Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 26

Chapter 263,766 wordsPublic domain

Cette constante succession de verres de punch produisit un effet remarquable sur notre sage. Sa physionomie resplendissait de la plus douce gaieté; le sourire se jouait sur ses lèvres; la bonne humeur la plus franche étincelait dans ses yeux. Cédant, par degrés, à l'influence combinée de ce liquide excitant et de la chaleur, il exprima un violent désir de se rappeler une chanson qu'il avait entendue dans son enfance; mais ses efforts furent inutiles. Il voulut stimuler sa mémoire par un autre verre de punch, qui malheureusement parut produire sur lui un effet entièrement opposé; car, non content d'avoir oublié la chanson, il finit par ne plus pouvoir articuler une seule parole. Ce fut donc en vain qu'il se leva sur ses jambes pour adresser à la compagnie un éloquent discours, il retomba dans la brouette et s'endormit presque au même instant.

Le panier fut rempaqueté, mais on trouva qu'il était tout à fait impossible de réveiller M. Pickwick de sa torpeur. On discuta s'il fallait que Sam recommençât à le brouetter ou s'il valait mieux le laisser où il était, jusqu'au retour de ses amis. Ce dernier parti fut adopté à la fin, et comme leur expédition ne devait pas durer plus d'une heure, comme Sam demandait avec instance à les accompagner, ils se décidèrent à abandonner M. Pickwick endormi dans sa brouette et à le prendre au retour. La compagnie s'éloigna donc, laissant notre philosophe ronfler harmonieusement et paisiblement, à l'ombre antique du vieux chêne.

On peut affirmer avec certitude que M. Pickwick eût continué de ronfler à l'ombre du vieux chêne jusqu'au retour de ses amis, ou, à leur défaut, jusqu'au subséquent lever de soleil, s'il lui avait été permis de rester en paix dans sa brouette; mais cela ne lui fut pas permis, et voici pourquoi.

Le capitaine Boldwig était un petit homme violent, vêtu d'une redingote bleue soigneusement boutonnée jusqu'au menton et surmontée d'un col noir bien roide. Lorsqu'il daignait se promener sur sa propriété, il le faisait en compagnie d'un gros rotin plombé, d'un jardinier et d'un aide-jardinier, qui luttaient d'humilité en recevant les ordres qu'il leur donnait avec toute la grandeur et toute la sévérité convenables: car la soeur de la femme du capitaine avait épousé un marquis; et la maison du capitaine était une _villa_, et sa propriété une _terre_; et tout était chez lui très-haut, très-puissant et très-noble.

M. Pickwick avait à peine dormi une demi-heure lorsque le petit capitaine, suivi de son escorte, arriva en faisant des enjambées aussi grandes que le lui permettaient sa taille et son importance. Quand il fut auprès du vieux chêne, il s'arrêta, il enfla ses joues et en chassa l'air avec noblesse; il regarda le paysage comme s'il eût pensé que le paysage devait être singulièrement flatté d'être regardé par lui; et enfin, ayant emphatiquement frappé la terre de son rotin, il convoqua le chef jardinier.

--Hunt! dit le capitaine Boldwig.

--Oui, monsieur, répondit le jardinier.

--Cylindrez le gazon de cet endroit demain matin. Entendez-vous, Hunt?

--Oui, monsieur.

--Et prenez soin de me tenir cet endroit proprement. Entendez-vous, Hunt?

--Oui, monsieur.

--Et faites-moi penser à faire mettre un écriteau menaçant de pièges à loup, de chausse-trapes et tout cela, pour les petites gens qui se permettront de se promener sur mes terres. Entendez-vous, Hunt? entendez-vous?

--Je ne l'oublierai pas, monsieur.

--Pardon, excuse, monsieur, dit l'autre jardinier en s'avançant avec son chapeau à la main.

--Eh bien! Wilkins, qu'est-ce qui vous prend?

--Pardon, excuse, monsieur, mais je pense qu'il y a des gens qui sont entrés ici aujourd'hui.

--Ha! fit le capitaine en jetant autour de lui un regard farouche.

--Oui, monsieur, ils ont dîné ici, comme je pense.

--Damnation! c'est vrai, dit le capitaine en voyant les croûtes de pain étendues sur le gazon; ils ont véritablement dévoré leur nourriture sur ma terre. Ha! les vagabonds! si je les tenais ici!... dit le capitaine en serrant son gros rotin.

--Pardon, excuse, monsieur, mais....

--Mais quoi, eh? vociféra le capitaine; et suivant le timide regard de Wilkins, ses yeux rencontrèrent la brouette et M. Pickwick.

--Qui es-tu, coquin? cria le capitaine en donnant plusieurs coups de son rotin dans les côtes de M. Pickwick. Comment t'appelles-tu?

--Punch! murmura l'homme immortel, et il se rendormit immédiatement.

--Quoi?» demanda le capitaine Boldwig.

Pas de réponse.

«Comment a-t-il dit qu'il s'appelait?

--Punch[23], monsieur, comme je pense.

[Footnote 23: Le polichinelle anglais s'appelle _Punch_.

(_Note du traducteur._)]

--C'est un impudent, un misérable impudent. Il fait semblant de dormir à présent, dit le capitaine plein de fureur. Il est soûl, c'est un ivrogne plébéien. Emmenez-le, Wilkins, emmenez-le sur-le-champ.

--Où faut-il que je le roule, monsieur, demanda Wilkins avec grande timidité.

--Roulez-le à tous les diables.

--Très-bien, monsieur.

--Arrêtez, dit le capitaine.»

Wilkins s'arrêta brusquement.

«Roulez-le dans la fourrière[24], et voyons s'il s'appellera encore Punch, quand il se réveillera.... Il ne se _rira_ pas de moi! Il ne se _rira_ pas de moi, emmenez-le!»

[Footnote 24: Espèce de parc commun, où l'on met les animaux errants, en _fourrière_.

(_Note du traducteur._)]

M. Pickwick fut emmené en conséquence de cet impérieux mandat, et le grand capitaine Boldwig, enflé d'indignation, continua sa promenade.

L'étonnement de nos chasseurs fut inexprimable quand ils s'aperçurent, à leur retour, que M. Pickwick était disparu et qu'il avait emmené la brouette avec lui. C'était la chose la plus mystérieuse et la plus inexplicable. Qu'un boiteux se fût tout d'un coup remis sur ses jambes et s'en fût allé, c'était déjà passablement extraordinaire: mais qu'en manière d'amusement il eût roulé devant lui une pesante brouette, cela devenait tout à fait miraculeux. Ses amis cherchèrent aux environs, dans tous les coins, sous tous les buissons, en compagnie et séparément; ils crièrent, ils sifflèrent, ils rirent, ils appelèrent, et tout cela sans aucun résultat: impossible de trouver M. Pickwick. Enfin, après plusieurs heures de recherches inutiles, ils arrivèrent à la pénible conclusion qu'il fallait s'en retourner sans lui.

Cependant notre philosophe, profondément endormi dans sa brouette, avait été roulé et soigneusement déposé dans la fourrière du village, en compagnie de divers animaux immondes. Tous les gamins et les trois quarts des autres habitants s'étaient rassemblés autour de lui, pour attendre qu'il s'éveillât. Si leur satisfaction avait été immense en le voyant rouler, elle fut infinie quand, après avoir poussé quelques cris indistincts pour appeler Sam, il s'assit dans sa brouette et contempla, avec un inexprimable étonnement, les visages joyeux qui l'entouraient.

Des huées générales furent, comme on l'imagine, le signal de son réveil; et lorsqu'il demanda machinalement: «Qu'est-ce qu'il y a?» elles recommencèrent avec plus de violence, s'il est possible.

«En voilà, une bonne histoire! hurlait la populace.

--Où suis-je? demanda M. Pickwick.

--Dans la fourrière! beugla la canaille.

--Comment sais-je venu ici? Où étais-je? Qu'est-ce que je faisais?

--Boldwig! capitaine Boldwig! vociféra-t-on de toutes parts; et ce fut la seule explication.

--Tirez-moi d'ici! cria M, Pickwick. Où est mon domestique? Où sont mes amis?

--Vous n'en avez pas des amis! hurrah!» et comme corroboration de ce fait, M. Pickwick reçut dans sa brouette un navet, puis une pomme de terre, puis un oeuf et quelques autres légers gages de la disposition enjouée de la multitude.

Personne ne saurait dire combien cette scène aurait duré, ni combien M. Pickwick aurait pu souffrir, si tout à coup un carrosse, qui roulait rapidement sur la route, ne s'était pas arrêté en face du parc. Le vieux Wardle et Sam Weller en sortirent. En moins de temps qu'il n'en faut pour écrire ces mots et peut-être même pour les lire, le premier avait dégagé M. Pickwick et l'avait placé dans sa voiture, tandis que le second terminait la troisième reprise d'un combat singulier avec le bedeau de l'endroit.

«Courez chez le magistrat, crièrent une douzaine de voix.

--Ah! oui, courez-y, dit Sam en sautant sur le siége de la voiture, faites-lui mes compliments, les compliments de M. Weller. Dites-lui que j'ai gâté son bedeau et que s'il veut en faire un nouveau je reviendrai demain matin pour le lui gâter encore. En route, mon vieux!»

Lorsque la voiture fut sortie du village, M. Pickwick respira fortement et dit: «Aussitôt que je serai arrivé à Londres j'actionnerai le capitaine Boldwig pour détention illégale.

--Il paraît que nous étions en contravention, fit observer M. Wardle.

--Cela m'est égal, je l'attaquerai.

--Non, vous ne l'attaquerez pas.

--Si, je l'attaquerai, sur mon....» M. Pickwick s'interrompit en remarquant l'expression goguenarde de la physionomie du vieux Wardle. «Et pourquoi ne le ferais-je pas? reprit-il.

--Parce que, dit le vieux Wardle, en éclatant de rire, parce qu'il pourrait se retourner sur quelqu'un de nous et dire que nous avions pris trop de punch froid.»

M. Pickwick eut beau faire, il ne put s'empêcher de sourire; par degrés, son sourire s'agrandit et devint un éclat de rire; enfin cet éclat de rire contagieux fut répété par toute la compagnie. Afin de fomenter cette bonne humeur, nos amis s'arrêtèrent à la première taverne qu'ils rencontrèrent sur la route; chacun d'eux se fit servir un verre d'eau et d'eau de vie, mais ils eurent soin de faire administrer à M. Samuel Weller une dose d'une force _extra_.

CHAPITRE XX.

Où l'on voit que Dodson et Fogg étaient des hommes d'affaires, et leurs clercs des hommes de plaisir; qu'une entrevue touchante eut lieu entre M. Samuel Weller et le père qu'il avait perdu depuis longtemps; où l'on voit, enfin, quels esprits supérieurs s'assemblaient à la _Souche et la Pie_, et quel excellent chapitre sera le suivant.

Dans une pièce située au rez-de-chaussée d'une sombre maison, tout au fond de Freeman's-Court, quartier de Cornhill, étaient assis les quatre clercs de MM. Dodson et Fogg, solliciteurs près la haute cour de chancellerie et procureurs de Sa Majesté près la cour du banc du roi et la cour des communs-plaids, à Westminster; les susdits clercs, dans le cours de leurs travaux journaliers, ayant à peu près autant de chances d'apercevoir les rayons du soleil que pourrait en avoir un homme placé au fond d'un puits, mais sans jouir des avantages de cette situation retirée, où l'on peut, du moins, découvrir des étoiles en plein jour.

La chambre où ils se trouvaient renfermés, était obscure, humide, et sentait la moisissure; une séparation de bois les abritait des regards du vulgaire, et les clients qui attendaient le loisir de MM. Dodson et Fogg n'apercevaient ainsi, pour toute distraction, qu'une couple de vieilles chaises, une horloge au bruyant tic-tac, un almanach, un porte-parapluie, une rangée de pupitres, et plusieurs tablettes chargées de liasses de papiers étiquetés et malpropres, de vieilles boîtes de sapin et de grosses bouteilles d'encre. Une porte vitrée ouvrait sur le passage qui donnait dans la cour, et c'est en dehors de cette porte vitrée que se présenta M. Pickwick, deux jours après les événements rapportés dans le précédent chapitre.

«Est-ce que vous ne pouvez pas entrer? dit une voix criarde en réponse au coup modeste frappé par M. Pickwick à la susdite porte.

Le philosophe entra, suivi de Sam.

«M. Dodson ou M. Fogg sont-ils chez eux, monsieur? demanda gracieusement M. Pickwick, en s'approchant de la cloison, avec son chapeau à la main.

--M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire,» répliqua la voix; et en même temps la tête à qui la voix appartenait, se montra par-dessus la cloison, avec une plume derrière l'oreille, et examina M. Pickwick.

C'était une tête malpropre; ses cheveux roux, scrupuleusement séparés sur le côté et aplatis avec du cosmétique, étaient tortillés en accroche-coeurs et garnissaient une face plate ornée en outre d'une paire de petits yeux, d'un col de chemise fort crasseux et d'une vieille cravate noire usée.

«M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire, dit l'homme à qui appartenait cette tête.

--Quand M. Dodson reviendra-t-il, monsieur?

--Sais pas.

--M. Fogg sera-t-il longtemps occupé, monsieur?

--Sais pas.»

Ayant ainsi parlé, le jeune homme se mit fort tranquillement à tailler sa plume, tandis qu'un autre clerc riait d'une manière approbative, tout en mêlant de la poudre de Sedlitz dans un verre d'eau.

«Puisqu'il en est ainsi, je vais attendre, dit M. Pickwick, et il s'assit, sans y avoir été invité, écoutant le tic-tac bruyant de l'horloge et le chuchotement des clercs.

--C'était là une bonne farce, hein? dit l'un de ceux-ci, pour conclure la relation d'une aventure nocturne qu'il avait racontée à voix basse.

--Diablement bonne, diablement bonne, répondit l'homme à la poudre de Sedlitz.

--Tom Cummins était au fauteuil, reprit le premier clerc, qui avait un habit brun, avec des boutons de cuivre. Il était quatre heures et demie quand je suis arrivé à Somers-Town, et j'étais si joliment dedans que je n'ai pas pu trouver le trou de la serrure et que j'ai été obligé de réveiller la vieille femme. Je voudrais bien savoir ce que le vieux Fogg dirait s'il savait cela. J'aurais mon paquet, je suppose, eh?»

A cette idée plaisante, tous les clercs éclatèrent de rire; l'homme à l'habit brun poursuivit:

«Il y a eu une fameuse farce avec Fogg ici ce matin, pendant que Jack était en haut à arranger les papiers et que vous deux vous étiez allés au timbre. Fogg était en bas à ouvrir ses lettres quand voilà venir le gaillard de Comberwell contre lequel nous avons un mandat. Vous savez bien.... comment s'appelle-t-il déjà?

--Ramsey, dit le clerc qui avait parlé à M. Pickwick.

--Ah! Ramsey.... en voilà une pratique qui a l'air râpé!.

--Eh bien, monsieur, dit le vieux Fogg, en le regardant d'un air sauvage. Vous savez, sa manière....--Eh bien, monsieur, êtes-vous venu pour terminer?--Oui, monsieur, dit Ramsey, en mettant sa main dans sa poche, et en tirant son argent. La dette est de deux livres sterling et dix shillings, et les frais de trois livres sterling et cinq shillings; les voici ici, monsieur, et il soupira comme un soufflet de forge, en tendant sa monnaie dans un petit morceau de papier brouillard. Le vieux Fogg regarda d'abord l'argent et ensuite l'homme, et ensuite il toussa de sa drôle de toux, si bien que je me doutais qu'il allait arriver quelque chose.--Vous ne savez pas, dit-il, qu'il y a une déclaration enregistrée qui augmente notablement les frais.--Qu'est-ce que vous dites là, monsieur, cria Ramsey, en tressaillant; le délai n'est expiré qu'hier au soir, monsieur. Cela n'empêche pas, reprit Fogg. Mon clerc est justement parti pour la faire enregistrer. M. Jackson n'est-il pas allé pour faire enregistrer cette déclaration dans Bullman et Ramsey, monsieur Wicks?--Naturellement je réponds que _oui_, et alors Fogg tousse encore et regarde Ramsey.--Mon Dieu! disait Ramsey, je me suis rendu presque fou pour ramasser cet argent, et tout cela pour rien!--Pour rien du tout, reprit Fogg, froidement; ainsi vous ferez bien mieux de vous en retourner, d'en ramasser un peu plus et de l'apporter ici à temps.--Je n'en pourrai pas trouver, sur mon âme! s'écria Ramsey en frappant le bureau avec son poing.--Ne me menacez pas, monsieur, dit Fogg, en se mettant en colère à froid.--Je n'ai pas eu l'intention de vous menacer, monsieur, répondit Ramsey.--Si, monsieur, repartit Fogg; sortez d'ici, monsieur! sortez de ce bureau, monsieur, et ne revenez que quand vous aurez appris à vous conduire, monsieur!--Alors Ramsey a fait tout ce qu'il a pu pour se défendre, mais comme Fogg lui coupait la parole, il a été obligé de remettre son argent dans sa poche et de filer. A peine la porte était-elle fermée, que voilà le vieux Fogg qui se retourne vers moi, avec on sourire agréable, et qui tire la déclaration de sa poche.--Monsieur Wicks, dit-il, prenez un cabriolet et allez au Temple, aussi vite que vous le pourrez, pour faire enregistrer cela. Les frais sont sûrs, car c'est un homme laborieux, avec une famille nombreuse, et qui gagne vingt-cinq shillings par semaine. S'il nous signe une procuration (et il faudra bien qu'il en vienne là), je suis sûr que ses maîtres payeront. Ainsi, monsieur Wicks, il faut tirer de lui tout ce que nous pourrons. C'est un acte de bon chrétien, monsieur Wicks, car avec une grande famille et un petit revenu, il sera heureux de recevoir une bonne leçon, qui lui apprenne à ne plus faire de dettes. N'est-il pas vrai? n'est-il pas vrai?--Et en s'en allant son sourire était si bienveillant que cela vous réjouissait le coeur.--C'est un fier homme pour les affaires, ajouta Wicks du ton de l'admiration la plus profonde, un fier homme, hein?»

Les trois autres clercs s'unirent cordialement à cette admiration et parurent charmés de l'anecdote.

«Jolis gars, ici, monsieur, murmura Sam à son maître. Bonne idée qu'ils ont sur les farces, monsieur.»

M. Pickwick fit un signe d'assentiment et toussa, pour attirer l'attention des jeunes gentlemen qui étaient derrière la cloison. Ayant raffraîchi leurs esprits par cette petite conversation entre eux, ils eurent la condescendance de s'occuper de l'étranger.

«M. Fogg est peut-être libre maintenant, dit Jackson.

--Je vais voir, reprit Wicks en se levant avec nonchalance. Quel nom dirai-je à M. Fogg?

--Pickwick,» répliqua l'illustre sujet de ces mémoires.

M. Jackson disparut par l'escalier et revint bientôt annoncer que maître Fogg recevrait M. Pickwick dans cinq minutes. Ayant fait ce message, il retourna derrière son bureau.

«Quel nom a-t-il dit? demanda tout bas M. Wicks.

--Pickwick, répliqua Jackson. C'est le défendeur dans Bardell et Pickwick.»

Un soudain frottement de pieds, mêlé d'éclats de rires étouffés, se fit entendre derrière la cloison.

«Monsieur, murmura Sam à son maître, voilà qu'ils vous mécanisent.

--Ils me mécanisent, Sam! Qu'est-ce que vous entendez par me _mécaniser_?»

Pour toute réplique, Sam passa son pouce par-dessus son épaule, et M. Pickwick, levant la tête, reconnut la vérité de ce fait, à savoir: que les quatre clercs avaient allongé par-dessus la cloison des figures pleines d'hilarité, et examinaient minutieusement la tournure et la physionomie de ce Lovelace présumé, de ce grand destructeur du repos des coeurs féminins. Au mouvement qu'il fit, la rangée de têtes disparut comme par enchantement, et l'on entendit à l'instant même le bruit de quatre plumes voyageant sur le papier avec une furieuse vitesse.

Le tintement d'une sonnette suspendue dans le bureau appela M. Jackson dans l'appartement de Me Fogg. Il en revint bientôt, et annonça à M. Pickwick que son patron était prêt à le recevoir.

En conséquence, M. Pickwick monta l'escalier. Au premier étage, l'une des portes étalait, en caractères lisibles, ces mots imposants: M. FOGG. Ayant frappé à cette porte et ayant été invité à entrer, M. Jackson introduisit M. Pickwick en présence de l'avoué.

«M. Dodson est-il revenu? demanda Me Fogg.

--A l'instant, monsieur.

--Priez-le de passer ici.

--Oui, monsieur. (Jackson sort.)

--Prenez un siége, monsieur, dit Me Fogg. Voici le journal, monsieur. Mon partner va être ici dans un moment, et nous pourrons causer sur cette affaire, monsieur.»

M. Pickwick prit un siége et un journal; mais au lieu de lire ce dernier, il dirigea son rayon visuel par-dessus, afin d'examiner l'homme d'affaires. C'était un personnage d'un certain âge, dont le corps long et fluet était engaîné dans un étroit habit noir, dans une culotte sombre, dans de petites guêtres noires. Il semblait être partie essentielle de son bureau et paraissait avoir à peu près autant d'esprit et de sensibilité que lui.

Au bout de quelques minutes arriva Me Dodson, homme gros et gras, à l'air sévère, à la voix bruyante. La conversation commença immédiatement.

«Monsieur est M. Pickwick, dit Me Fogg.

--Ha! ha! monsieur, vous êtes le défendeur dans Bardell et Pickwick?

--Oui, monsieur, répondit le philosophe.

--Eh bien, monsieur, reprit Me Dodson, que nous proposez-vous?

--Ah! dit Me Fogg en fourrant ses mains dans les poches de sa culotte et s'appuyant sur le dos de sa chaise; qu'est-ce que vous nous proposez, monsieur Pickwick?

--Silence, Fogg! reprit Dodson. Laissez-moi entendre ce que M. Pickwick veut dire.

--Je sais venu, messieurs, répliqua notre sage, en regardant avec douceur les deux partners, je suis venu ici, messieurs, pour vous exprimer la surprise avec laquelle j'ai reçu votre lettre de l'autre jour et pour vous demander quels sujets d'action vous pouvez avoir contre moi?

--Quels sujets!... s'écriait Me Fogg, lorsqu'il fut arrêté par Me Dodson.

--Monsieur Fogg, dit celui-ci, je vais parler.

--Je vous demande pardon, monsieur Dodson, répondit Fogg.

--Quant aux sujets d'action, monsieur, reprit Me Dodson, avec un air plein d'élévation morale; quant aux sujets d'action, vous consulterez votre propre conscience et vos propres sentiments. Nous, monsieur, nous sommes entièrement guidés par les assertions de notre client. Ces assertions, monsieur, peuvent être vraies ou peuvent être fausses; elles peuvent être croyables ou incroyables; mais si elles sont croyables, je n'hésite pas à dire, monsieur, que nos sujets d'action sont forts et invincibles. Vous pouvez être un homme infortuné, monsieur, ou vous pouvez être un homme rusé; mais si j'étais appelé comme juré, monsieur, et sur mon serment, à exprimer mon opinion sur votre conduite, je vous affirme, monsieur, que je n'hésiterais pas un seul instant.» Ici Me Dodson se redressa avec l'air d'une vertu offensée et regarda Me Fogg, qui enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et, secouant sagement sa tête ajouta d'un ton convaincu: «Très-certainement!

--Eh bien, monsieur, repartit M. Pickwick d'un air peiné, je vous assure que je suis un homme très-malheureux, au moins dans cette affaire.

--Je désire qu'il en soit ainsi, monsieur, répliqua Me Dodson. J'aime à croire que cela peut être, monsieur. Mais si vous êtes réellement innocent de ce dont vous êtes accusé, vous êtes plus infortuné que je ne croyais possible de l'être. Qu'en dites-vous monsieur Fogg?

--Je dis absolument comme vous, répondit Me Fogg avec un sourire d'incrédulité.

--L'assignation qui commence l'action, monsieur, continua Me Dodson, a été délivrée régulièrement. Monsieur Fogg, où est notre registre?

--Le voici, dit Me Fogg en lui passant un volume carré recouvert en parchemin.

--Voici l'enregistrement, continua Dodson. _Middlesex, mandat: Veuve Martha Bardell versus Samuel Pickwick. Dommages-intérêts, 1500 guinées. Dodson et Fogg pour le demandeur, aug. 28, 1831._ Tout est régulier, monsieur, parfaitement régulier.»

Ayant articulé ces mots, Me Dodson toussa et regarda Me Fogg. Me Fogg répéta: «Parfaitement,» et tous les deux regardèrent M. Pickwick.

Celui-ci dit alors: «Vous voulez donc me faire entendre que c'est réellement votre intention de poursuivre ce procès?

--Vous faire entendre! monsieur. Oui, apparemment, répondit Me Dodson, avec quelque chose qui ressemblait à un sourire autant que le lui permettait sa dignité.

--Et que les dommages-intérêts demandés sont réellement de quinze cents guinées?

--Vous pouvez ajouter que si notre cliente avait suivi nos conseils, elle aurait réclamé le triple de cette somme.

--Je crois cependant, fit observer Me Fogg, en jetant un coup d'oeil à Me Dodson, je crois que Mme Bardell a déclaré positivement qu'elle n'accepterait pas un liard de moins.

--Sans aucun doute, répliqua Me Dodson d'un ton sec;» car le procès ne faisait que de commencer, et il ne convenait pas aux avoués de le terminer par un compromis, quand même M. Pickwick y aurait été disposé.