Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 31

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M. Pickwick saisit la montre d'un air triomphant, et s'occupa ensuite de retourner sur ses traces, pour regagner sa chambre à coucher; mais si le trajet pour descendre avait été environné de difficultés et d'incertitudes, le voyage pour remonter était infiniment plus embarrassant. Dans toutes les directions possibles s'embranchaient des rangées de portes, garnies de bottes et de souliers. Une douzaine de fois, M. Pickwick avait tourné doucement la clef d'une chambre à coucher, dont la porte ressemblait à la sienne, lorsqu'un cri bourru de l'intérieur: «Qui diable est cela?» ou, «Qu'est-ce que vous venez faire ici?» l'obligeait à se retirer sur la pointe du pied, avec une célérité parfaitement merveilleuse. Il se trouvait de nouveau réduit au désespoir, lorsqu'une porte entr'ouverte attira son attention. Il allongea la tête et regarda dans la chambre. Bonne chance à la fin! Les deux lits étaient là, dans la situation qu'il se rappelait parfaitement, et le feu brûlait encore. Cependant sa chandelle, qui n'était pas des plus longues lorsqu'il l'avait reçue, avait coulé dans les courants d'air qu'il venait de traverser, et s'abîma dans le chandelier, au moment où il fermait la porte derrière lui. «C'est égal, pensa M. Pickwick, je puis me déshabiller tout aussi bien à la lumière du feu.»

Les deux lits étaient placés à droite et à gauche de la porte. Entre chacun d'eux et la muraille il se trouvait une petite ruelle, terminée par une chaise de canne, et justement assez large pour permettre de monter au lit ou d'en descendre du côté de la muraille, si on le jugeait convenable. Après avoir exactement fermé les rideaux du lit du coté de la chambre, M. Pickwick s'assit dans la ruelle, sur la chaise de canne, et se débarrassa tranquillement de ses souliers et de ses guêtres. Ensuite il ôta et plia son habit, son gilet, sa cravate, et tirant lentement son bonnet de nuit de sa poche, il l'attacha solidement sur sa tête, en nouant sous son menton des cordons qui étaient toujours fixés à cette portion de son ajustement. Pendant cette opération l'absurdité de son récent embarras vint frapper plus fortement ses facultés risibles, et, se renversant sur sa chaise de canne, il se mit à rire en lui-même, de si bon coeur, que ç'aurait été un véritable délice, pour tout esprit bien constitué, de contempler le sourire qui épanouissait son aimable physionomie, sous son bonnet de coton orné d'une vaste mèche.

«C'est la plus drôle de chose, se dit M. Pickwick à lui-même en riant si démesurément qu'il en fit presque craquer les cordons de son bonnet; c'est la plus drôle de chose dont j'aie jamais entendu parler, que de me voir ainsi perdu dans cette auberge, et errant dans tous ses escaliers. Drôle! drôle! très-drôle!» M. Pickwick, souriant de nouveau, d'un sourire plus prononcé qu'auparavant, allait continuer à se déshabiller, lorsqu'il fut arrêté, tout à coup, par l'entrée inattendue d'une personne qui tenait une chandelle, et qui, après avoir fermé la porte, s'avança jusqu'auprès de la toilette et y posa sa lumière.

Le sourire qui se jouait sur les traits de M. Pickwick fut instantanément absorbé par l'expression de la surprise et de la stupeur la plus complète. La personne, quelle qu'elle fût, était arrivée si soudainement et avec si peu de bruit, que M. Pickwick n'avait pas eu le temps de crier ni de s'opposer à son entrée. Qui pouvait-ce être? un voleur? quelque individu mal intentionné, qui peut-être l'avait vu monter les escaliers, tenant à la main une belle montre. En tout cas que devait-il faire?

Le seul moyen pour M. Pickwick d'observer son mystérieux visiteur, sans danger d'être vu lui-même, était de grimper sur le lit pour lorgner dans la chambre, et d'entr'ouvrir les rideaux. Il eut donc recours à cette manoeuvre, et les tenant d'une main soigneusement fermés de manière à ne laisser passer que sa tête et son bonnet de coton, il mit sur son nez ses lunettes, rassembla tout son courage, et regarda.

Mais il s'évanouit presque d'horreur et de confusion lorsqu'il vit, debout devant la glace, une dame d'un certain âge, ornée de papillotes de papier brouillard, et activement occupée à brosser ce que les dames appellent _leur queue_. De quelque manière qu'elle fût venue dans la chambre, il était évident, à son air tranquille et dégagé, qu'elle comptait y passer la nuit tout entière. Elle avait apporté avec elle une chandelle de jonc garnie de son écran, et avec une louable précaution contre les dangers du feu, elle l'avait placée dans une cuvette pleine d'eau, sur le plancher, où cette chandelle brillait comme un phare gigantesque dans une mer singulièrement petite.

«Dieu me protège! pensa M. Pickwick. Quelle chose épouvantable!

--Hem! fit la dame; et aussitôt la tête du philosophe rentra derrière les rideaux, avec une rapidité digne d'une marionnette.

--Je n'ai jamais ouï parler d'une aventure aussi terrible, se dit le pauvre M. Pickwick, dont le bonnet était trempé d'une sueur froide. Jamais! Cela est effroyable!»

Cependant, ne pouvant résister au désir de voir ce qui se passait, il fit de nouveau sortir sa tête entre les rideaux.

La situation s'empirait. La dame d'un certain âge ayant fini d'arranger ses cheveux, les avait soigneusement enveloppés dans un bonnet de nuit de mousseline orné d'une petite garniture plissée, et contemplait le feu d'un air mélancolique et rêveur.

«Cette affaire devient alarmante, raisonna M. Pickwick en lui-même. Je ne puis pas laisser aller les choses de cette manière. Il est clair pour moi, d'après la tranquillité de cette dame, que je serai entré dans une chambre qui n'est pas la mienne. Si je parle, elle alarmera la maison; mais si je reste ici, les conséquences en seront plus effrayantes encore.»

M. Pickwick, il est inutile de le dire, était un des mortels les plus modestes et les plus délicats qui aient jamais existé. La seule idée de se présenter devant une dame en bonnet de nuit, le remplissait de confusion. Mais il avait fait un noeud à ses maudits cordons, et malgré tous ses efforts il ne pouvait parvenir à les défaire. Il devenait indispensable de briser la glace, et il n'y avait pour cela qu'un seul moyen. Il se retira derrière les rideaux, et toussa tout haut: «Hom! hom!»

A ce bruit inattendu la dame tressaillit évidemment, car elle renversa l'écran de sa chandelle. Mais bientôt elle se persuada qu'elle s'était alarmée sans raison, et lorsque M. Pickwick, croyant qu'elle était pour le moins évanouie de terreur, s'aventura à regarder à travers les rideaux, elle s'était remise à contempler le feu avec le même air mélancolique et rêveur.

«Voilà une femme bien extraordinaire, pensa M. Pickwick en rentrant la tête. Hom! hom!»

Cette fois ces deux syllabes étaient prononcées trop distinctement pour qu'il fût encore possible de les prendre pour une imagination.

«Mon Dieu! mon Dieu! s'écria la dame; qu'est-ce que cela?

--C'est... c'est seulement un gentleman, madame, dit M. Pickwick derrière le rideau.

--Un gentleman! répéta la dame avec terreur.

--C'en est fait! pensa M. Pickwick.

--Un homme dans ma chambre! s'écria la dame, et elle se précipita vers la porte. M. Pickwick entendit le frôlement de sa robe. Un instant de plus et toute la maison allait être alarmée.

--Madame, dit-il en montrant sa tête, dans l'excès de son désespoir; madame....»

M. Pickwick, en mettant sa tête hors des rideaux, n'avait certainement point de but bien déterminé. Cependant cela produisit instantanément un bon effet. La dame, comme nous avons dit, était déjà près de la porte. Il fallait l'ouvrir pour arriver à l'escalier, et elle l'aurait fait sans aucun doute en un instant, si l'apparition soudaine du bonnet de nuit philosophique ne l'avait pas fait reculer jusqu'au fond de la chambre. Elle y resta immobile, considérant d'un air effaré M. Pickwick, qui à son tour la contemplait avec égarement.

«Misérable! dit la dame, couvrant ses yeux de ses mains; que faites-vous ici?

--Rien, madame... rien du tout, madame... répondit M. Pickwick avec feu.

--Rien! répéta la dame en levant les yeux.

--Rien, madame, sur mon honneur, reprit M. Pickwick en secouant sa tête d'une manière si énergique que la mèche de son bonnet s'agitait convulsivement. Madame, je me sens accablé de confusion en m'adressant à une lady avec mon bonnet de nuit sur ma tête (ici la dame arracha brusquement le sien); mais je ne puis l'ôter, madame. (En disant ces mots, M. Pickwick donna à son bonnet une secousse prodigieuse pour preuve de son allégation.) Maintenant, madame, il est évident pour moi que je me suis trompé de chambre à coucher, en prenant celle-ci pour la mienne. Je n'y étais pas depuis cinq minutes lorsque vous êtes entrée tout d'un coup.

--Si cette histoire improbable est réellement vraie, monsieur, répliqua la dame en sanglotant violemment, vous quitterez cette chambre sur-le-champ.

--Oui, madame, avec le plus grand plaisir.

--Sur-le-champ! monsieur.

--Certainement, madame, certainement. Je... je suis très-fâché, madame, poursuivit M. Pickwick en faisant son apparition au pied du lit; très-fâché d'avoir été la cause innocente de cette alarme et de cette émotion; profondément affligé, madame....»

La dame montra la porte. Dans ce moment critique, dans cette situation si embarrassante, une des excellentes qualités de M. Pickwick se déploya encore admirablement. Quoiqu'il eût placé à la hâte son chapeau sur son bonnet de coton, à la manière des patrouilles bourgeoises, quoiqu'il portât ses souliers et ses guêtres dans ses mains, et son habit et son gilet sur son bras, rien ne put diminuer sa politesse naturelle.

«Je suis excessivement fâché, madame, dit-il en saluant très-bas.

--Si vous l'êtes, monsieur, vous quitterez cette chambre sur-le-champ.

--Immédiatement, madame. A l'instant même, madame, dit M. Pickwick en ouvrant la porte et en laissant tomber ses souliers avec grand fracas. Je me flatte, madame, reprit-il en ramassant ses chaussures et en se retournant pour saluer encore, je me flatte que mon caractère sans tache et le respect plein de dévotion que je professe pour votre sexe plaideront en ma faveur dans cette circonstance.» Mais avant qu'il eût pu conclure cette sentence, la dame l'avait poussé dans le passage, et avait fermé et verrouillé la porte derrière lui.

Quelque satisfaction que notre philosophe dût ressentir d'avoir terminé aussi aisément cette épouvantable aventure, sa situation présente n'était nullement agréable. Il était seul, à moitié habillé, dans un passage ouvert, dans une maison inconnue, au milieu de la nuit. Il n'était pas supposable qu'il put retrouver, dans une parfaite obscurité, la chambre qu'il n'avait pu découvrir lorsqu'il était armé d'une lumière, et s'il faisait le plus petit bruit, dans ses inutiles recherches, il courait la chance de recevoir un coup de pistolet et peut-être d'être tué par quelque voyageur réveillé en sursaut. Il n'avait donc pas d'autre ressource que de rester où il était, jusqu'à la pointe du jour. Ainsi, après avoir fait encore quelques pas dans le corridor, en trébuchant, à sa grande alarme, sur plusieurs paires de bottes, il s'accroupit dans un angle du mur, pour attendre le matin aussi philosophiquement qu'il le pourrait.

Cependant il n'était point destiné à subir cette nouvelle épreuve de patience, car il n'y avait pas longtemps qu'il était retiré dans son coin, lorsqu'à son horreur inexprimable un homme, portant une lumière, apparut au bout du corridor. Mais cette horreur fut soudainement convertie en transports de joie lorsqu'il reconnut son fidèle serviteur. C'était en effet M. Samuel Weller qui regagnait son domicile, après être resté jusqu'alors en grande conversation avec le garçon qui attendait la diligence.

«Sam! dit M. Pickwick, en paraissant tout à coup devant lui; où est ma chambre à coucher?»

Sam considéra son maître avec la surprise la plus expressive, et celui-ci avait déjà répété trois fois la même question, lorsque son domestique tourna sur son talon et le conduisit à la chambre si longtemps cherchée.

«Sam, dit M. Pickwick en se mettant dans son lit; j'ai fait cette nuit un des quiproquos les plus extraordinaires qu'il soit possible de faire.

--Ça ne m'étonne pas, monsieur, répliqua sèchement le valet.

--Mais je suis bien déterminé, Sam, quand je devrais rester six mois dans cette maison, à ne plus jamais me risquer tout seul hors de ma chambre.

--C'est la résolution la plus prudente que vous pourriez prendre, monsieur. Vous avez besoin de quelqu'un pour vous surveiller quand votre raison s'en va en visite.

--Qu'est-ce que vous entendez par là? Sam, demanda M. Pickwick, qui, se levant sur son séant, étendit la main comme s'il allait faire un discours; mais tout à coup il parut se raviser, se recoucha et dit à son domestique: Bonsoir.

--Bonsoir, monsieur,» répliqua Sam, et il sortit de la chambre. Arrivé dans le corridor, il s'arrêta, secoua la tête, fit quelques pas, s'arrêta encore, moucha sa chandelle, secoua la tête de nouveau, et finalement se dirigea lentement vers sa chambre, enseveli, en apparence, dans les plus profondes méditations.

CHAPITRE XXIII.

Dans lequel Samuel Weller s'occupe énergiquement de prendre la revanche de M. Trotter.

A une heure un peu plus avancée de cette même matinée dont le commencement avait été signalé par l'aventure de M. Pickwick avec la dame aux papillotes jaunes, dans la petite chambre située auprès des écuries, M. Weller aîné faisait les préparatifs de son retour à Londres. Il était parfaitement posé pour se faire peindre, et, profitant de l'occasion, nous allons esquisser son portrait.

Son profil avait pu présenter dans sa jeunesse des lignes hardies et fortement accentuées, mais grâce à la bonne chère, grâce à un caractère qui se pliait aux circonstances avec une extrême facilité, les courbes charnues de ses joues s'étaient étendues bien au-delà des limites qui leur avaient été originairement assignées par la nature; si bien qu'à moins de le regarder en face, il était difficile de distinguer dans son visage autre chose que le bout d'un nez rubicond. La même cause avait fait acquérir à son menton la forme grave et imposante que l'on décrit communément, en faisant précéder de l'épithète _double_ le nom de ce trait expressif de la physionomie humaine. Enfin, son teint présentait cette combinaison de couleurs qui ne se rencontrent guère que chez les gentlemen de sa profession, ou sur un filet de boeuf mal rôti. Autour de son cou il portait un châle de voyage écarlate, qui s'adaptait si parfaitement à son menton qu'il était difficile de distinguer les plis de l'un d'avec les plis de l'autre; par-dessus ce châle il mit un long gilet d'une grosse étoffe rouge à larges raies roses, et par-dessus ce gilet un immense habit vert, orné de gros boutons de cuivre; et parmi ces boutons ceux qui garnissaient la taille étaient si éloignés l'un de l'autre, que nul mortel ne les avait jamais vus tous les deux à la fois. Les cheveux de M. Weller étaient courts, lisses, noirs, et s'apercevaient à peine sous les bords gigantesques d'un chapeau brun à forme basse. Ses jambes étaient encaissées dans une culotte de velours à côtes et dans des bottes à revers; enfin, une grande chaîne de cuivre, terminée par une clef et un cachet du même métal, se dandinait gracieusement à sa vaste ceinture.

Nous avons dit que M. Weller faisait les préparatifs de son retour à Londres. Pour être plus explicite, il s'occupait de la question des vivres. Sur la table, devant lui, se trouvait un pot d'ale, un plat de boeuf froid et un pain d'une dimension fort respectable, à chacun desquels il distribuait tour à tour ses faveurs, avec la plus rigide impartialité. Il venait de couper une bonne tranche de pain lorsqu'un bruit de pas dans la chambre lui fit lever les yeux. L'espoir de sa vieillesse était devant lui.

«'Jour! Sammy,» dit le père.

Le fils s'approcha du pot d'ale et prit, en guise de réponse, une longue gorgée de liquide.

«Tu aspires les liquides avec facilité, Sammy, dit M. Weller en regardant l'intérieur du pot, lorsque son premier-né l'eut reposé, à moitié vide, sur la table; tu aurais fait une fameuse sangsure si tu étais né dans cette profession-là, Sammy.

--Oui, je me figure que ce talent-là m'aurait permis de vivre à mon aise, répliqua Sam en s'attaquant au boeuf froid avec une vigueur considérable.

--Je suis très-vexé, Sammy, reprit M. Weller en décrivant de petits cercles avec le pot pour secouer son ale avant de la boire, je suis très-vexé, Sammy, de voir que tu t'es laissé enfoncer par cet homme violet. J'avais toujours pensé, jusqu'à l'autre jour, que les mots de _Weller_ et _enfoncé_ ne viendraient jamais en contract, Sammy.... Jamais.

--Excepté, sans doute, le cas où il serait question d'une veuve, reprit Sam.

--Les veuves, Sammy, répliqua M. Weller en changeant un peu de couleur, les veuves sont des exceptions à toutes les règles. J'ai entendu dire combien une veuve vaut de femmes ordinaires, pour vous mettre dedans. Je crois que c'est 25, Sammy; mais ça pourrait bien être davantage.

--Eh mais, c'est déjà assez gentil.

--D'ailleurs, poursuivit M. Weller, sans faire attention à l'interruption, c'est ben différent. Tu sais ce que disait l'avocat de ce gen'lm'n qui battait sa femme à coups de pincettes quand il était en ribotte. «Après tout, m'sieu le président, qu'i' dit, «c'n est qu'une aimable faiblesse.» J'en dis autant par rapport aux veuves, Sammy; et tu en diras autant quand tu auras mon âge.

--Je sais bien, confessa Sam, je sais bien que j'aurais dû en savoir plus long.

--En savoir plus long! répéta M. Weller, en frappant la table avec son poing; en savoir plus long! Mais je connais un jeune moutard, qui n'a pas eu le quart de ton inducation, qui n'a pas seulement fréquenté les marchés pendant... non pas six mois, et qui aurait rougi de se laisser enfoncer comme ça, rougi jusqu'au blanc des yeux, Sammy!» L'angoisse que réveilla cette amère réflexion obligea M. Weller à tirer la sonnette et à demander une nouvelle pinte d'ale.

«Allons! à quoi bon parler de ça maintenant, fit observer Sam. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède, et cette pensée doit nous consoler, comme disent les Turcs, quand ils ont coupé la tête d'un individu par erreur. Mais chacun son tour, gouverneur, et si je rattrape ce Trotter, il aura affaire à moi.

--Je l'espère, Sammy, je l'espère, répondit gravement M. Weller. A ta santé, Sammy, et puisses-tu effacer bientôt la tache dont tu as soulié notre nom de famille.» En l'honneur de ce toast, le corpulent cocher absorba, d'un seul trait, les deux tiers au moins de la pinte nouvellement arrivée: puis il tendit le reste à son fils, qui en disposa instantanément.

«Et maintenant, Sammy, reprit M. Weller en consultant l'énorme montre d'argent que soutenait sa chaîne de cuivre; maintenant il est temps que j'aille au bureau pour prendre ma feuille de route et pour faire charger la voiture; car les voitures, Sammy, c'est comme les canons, i' faut les charger avec beaucoup de soin avant qu'i' partent.»

Sam Weller accueillit avec un sourire filial ce bon mot paternel et professionnel. Son respectable père continua d'un ton grave et ému: «Je vas te quitter, Sammy, mon garçon, et on ne sait pas quand est-ce que nous nous reverrons. Ta belle-mère peut avoir fait mon affaire, il peut arriver un tas d'accidents avant que tu reçoives de nouvelles nouvelles du célèbre monsieur Weller de la _Belle Sauvage_. L'honneur de la famille est dans tes mains, Samivel, et j'espère que tu feras ton devoir. Quant au reste, je sais que je peux me fier à toi comme à moi-même. Aussi je n'ai qu'un petit conseil à te donner. Si tu dépasses la cinquantaine et que l'idée te vienne d'épouser quelqu'un, n'importe qui, vite enferme-toi dans ta chambre, si tu en as une, et empoisonne-toi sur-le-champ. C'est commun de se pendre; ainsi pas de ces bêtises-là. Empoisonne-toi, Sammy, mon garçon, empoisonne-toi et plus tard tu seras bien aise de m'avoir écouté.»

M. Weller gardait fixement son fils en prononçant ces touchantes paroles. Lorsqu'il eut terminé il tourna lentement sur le talon et disparut.

Les derniers conseils de son père ayant éveillé dans l'esprit de M. Samuel Weller mille idées contemplatives et lugubres, il sortit de l'auberge du _Cheval blanc_ dès que le vieil automédon l'eut quitté, et dirigea ses pas vers l'église de Saint-Clément, essayant de dissiper sa mélancolie en se promenant dans les antiques dépendances de cet édifice. Il y avait déjà quelque temps qu'il flânait dans les environs, quand il se trouva dans un endroit solitaire, une espèce de cour, d'un aspect vénérable, et qui n'avait pas d'autre issue que le passage par lequel il était entré. Il allait donc retourner sur ses pas, lorsqu'il fut pétrifié sur place par une apparition que nous allons décrire ci-dessous.

M. Samuel Weller, était occupé à contempler les vieilles maisons de brique rouge, et malgré son abstraction profonde, lançait de temps en temps une oeillade assassine aux fraîches servantes qui ouvraient une fenêtre ou levaient une jalousie, lorsque la porte verte d'un jardin, au fond de la cour, s'ouvrit tout à coup. Un homme en sortit, qui referma soigneusement, après lui, ladite porte et s'avança d'un pas rapide vers l'endroit où se trouvait Sam.

Or, si l'on prend ce fait isolément, et sans s'occuper des circonstances concomitantes, il n'a rien de fort extraordinaire, car, dans beaucoup de parties du monde, un homme peut sortir d'un jardin et fermer derrière lui une porte verte, il peut même s'éloigner d'un pas rapide, sans attirer pour cela l'attention publique. Il est donc clair qu'il devait y avoir, pour éveiller l'intérêt de Sam, quelque chose de particulier dans le costume de l'homme, ou dans l'homme lui-même, ou dans l'un et dans l'autre. C'est ce que le lecteur pourra facilement conclure, lorsque nous lui aurons décrit avec précision la conduite de l'individu dont il s'agit.

Il avait donc fermé derrière lui la porte verte, il s'avançait dans la cour d'un pas rapide, comme nous l'avons déjà dit deux fois; mais il n'eut pas plus tôt aperçu M. Weller qu'il hésita, s'arrêta et parut ne pas trop savoir quel parti prendre. Cependant, comme la porte verte était fermée derrière lui, et comme il n'y avait pas d'autre issue que celle qui était devant lui, il ne fut pas longtemps à remarquer que, pour sortir de là, il fallait nécessairement passer devant M. Samuel Weller. Il reprit donc son pas délibéré et s'avança en regardant droit devant lui. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans cet homme, c'est la façon hideuse dont il contournait ses traits, faisant les grimaces les plus étonnantes et les plus effroyables qu'on ait jamais vues. Jamais l'oeuvre de la nature n'avait été déguisée plus artistement que ne le fut en un instant le visage en question.

«Parole d'honneur, se dit Sam à lui-même, en voyant approcher le quidam, voilà qui est drôle! j'aurais juré que c'était lui!»

L'homme avançait toujours, et à mesure qu'il s'approchait, sa figure devenait de plus en plus bouleversée.

«Je pourrais prêter serment, quant à ces cheveux noirs et à cet habit violet; mais c'est bien sûr la première fois que je vois cette boule-là.»

Pendant ce soliloque, la physionomie de l'étranger avait pris un aspect surnaturel et parfaitement hideux. Cependant il fut obligé de passer très-près de Sam, et un regard scrutateur de celui-ci lui permit de découvrir, sous ce masque de contorsions effrayantes, quelque chose qui ressemblait trop aux petits yeux de M. Job Trotter pour qu'il fût possible de s'y tromper.

«Ohé! monsieur!» cria Sam d'une voix irritée.

L'étranger s'arrêta.

«Ohé!» répéta Sam d'une voix encore plus féroce.

L'homme à l'horrible visage regarda avec la plus grande surprise au fond de la cour, à l'entrée de la cour, aux fenêtres de chaque maison, partout enfin, excepté du côté de Sam Weller; puis il fit un autre pas en avant, mais il fut arrêté par un nouveau hurlement de Sam:

«Ohé! monsieur!»