Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 22
«Et est-ce que vous n'imaginez pas, mon vieux, que vous seriez une fameuse canaille si vous laissiez votre maître empoigner cette jeune demoiselle?
--Je sais cela, répliqua Job Trotter, en soupirant profondément et en tournant vers son interlocuteur un visage plein de contrition. Je sais cela, et c'est ce qui pèse sur mon esprit; mais qu'est-ce que je peux faire?
--Faire? s'écria Sam, chanter à la maîtresse et enfoncer votre maître.
--Qui est-ce qui me croirait? La jeune lady est regardée comme un modèle de prudence et de discrétion; elle dirait que non, et mon maître aussi. Qui est-ce qui me croirait? Je perdrais ma place et je me verrais poursuivi comme diffamateur ou quelque chose comme ça. Voilà tout ce que j'y gagnerais.
--Il y a du vrai, dit Sam en ruminant; il y a du vrai dans ce que vous dites là.
--Si je connaissais quelque respectable gentleman qui voulût se charger de l'affaire, je pourrais espérer d'empêcher l'enlèvement. Mais il y a la même difficulté, monsieur Walker; juste la même. Je ne connais pas de gentleman respectable en ce pays, et si j'en connaissais un, il y a dix à parier contre un qu'il ne croirait pas mon récit.
--Venez par ici, cria Sam, en se levant tout d'un coup et en saisissant son compagnon par le bras. Mon maître est l'homme qu'il vous faut.»
Après une légère résistance, Job Trotter fut conduit dans l'appartement de M. Pickwick, et lui fut présenté, avec un court sommaire du dialogue que nous venons de rapporter.
«Je suis bien fâché de trahir mon maître, monsieur, dit Job Trotter, en appliquant à son oeil un mouchoir rouge d'environ trois pouces carrés.
--Ce sentiment vous fait beaucoup d'honneur, répliqua M. Pickwick. Mais, cependant, c'est votre devoir....
--Je sais que c'est mon devoir, monsieur, reprit Job avec une grande émotion. Nous devons tous nous efforcer de remplir nos devoirs, monsieur, et je m'efforce humblement de remplir les miens, monsieur. Mais c'est une dure épreuve de trahir un maître, monsieur, dont vous portez les habits, dont vous mangez le pain, même quand c'est un coquin, monsieur.
--Vous êtes un brave garçon, dit M. Pickwick fort affecté, un honnête garçon.
--Allons! allons! observa Sam, qui avait vu avec beaucoup d'impatience les larmes de M. Trotter; assez d'arrosage comme ça; ça n'est bon à rien.
--Sam, reprit M. Pickwick d'un ton de reproche, je suis fâché de voir que vous ayez si peu de respect pour les sentiments de ce jeune homme.
--Ses sentiments sont très-beaux, monsieur, et mêmes si beaux que c'est une pitié qu'il les perde comme ça; et je pense qu'il ferait mieux de les garder dans son estomac que de les laisser évaporiser en eau chaude, espécialement comme ça ne sert à rien. Des larmes, ça n'a jamais servi à remonter une horloge ni à faire marcher une machine. La première fois que vous irez dans le monde, fourrez-vous ça dans la caboche, mon vieux; et pour le présent introduisez ce morceau de guingamp rouge dans votre poche. Il n'est pas assez beau pour le secouer comme ça en l'air, comme si vous étiez un danseur de corde.
--Sam a raison, remarqua M. Pickwick, en s'adressant à Job: Sam a raison, quoique sa manière de s'exprimer soit un peu commune et quelquefois incompréhensible.
--Il a tout à fait raison, monsieur, répliqua M. Trotter, et je ne céderai pas davantage à cette faiblesse.
--Très-bien, reprit notre sage; et maintenant, où est cette pension de demoiselles?
--C'est une vieille maison de briques rouges, tout juste en dehors de la ville, monsieur.
--Et quand ce perfide dessein sera-t-il exécuté? Quand est-ce que l'enlèvement doit avoir lieu?
--Cette nuit, monsieur.
--Cette nuit?
--Cette nuit même, monsieur. C'est ce qui me fâche tant.
--Il faut prendre des mesures instantanées. Je vais voir immédiatement la dame qui dirige l'établissement.
--Je vous demande pardon, monsieur, mais cela ne servira à rien.
--Pourquoi donc?
--Mon maître, monsieur, est un homme très-artificieux.
--Je le sais bien.
--Et il s'est si bien entortillé autour du coeur de la vieille dame qu'elle ne croirait rien à son préjudice, quand vous en feriez serment sur vos deux genoux. D'ailleurs vous n'avez pas d'autre preuve que la parole d'un domestique; mon maître ne manquera pas de dire qu'il m'a renvoyé pour quelque chose, et que je fais cela afin de me venger.
--Qu'est-ce que nous pourrions donc faire, alors?
--Rien ne pourra convaincre la vieille dame, monsieur, si elle ne le prend pas sur le fait de l'enlèvement.
--Ces vieilles mules-là, interposa Sam, en guise de parenthèse, ces vieilles mules-là, s'obstinent à prendre des vessies pour des lanternes.
--Mais, fit observer M. Pickwick, j'ai peur qu'il ne soit infiniment difficile de le prendre sur le fait.
--Je ne sais pas, monsieur, répondit Job après un instant de réflexion; il me semble que cela pourrait se faire très-aisément.
--Comment cela?
--Voyez-vous, mon maître a gagné les deux servantes, et elles doivent nous introduire dans la cuisine, ce soir, à dix heures. Quand toute la maison se sera retirée pour dormir, nous sortirons de la cuisine, et alors la jeune personne descendra de sa chambre; il y aura une chaise de poste, et en route!
--Eh bien? fit M. Pickwick.
--Eh bien! monsieur; je crois que si vous nous attendiez dans le jardin, tout seul....
--Tout seul! Pourquoi tout seul?
--Je pensais que la vieille demoiselle n'aimerait pas qu'une découverte aussi désagréable se fît devant beaucoup de monde; et puis la jeune lady, monsieur, considérez sa confusion!...
--Vous avez tout à fait raison. Cette réflexion montre une grande délicatesse de sentiments. Poursuivez; vous avez raison....
--Eh bien! monsieur; je pensais donc que si vous attendiez tout seul dans le jardin, je pourrais vous introduire dans la maison, à onze heures et demie précises, et qu'alors vous vous trouveriez juste à temps pour m'aider à démonter les projets de ce méchant homme, par qui j'ai eu le malheur d'être séduit.»
Ici. M. Trotter soupira profondément.
«Ne vous tourmentez pas de cela, dit M. Pickwick; s'il avait un grain de la probité qui vous distingue, malgré votre humble condition, je ne désespérerais pas de lui.»
Job salua très-bas, et, en dépit des précédentes remontrances de Sam, ses yeux se remplirent de larmes.
«Je n'ai jamais vu un pleurard comme ça, dit Sam. Dieu me pardonne, s'il n'a pas un robinet toujours ouvert dans la tête!
--Sam! dit M. Pickwick avec une grande sévérité, retenez votre langue.
--Oui, monsieur.
--Je n'aime pas ce plan, poursuivit notre philosophe après une profonde méditation. Pourquoi ne pas communiquer avec les amis de la jeune personne?
--Parce qu'ils habitent à cinquante lieues d'ici, monsieur.
--Il n'y a rien à répondre à ça, remarqua Sam, à part.
--Ensuite, ce jardin, reprit M. Pickwick, comment y entrerai-je?
--Le mur est très-bas, monsieur, et votre domestique vous fera la courte échelle.
--Mon domestique me fera la courte échelle, répéta machinalement M. Pickwick, et vous ne manquerez pas de m'ouvrir la porte de la maison?...
--Vous ne pouvez pas vous tromper, monsieur. Il n'y a qu'une porte dans le jardin; tapez-y quand vous entendrez sonner l'horloge, et je vous ouvrirai sur-le-champ.
--Je n'aime pas ce plan, redit M. Pickwick; mais il faut bien l'adopter, car je n'en vois pas d'autre, et il s'agit du bonheur de cette jeune personne, pour toute sa vie. J'y irai, soyez-en sûr.»
Ainsi, pour la seconde fois, la bonté naturelle de M. Pickwick l'entraîna dans une entreprise, dont son excellent jugement l'aurait détourné.
«Comment s'appelle la maison? demanda-t-il.
--Westgate-House, monsieur. Vous tournez un peu à droite quand vous arrivez au bout de la ville; la maison est isolée, à une petite distance de la route, et son nom est sur une plaque de cuivre, sur la porte.
--Je le sais répondit M. Pickwick; j'avais remarqué cette maison la première fois que j'ai visité cette ville. Vous pouvez compter sur moi.»
M. Trotter salua et se détourna pour partir. M. Pickwick lui mit une gainée dans la main.
«Vous êtes un brave garçon, lui dit-il, et j'admire la bonté de votre coeur. Pas de remercîments. Souvenez-vous: onze heures et demie.
--Il n'y a pas de danger que je l'oublie, monsieur, répondit Job Trotter, et il quitta la chambre.
--Camarade, lui dit Sam, qui l'avait suivi, ce n'est pas une mauvaise chose, cette pleurnicherie. Je voudrais pleurer comme une gouttière dans une averse, à ce prix-là. Comment donc que vous faites?
--Cela vient du coeur, monsieur Walker, répondit Job solennellement. Je vous souhaite le bonjour.
--Voilà un gaillard facile à émouvoir, pensa Sam Weller en le voyant s'éloigner. C'est égal, nous lui avons tiré les vers du nez, toujours.»
Nous ne pouvons pas dire précisément quelles étaient les pensées qui occupaient l'esprit de M. Trotter, attendu que nous n'en savons rien du tout.
Cependant le jour s'écoula, le soir vint, et, un peu avant dix heures, Sam rapporta à son maître que M. Jingle et Job étaient sortis ensemble, que leurs bagages étaient empaquetés, et qu'ils avaient commandé une chaise. Le complot était évidemment en voie d'exécution, comme M. Trotter l'avait prédit.
Dix heures et demie arrivèrent. C'était l'instant où M. Pickwick devait partir pour sa délicate entreprise. Afin de ne pas être embarrassé pour escalader le mur, il refusa le pardessus que lui offrait Sam, et sortit, suivi de ce fidèle serviteur.
La lune était sur l'horizon, mais cachée derrière des nuages, la nuit était belle et sèche, mais singulièrement sombre; les sentiers, les haies, les champs, les maisons et les arbres étaient enveloppés d'une ombre épaisse; l'atmosphère était lourde et brûlante; des éclairs de chaleur illuminaient de temps en temps les nuages, et c'était la seule chose qui animât un peu la triste obscurité dont la terre était couverte; aucun son ne se faisait entendre, excepté l'aboiement éloigné de quelque chien inquiet.
Nos aventuriers trouvèrent la maison, reconnurent l'inscription de cuivre, firent le tour du mur, et s'arrêtèrent vers le fond du jardin.
«Sam, dit M. Pickwick, vous retournerez à l'auberge quand vous m'aurez aidé à monter par-dessus le mur.
--Très-bien, monsieur.
--Et vous m'attendrez.
--Certainement, monsieur.
--Prenez ma jambe, et quand je dirai: _haut!_ élevez-moi doucement.
--Me voilà prêt, monsieur....»
Ayant arrangé ces préliminaires, M. Pickwick empoigna le sommet du mur, et donna la mot _haut!_ qui fut obéi très-littéralement; car, soit que son corps participât en quelque degré de l'élasticité de son esprit, soit que les idées de Sam sur une _douce élévation_ ne fussent pas exactement les mêmes que celles de son maître, l'effet immédiat de son assistance fut de le jeter par-dessus le mur. Après avoir écrasé trois framboisiers et un rosier, cet immortel gentleman descendit enfin de toute sa longueur sur la terre.
«Vous ne vous êtes pas blessé, monsieur? demanda Sam, aussitôt qu'il fut revenu de la surprise que lui avait causée la mystérieuse disparition du philosophe.
--Non, certainement, je ne me suis pas blessé, répondit celui-ci, de l'autre côté du mur. Je croirais plutôt que c'est vous qui m'avez blessé, Sam.
--J'espère que non, monsieur!
--Ne vous tourmentez point, reprit notre sage en se relevant; ce n'est rien... quelques égratignures.... Allez vous-en, car nous serions entendus.
--Bonne chance, monsieur.
--Bonsoir.»
Sam s'éloigna donc doucement, laissant M. Pickwick seul dans le jardin.
Des lumières se montraient de temps en temps aux différentes fenêtres du bâtiment, ou passaient dans les escaliers, comme pour indiquer que les pensionnaires se retiraient dans leurs chambres. N'ayant nulle envie d'approcher de la porte avant l'heure fixée, M. Pickwick se blottit dans un angle du mur pour attendre qu'elle arrivât.
Il était alors dans une position qui aurait abattu l'audace de bien des héros, et cependant il ne ressentit ni inquiétude ni découragement: il savait que son dessein était honorable, et il se confiait, sans nulle hésitation, aux nobles sentiments de Job Trotter. La situation était triste certainement, pour ne pas dire accablante; mais un esprit contemplatif peut toujours se distraire par la méditation. A force de méditer, M. Pickwick était tombé dans une sorte d'assoupissement, lorsqu'il en fut tiré par l'horloge de l'église voisine, qui sonnaient onze heures et demie.
«Voici le moment,» pensa-t-il, en se mettant avec précaution sur ses pieds. Il examina la maison: les lumières avaient disparu, les volets étaient fermés; tout le monde était au lit, sans aucun doute. Il s'avança à pas de loup vers la porte, et frappa doucement. Deux ou trois minutes s'étaient passées sans réponse, il frappa un autre coup plus fort, puis un autre plus fort encore.
A la fin, un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier; la lumière d'une chandelle brilla à travers le trou de la serrure; des barres, des verrous furent tirés, et la porte s'ouvrit lentement.
La porte s'ouvrit lentement, et à mesure qu'elle s'ouvrait de plus en plus, M. Pickwick se retirait de plus en plus derrière elle. Il allongea la tête avec précaution pour reconnaître la personne qui s'avançait; mais quel fut son étonnement lorsqu'il aperçut, au lieu de Job Trotter, une servante inconnue, qui tenait une chandelle dans sa main. M. Pickwick retira sa tête avec la vivacité déployée par Polichinelle, cet admirable comédien, quand il craint d'être découvert par le commissaire.
«Sarah, dit la servante en s'adressant à quelqu'un dans la maison, c'est apparemment le chat. Minet! minet! petit! petit! petit!»
Aucun animal n'ayant été attiré par ces incantations, la servante referma lentement la porte, et la reverrouilla, laissant M. Pickwick aplati contre le mur.
«Ceci est fort étrange, pensa-t-il avec tristesse. Elles veillent, à ce que je suppose, plus tard qu'à l'ordinaire. Il est bien malheureux qu'elles aient choisi précisément cette nuit-ci, extrêmement malheureux!» Tout en faisant ces réflexions, M. Pickwick se retirait avec précaution dans l'angle du mur, où il avait été originairement caché, résolu d'attendre là assez longtemps pour pouvoir répéter, sans danger, son signal.
Il y était à peine depuis cinq minutes, lorsque la lueur éblouissante d'un éclair fut immédiatement suivie d'un violent coup de tonnerre, qui fit retentir les cieux d'un épouvantable roulement puis vint un autre éclair plus éblouissant que le premier; puis un autre coup de tonnerre, plus épouvantable que le précédent; puis enfin arriva la pluie, plus terrible encore que les uns et les autres.
M. Pickwick savait parfaitement qu'un arbre est un très-dangereux voisin pendant un orage: or, il avait un arbre à sa droite, un autre à sa gauche, un troisième devant lui, un quatrième derrière. S'il restait où il était, il risquait d'être foudroyé; s'il se montrait au milieu du jardin, il pouvait être saisi et livré aux constables. Une ou deux fois il essaya d'escalader le mur; mais, n'ayant alors aucun aide, le seul résultat de ses efforts fut de mettre toute sa personne dans un état de transpiration abondante, et d'opérer sur ses genoux et sur les os de ses jambes une infinité d'égratignures.
«Quelle épouvantable situation!» se dit-il à lui-même, en s'arrêtant après cet exercice pour essuyer son front et pour frotter ses genoux. En même temps, il regardait vers la maison, et n'y voyant plus de lumière, il se flatta que tout le monde serait couché; il résolut donc de répéter son signal.
Il marche sur la pointe du pied, dans le sable humide; il frappe à la porte; il retient son haleine; il écoute à travers le trou de la serrure. Pas de réponse. C'est singulier. Un autre coup. Il écoute de nouveau; un chuchotement se fait entendre dans l'intérieur, et une voix crie ensuite:
«Qui va là?
--Ce n'est pas Job, pensa M. Pickwick en s'aplatissant contre le mur. C'est une voix de femme.»
A peine était-il arrivé à cette conclusion, qu'une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et trois ou quatre voix de femmes répétèrent la question: «Qui est là?»
M. Pickwick n'osa pas bouger. Il était clair que toute la maison était réveillée. Il résolut de rester où il était jusqu'à ce que l'alarme fût apaisée, et ensuite de faire un effort surnaturel, d'escalader le mur, ou de périr dans cette noble entreprise.
Comme toutes les résolutions de M. Pickwick, celle-ci était la meilleure qu'il pût prendre dans les circonstances données; mais malheureusement elle était fondée sur l'hypothèse que les habitants de la maison n'oseraient point rouvrir la porte. Quel fut donc son désappointement lorsqu'il entendit tirer barres et verrous, et lorsqu'il vit la porte s'entre-bâiller lentement, mais de plus en plus. Il fit retraite, pas à pas, jusqu'auprès des gonds; mais ce fut en vain qu'il s'effaça contre le mur: l'interposition de sa personne empêchait la porte de s'ouvrir tout à fait.
«Qui est là?» s'écria, de l'escalier, un choeur nombreux de voix de soprano. C'étaient la vieille demoiselle, maîtresse de l'établissement, trois sous-maîtresses, cinq domestiques femelles, et trente pensionnaires, toutes à demi-vêtues, toutes ombragées d'une forêt de papillotes.
Comme on s'en doute bien, M. Pickwick ne répondit point _qui était là_, et alors le refrain du choeur fut changé en celui-ci: «Mon Dieu! mon Dieu! comme j'ai peur!
--Cuisinière, dit la vieille demoiselle, qui avait pris soin de rester au haut de l'escalier, la dernière du groupe; cuisinière, pourquoi n'avancez-vous pas dans le jardin?
--Si vous plaît, ma'ame, je n'en avons pas envie.
--Mon Dieu! mon Dieu! que cette cuisinière est stupide! s'écrièrent les trente pensionnaires.
--Cuisinière! reprit la vieille demoiselle avec grande dignité, ne me raisonnez pas, s'il vous plaît. Je vous ordonne de regarder dans le jardin, sur-le-champ.»
Ici la cuisinière commença à pleurer: la servante dit que c'était une honte de la traiter ainsi, et pour cet acte de rébellion elle reçut son congé sur la place.
«Cuisinière! entendez-vous? cria la vieille demoiselle en frappant du pied avec colère.
--Cuisinière! entendez-vous votre maîtresse? crièrent les trois sous-maîtresses.
--Cette cuisinière est-elle impudente!» crièrent les trente pensionnaires.
L'infortunée cuisinière, ainsi poussée en avant, fit un pas ou deux en ayant soin de tenir sa chandelle de manière qu'il lui fût impossible de rien apercevoir. Elle déclara donc qu'elle ne voyait rien dans le jardin, et que ce devait être le vent.
La porte allait se refermer, en conséquence, lorsqu'une pensionnaire curieuse s'étant hasardée à regarder entre les gonds, jeta un cri effroyable qui fit rentrer en un clin d'oeil la cuisinière, la servante et les plus aventureuses.
«Qu'est-ce qui est donc arrivé à miss Smithers? demanda la vieille demoiselle, tandis que ladite miss Smithers tombait dans une attaque de nerfs de la puissance de quatre jeunes ladies.
--Mon Dieu! mon Dieu! chère miss Smithers! dirent les vingt-neuf autres pensionnaires.
--Oh! l'homme! l'homme derrière la porte!» cria miss Smithers d'une voix entrecoupée.
Aussitôt que la vieille demoiselle eut entendu ces mots effrayants, elle battit en retraite jusque dans sa chambre à coucher, ferma la porta à double tour, et se trouva mal tout à son aise. Cependant les pensionnaires, les sous-maîtresses, les servantes se précipitaient sur l'escalier, les unes par-dessus les autres; et jamais on n'avait vu tant de bousculades, tant d'évanouissements, tant de cris. Au milieu du tumulte, M. Pickwick sortit de sa cachette et se présenta devant ces colombes effarouchées.
«Ladies! chères ladies! leur dit-il.
--Oh! Il nous appelle _chères_, cria la plus laide et la plus vieille des sous-maîtresses. Dieux! le misérable!
--Ladies! vociféra M. Pickwick, devenu désespéré par le danger de sa situation. Écoutez-moi! je ne suis point un voleur! Tout ce que je veux, c'est la maîtresse de la maison!
--Oh! quel monstre féroce! s'écria une autre sous-maîtresse. Il en veut à miss Tomkins!»
Ici les gémissements devinrent universels.
--Sonnez la cloche d'alarme! dirent une douzaine de voix.
--Non! non! cria M. Pickwick, regardez-moi! ai-je l'air d'un voleur? Mes chères dames, vous pouvez m'attacher, m'enfermer, pieds et poings liés, dans un cabinet, si cela vous fait plaisir. Seulement écoutez ce que j'ai à dire! seulement écoutez-moi!
--Comment êtes-vous entré dans notre jardin? balbutia la servante.
--Appelez la maîtresse de la maison, et je lui dirai tout, tout! continua M. Pickwick de toutes les forces de ses poumons. Appelez-la donc; seulement soyez calmes, et appelez-la: vous entendrez tout!»
Était-ce grâce à la figure de M. Pickwick, ou à son éloquence, ou à la tentation irrésistible pour des esprits féminins d'entendre quelque chose de mystérieux? nous l'ignorons; mais les femelles les plus raisonnables de l'établissement, au nombre d'environ quatre ou cinq, parvinrent enfin à recouvrer une tranquillité comparative. Elles proposèrent à M. Pickwick de se soumettre immédiatement à une contrainte personnelle, afin de prouver sa sincérité: il y consentit, et, pour obtenir de conférer avec miss Tomkins, il entra spontanément dans le cabinet où les externes pendaient leurs bonnets et leurs sacs durant les classes. Lorsqu'il y fut soigneusement renfermé, les brebis effrayées commencèrent peu à peu à reprendre courage. Miss Tomkins fut tirée de son évanouissement et de sa chambre; ses acolytes l'apportèrent au rez-de-chaussée, et la conférence commença.
«Eh bien! l'homme, dit miss Tomkins d'une voix faible, que faisiez-vous dans mon jardin?
--Je venais pour vous avertir qu'une de vos jeunes demoiselles doit s'échapper cette nuit, répondit M. Pickwick de l'intérieur du cabinet.
--S'échapper! s'écrièrent miss Tomkins, les trois sous-maîtresses et les trente pensionnaires. Et avec qui?
--Avec votre ami, M. Charles Fitz-Marshall.
--_Mon_ ami! je ne connais personne de ce nom.
--Eh bien! M. Jingle alors.
--Je n'ai jamais entendu ce nom de ma vie.
--Alors j'ai été trompé! abusé! dit M. Pickwick; j'ai été la victime d'un complot, d'un lâche et vil complot! Envoyez à l'hôtel de l'Ange, ma chère madame, si vous ne me croyez pas. Je vous en supplie, madame, envoyez à l'hôtel de l'Ange, et faites demander le domestique de M. Pickwick.
--Il paraît que c'est un homme respectable, puisqu'il garde un domestique! dit miss Tomkins à la maîtresse d'écriture et de calcul.
--J'imagine plutôt, répondit celle-ci, que c'est son domestique qui le garde. Je pense qu'il est fou, miss Tomkins, et que l'autre est son gardien.
--Je crois que vous avez raison, miss Gwynn, répondit la vieille demoiselle. Il faut que deux des servantes aillent à l'hôtel de l'Ange, et que les autres restent ici pour nous protéger.»
Deux des servantes furent en conséquence dépêchées à l'hôtel de l'Ange, en quête de M. Samuel Weller, tandis que les trois autres restèrent pour protéger miss Tomkins, les trois sous-maîtresses et les trente pensionnaires. M. Pickwick s'assit par terre, dans le cabinet, et attendit le retour des deux messagers avec toute la philosophie, tout le courage qu'il put appeler à son aide.
Une heure et demie s'écoulèrent dans cette pénible situation, et lorsque les deux servantes revinrent enfin, M. Pickwick reconnut, outre la voix de Samuel Weller, deux autres voix dont l'accent paraissait familier à son oreille, mais dont il n'aurait pas pu deviner les propriétaires, quand il se serait agi de sa vie.
Une courte conférence s'ensuivit; la porte fut ouverte; M. Pickwick sortit du cabinet et se trouva en présence de toute la pension, de Sam Weller, du vieux M. Wardle et de son futur gendre.
«Mon cher ami! dit M. Pickwick en se précipitant vers M. Wardle et en saisissant ses mains; mon cher ami! au nom du ciel! expliquez à ces dames la malheureuse, l'horrible situation dans laquelle je me trouve placé. Vous devez l'avoir apprise de mon domestique. Dites-leur à tout hasard, mon cher camarade, que je ne suis ni un brigand, ni un fou.