Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 28
«Ha! ha! dit le vieux homme dont nous avons donné une courte description dans le précédent chapitre, ha! ha! qui parle des _Inns_?
--C'est moi, monsieur, répondit M. Pickwick. Je remarquais que ce sont de vieux endroits bien singuliers.
--_Vous_! repartit le vieux homme d'un ton méprisant. Que pouvez-vous savoir du temps où les jeunes gens s'enfermaient dans ces chambras solitaires, et lisaient, et lisaient, heure après heure, nuit après nuit, jusqu'à ce que leur raison fût altérée par leurs études nocturnes, jusqu'à ce que les forces de leur esprit fussent épuisées, jusqu'à ce que la lumière du matin ne leur apportât plus ni fraîcheur ni santé; si bien qu'ils finissaient par périr après avoir dévoué inutilement leurs jeunes énergies à de vieux bouquins desséchés. Vous, qui êtes venu plus tard, à une époque toute différente, que savez-vous de cet affaissement graduel par une lente consomption, ou de ces ravages rapides de la fièvre, résultat de la débauche et de la dissipation, pour les habitants de ces chambres sombres? Savez-vous combien de plaideurs, après avoir vainement imploré la merci des hommes de loi, s'en sont allés, le coeur brisé, chercher du repos dans la Tamise ou un refuge dans la prison? Il n'y a pas un panneau, dans les vieilles boiseries, qui ne pût faire un récit plein d'horreur sur le roman de la vie, de la vie réelle, monsieur! Tout prosaïques que ces hôtels puissent vous sembler maintenant, je vous dis qu'ils sont remplis d'affreux mystères; et j'aimerais mieux entendre, à minuit, bien des légendes ornées d'un titre terrible, que la véritable histoire d'une de ces chambres antiques.»
Il y avait quelque chose de si singulier dans l'énergie soudaine du vieillard et dans le sujet qui l'avait réveillé, que M. Pickwick ne trouva point de paroles prêtes pour lui répondre. Cependant le vieillard, réprimant son impétuosité et reprenant l'air goguenard que l'excitation du moment lui avait fait perdre, poursuivit en ces termes:
«Regardez-les sous un autre aspect moins romantique. Quels admirables instruments de lente torture! Pensez au pauvre homme qui a dépensé tout ce qu'il possédait, qui s'est réduit à la mendicité, qui a rançonné ses amis pour entrer dans une profession où il ne gagnera jamais un morceau de pain. L'attente, l'espoir, le désappointement, la crainte, le malheur, la pauvreté, les espérances anéanties, la carrière perdue, le suicide, peut-être, ou mieux encore, l'ivrognerie en guenilles, en savates! voilà ce que l'on trouve dans ces sombres demeures. Ne sont-ce pas là de drôles d'hôtels, hein?»
Le vieillard se frottait les mains en ricanant, enchanté d'avoir placé son sujet favori sous un nouveau point de vue; M. Pickwick le considérait avec curiosité, et le reste de la compagnie souriait et regardait en silence.
«Vous parlez de vos universités allemandes, poursuivit le petit vieillard, pouh! pouh! Il y a assez de poésie ici, à côté de nous, sous nos yeux; seulement personne n'y pense.
--Certainement, dit en riant M. Pickwick, je n'ai jamais pensé à la poésie de ces endroits-là.
--Sans doute, vous n'y avez pas pensé: naturellement. C'est comme un de mes amis qui me disait souvent: «Qu'est-ce qu'il y a de particulier dans ces vieilles maisons?--Drôles de vieux endroits, répondais-je.--Pas du tout, disait-il.--Solitaires, reprenais-je.--Pas le moins du monde,» disait-il. Un matin, comme il allait ouvrir sa porte pour sortir, il tomba frappé d'apoplexie foudroyante. Il est tombé la tête dans sa propre boîte à lettres. Il resta là pendant dix-huit mois. Tout le monde le crut parti de la ville.
--Et comment fut-il trouvé, à la fin? demanda M. Pickwick.
--Comme il n'avait pas payé son loyer depuis deux ans, on se détermina à entrer d'autorité. En effet, la serrure fut forcée, et un cadavre desséché, en habit bleu, en culotte noire, en bas de soie, tomba dans les bras du portier qui ouvrait la porte. C'est drôle, ça? assez drôle peut-être? assez drôle, eh?» Et le petit vieillard pencha sa tête encore plus sur son épaule, en frottant ses mains avec un indicible plaisir.
«Je sais une autre aventure du même genre, reprit-il, quand sa joie fut un peu calmée. Elle arriva dans Clifford's Inn. Un locataire, sous les toits, mauvaise réputation, s'enferme dans le cabinet de sa chambre à coucher et prend une dose d'arsenic. L'intendant croit qu'il est décampé, ouvre sa porte et met écriteau. Un autre homme arrive, loue la chambre, la meuble et vient l'habiter. Mais, d'une manière ou d'une autre, il ne peut pas dormir. Toujours agité, inconfortable: C'est bien drôle! se dit-il. Je ferai ma chambre à coucher dans l'autre pièce, et celle-ci sera mon cabinet. Il fait l'échange et dort très-bien la nuit, mais soudainement il devient incapable de lire le soir; il se trouve nerveux, inquiet, et ne peut rien faire que de moucher sa chandelle ou de regarder autour de soi. «Je n'y comprends rien,» se dit-il un soir qu'il revenait de la comédie et buvait un verre de grog froid, le dos appuyé sur le mur, pour ne pas pouvoir s'imaginer qu'il y eût quelqu'un derrière lui. «Je n'y comprends rien,» se dit-il, et justement ses yeux s'arrêtent sur le petit cabinet qui était toujours resté fermé en dedans. Un frisson le saisit des pieds à la tête. «J'ai déjà éprouvé cette étrange sensation, pense-t-il. Je ne puis pas m'empêcher d'imaginer qu'il y a quelque mystère dans ce cabinet....» En même temps, il fait un effort, rassemble tout son courage, brise la serrure avec le fourgon, ouvre la porte, et là, ma foi! il découvre, debout dans un coin, le dernier locataire, tenant une petite bouteille dans sa main crispée, et dont le visage portait les traces affreuses d'une mort violente.»
Ayant ainsi parlé, le vieux homme recommença à ricaner, en promenant ses regards refrognés sur les visages étonnés et attentifs de ses auditeurs.
«Quelles choses étranges vous nous dites là, monsieur! s'écria M. Pickwick en observant minutieusement les traits du vieillard, au moyen de ses lunettes.
--Étranges? reprit celui-ci, nullement. Vous les trouvez étranges parce qu'elles sont nouvelles pour vous. Elles sont farces, mais ordinaires.
--Farces! s'écria M. Pickwick involontairement.
--Oui, farces! n'est-il pas vrai?» répliqua le petit vieillard avec un ricanement diabolique; et alors sans attendre une réponse, il continua:
«Il y a une quarantaine d'années, je connaissais un autre individu qui loua, dans un des plus anciens Inns, un appartement vieux, humide, moisi, demeuré vacant et fermé depuis des années, des siècles. Il courait une quantité d'histoires de vieilles femmes sur ce logement-là, et certainement il était loin d'être gai; mais la pauvreté rongeait notre homme, et quand ces chambres auraient été dix fois pires, leur bon marché l'aurait décidé. Il fut obligé de racheter quelques vieux meubles qui étaient scellés à la muraille, et entre autres une grande armoire à papiers, avec de grandes portes vitrées, garnies en dedans de rideaux verts. C'était un meuble fort inutile pour lui, car il n'avait pas de papiers à y mettre, et quant à ses vêtements il les portait toujours sur son dos, sans se fatiguer, encore. C'est bien. Il fait donc porter tous ses meubles, et il n'en avait pas la charge d'un brancard; il éparpille ses quatre chaises dans la chambre pour leur faire faire, autant que possible, la figure d'une douzaine, et, le soir venu, il se met à boire auprès du feu le premier verre d'un gallon d'eau-de-vie qu'il avait acheté à crédit. Tout en buvant, il se demandait à lui-même si l'eau-de-vie serait jamais payée, et dans ce cas, au bout de combien d'années, lorsque ses yeux vinrent à tomber sur les portes vitrées de l'armoire de chêne. «Ah! se dit-il, si je n'avais pas été obligé de prendre ce vilain bahut à l'estimation du vieux brocanteur, j'aurais pu avoir pour mon argent quelque chose de plus confortable. Je vous dirai ce qui en est, vieille ganache, ajouta-t-il en parlant tout haut à l'armoire, seulement parce qu'il n'avait personne autre à qui parler; s'il ne fallait pas plus de peine pour briser votre vilaine carcasse qu'elle ne me ferait de profit, vous allumeriez mon feu en moins de rien.» Il avait à peine prononcé ces paroles qu'un son, ressemblant à un faible gémissement, parut sortir de l'armoire. Notre homme en fut effrayé d'abord, mais réfléchissant ensuite que ce bruit devait être produit par quelque voisin qui rentrait chez lui de bonne humeur, il mit ses pieds sur le garde-feu et leva le poker pour remuer le charbon de terre. En ce moment le même son fut répété, l'une des portes vitrées s'ouvrit lentement et laissa voir, debout dans l'armoire, la figure d'un grand homme, couvert de vêtements sales et déchirés. Son visage pâle et maigre semblait rongé de chagrin, et il y avait dans la couleur de sa peau, dans ses formes de squelette, dans toute sa contenance, enfin, quelque chose qui n'appartenait pas à un habitant de ce monde. «Qui êtes-vous? balbutia le nouveau locataire devenu plus blanc que sa chemise, et balançant toutefois dans sa main le poker, de manière à ajuster assez décemment la figure surnaturelle. Qui êtes-vous?--Ne me jetez pas ce poker, répliqua le revenant. Vous auriez beau me viser en plein, il passerait au travers de moi sans résistance et ne frapperait que le fond de l'armoire. Je suis un esprit.--Et que me voulez-vous, s'il vous plaît? repartit le locataire d'une voix tremblante.--Dans cette chambre, répliqua l'apparition, s'est consommée ma ruine terrestre. Dans cette chambre, j'ai été réduit à la mendicité, ainsi que mes enfants. Dans cette armoire s'accumulèrent chaque année les papiers d'un long, d'un éternel procès. Dans cette chambre, lorsque je mourus de chagrin, de désespoir, deux rusés vampires se partagèrent les richesses pour lesquelles j'avais empoisonné mon existence, et dont ils ne laissèrent pas un liard à mes pauvres enfants. Je les ai si bien épouvantés que je les ai fait déguerpir de ces lieux; et depuis, afin de revoir le théâtre de mes longues misères, j'y reviens toutes les nuits, seule époque où je puisse encore visiter votre planète. Cet appartement est à moi. Laissez-le-moi.--Si vous insistez pour revenir dans cette chambre, répondit le locataire, qui avait eu le temps de se recueillir pendant le prolixe récit du revenant, je vous en quitterai la possession avec le plus grand plaisir; mais, si vous me le permettez, je désirerais vous adresser une question.--Parlez, dit l'esprit d'une voix sévère.--Eh bien! reprit notre homme, je ne veux pas vous appliquer personnellement mon observation, puisqu'elle est commune à tous les esprits dont j'ai entendu parler, mais il me semble un peu... inconséquent, que vous reveniez toujours exactement aux lieux où vous avez été le plus malheureux, lorsque vous avez la facilité de visiter les plus beaux pays de la terre, puisque l'espace ne doit rien être pour vous.--Ma foi! cela est vrai! je n'y avais jamais pensé, répliqua le revenant.--Vous voyez, monsieur, poursuivit le locataire, que cette chambre est bien misérable. D'après l'apparence de cette armoire, j'oserais dire qu'il n'y manque point de punaises; et réellement j'imagine que vous pourriez trouver un domicile beaucoup plus confortable, sans parler du climat de Londres, qui est extrêmement peu flatteur.--Vous avez tout à fait raison, monsieur, répondit l'esprit avec politesse. Je n'avais jamais pensé à cela. Je vais essayer immédiatement du changement d'air.» En effet, tout en parlant, il commença à s'évanouir; ses jambes étaient déjà entièrement disparues, lorsque le locataire le rappela. «Monsieur, lui cria-t-il, vous rendriez un bien grand service à la société si vous vouliez avoir la bonté de suggérer aux autres ladies et gentlemen qui s'occupent à hanter les vieilles maisons, qu'ils pourraient être beaucoup plus confortablement ailleurs.--Je n'y manquerai pas, répondit le revenant. Il faut en vérité que nous soyons bien bêtes, nous autres esprits, pour n'avoir point trouvé cela. Je ne me pardonne point d'avoir été si stupide!» En disant ces mots, le revenant disparut, et ce qui est remarquable, ajouta le vieux homme en jetant un regard malin autour de la table, il ne revint jamais.
«Ce n'est pas mauvais, si c'est vrai, dit l'homme aux boutons de mosaïque en allumant un nouveau cigare.
--Si! s'écria le vieillard d'un air excessivement méprisant. Voyez-vous, continua-t-il en se tournant vers Lowten, je ne serais pas bien étonné qu'il finit par dire que l'histoire du singulier client que nous avions, quand j'étais chez l'avoué, n'est pas vraie non plus.
--Oh! cette histoire-là, je n'en dirai rien du tout, car je ne l'ai jamais entendue, répondit l'homme aux bijoux de clinquant.
--Monsieur, dit M. Pickwick, je souhaiterais fort que vous voulussiez bien nous la raconter.
--Oh! oui, ajouta Lowten, racontez-la. Personne ici ne l'a entendue, excepté moi, et je l'ai presque oubliée.»
Le vieux homme regarda autour de la table et ricana plus horriblement que jamais, en remarquant l'attention peinte sur tous les visages. Ensuite, frottant son menton avec sa main et contemplant le plafond, comme pour rafraîchir sa mémoire, il commença ainsi qu'il suit:
HISTOIRE D'UN SINGULIER CLIENT.
Il n'importe guère où ni comment j'ai appris cette courte histoire; si je vous la racontais dans l'ordre où je l'ai sue, je commencerais par le milieu, et quand je serais arrivé à la conclusion, je retournerais en arrière chercher un commencement. Il suffira de vous dire que quelques-uns des événements se sont passés devant mes yeux. Quant aux autres, _je sais_ qu'ils sont arrivés, et plusieurs personnes encore vivantes ne se les rappellent que trop bien.
Dans la grande rue du faubourg de Londres, près de l'église Saint-George, et du même côté de la rue, se trouve, comme presque tout le monde le sait, une petite prison pour dettes, nommée Marshalsea. Quoiqu'elle ne ressemble plus guère à l'infâme cloaque d'autrefois, cependant, dans son état amélioré, elle offre encore peu de tentation pour les extravagants, peu de consolation pour les imprévoyants. L'assassin condamné jouit, dans Newgate, d'une cour plus vaste et plus aérée qu'il n'y en a dans la prison de Marshalsea, pour le débiteur insolvable.
Que ce soit une idée, que ce soit à cause des vieux souvenirs que me rappelle cette partie de Londres, je ne puis la supporter. La rue est large; les boutiques sont spacieuses; le bruit des voitures, des passants, des industries actives, y résonne depuis le matin jusqu'à minuit; mais les rues d'alentour sont étroites et sales; la pauvreté, la débauche suppurent de toutes les allées; l'infortune et le besoin sont renfermés dans la sombre prison; un air de tristesse, de désolation, semble, à mes yeux du moins, être répandu sur les alentours et leur communiquer une teinte maladive et dégoûtante.
Bien des gens dont les yeux se sont depuis fermés dans la tombe, ont commencé par contempler assez légèrement cette scène, en entrant pour la première fois dans la vieille prison de la Marshalsea; car le désespoir vient rarement avec les premières atteintes de l'infortune. Le nouveau prisonnier se confie aux amis qu'il n'a pas éprouvés encore; il se rappelle les nombreuses offres de services qui lui ont été faites, lorsqu'il n'en avait pas besoin; dans son inexpérience heureuse, il conserve l'espérance, fleur salutaire, que le premier vent de l'adversité fait courber à peine, qui se redresse et fleurit de nouveau pendant quelque temps, et qui peu à peu se fane et se dessèche sous l'influence des désappointements et de l'oubli. Alors les yeux se creusent et deviennent hagards; les joues pâles et maigres se collent sur les os; le manque d'air et d'exercice, la faim plus terrible encore, détruisent le prisonnier. A l'époque dont nous parlons, on pouvait dire, sans aucune métaphore, que les pauvres débiteurs pourrissaient dans la prison, sans aucun espoir d'en sortir vivants. De semblables atrocités n'existent plus au même degré, mais il en reste encore suffisamment pour enfanter des misères qui font saigner le coeur.
Il y a trente ans environ, une jeune femme, avec son enfant, se présentait de jour en jour à la porte de la prison, dès que le soleil paraissait et avec autant de régularité que lui. Elle venait pour voir son mari, emprisonné pour dettes; souvent, après une nuit inquiète et sans sommeil, elle arrivait à cette porte une heure trop tôt, et alors, s'en retournant d'un air doux et résigné, elle menait son enfant sur le vieux pont, l'élevait dans ses bras sur le parapet, et lui montrait, pour le distraire, la Tamise étincelante sous les rayons du soleil levant, et déjà animée par mille préparatifs de travail et de plaisir. Mais bientôt elle remettait l'enfant par terre et se prenait à pleurer amèrement, car nulle expression d'amusement ou d'intérêt n'était venu éclairer le visage pâle et amaigri qu'elle aimait tant à contempler. Hélas! ce pauvre enfant ne comptait que des souvenirs d'une seule espèce, souvenirs qui se rattachaient à la pauvreté, aux malheurs de ses parents. Durant de longues heures, il restait assis sur les genoux de sa mère, et considérait avec une sympathie enfantine les larmes qui coulaient le long de ses joues; puis il se traînait silencieusement dans un coin sombre, où il s'endormait en pleurant. Les pénibles réalités du monde, avec ses plus dures privations, la faim, la soif, le froid, tous les besoins, étaient à demeure dans sa maison, depuis les premières lueurs de son intelligence; et quoiqu'il eût encore les formes de l'enfance, il n'en avait plus ni le coeur léger, ni le rire joyeux, ni les yeux brillants.
Son père et sa mère étudiaient la pâleur de son visage, et leurs regards se rencontraient ensuite avec des pensées de désespoir, qu'ils n'osaient exprimer par des paroles. L'homme vigoureux, bien portant, qui aurait pu supporter toutes les fatigues d'une vie active, se consumait dans la longue inaction, dans l'atmosphère malsaine d'une prison populeuse. La femme délicate et fragile s'affaissait sous les maux combinés de l'esprit et du corps. Quant au jeune enfant, son coeur était déjà brisé.
L'hiver arriva, et avec l'hiver des semaines entières de pluies froides et tristes. La pauvre femme était venue demeurer dans une misérable chambre, près de la prison de son mari, et quoique leur pauvreté croissante fût la cause de ce changement, elle se trouvait plus heureuse alors, car elle était plus près de lui. Pendant deux mois elle vint comme à l'ordinaire attendre, avec son enfant, l'ouverture de la porte. Un matin, elle ne vint pas: c'était la première fois. Un autre matin, elle vint seule: l'enfant était mort.
Ils savent peu, ceux qui parlent légèrement des pertes du pauvre comme d'une heureuse cessation de douleurs pour celui qui n'est plus, comme d'une économie providentielle pour le survivant; ils savent peu quelle agonie causent ces pertes. Un regard silencieux d'affection, quand tous les autres regards se détournent froidement; la conscience que nous possédons la sympathie d'un être humain, lorsque tous les autres nous ont abandonnés: c'est là une consolation, un soutien, un appui, que nulle richesse ne peut payer, que ne peut donner nul pouvoir. L'enfant était resté, pendant des heures entières, assis aux pieds de ses parents, avec ses petites mains pressées dans les leurs; avec son visage maigre et pâle levé vers leur visage. Ils l'avaient vu s'étioler de jour en jour; mais quoique sa courte existence eût été privée de toute joie, quoiqu'il reposât maintenant dans cette paix qu'il n'avait jamais connue sur la terre, cependant ils étaient ses parents, et sa perte pénétra profondément dans leur coeur.
Il était clair pour ceux qui regardaient la figure épuisée de la jeune mère, qu'elle n'avait plus de longues épreuves à subir. Les camarades de prison de son mari craignaient de troubler tant de douleurs et de misères, et lui laissaient à lui seul la petite chambre qu'il avait d'abord partagée avec deux compagnons. La jeune femme l'occupait avec lui; elle languissait sans souffrances, mais sans espoir, et sa vie s'éteignait doucement.
Un soir elle s'était évanouie dans les bras de son mari, et il l'avait portée à la fenêtre ouverte, pour la ranimer par la sensation de l'air. La lumière de la lune, en tombant sur son pâle visage, lui montra tant d'altération dans ses traits qu'il chancela, comme un faible enfant, sous le fardeau qui lui était si cher.
«Asseyez-moi, George,» dit-elle d'une voix faible. Il obéit, et s'asseyant auprès d'elle, il couvrit son front de ses mains et fondit en larmes.
«Il est bien dur de vous quitter, George; mais c'est la volonté de Dieu, et vous devez supporter cela pour l'amour de moi. Oh! combien je le remercie de nous avoir pris d'abord notre enfant! Il est heureux; il est dans le ciel maintenant. Que serait-il devenu ici, sans sa mère?
--Vous ne mourrez pas, Mary! non, vous ne mourrez pas!» s'écria le mari en se levant. Il fit le tour de la chambre, avec violence, en se frappant le front de ses poings fermés; puis, se rasseyant auprès de sa femme et la supportant dans ses bras, il ajouta avec plus de calme: «Remettez-vous, je vous en prie, ma chère enfant. Reprenez courage; vous vivrez encore.
--Non, George, non, je le sens bien. Faites-moi mettre près de mon pauvre enfant, maintenant; mais promettez-moi que si jamais vous quittez cette affreuse demeure, si vous devenez riche, vous nous ferez transporter dans quelque paisible cimetière de village, loin, bien loin d'ici, pour que nous puissions nous y reposer en paix. Cher George, me le promettez-vous?
--Oui, oui, dit le pauvre homme en se jetant à genoux devant elle. Répondez-moi, Mary! encore un mot! un regard! un seul!»
Il cessa de parler, car le bras qui serrait son cou était roide et pesant. Un profond soupir s'échappa de la poitrine desséchée de la jeune femme, ses lèvres remuèrent, un sourire se joua sur son visage, mais les lèvres étaient blanches, le sourire devint fixe et glacé: George Heyling était seul dans le monde!
Cette nuit, dans le silence et la désolation de sa chambre lugubre le misérable époux s'agenouilla auprès de ce qui n'était plus qu'un cadavre, et appela Dieu à témoin du serment effroyable qu'il faisait de venger la mort de sa femme et de son enfant; de dévouer le reste de son existence à ce seul but; d'obtenir une vengeance prolongée et terrible; de nourrir une haine éternelle, inextinguible, et d'en poursuivre l'objet à travers le monde entier.
Un désespoir surnaturel, une rage démoniaque avaient fait de si affreux ravages sur sa figure, dans cette seule nuit, que le lendemain matin ses compagnons se reculaient avec effroi lorsqu'il passait auprès d'eux. Ses yeux étaient lourds et sanglants, son visage cadavéreux, son corps voûté comme par l'âge. Dans la violence de ses angoisses mentales, il avait mordu sa lèvre inférieure, et le sang, coulant de la blessure, avait souillé son menton, sa cravate, sa chemise. Pas une larme, pas un soupir, pas une plainte ne lui échappait; mais l'égarement de ses regards, l'irrégularité de ses pas, tandis qu'il arpentait la cour, toute sa contenance, enfin, révélait la fièvre qui le dévorait intérieurement.