Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 21
Comme l'enthousiasme en faveur du comte Smorltork s'allumait de plus en plus, ses louanges auraient pu être célébrées jusqu'à la fin de la fête, si les quatre soi-disant chanteurs italiens, rangés autour d'un petit pommier, pour produire un effet pittoresque, ne s'étaient pas mis à dérouler leurs chansons nationales. Il faut avouer qu'elles ne paraissaient point d'une exécution bien difficile, et tout le secret semblait consister à ce que trois des soi-disant chanteurs italiens grognaient, tandis que le quatrième miaulait. Cet intéressant morceau étant terminé, aux applaudissements de toute la compagnie, un jeune garçon commença à se faufiler entre les bâtons d'une chaise, et à sauter par-dessus, et à ramper par-dessous, et à se culbuter avec, et à en faire toutes les choses imaginables, excepté de s'asseoir dessus. Ensuite il se fit une cravate de ses jambes et les attacha autour de son cou; puis il fit voir avec quelle facilité une créature humaine peut prendre l'apparence d'un crapaud. Les nombreux spectateurs étaient transportés de jouissance et d'admiration. Bientôt après on entendit gazouiller faiblement: c'était la voix de Mme Pott, et ses auditeurs pleins de courtoisie s'imaginèrent entendre une chanson parfaitement classique, une vraie chanson de caractère, car Apollon était un compositeur, et les compositeurs chantent très-rarement leurs propres oeuvres, et pas davantage celles d'autrui. Enfin Mme Chasselion s'avança et récita son ode immortelle à une Grenouille expirante. Des _bravo_, des _brava_, des _bravi_, des _encore_ se firent entendre; et elle la récita une seconde fois. Elle allait la réciter une troisième, mais la majorité de ses hôtes, pensant qu'il était bien temps de manger quelque chose, s'écrièrent que c'était une honte d'abuser de la complaisance de Mme Chasselion. Vainement Mme Chasselion protesta qu'elle était tout à fait disposée à réciter son ode sur nouveaux frais; ses amis étaient trop polis, trop discrets, trop soigneux de sa santé, pour consentir à l'entendre encore, sous aucun prétexte. La salle des rafraîchissements fut donc ouverte, et tous ceux qui étaient déjà venus chez Mme Chasselion se précipitèrent en tumulte, pour y arriver les premiers. Ils savaient, en effet, que l'habitude de cette illustre dame était de faire faire un déjeuner pour cinquante et des invitations pour trois cents; ou, en d'autres termes, de nourrir les _lions_ les plus remarquables, et de laisser les petits animaux se tirer d'affaire comme ils pouvaient.
«Où donc est monsieur Pott? demanda Mme Chasselion en s'occupant de placer les susdits lions autour d'elle.
--Me voici! s'écria l'éditeur du bout le plus reculé de la chambre, hors de toute espérance de nourriture, à moins que son hôtesse ne fit quelque chose d'extraordinaire pour lui.
--Voulez-vous venir par ici? lui cria-t-elle.
--Oh! je vous en prie, ne vous tourmentez pas pour lui, interrompit Mme Pott de sa voix la plus obligeante. Vous vous donnez beaucoup trop de peine, madame Chasselion. Il est très-bien là-bas. N'est-ce pas, mon cher, que vous êtes très-bien là-bas?
--Certainement, mon amour,» répliqua l'infortuné Pott avec un triste sourire. Hélas! à quoi lui servait son knout? Le bras nerveux qui le faisait tomber sur les hommes publics avec une vigueur gigantesque, était paralysé par un coup d'oeil de l'impérieuse Mme Pott.
Mme Chasselion regarda autour d'elle avec triomphe. Le comte Smorltork était activement occupé à prendre note de ce que contenaient les plats; M. Tupman, avec plus de grâce que n'en avaient jamais déployé tous les brigands de l'Italie, faisait à diverses lionnes les honneurs d'une salade de homard; M. Snodgrass, ayant supplanté le jeune gentleman chargé des _éreintements_ dans la _Gazette d'Eatanswill_, était enfoncé dans une dissertation passionnée avec la jeune lady qui _faisait_ la poésie; et M. Pickwick, enfin, se rendait universellement agréable: rien ne semblait manquer à ce cercle choisi, lorsque M. Chasselion, dont le département, dans ces occasions, était de se tenir debout près de la porte, et de parler aux gens les moins importants, cria de toutes ses forces à Minerve:
«Ma chère, voici M. Charles Fitz-Marshall.
--Enfin! s'écria Mme Chasselion. Avec quelle anxiété je l'ai attendu! Messieurs, je vous prie, laissez passer M. Fitz-Marshall. Mon cher, dites à M. Fitz-Marshall de venir me trouver sur-le-champ, pour que je le gronde d'être arrivé si tard.
--Voilà, ma chère dame, dit une voix claire. Aussi vite que possible,--foule étonnante,--chambre comble,--fort difficile d'approcher, très-difficile.»
Le couteau et la fourchette de M. Pickwick lui tombèrent des mains. Il regarda M. Tupman, qui avait aussi laissé tomber sa fourchette et son couteau, et qui paraissait prêt à s'abîmer sous terre.
«Ah!» s'écria la voix, tandis que son possesseur s'ouvrait un passage à travers une vingtaine de Turcs, d'officiers, de cavaliers et de Charles II, qui formaient une dernière barricade entre lui et la table.
«Voilà mes vêtements tout cylindrés,--brevet d'invention,--pas un pli dans mon habit,--joliment pressé!--Pas besoin de faire repasser mon linge, ha! ha!--la bonne idée,--drôle de chose, malgré ça, de faire cylindrer son linge sur soi,--opération fatigante, très-fatigante.»
En prononçant ces phrases brisées, un jeune homme, vêtu en officier de marine, parvint à s'approcher de la table, et présenta aux regards étonnés des pickwickiens la tournure et les traits identiques de M. Alfred Jingle.
Il avait à peine eu le temps de prendre la main que lui tendait Mme Chasselion, lorsque ses yeux rencontrèrent les orbes indignés de M. Pickwick.
«Tiens! tiens! s'écria le coupable; oublié,--pas d'ordre aux postillons,--j'y vais moi-même,--revenu dans un instant.
--Le domestique, ou bien M. Chasselion, donnera vos ordres, monsieur Fitz-Marshall, dit la maîtresse de la maison.
--Non! non!--moi-même, ne serai pas long,--revenu dans un clin d'oeil,» répliqua Jingle, et il disparut dans la foule.
M. Pickwick se leva plein d'indignation.
«Madame, dit-il, permettez-moi de vous demander qui est ce jeune homme, et où il réside?
--C'est un gentleman d'une grande fortune, monsieur Pickwick, à qui je meurs d'envie de vous présenter. Le comte aussi sera enchanté de le connaître.
--Oui, oui, comptez là-dessus, dit M. Pickwick avec vivacité. Il demeure?
--A Bury, hôtel de l'Ange.
--A Bury?
--A Bury Saint-Edmunds, à quelques milles d'ici.... Mais, mon Dieu! monsieur Pickwick, vous n'allez pas nous quitter. Vous ne pouvez pas, monsieur Pickwick, songer à vous en aller sitôt.»
Longtemps avant que Mme Chasselion eut prononcé ces paroles, M. Pickwick s'était plongé dans la foule et avait atteint le jardin. Il y fut bientôt rejoint par M. Tupman, qui l'avait suivi de près et qui lui dit:
«Cela est inutile, il est parti.
--Je le sais, répondit M. Pickwick, avec chaleur, et je le suivrai!
--Vous le suivrez! Ou donc?
--A Bury, hôtel de l'Ange. Comment savons-nous s'il n'abuse point quelqu'un dans cet endroit? Il a trompé une fois un digne homme, et nous en étions la cause innocente: cela n'arrivera plus, si je puis l'empêcher! Je veux le démasquer.--Sam! où est mon domestique?
--Voilà! ici, monsieur, dit Sam, en sortant d'un endroit écarté, où il était occupé à examiner une bouteille de vin de Madère, qu'il avait enlevée sur la table une heure ou deux auparavant. Voilà vot' serviteur, monsieur, et fier du titre encore, comme disait au public l'esquelette vivant qu'on faisait voir pour trois pence.
--Suivez-moi sur-le-champ! reprit M. Pickwick.--Tupman, si je reste à Bury, vous pourrez m'y rejoindre quand je vous écrirai. Jusque-là, adieu!»
Les remontrances devenaient inutiles: M. Pickwick était animé, et sa résolution était prise. M. Tupman retourna vers ses compagnons, et, une heure après, il avait noyé tout souvenir de M. Alfred Jingle, ou de M. Charles Fitz-Marshall, au moyen d'une bouteille de vin de Champagne et d'une contredanse, également pétillantes.
Pendant ce temps, M. Pickwick et Sam Weller, perchés à l'extérieur d'une voiture publique, voyaient de minute en minute diminuer la distance qui les séparait de la bonne ville de Bury Saint-Edmunds.
CHAPITRE XVI.
Trop plein d'aventures pour qu'on puisse les résumer brièvement.
Il n'y a pas, dans toute l'année, de mois où la nature ait un plus joli visage que durant le mois d'août. Le printemps a bien des charmes, et mai, certainement, est frais et joli, et son éclat est rehaussé par le contraste des frimas qui viennent de finir. Août n'a pas de semblables avantages: lorsqu'il arrive, nos sens sont accoutumés à la pureté du ciel, au verdoiement des prairies, au parfum embaumé des fleurs; le brouillard, le givre, la neige et les glaces sont effacés de notre mémoire, comme de la surface de la terre. Et cependant, quelle saison charmante! Les champs, les vergers, sont animés par la voix, par la présence des travailleurs; les arbres, chargés de fruits, inclinent leurs branches jusqu'à terre; les blés, réunis en gerbes gracieuses ou se balançant au souffle du zéphir comme pour agacer la faucille, couvrent le paysage d'une teinte dorée; une douce langueur semble répandue sur toute la nature, et l'on dirait même que la molle influence de la saison s'étend jusque sur les charrettes dont l'oeil aperçoit le mouvement uniforme à travers les champs moissonnés, sans que l'oreille soit déchirée par aucun bruit inharmonieux.
Pendant que la voiture publique roule rapidement à travers les champs et les vergers qui bordent la route, des groupes de femmes et d'enfants, empilant des fruits dans des corbeilles ou recueillant les épis de blé dispersés, suspendent un instant leur travail, abritent leurs visages brunis par le soleil avec une main plus brune encore, et suivent les voyageurs d'un regard curieux; quelque vigoureux bambin, trop jeune pour travailler, mais trop turbulent pour être laissé à la maison, se hisse sur le bord du grand panier où il a été emprisonné, et gigotte et braille avec délices; le moissonneur arrête sa faucille, se redresse, croise les bras et contemple la voiture qui passe auprès de lui comme un tourbillon; les lourds chevaux de son char rustique suivent l'attelage brillant et animé d'un regard endormi, qui dit aussi clairement que le peut dire un regard de cheval: «Tout cela est fort joli à regarder, mais marcher lentement dans une terre pesante vaut encore mieux, après tout, que de galoper si chaudement sur une route pleine de poussière!» Cependant les voyageurs volent, et, profitant d'un détour, jettent un dernier coup d'oeil derrière eux: les femmes et les enfants ont repris leur travail; le moissonneur s'est courbé de nouveau sur sa faucille; les chevaux de labour poursuivent leur marche mesurée; et tout se montre, comme tout à l'heure, plein de vie et de mouvement.
Une semblable scène ne pouvait manquer d'influer sur l'esprit délicat et bien réglé de M. Pickwick. Préoccupé de la résolution qu'il avait formée de démasquer le véritable caractère de Jingle, en quelque lieu qu'il pût le découvrir, il était demeuré d'abord taciturne et rêveur, réfléchissant aux moyens qu'il devait employer pour réussir dans son projet; mais peu à peu son attention fut attirée par les objets environnants, et à la fin il y prit autant de plaisir que s'il avait entrepris ce voyage pour la cause la plus agréable du monde.
«Délicieux paysage, Sam! dit-il à son domestique.
--Enfonce les toits et les cheminées, monsieur, répondit celui-ci en touchant son chapeau.
--En effet, reprit M. Pickwick avec un sourire, je suppose que vous n'avez guère vu, toute votre vie, que des toits et des cheminées, du mortier et des briques.
--Je n'ai pas toujours été valet d'auberge, monsieur, répliqua Sam en secouant la tête. J'ai été autrefois garçon de roulier.
--Quand cela?
--Quand j'ai été jeté la tête la première dans le monde pour jouer à saute-mouton avec ses soucis. Donc, pour commencer, j'ai été garçon d'un charretier, et puis ensuite d'un roulier, et puis ensuite commissionnaire, et puis ensuite valet d'auberge. A présent v'là que je suis domestique d'un gentleman. Je serai peut-être un gentleman moi-même un de ces jours, avec ma pipe dans ma bouche et un berceau dans mon jardin. Qui sait? je n'en serais pas surpris, moi.
--Vous êtes un véritable philosophe, Sam.
--Je crois que ça court dans la famille, monsieur. Mon père est dans cette profession-là maintenant. Quand ma belle-mère le tarabuste, il se met à siffler; elle s'enlève comme une soupe au lait, et elle lui casse sa pipe: il s'en va pacifiquement, et il en rapporte une autre; alors elle braille tant qu'elle peut, et elle tombe dans des attaques de nerfs: il ne bouge pas, il fume confortablement jusqu'à ce qu'elle revienne. C'est ça de la philosophie, monsieur!...
--Ou du moins un très-bon équivalent, répondit en riant M. Pickwick. Cela doit vous avoir été fort utile dans votre vie errante, Sam.
--Utile, monsieur! vous pouvez bien le dire. Après que je me suis sauvé d'avec le charretier et avant que j'aie rentré avec le roulier, j'ai couché pendant une quinzaine dans un appartement sans meubles.
--Un appartement sans meubles!
--Oui, les arches à sec du pont de Waterloo. Jolie chambre à coucher; à dix minutes du centre des affaires. Seulement s'il y a quelque chose à lui reprocher, c'est qu'elle est un peu aérée. J'ai vu là des drôles de spectacles.
--Ha! je le suppose, dit M. Pickwick d'un air plein d'intérêt.
--Des spectacles qui perceraient votre tendre coeur, monsieur, et qui ressortiraient de l'autre côté. On n'y trouve pas les mendiants réguliers; vous pouvez vous fier à ceux-là pour savoir se tirer d'affaire. De jeunes mendiants, mâles et femelles, qui n'ont pas encore fait leur chemin dans la profession, s'y logent quelquefois; mais c'est généralement les pauvres créatures sans asile, éreintées, mourant de faim, qui se roulent dans les coins sombres de ces tristes places; les pauvres créatures qui ne peuvent pas se repasser la corde de deux pence.
--Dites-moi, Sam, qu'est-ce que c'est que la corde de deux pence?
--C'est une auberge, monsieur, où les lits coûtent deux pence par nuit....
--Pourquoi donnent-ils aux lits le nom de _cordes_?
--Que vous êtes donc jeune, monsieur! Quand les ladies et les gentlemen qui tiennent ces hôtels-là ont ouvert leur bazar, ils faisaient les lits sur le plancher, mais ils ne faisaient pas leurs affaires. Au lieu de prendre un somme raisonnable pour deux pence, les logeurs s'y vautraient la moitié de la journée. Aussi, maintenant, ils ont deux cordes, éloignées d'à peu près six pieds, et à trois pieds du plancher, qui vont tout du long de la chambre, et les lits sont faits avec des grosses toiles tendues en travers.
--Eh bien?
--Eh bien! l'avantage du plan est visible. Tous les matins, à six heures, ils laissent aller une des cordes, et patatra, v'là tous les logeurs par terre. Ça les réveille fameusement, ils se relèvent de bonne humeur, et ils s'en vont comme des jolis garçons.... Demande pardon, monsieur, dit Sam, en interrompant tout à coup son verbeux discours, c'est-il Bury Saint-Edmunds qu'est là-bas?
--Précisément, répondit M. Pickwick.»
Bientôt après la voiture roula dans les rues propres et bien pavées d'une jolie petite ville, et s'arrêta devant une auberge située au milieu de la grande route, presque en face de l'antique abbaye.
«Voici l'Ange, dit M. Pickwick, en regardant l'enseigne. Nous descendons ici, Sam. Mais il faut prendre quelques précautions. Demandez une chambre particulière et ne mentionnez pas mon nom; vous comprenez.
--Compris! monsieur,» répondit Sam, avec un clin d'oeil intelligent. Il tira le portemanteau du coffre de derrière, où il avait été jeté à Eatanswill, et disparut pour faire sa commission. Une chambre particulière fut facilement retenue, et M. Pickwick y fut introduit sans délai.
«Maintenant, Sam, dit M. Pickwick, la première chose à faire....
--C'est de commander le dîner, monsieur, suggéra Sam: il est fort tard, monsieur.
--Ah! c'est vrai, répliqua le philosophe en regardant sa montre. Vous avez raison, Sam.
--Et si c'était moi, monsieur, je voudrais prendre juste une bonne nuit de repos avant de demander des renseignements sur ce finaud. Il n'y a rien pour rafraîchir l'esprit comme un bon somme, monsieur, comme dit la servante avant d'avaler son petit verre de l'eau d'ânon.
--Je crois que vous avez raison, Sam; mais je veux d'abord m'assurer qu'il est dans cet hôtel et qu'il ne m'échappera point.
--Laissez-moi c'te affaire-là, monsieur. Je vas vous ordonner un joli petit dîner et faire une enquête en bas, pendant qu'on l'apprêtera. Je tirerai tous les secrets du décrotteur, en cinq minutes.
--A la bonne heure,» dit M. Pickwick, et Sam se retira.
Au bout d'une demi-heure M. Pickwick était assis devant un dîner très-satisfaisant, et un quart d'heure plus tard, Sam lui rapportait l'assurance que M. Charles Fitz-Marshall avait retenu, jusqu'à nouvel ordre, sa chambre particulière; il était allé passer la soirée dans une maison du voisinage, avait ordonné au garçon de l'attendre et avait emmené son domestique avec lui.
«Maintenant, monsieur, continua Sam, après avoir fait son rapport, si je puis causer un brin avec ce domestique ici, il me contera toutes les affaires de son maître.
--Comment savez-vous cela? demanda M. Pickwick.
--Que vous êtes donc jeune monsieur! Tous les domestiques en font autant.
--Oh! oh! fit le philosophe, j'avais oublié cela: c'est bon.
--Alors, vous verrez ce qu'il y a de mieux à faire, monsieur, nous agirons en conséquence.»
Comme cet arrangement paraissait le meilleur possible, il fut finalement adopté. Sam se retira, avec la permission de son maître, pour passer la soirée comme il l'entendrait. Il dirigea ses pas vers la buvette de la maison, et peu de temps après, fut élevé au fauteuil par la voix unanime de l'assemblée. Une fois parvenu à ce poste honorable, il fit éclater tant de mérite, que les éclats de rire des gentlemen habitués, et les marques bruyantes de leur satisfaction, parvinrent jusqu'à la chambre à coucher de M. Pickwick, et raccourcirent, de plus de trois heures, la durée naturelle de son sommeil.
Le lendemain, dès le matin, Sam Weller s'occupa de calmer l'agitation fiévreuse qui lui restait de la veille, par l'application d'une douche d'un penny; c'est-à-dire que, moyennant cette pièce de monnaie, il engagea un jeune gentleman du département de l'écurie à faire jouer la pompe sur sa tête et sur sa face, jusqu'à l'entière restauration de ses facultés intellectuelles. Tandis qu'il subissait ce traitement médical, son attention fut attirée par un jeune homme, assis sur un banc, dans la cour. Il était vêtu d'une livrée violette, et lisait dans un livre d'hymnes, avec un air d'abstraction profonde, qui ne l'empêchait cependant pas de jeter de temps en temps un coup d'oeil vers Sam, comme s'il avait pris grand intérêt à l'opération qu'il se faisait faire.
«Voilà un drôle de corps, pensa celui-ci, la première fois que ses yeux rencontrèrent ceux de l'étranger en livrée violette. Et, en effet, avec son pâle visage, large et plat, avec ses yeux enfoncés et sa tête énorme, d'où pendaient plusieurs mèches de cheveux noirs et lisses, l'étranger pouvait passer pour un drôle de corps. «Voilà un drôle de corps,» pensa donc Sam Weller, et après avoir pensé cela, il continua de se laver, et n'y pensa pas davantage.
Cependant l'homme en livrée violette continuait à regarder Sam et son livre d'hymnes, son livre d'hymnes et Sam, comme s'il avait eu envie d'entamer la conversation. A la fin, pour lui en fournir l'occasion, Sam lui dit, avec un signe de tête familier: «Comment ça va-t-il, mon bonhomme?
--Je suis heureux de pouvoir dire que je vais assez bien, monsieur, répondit l'homme violet d'une voix mesurée et en fermant son livre avec précaution. J'espère que vous allez de même, monsieur?
--Eh! eh! je serais plus solide sur mes jambes si je ne me sentais pas comme une bouteille d'eau-de-vie ambulante; mais vous, mon vieux, restez-vous dans cette maison ici?»
L'homme violet répondit affirmativement.
«Comment se fait-il donc que vous n'étiez pas avec nous hier soir? demanda Sam, en se frottant la face avec un essuie-mains. Vous me faites l'effet d'un bon vivant, l'air aussi gaillard qu'une truite dans un panier plein de chaux, ajouta-t-il d'un ton un peu plus bas.
--J'étais sorti avec mon maître, répondit l'étranger.
--Comment s'appelle-t-il? demanda vivement Sam Weller, dont le visage devint tout rouge par l'effet combiné de la surprise et du frottement de son essuie-mains.
--Fitz-Marshall, répliqua l'homme violet.
--Donnez-moi la patte, dit Sam en s'avançant vers lui. J'ai envie de vous connaître, votre philosomie me va, mon fiston.
--Eh bien! voilà qui est très-extraordinaire, rétorqua l'homme violet, avec une grande simplicité de manières. La vôtre m'a plus si fort, que j'ai eu envie de vous parler, dès le premier moment où je vous ai vu sous la pompe.
--C'est-il vrai.
--Sur mon honneur! Cela n'est-il pas curieux, hein?
--Très-curieux, répondu Sam, en se congratulant intérieurement sur la bonhomie de l'étranger. Comment nous appelons-nous, mon patriarche?
--Job.
--Et c'est un fameux nom. Le seul nom, à ma connaissance, qui n'a pas reçu une abréviation. Et l'autre nom?
--Trotter, dit l'étranger. Et le vôtre?»
Sam se rappela les ordres de son maître et répondit: «Mon nom est Walker, le nom de mon maître est Wilkins. Voulez-vous prendre une goutte de quelque chose ce matin, M. Trotter?»
M. Trotter donna son complet assentiment à cette agréable proposition, et ayant déposé son livre dans la poche de son habit, il accompagna M. Walker à la buvette. Là, ils s'occupèrent à discuter le mérite d'un agréable mélange, contenu dans un vase d'étain et composé de l'essence parfumée du clou de girofle et d'une certaine quantité de genièvre de Hollande, fabriqué en Angleterre.
«Et c'est-il une bonne place que vous avez? demanda Sam, en remplissant pour la seconde fois le verre de son compagnon.
--Mauvaise, répondit Job, en se léchant les lèvres, très-mauvaise.
--Vrai?
--Oui, sûr; et pire que cela; mon maître va se marier.
--Pas possible!
--Si, et pire que cela. Il va enlever une grosse héritière dans une pension.
--Quel dragon! dit Sam, en remplissant encore le verre de son camarade. C'est quelque pension de cette ville, je suppose?»
Cette question fut faite du ton le plus indifférent qu'on puisse imaginer. Cependant M. Job Trotter montra clairement, par ses manières, qu'il remarquait avec quelle anxiété son nouvel ami attendait sa réponse. Il vida son verre, regarda mystérieusement Sam Weller, cligna l'un après l'autre chacun de ses petits yeux, et finalement fit avec sa main le geste de manier une pompe imaginaire, donnant à entendre par là qu'il considérait son compagnon comme trop désireux de pomper ses secrets.
«Non, non, observa-t-il, en conclusion. Cela ne se dit pas à tout le monde. C'est un secret; un grand secret, M. Walker.»
En prononçant ces paroles, l'homme violet retourna son verre sens dessus dessous, afin de faire remarquer ingénieusement à son compagnon qu'il n'y restait plus rien pour assouvir sa soif. Sam comprit l'apologue; il en apprécia la délicatesse, et ordonna de remplir, sur nouveaux frais, le vase d'étain. Cet ordre fit briller de plaisir les petits yeux de l'homme violet.
«Ainsi donc, c'est un secret? reprit Sam.
--Je l'imagine comme cela, répliqua l'autre en sirotant sa liqueur avec complaisance.
--Je suppose que votre maître est un richard?»
M. Trotter sourit, et, tenant son verre de la main gauche, il donna, avec sa main droite, quatre tapes distinctes sur le gousset de sa culotte violette, comme pour faire entendre que son maître aurait pu agir de même sans alarmer personne par le bruit de son argent.
«Ah! reprit Sam, voilà l'histoire?»
L'homme violet baissa la tête d'une manière significative.