Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 32
Il n'y avait plus moyen de prétendre méconnaître d'où venait la voix, et l'étranger, n'ayant pas d'autre ressource, regarda Sam en face.
«Ça ne prend pas, Job Trotter, dit celui-ci. Allons! allons! pas de bêtises. Vous n'êtes pas assez beau naturellement pour vous permettre de vous gâter comme ça la physionomie. Remettez-moi vos petits yeux à leur place, ou bien je les enfoncerai dans votre tête. M'entendez-vous!»
Comme M. Weller paraissait disposé à agir suivant la lettre et l'esprit de ce discours, M. Trotter permit peu à peu à son visage de reprendre son expression habituelle, et tout à coup, tressaillant de joie, il s'écria:
«Que vois-je? monsieur Walker!
--Ha! reprit Sam, vous êtes bien content de me rencontrer, n'est-ce pas?
--Content! s'écria Job Trotter enchanté! Oh! monsieur Walker, si vous saviez combien j'ai désiré cette rencontre! Mais c'en est trop pour ma sensibilité, monsieur Walker; je ne puis pas contenir ma joie; en vérité je ne le puis pas!»
En sanglotant ces paroles, M. Trotter répandit un véritable déluge de pleurs, et, jetant ses bras autour de ceux de Sam, il l'embrassa étroitement, avec un transport d'affection.
«A bas les pattes! lui cria Sam, grandement indigné de cette conduite, et s'efforçant inutilement de se soustraire aux embrassements de son enthousiaste connaissance. A bas les pattes! vous dis-je. Pourquoi me pleurez-vous comme ça sur le dos, pompe à incendie?
--Parce que je suis si content de vous voir, répliqua Job Trotter, en relâchant Sam, à mesure que les symptômes de son courroux diminuaient. Ah! monsieur Walker, c'en est trop!
--Trop? Je le crois bien! Voyons, qu'avez-vous à me dire, eh?»
M. Trotter ne fit pas de réplique, car le petit mouchoir rouge était en pleine activité.
«Qu'avez-vous à me dire avant que je vous casse la tête? répéta Sam d'une manière menaçante.
--Hein? fit M. Trotter d'un ton de vertueuse surprise.
--Qu'est-ce que vous avez à me dire?
--Mais, monsieur Walker!...
--Ne m'appelez pas Walker; je me nomme Weller, vous le savez bien. Qu'est-ce que vous avez à me dire?
--Dieu vous bénisse, monsieur Walker,... je veux dire Weller.... Bien des choses, si vous voulez venir quelque part où nous puissions parler à notre aise. Si vous saviez comme je vous ai cherché, monsieur Weller!
--Très-soigneusement je suppose, reprit Sam, sèchement.
--Oh! oui, monsieur, en vérité! affirma M. Trotter sans qu'on vit remuer un muscle de sa physionomie. Donnez-moi une poignée de main, M. Weller.»
Sam considéra pendant quelques secondes son compagnon, et ensuite, comme poussé par un soudain mouvement, il lui tendit la main.
«Comment va votre bon cher maître, demanda Job à Sam, tout en cheminant avec lui. Oh! c'est un digne gentleman, monsieur Weller. J'espère qu'il n'a pas attrapé de fraîcheurs dans cette épouvantable nuit.»
Une expression momentanée de malice étincela dans l'oeil de Job, pendant qu'il prononçait ces paroles. Sam s'en aperçut, et ressentit dans son poing fermé une violente démangeaison, mais il se contint et répondit simplement que son maître se portait très-bien.
«Oh! que j'en suis content. Est-il ici?
--Et le vôtre y est-il?
--Hélas! oui, il est ici. Et ce qui me peine à dire, monsieur Weller, c'est qu'il s'y conduit plus mal que jamais.
--Ah! ah!
--Oh! ça fait frémir! c'est terrible!
--Dans une pension de demoiselles?
--Non! non! pas dans une pension, répliqua Job avec le même regard malicieux que Sam avait déjà remarqué, pas dans une pension.
--Dans la maison avec une porte verte? demanda Sam en regardant attentivement son compagnon.
--Non! non! oh! non pas là! répondit Job avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle. Pas là!
--Que faisiez-vous là vous-même? reprit Sam avec un regard perçant. Vous y êtes entré par accident, peut-être?
--Voyez-vous, monsieur Weller, je ne regarde pas à vous dire mes petits secrets, parce que, comme vous savez, nous avons eu tant de goût l'un pour l'autre la première fois que nous nous sommes rencontrés. Vous vous rappelez la charmante matinée que nous avons passée ensemble.
--Eh! oui, répliqua Sam, je m'en souviens. Eh bien!
--Eh bien! poursuivit Job avec grande précision et du ton peu élevé d'un homme qui communique un secret important. Dans cette maison à la porte verte, monsieur Weller, il y a beaucoup de domestiques.
--Je m'en doute bien, interrompit Sam.
--Oui, et il y a une cuisinière qui a épargné quelque chose, monsieur Weller, et qui désire ouvrir une petite boutique d'épicerie, voyez-vous.
--Oui dà?
--Oui, monsieur Weller, hé bien! monsieur, je l'ai rencontrée à une petite chapelle où je vais. Une bien jolie petite chapelle de cette ville, monsieur Weller, où on chante ce recueil d'hymnes que je porte habituellement sur moi et que vous avez peut-être vu entre mes mains, et j'ai fait connaissance avec elle, monsieur Weller; et puis il s'est établi une petite intimité, et je puis me hasarder à dire que je compte devenir l'épicier.
--Ah! et vous ferez un très-aimable épicier, répliqua Sam en examinant de côté M. Trotter avec un profond dégoût.
--Le grand avantage de ceci, monsieur Weller, continua Job, dont les yeux se remplissaient de larmes; le grand avantage de ceci c'est que je pourrai quitter le service déshonorant de ce méchant homme, et me dévouer tout entier à une vie meilleure et plus vertueuse. Une vie plus conforme à la manière dont j'ai été élevé, monsieur Weller.
--Vous devez avoir été joliment éduqué, hein?
--Oh! avec un soin! avec un soin incroyable, monsieur Weller! et en se rappelant la pureté de son enfance, M. Trotter tira de nouveau le mouchoir rose et pleura copieusement.
--Qu'on devait être heureux d'aller à l'école avec un enfant aussi pieux que vous!
--Je crois bien, monsieur, répliqua Job en poussant un profond soupir. J'étais l'idole de l'école.
--Ah! ça ne m'étonne pas. Quelle consolation vous deviez être pour votre bénite mère!»
En entendant ces mots Job inséra un bout du mouchoir rose dans le coin de chacun de ses yeux, et recommença à fondre en larmes.
«Qu'est-ce qu'il a maintenant, s'écria Sam, rempli d'indignation. La pompe à feu n'est rien auprès de lui. Qu'est-ce qui vous fait fondre en eau maintenant? La conscience de votre coquinerie, pas vrai?
--Je ne puis pas modérer ma sensibilité, monsieur Weller reprit Job après une courte pause. Quand je songe que mon maître a soupçonné la conversation que j'avais eue avec le vôtre, et qu'il m'a emmené en chaise de poste, après avoir engagé la jeune lady à dire qu'elle ne le connaissait pas et après avoir gagné la maîtresse de pension! Ah! monsieur Weller, cela me fait frissonner!
--Ah! c'est comme ça que la chose s'est passée, hein?
--Sans doute, répliqua Job.»
Tout en parlant ainsi les deux amis étaient arrivés près de l'hôtel. Sam dit alors à son compagnon: «Si ça ne vous dérangeait pas trop, Job, je voudrais bien vous voir au _Grand Cheval blanc_, ce soir, vers les huit heures.
--Je n'y manquerai pas.
--Et vous ferez bien, reprit Sam avec un regard expressif. Autrement je pourrais aller demander de vos nouvelles de l'autre côté de la porte verte; et alors ça pourrait vous nuire, vous voyez.
--Je viendrai, sans faute, répéta Job, et il s'éloigna après avoir donné à Sam une chaleureuse poignée de main.
--Prends garde, Job Trotter, prends garde à toi, dit Sam en le regardant partir; car je pourrais bien t'enfoncer, cette fois.» Ayant terminé ce monologue et suivi Job des yeux jusqu'au détour de la rue, Sam rentra et monta à la chambre de son maître.
«Tout est en train, monsieur, lui dit-il.
--Qu'est-ce qui est en train, Sam?...
--Je les ai trouvés, monsieur.
--Trouvé qui?
--Votre bonne pratique, et le pleurnichard aux cheveux noirs.
--Impossible! s'écria M. Pickwick avec la plus grande énergie. Où sont-ils, Sam! où sont-ils?
--Chut! chut!» répéta le fidèle valet, et tout en aidant son maître à s'habiller, il lui détailla le plan de campagne qu'il avait dressé.
«Mais quand cela se fera-t-il, Sam?
--Au bon moment, monsieur, au bon moment.»
Le lecteur apprendra dans le subséquent chapitre, si cela fut fait au bon moment.
CHAPITRE XXIV.
Dans lequel M. Peter Magnus devient jaloux, et la dame d'un certain âge, craintive; ce qui jette les pickwickiens dans les griffes de la justice.
Quand M. Pickwick descendit dans la chambre où il avait passé la soirée précédente avec M. Peter Magnus, il le trouva en train de se promener dans un état nerveux d'agitation et d'attente, et remarqua que ce gentleman avait disposé, au plus grand avantage possible de sa personne, la majeure partie du contenu des deux sacs, du carton à chapeau, et du paquet papier gris.
«Bonjour, monsieur, dit M. Magnus. Comment trouvez-vous ceci, monsieur?
--Tout à fait meurtrier, répondit M. Pickwick en examinant avec un sourire de bonne humeur le costume du prétendant.
--Oui, je pense que cela fera l'affaire, monsieur Pickwick; monsieur, j'ai envoyé ma carte.
--Vraiment!
--Oui, et le garçon est venu me dire qu'elle me recevrait à onze heures. A onze heures, monsieur, et il ne s'en faut plus que d'un quart d'heure maintenant.»
Ah! c'est bientôt!
«Oui, c'est bientôt! Trop tôt, peut-être, pour que ce soit agréable. Eh! monsieur Pickwick, monsieur.
--La confiance en soi-même est une grande chose dans ces cas là.
--Je le crois, monsieur. J'ai beaucoup de confiance en moi-même. Réellement, monsieur Pickwick, je ne vois pas pourquoi un homme sentirait la moindre crainte dans une circonstance semblable. Quoi de plus simple en somme, monsieur? il n'y a rien là de déshonorant. C'est une affaire de convenances mutuelles, rien de plus. Mari d'un côté, femme de l'autre. C'est là mon opinion de la matière, monsieur Pickwick.
--Et c'est une opinion très-philosophique. Mais le déjeuner nous attend, monsieur Magnus, allons.»
Ils s'assirent pour déjeuner; cependant malgré les vanteries de M. Magnus, il était évident qu'il se trouvait sous l'influence d'une grande agitation, dont les principaux symptômes étaient des essais lugubres de plaisanterie, la perte de l'appétit, une propension à renverser les tasses et la théière, et une inclination irrésistible à regarder la pendule, toutes les deux secondes.
«Hi! hi! hi! balbutia-t-il en affectant de la gaieté, mais en tremblant d'agitation; il ne s'en faut plus que de deux minutes, monsieur Pickwick. Suis-je pâle, monsieur?
--Pas trop.»
Il y eut un court silence.
«Je vous demande pardon, monsieur Pickwick. Avez-vous jamais fait cette sorte de chose, dans votre temps?
--Vous voulez dire une demande en mariage?
--Oui.
--Jamais! répliqua M. Pickwick avec grande énergie, jamais!
--Alors vous n'avez pas d'idées sur la meilleure manière d'entrer en matière?
--Eh! je puis avoir quelques idées à ce sujet; mais comme je ne les ai jamais soumises à la pierre de touche de l'expérience, je serais fâché si vous vous en serviez pour régler votre conduite.
M. Magnus jeta un autre coup d'oeil à la pendule: l'aiguille marquait cinq minutes après onze heures. Il se retourna vers M. Pickwick en lui disant: «Malgré cela, monsieur, je vous serai bien obligé de me donner un avis.
--Eh bien! monsieur, répondit le savant homme avec la solennité profonde qui rendait ses remarques si impressives quand il jugeait qu'elles en valaient la peine; je commencerais, monsieur, par payer un tribut à la beauté et aux excellentes qualités de la dame. De là, monsieur, je passerais à ma propre indignité.
--Très-bien, s'écria M. Magnus.
--Indignité, par rapport à _elle_ seule, monsieur. Faites bien attention à cela; car pour montrer que je ne serais pas _absolument_ indigne, je ferais une courte revue de ma vie passée et de ma condition présente: j'établirais, par analogie, que je serais un objet très-désirable pour toute autre personne. Ensuite je m'étendrais sur la chaleur de mon amour, et sur la profondeur de mon dévouement. Peut-être pourrais-je, alors, essayer de m'emparer de sa main.
--Oui, je vois. Cela serait un grand point.
--Ensuite, continua M. Pickwick, en s'échauffant à mesure que son sujet se présentait devant lui sous des couleurs plus brillantes; ensuite j'en viendrais à cette simple question: Voulez-vous de moi? Je crois pouvoir supposer raisonnablement que la dame détournerait la tête....
--Pensez-vous qu'on puisse prendre cela pour accordé? interrompit M. Magnus. Parce que, voyez-vous, si elle ne détournait pas la tête au moment précis, cela serait embarrassant.
--Je crois qu'elle la détournerait à ce moment-là, monsieur; et là-dessus je saisirais sa main, et je pense, _je pense_, monsieur Magnus, qu'après avoir fait cela, supposant qu'elle n'eût point proféré de refus, je retirerais doucement le mouchoir qu'elle aurait porté à ses yeux, si ma faible connaissance de la nature humaine ne me trompe point, et je déroberais un baiser respectueux: oui, je pense que je le déroberais; et je suis convaincu que dans cet instant même, si la dame devait m'accepter, elle murmurerait à mon oreille un pudique consentement.»
M. Magnus se leva de sa chaise, regarda pendant quelque temps M. Pickwick en silence et avec un regard intelligent, puis il lui secoua chaleureusement la main et s'élança, en désespéré, hors de la porte. L'aiguille de la pendule marquait onze heures dix minutes.
M. Pickwick fit quelques tours dans la chambre, et l'aiguille suivant son exemple, était arrivée à la figure qui indique la demi-heure, lorsque la porte s'ouvrit soudainement. M. Pickwick se retourna pour féliciter M. Magnus, mais à sa place il aperçut la joyeuse physionomie de M. Tupman, la figure guerrière de M. Winkle, et les traits intellectuels de M. Snodgrass.
Pendant que M. Pickwick les complimentait, M. Peter Magnus se précipita dans l'appartement.
«Mes bons amis, dit le philosophe, voici le gentleman dont je vous parlais, M. Magnus.
--Votre serviteur, messieurs, dit M. Magnus qui était évidemment dans un état d'exaltation. Monsieur Pickwick, permettez-moi de vous parler un moment, monsieur.»
En prononçant ces mots M. Magnus insinua son index dans une des boutonnières de M. Pickwick, et l'attirant dans l'ouverture d'une fenêtre: «Félicitez-moi, monsieur Pickwick; j'ai suivi votre avis à la lettre.
--Était-il bon?
--Oui, monsieur, il ne pouvait pas être meilleur. Elle est à moi, monsieur Pickwick.
--Je vous en félicite de tout mon coeur, répondit le philosophe, en secouant cordialement la main de sa nouvelle connaissance.
--Il faut que vous la voyiez, monsieur. Par ici, s'il vous plaît. Excusez-nous pour un instant, messieurs.» En parlant ainsi l'amant triomphant entraîna rapidement M. Pickwick hors de la chambre, s'arrêta à la porte voisine dans le corridor, et y tapa doucement.
«Entrez,» dit une voix de femme.
Ils entrèrent.
«Miss Witherfield[26], dit M. Magnus, permettez-moi de vous présenter un de mes meilleurs amis, M. Pickwick.--Monsieur Pickwick, permettez-moi de vous présenter à miss Witherfield.»
[Footnote 26: En français: De champ sec.]
La dame était à l'autre bout de la chambre. M. Pickwick la salua, et en même temps, tirant adroitement ses lunettes de sa poche, il les ajusta sur son nez; mais à peine les y avait-il posées qu'il poussa une exclamation de surprise, et recula plusieurs pas. La dame, de son côté, jetait un cri involontaire, cachait son visage dans ses mains, et se laissait tomber sur sa chaise; tandis que M. Peter Magnus, qui semblait pétrifié sur la place, les contemplait tour à tour avec une physionomie défigurée par un excès d'étonnement et d'horreur.
Un semblable coup de théâtre paraît inexplicable; mais le fait est que M. Pickwick, aussitôt qu'il avait mis ses lunettes, avait reconnu tout à coup, dans la future Mme Magnus, la dame chez laquelle il s'était si odieusement introduit la nuit précédente; et qu'à peine lesdites lunettes avaient-elles croisé le nez de M. Pickwick, lorsque la dame s'aperçut de l'identité de sa physionomie avec celle qu'elle avait vue, environnée de toutes les horreurs d'un bonnet de coton. En conséquence la dame cria et le philosophe tressaillit.
«Monsieur Pickwick, que signifie cela, monsieur? Dites-moi ce que signifie cela, monsieur? s'écria M. Magnus d'un ton de voix élevé et menaçant.
--Monsieur, je refuse de répondre à cette question, répliqua M. Pickwick, un peu échauffé par la manière soudaine dont M. Magnus l'avait interrogé, au mode impératif.
--Vous le refusez, monsieur?
--Oui, monsieur. Je ne consentirai pas, sans la permission de cette dame, à dire quelque chose qui puisse la compromettre, ou réveiller dans son sein de désagréables souvenirs.
--Miss Witherfield, reprit M. Magnus, connaissez-vous monsieur?
--Si je le connais? répondit en hésitant la dame d'un certain âge.
--Oui, si vous le connaissez! Je demande si vous le connaissez? répéta M. Magnus avec férocité.
--Je l'ai déjà vu, balbutia la dame.
--Où? demanda M. Magnus, où, madame?
--Voilà, dit la dame en se levant et détournant la tête; voilà ce que je ne révélerais pas pour un empire....
--Je vous comprends, madame, interrompit M. Pickwick, et je respecte votre délicatesse. Cela ne sera jamais divulgué par moi. Vous pouvez y compter.
--Sur ma parole, madame! reprit M. Magnus, avec un amer ricanement, sur ma parole, madame! vu la situation où je suis placé vis-à-vis de vous, vous vous conduisez, vis-à-vis de moi, avec assez de sang-froid, assez de sang-froid, madame!
--Cruel monsieur Magnus!» balbutia la dame d'un certain âge, et elle se prît à pleurer abondamment.
M. Pickwick s'interposa. «Adressez-moi vos observations, monsieur. S'il y a quelqu'un de blâmable ici, c'est moi seul.
--Ah! c'est vous seul qui êtes blâmable, monsieur! Je vois, je vois. Oui, je comprends, monsieur. Vous vous repentez de votre détermination, maintenant.
--Ma détermination! répéta M. Pickwick.
--Votre détermination, monsieur. Oh! ne me regardez pas comme cela, monsieur. Je me rappelle vos paroles d'hier au soir. Vous êtes venu ici pour démasquer la fausseté et la trahison d'une personne, dans la bonne foi de laquelle vous aviez placé une entière confiance. Eh! monsieur?» Ici M. Peter Magnus se laissa aller à un ricanement prolongé; puis ôtant ses lunettes bleues, qu'il jugea probablement superflues dans un accès de jalousie, il se mit à rouler ses petits yeux d'une manière effrayante.
«Eh? dit-il, sur nouveaux frais en répétant son ricanement, avec un effet redoublé. Mais vous m'en répondrez, monsieur!
--De quoi répondrai-je? demanda M, Pickwick.
--Ne vous inquiétez pas, monsieur! vociféra M. Magnus en arpentant la chambre; ne vous inquiétez pas!»
Il faut que ces quatre mots aient une signification fort étendue, car nous ne nous rappelons pas d'avoir jamais observé une querelle dans la rue, au spectacle, dans un bal public, ou ailleurs, dans laquelle cette phrase ne servit pas de réponse principale à toutes les questions belliqueuses. «Croyez-vous être un gentleman, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!--Est-ce que j'ai dit quelque chose à la jeune femme, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!--Avez-vous envie de vous faire casser les reins, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!» En même temps il faut observer qu'il semble y avoir une provocation cachée dans cet universel _ne vous inquiétez pas_; car il éveille dans le sein des individus auxquels il s'adresse plus de courroux qu'une grave injure.
Nous ne prétendons pas cependant que l'application de cette expression à M. Pickwick remplit son âme de l'indignation qu'elle aurait infailliblement excitée dans un esprit vulgaire. Nous racontons simplement le fait. En entendant ces mots, M. Pickwick ouvrit la porte de la chambre, et cria brusquement.
«Tupman, venez ici!»
M. Tupman arriva immédiatement avec un air de considérable surprise.
«Tupman, dit M. Pickwick, un secret de quelque délicatesse et qui concerne cette dame est la cause d'un différend qui vient de s'élever entre ce gentleman et moi-même. Mais je l'assure, devant vous, que ce secret n'a aucune relation avec lui-même, ni aucun rapport avec ses affaires. Après cela je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que s'il continuait à en douter, il douterait en même temps de ma véracité, ce que je considérerais comme une insulte personnelle.»
A ces mots, le philosophe lança à M.P. Magnus un regard qui renfermait toute une encyclopédie de menaces.
La figure honorable et assurée de M. Pickwick, jointe à la force, à l'énergie du langage qui le distinguaient si éminemment, auraient porté la conviction dans tout esprit raisonnable; mais malheureusement, dans l'instant en question, l'esprit de M. Peter Magnus n'était nullement dans un état raisonnable. Au lieu donc de recevoir, d'une manière convenable l'explication du philosophe, il procéda immédiatement à se monter sur un diapason dévorant de colère et de menaces, parlant avec rage de ce qui était dû à sa délicatesse, à sa sensibilité, et donnant de la force à ses déclamations en marchant furieusement à travers la chambre, et en arrachant ses cheveux; amusement qu'il interrompait quelquefois pour agiter son poing sous le nez philanthropique de M. Pickwick.
Cependant, fort de sa rectitude et de son innocence, contrarié d'avoir malheureusement embarrassé la dame d'un certain âge, dans une affaire aussi désagréable, M. Pickwick, à son tour, était dans une disposition moins paisible qu'à son ordinaire. En conséquence, on parla plus vivement; on se servit de plus gros mots, et à la fin, M. Magnus dit à M. Pickwick qu'il aurait bientôt de ses nouvelles. M. Pickwick, avec une politesse digne de louange, lui répondit que le plus tôt serait le mieux. A ces mots la dame d'un certain âge se précipita en pleurant hors de la chambre, et M. Tupman entraîna son savant ami, abandonnant le prétendu désappointé à ses sombres méditations.
Si la dame d'un certain âge avait vécu dans la société, ou si elle avait tant soit peu connu les coutumes et les manières de ceux qui font les lois et établissent les modes, elle aurait su que cette espèce de férocité est la chose du monde la plus innocente. Mais elle avait principalement habité la province, n'avait jamais lu les débats parlementaires, et était peu versée, par conséquent, dans le code d'honneur raffiné des nations civilisées. Aussitôt donc qu'elle eut gagné sa chambre à coucher et soigneusement verrouillé sa porte, elle commença à méditer sur les scènes dont elle venait d'être témoin. Des idées de massacre et de carnage se présentèrent à son imagination, et, dans cette fantasmagorie, le tableau le moins sanglant représentait M. Peter Magnus, enrichi d'une livre de plomb dans le côté gauche, et rapporté à l'hôtel sur un brancard. Plus la dame d'un certain âge méditait, plus elle était épouvantée, et à la fin elle se détermina à aller trouver le principal magistrat de la ville, et à le requérir de faire empoigner sans délai M. Pickwick et M. Tupman.
La dame d'un certain âge fut poussée à prendre ce parti par un grand nombre de considérations; mais la principale était la preuve incontestable qu'elle donnerait ainsi à M. Peter Magnus du dévouement qu'elle lui avait voué, de l'anxiété qu'elle ressentait pour le salut de sa personne. Elle connaissait trop bien la jalousie de son tempérament, pour s'aventurer à faire la plus légère allusion à la cause réelle de son agitation, en voyant M. Pickwick, et elle se fiait à son influence et à ses moyens de persuasion, pour apaiser le petit homme, pourvu que l'objet de ses soupçons fût éloigné, et qu'il ne s'élevât plus de nouvelles occasions de querelles. La tête remplie de ces réflexions, elle ajusta son chapeau et son châle, et se rendit en droite ligne au domicile du maire.