusqu'à ce qu'il arrive, en un rien de temps, à empocher une banknote de cinq livres. Ça ressemble à ce calcul du livre d'arusmétique où l'on arrive à des sommes folles en doublant les clous d'un fer à cheval.»

Sam indiqua par un geste qu'il se rappelait le problème auquel son père faisait allusion.

«Comme ça, vous n'avez pas voulu souscrire pour les gilets de flanelle, demanda Sam après avoir lancé de nouveau quelques bouffées de tabac silencieuses.

--Non certainement. A quoi des gilets de flanelle peuvent-ils servir à ces négrillons? Mais vois-tu, Sammy, ajouta M. Weller en baissant la voix et en se penchant vers son compagnon, je souscrirais bien volontiers une jolie somme s'il s'agissait d'offrir des camisoles de force à certains particuliers que nous connaissons.»

Ayant exprimé cette opinion, M. Weller reprit lentement sa position première, et cligna de l'oeil d'un air très-sagace.

«C'est une drôle d'idée, tout de même, de vouloir envoyer des mouchoirs à des gens qui ne connaissent pas la manière de s'en servir, fit remarquer Sam.

--I' sont toujours à faire quelque bêtise de ce genre, Sammy. L'autre dimanche, je flânais sur la route, qu'est-ce que j'aperçois debout à la porte d'une chapelle? Ta belle-mère avec un plat de faïence bleue à la main, oùs que les patards tombaient comme la grêle.... Tu n'aurais jamais cru qu'un plat mortel aurait pu y tenir. Et pour quoi penses-tu que c'était, Sammy?

--Pour donner un autre thé, peut-être!

--Tu n'y es pas, c'était pour la rente d'eau du berger

--La rente d'eau du berger!

--Ni plus ni moins. I' y avait trois trimestres que le berger n'avait pas payé un liard, pas un liard. Au fait il n'a guère besoin d'eau, i' ne boit que très-peu de c'te liqueur-là, très-peu, Sammy.... pas si chose! Comme ça, la rente n'était pas payée et le receveur avait arrêté son filet. V'là donc le berger qui s'en va à la chapelle. Il dit qu'il est un saint martyrisé, qu'il désire que le tourne-robinet qu'a coupé son filet obtienne son pardon du ciel, mais qu'il a bien peur qu'on ne lui ait déjà retenu dans l'autre monde une place où il ne sera pas à son aise. Là-dessus les femelles font un meeting, chantent des hymnes, nomment ta belle-mère présidente, votent une quête pour le dimanche suivant, et repassent tout le quibus au berger. Et si il n'a pas eu de quoi payer sa rente d'eau, sa vie durant, dit M. Weller en terminant, je ne suis qu'un Hollandais et tu en es un autre, voilà tout.»

M. Weller fuma en silence pendant quelques minutes, puis il ajouta:

«Le pire de ces bergers, mon garçon, c'est qu'i' tournent la tête à toutes les jeunes filles. Dieu bénisse leurs petits coeurs! elles s'imaginent que c'est tout miel, et elles n'en savent pas plus long. Elles donnent toutes dans la charge, Sammy, elles y donnent toutes.

--Ça me fait cet effet-là, dit Sam.

--Ni pus ni moins, poursuivit M. Weller en secouant gravement la tête; et ce qui m'agace le plus, Samivel, c'est de leur voir perdre leur temps et leur belle jeunesse à faire des habits pour des gens cuivrés qui n'en ont pas besoin, sans jamais s'occuper des chrétiens qui ont des couleurs naturelles et qui savent mettre un pantalon. Si j'étais le maître, Sammy, j'attèlerais quelques-uns de ces faignants de bergers à une brouette bien chargée et je la leur ferais monter et descendre, pendant vingt-quatre heures de suite, le long d'une planche de dix-huit pouces de large. Ça leur ôterait un peu de leur bêtise, ou rien n'y réussira.»