Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 29
Il était nécessaire que le corps de sa femme fût enlevé sans délai de la prison. Il en reçut l'avis avec calme et en reconnut la convenance. Presque tous les prisonniers s'étaient assemblés pour voir cet enlèvement. Ils se rangèrent des deux côtés lorsque George Heyling parut. Il s'avança d'un pas précipité; il se plaça dans un petit espace grillé, auprès de la porte d'entrée: la foule s'en retira par un sentiment instinctif de délicatesse. Bientôt le cercueil grossier descendit, porté lentement sur les épaules de quatre hommes. Un silence de mort l'accueillit, rompu seulement par les lamentations des femmes et par le bruit des pieds des porteurs sur le pavé. Quand ils atteignirent le lieu où se tenait l'époux délaissé, ils s'arrêtèrent. Il étendit sa main sur la bière, et arrangeant machinalement le drap qui la couvrait, il leur fit signe de continuer. Les guichetiers, sous le portique, ôtèrent leurs chapeaux; le cercueil passa; la porte pesante se referma par derrière. Heyling regarda d'un air distrait la foule dont il était entouré, et se laissa tomber lourdement sur la terre.
Pendant plusieurs semaines, on fut obligé de le veiller nuit et jour; mais dans les plus violentes rêveries de la fièvre, il ne perdit pas la conscience de ses malheurs, ni le souvenir du voeu qu'il avait fait. Des lieux, des scènes, des événements divers, se succédaient devant ses yeux avec la rapidité confuse du délire; et pourtant tous ses rêves étaient liés, en quelque manière, au sujet terrible qui remplissait son esprit. Il naviguait sur une mer sans bornes. Le ciel brûlant paraissait ensanglanté; les vagues furieuses bondissaient, tourbillonnaient de toutes parts. Un autre vaisseau labourait péniblement les flots agités: ses voiles déchirées flottaient comme des rubans sur ses mâts; son pont était encombré de créatures humaines, sur lesquelles, à chaque instant, crevaient des vagues monstrueuses qui les balayaient dans la mer écumante. Cependant le vaisseau que montait Heyling s'avançait au milieu de la masse mugissante des eaux, avec une force et une vitesse irrésistibles. Frappant l'autre navire sur le flanc, il l'écrasa sous sa quille. Un cri terrible, le cri de mort de cent misérables, s'éleva; si affreux qu'il retentit par-dessus les clameurs des éléments; si aigu qu'il semblait percer l'air et l'Océan et les cieux.--Mais qu'est-ce que cela? Quelle est cette vieille tête grise, qui s'élève au-dessus des vagues, qui lutte contre la mort, et dont les cris, le regard plein d'agonie, appellent du secours? Un seul coup d'oeil, et George Heyling s'est élancé dans la mer; il nage vigoureusement vers le vieillard; il s'en approche: oui! ce sont bien ses traits! Le vieillard le voit venir et s'efforce vainement de lui échapper. Heyling le saisit, l'étreint, l'entraîne avec lui sous les flots, au fond! au fond! sous des masses d'eau ténébreuses. Les efforts du vieillard deviennent de plus en plus faibles et bientôt cessent entièrement: il est mort; Heyling l'a tué; il a tenu son serment!
Seul et les pieds nus, il traversait les plaines brûlantes d'un immense désert. Le sable soulevé par le simoun l'étouffait, l'aveuglait. Ses grains imperceptibles pénétraient dans chaque pore de sa peau, et lui causaient une irritation qui allait jusqu'à la fureur. Des masses gigantesques de la même poussière, emportées par les vents et rougies par le soleil, marchaient autour de lui comme des piliers de feu vivant. Les ossements des voyageurs qui avaient péri, dans ces affreux déserts, blanchissaient à ses pieds; une lumière sanglante tombait sur tous les objets environnants; et aussi loin que ses regards pouvaient s'étendre, il n'apercevait que de nouveaux sujets de crainte et d'horreur. C'est en vain qu'il s'efforce de pousser un cri de détresse; sa langue brûlante est collée à son palais. Il se précipite en avant comme un désespéré. Doué d'une force surnaturelle, il fend les sables mouvants: mais à la fin, épuisé de soif et de fatigue, il tombe sans connaissance sur la terre. Quelle fraîcheur enivrante le ravive? D'où vient cet agréable murmure? De l'eau, c'est une source; le clair ruisseau coule à ses pieds. Il en boit avec ardeur, et reposant sur la rive ses membres endoloris, il tombe dans un assoupissement délicieux. Un bruit de pas le réveille. Un vieux homme à la tête grise s'avance en chancelant pour apaiser sa soif dévorante. C'est encore _lui_! Heyling saisit le vieillard d'un bras et l'éloigne de l'onde bienfaisante. Vainement celui-ci se débat avec d'affreuses convulsions; vainement il demande avec des cris déchirants de l'eau, une seule goutte d'eau pour sauver sa vie! Heyling le repousse d'un bras impitoyable; il contemple d'un oeil avide sa longue agonie, et quand sa tête grise tombe sans vie sur son sein, il laisse aller son cadavre et le repousse du pied.
Lorsque la fièvre le quitta, lorsque la connaissance lui revint, il s'éveilla pour se trouver libre et riche; pour apprendre que son père, qui l'aurait laissé mourir dans une prison, qui avait laissé ceux qui devaient lui être plus chers que sa propre existence, périr de besoin et de cette tristesse du coeur qu'aucun médecin ne peut guérir; que son père dénaturé avait été trouvé mort dans son lit. Il aurait bien eu le courage de faire de son fils un mendiant; mais orgueilleux jusqu'au bout de sa santé et de sa force, il avait ajourné les mesures à prendre pour cela, jusqu'au moment où il était trop tard pour le faire: et maintenant il pouvait grincer des dents, dans l'autre monde, à la pensée de toutes les richesses que cette négligence avait fait passer sur la tête de son fils!
George Heyling revint à lui pour apprendre sa fortune nouvelle, pour se souvenir du serment terrible qu'il avait fait, pour se rappeler que son ennemi était le père de sa propre femme, l'homme qui l'avait plongé dans une prison, et qui, quand sa fille et son petit enfant s'étaient jetés à ses pieds, pour lui demander grâce, les avait chassés avec mépris. Oh! combien le malheureux Heyling déplorait la faiblesse qui l'empêchait de se lever et de poursuivre activement sa vengeance!
Il se fit transporter loin des lieux qui avaient été témoins de sa misère et de la double perte qu'il avait faite; il se retira sur le bord de la mer, dans une résidence paisible, non avec l'espoir de recouvrer le bonheur ou même la tranquillité, car l'un et l'autre s'étaient enfuis pour toujours, mais afin de retrouver son énergie abattue et de méditer sur le projet qu'il nourrissait avec une persistance implacable. Dans cet endroit même, quelque mauvais esprit, sans doute, lui fournit l'occasion de sa première et de sa plus horrible vengeance.
C'était l'été: plongé dans ses sombres pensées, Heyling sortait vers le soir de son logis solitaire, suivait un étroit sentier, au pied des falaises, jusqu'à un site désert et sauvage qu'il avait rencontré dans ses courses vagabondes et qui avait plu à son imagination exaltée. Là, il s'asseyait sur des débris de rochers, et, ensevelissant son visage dans ses deux mains, il y restait pendant des heures entières, jusqu'à ce que les hautes ombres des rocs effroyables qui menaçaient sa tête eussent jeté une épaisse nuit sur tous les objets environnants.
Par une calme soirée, il était assis là, dans sa posture habituelle, levant de temps en temps les yeux pour suivre le vol d'une mouette, ou pour contempler la glorieux sillon de lumière qui, commençant au bord de l'Océan, semblait conduire jusqu'au point extrême de l'horizon où le soleil commençait à se plonger, lorsque la profonde tranquillité du paysage fut troublée par un long cri de détresse. Heyling prêta l'oreille, ne sachant pas d'abord s'il avait bien entendu; puis le cri étant répété d'une manière plus déchirante, il se dressa et se hâta de courir dans la direction d'où venait le bruit.
La scène qui s'offrit à ses yeux parlait d'elle-même. Des vêtements étaient déposés sur la plage; une tête d'homme s'élevait à peine au-dessus des flots, à quelque distance du bord, tandis que, sur le rivage, un vieillard, tordant ses mains avec désespoir, courait çà et là, en appelant au secours. Heyling, dont les forces étaient alors suffisamment rétablies, arracha son habit et s'élança vers les flots, avec l'intention de s'y précipiter et de ramener l'homme qui se noyait.
«Hâtez-vous, monsieur, au nom de Dieu! sauvez-le, sauvez-le, pour l'amour du ciel! C'est mon fils, monsieur, mon seul fils! dit le vieillard en s'approchant tout tremblant d'émotion. Mon seul fils, monsieur, et qui meurt là, sous les yeux de son père!»
Aux premiers mots que le vieillard avait prononcés, celui qu'il regardait comme un sauveur s'était arrêté court, et, croisant ses bras sur sa poitrine, était demeuré complétement immobile.
«Grand Dieu! s'écria le vieillard en reculant; Heyling!»
Heyling sourit et garda le silence.
«Heyling, reprit le vieillard avec égarement; mon fils, Heyling! mon enfant chéri! Voyez... voyez....» Et pantelant d'angoisse, le misérable père montrait l'endroit où le jeune homme se débattait contre la mort.
«Écoutez! poursuivit le vieillard, il vient encore de crier! Il est encore vivant! Heyling! sauvez-le! sauvez-le!»
Heyling sourit de nouveau et ne fit aucun mouvement.
«Je vous ai maltraité, cria le vieillard en tombant à genoux et le suppliant à mains jointes. Vengez-vous! prenez tout mon bien! prenez ma vie! Jetez-moi dans l'eau à vos pieds, et si la nature peut se contenir, je mourrai sans me débattre! Par pitié, tuez-moi, Heyling, main sauvez mon fils! Il est si jeune! si jeune pour mourir!
--Écoutez, dit Heyling en saisissant fortement le poignet du vieillard, je veux avoir vie pour vie, en voici une! Mon enfant, à moi, est mort sous les yeux de son père! il est mort dans une agonie bien plus affreuse que celle de ce jeune calomniateur de sa soeur. Vous avez ri alors; vous avez fermé votre porte au visage de votre fille, où la mort avait déjà mis son empreinte! Vous avez ri de nos souffrances.... qu'en pensez-vous maintenant? Regardez là! regardez là!»
En parlant ainsi, Heyling montrait l'Océan. Un faible cri s'y fit entendre; les dernières, les terribles convulsions d'un noyé agitèrent les flots clapotants; et l'instant d'après leur surface était unie; l'oeil ne pouvait plus distinguer l'endroit où le jeune homme avait disparu dans une tombe prématurée.
Trois ans s'étaient écoulés, lorsqu'un gentleman descendit de sa voiture à la porte d'un avoué de Londres, bien connu pour ne pas exagérer la délicatesse. Il demanda une entrevue pour une affaire d'importance. Le visage de l'étranger était pâle, battu, hagard, et il ne fallait pas toute la finesse de l'homme d'affaires pour reconnaître que les maladies ou le malheur avaient fait plus de ravages sur sa personne que la main du temps n'aurait pu en accomplir pendant le double de la durée de sa vie.
«Je désire, dit l'étranger, que vous veuillez bien vous charger d'une affaire qui m'intéresse beaucoup....»
L'avoué salua obséquieusement et jeta un coup d'oeil au paquet que le gentleman tenait dans sa main. Celui-ci le remarqua et poursuivit:
«Ce n'est pas une affaire ordinaire, et ces papiers ne sont pas venus entre mes mains sans de longues peines et de grandes dépenses.»
L'avoué examina le paquet avec plus de curiosité encore, et son nouveau client dénouant la corde qui l'attachait, lui fit voir une quantité de billets avec quelque copies d'actes et d'autres documents.
«Comme vous le verrez, dit le client, l'homme dont voici la nom a emprunté, depuis quelques années, de vastes sommes sur ces papiers. Il était convenu tacitement avec ses premiers prêteurs, dont j'ai par degrés acheté le tout, pour le triple ou le quadruple de sa valeur; il était convenu, dis-je, que ces billets seraient renouvelés de temps en temps, jusqu'à une certaine époque; mais cette convention n'est exprimée nulle part. L'emprunteur a dernièrement subi de grandes pertes, et ces obligations, en venant sur lui tout d'un coup, le mettraient sur la paille.
--Le montant total est de quelque mille livres sterling, dit l'avoué en regardant les papiers.
--Oui, répondit le client.
--Eh bien! que ferons-nous?
--Ce que vous ferez? s'écria le client avec une véhémence soudaine. Employez, pour sa perte, toutes les ressources de la loi, toutes les subtilités de la chicane, tous les moyens, honnêtes ou non, que peuvent inventer les plus rusés praticiens. Je veux qu'il meure d'une mort prolongée, harassante! Ruinez-le! saisissez, vendez ses biens, ses terres! chassez-le de son domicile! Qu'il mendie dans sa vieillesse et qu'il expire en prison!
--Mais les frais, monsieur, les frais de tout ceci, fit observer l'avoué lorsqu'il fut revenu de sa première surprise. Si le défendant est ruiné, qui payera les frais?...
--Nommez une somme, s'écria l'étranger, dont les mains tremblaient si violemment qu'il pouvait à peine tenir la plume qu'il avait saisie; nommez une somme quelconque et elle vous sera remise. N'ayez pas peur de demander! rien ne me semblera trop cher pourvu que j'atteigne mon but.»
L'avoué nomma à tous hasards une grosse somme, plutôt pour savoir jusqu'où son client avait réellement l'intention d'aller, que dans la pensée qu'il la lui accorderait. L'étranger, sans hésiter, écrivit une traite sur son banquier, la lui remit, et s'éloigna.
La traite fut convenablement honorée, et l'avoué, voyant qu'il pouvait compter sur son étrange client, se mit sérieusement à la besogne. Pendant plus de deux années, ensuite, M. Heyling vint passer des jours entiers dans l'étude, courbé sur les papiers qui s'accumulaient, à mesure qu'on commençait poursuite après poursuite, procès après procès. Il relisait, avec des yeux étincelants de joie, les demandes de délai, les lettres de supplication, les représentations de la ruine certaine que l'autre partie devait subir. A toutes ces prières pour un peu d'indulgence, il n'y avait qu'une seule réponse: _Il faut payer_. Les terres, les maisons, les meubles furent vendus tour à tour, et le vieillard lui-même aurait été claquemuré dans une prison, s'il n'était parvenu à s'enfuir, en trompant la vigilance du garde chargé de sa capture.
Bien loin d'être rassasiée par le succès, l'implacable animosité de Heyling semblait s'accroître avec la ruine qu'il infligeait. Sa furie fut sans bornes lorsqu'il apprit la fuite du vieillard. Dans sa rage il grinçait des dents, il arrachait ses cheveux, et il chargeait d'imprécations horribles les hommes à qui on avait confié l'exécution de la prise de corps. Enfin on ne put lui rendre une espèce de calme que par des assurances répétées que le fugitif serait certainement découvert. On envoya des gens dans toutes les directions, on eut recours à tous les stratagèmes imaginables, pour apprendre le lieu de sa retraite; mais ce fut en vain, et six mois se passèrent sans qu'il fût possible de le retrouver.
Un soir, à une heure avancée, Heyling, dont on n'avait pas entendu parler depuis plusieurs semaines, se rendit à la résidence privée de son avoué et lui fit dire que quelqu'un demandait à lui parler sur-le-champ. L'avoué avait reconnu la voix du haut de l'escalier; mais avant qu'il eût pu donner l'ordre de l'introduire, Heyling avait franchi les degrés et était entré, pâle, palpitant, dans le salon. Après avoir fermé la porte, de peur d'être entendu, il se laissa tomber sur un siége, et dit d'une voix basse:
«Je l'ai trouvé, à la fin!
--Bah! fit l'avoué. Très-bien, monsieur, très-bien.
--Il est caché dans un misérable logement à Camden. Peut-être est-ce aussi bien que nous l'ayons perdu de vue, car il a vécu là tout seul et dans la plus abjecte misère. Il est pauvre, très-pauvre.
--Très-bien, dit l'avoué. Vous ferez faire sa capture demain, naturellement.
--Oui... attendez... non, le jour d'après. Vous êtes surpris que je désire reculer, ajouta le client avec un affreux sourire; mais j'avais oublié.... Après-demain est un anniversaire dans sa vie. Que ce soit après-demain.
--Très-bien. Voulez-vous écrire des instructions pour le garde?
--Non; qu'il me prenne ici à huit heures du soir, et je l'accompagnerai moi-même.»
Effectivement ils se réunirent à l'heure convenue, et prenant une voiture de louage, ils dirent au cocher d'arrêter à un coin de la vieille route, près du _Work-house_ de Camden. Lorsqu'ils y arrivèrent il faisait nuit. Ils suivirent le mur de l'hôpital vétérinaire, et entrèrent dans une petite rue désolée, entourée de fossés et de champs.
Après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux et s'être enveloppé de son manteau, Heyling s'arrêta devant la maison la plus misérable de la rue et frappa doucement à la porte. Elle fut immédiatement ouverte par une vieille femme qui fit un salut d'intelligence. Heyling dit tout bas au garde de l'attendre, monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre et y entra tout à coup.
L'objet de ses recherches implacables, vieillard décrépit maintenant, était assis près d'une vieille table de sapin, sur laquelle il n'y avait rien qu'une misérable chandelle. A l'entrée d'un étranger, il tressaillit et se leva avec peine.
«Qu'y a-t-il encore? qu'y a-t-il encore? demanda-t-il d'une voix cassée. Quelle nouvelle misère est ceci? Qu'est-ce que vous désirez?
--Un mot avec vous,» répondit Heyling. En même temps il s'assit à l'autre bout de la table, et, rejetant son manteau et son chapeau, il découvrit ses traits.
Le vieillard, frappé de surprise, retomba sur sa chaise, et, serrant ses deux mains ensemble, contempla cette apparition avec un regard mêlé d'horreur et de crainte.
--Il y a aujourd'hui six ans, dit Heyling, que j'ai réclamé de vous la vie que vous me deviez pour mon enfant. Vieillard, auprès du cadavre de votre fille, j'ai juré de vivre une vie de vengeance. Depuis ce temps, je n'ai pas regretté mon serment une seconde; mais si j'en avais été capable, le souvenir d'un seul regard de l'innocente créature, lorsqu'elle se mourait sans plainte sous mes yeux; le souvenir du visage affamé de notre malheureux enfant, m'aurait fortifié pour l'accomplissement de ma tâche. Vous vous rappelez ma première revanche: celle-ci est la dernière.»
Le vieillard frissonna; ses mains tombèrent sans force à ses côtés.
«Demain, je quitte l'Angleterre, poursuivit Heyling après une pause d'un instant. Cette nuit je vous dévoue à la mort vivante à laquelle vous m'aviez condamné, une prison sans espérance!...»
En cet endroit, jetant les yeux sur le vieillard, il cessa de parler; il approcha la lumière de son visage décharné, la remit doucement sur la table, et quitta la chambre.
«Vous feriez bien de monter vers le vieux bonhomme, je crois qu'il se trouve mal, a dit-il à la femme en ouvrant la porte de la rue et faisant signe au garde de le suivre. La femme referma la porte, monta le plus vite qu'elle put l'escalier, et trouva le vieillard... mort!
Dans l'une des vallées les plus gracieuses du jardin britannique, dans un des cimetières les plus tranquilles du comté de Kent, où les fleurs sauvages se marient au gazon, où les oiseaux chantent sans cesse, sous une pierre simple et polie, reposent en paix la mère et l'enfant. Mais les cendres du père ne sont pas mêlées avec les leurs, et depuis sa dernière expédition l'avoué n'eut plus aucune nouvelle de son singulier client.
* * * * *
Lorsque le vieux clerc eut terminé son récit, il se leva, s'approcha d'une des patères, et décrochant son chapeau et sa redingote, il les mit avec beaucoup de tranquillité; ensuite, sans ajouter un seul mot, il s'éloigna lentement. Le gentleman aux boutons de mosaïque s'était profondément endormi; et tandis que la majeure partie des assistants étaient gravement occupés à faire tomber des gouttes de suif dans leur grog, M. Pickwick se retira sans être remarqué. Il paya son écot, aussi bien que celui de Sam, et tous deux quittèrent les domaines de _la Souche et la Pie_.
CHAPITRE XXII.
M. Pickwick se rend à Ipswich, et rencontre une aventure romantique, sous la figure d'une dame d'un certain âge, en papillotes de papier brouillard.
«C'est ça le matériel de ton gouverneur, Sammy? demanda M. Weller _senior_ à son affectionné fils, comme celui-ci entrait, avec un sac de voyage et un petit portemanteau, dans la cour de l'hôtel du _Taureau_, à Whitechapel.
--Vous avez mis votre nez rouge dessus, vieux, répliqua Sam, en s'asseyant sur son fardeau, qu'il avait déposé à terre. Le gouverneur va arriver _recta_.
--Il est cabriolant, je suppose.
--Oui; il s'administre deux milles de danger pour huit pence. Comment va la belle-mère, ce matin?
--Drôlement, Sammy, drôlement, répliqua M. Weller avec une gravité imposante. Elle s'est enfoncée dans les méthodistes dernièrement et elle est diablement pieuse, c'est sûr. C'est une trop bonne créature pour moi, Sammy. Je sens que je ne la mérite pas.
--Hé! dit Sam, c'est bien de l'abnégation de votre part.
--Juste! repartit le père avec un soupir. Elle s'est embourbée dans une nouvelle invention pour la renaissance morale des gens. La _vie nouvelle_, qu'ils appellent ça, j'crois. J'aimerais ben à voir marcher c'te invention-là, Sammy. J'aimerais ben à voir ta belle-mère renaître. Comme je la mettrais vite en nourrice!--Sais-tu ce qu'elles ont fait l'autre jour, poursuivit M. Weller après une pause, durant laquelle il avait frappé une demi-douzaine de fois le côté de son nez avec son index, d'une manière très-significative.
--Sais pas. Qu'est-ce que c'est?