Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 19
Tom Smart, gentlemen, avait toujours ressenti le noble désir de servir le public. Il avait longtemps ambitionné d'être établi dans un comptoir qui lui appartînt, avec une grande redingote verte, en culottes de velours à côtes et des bottes à revers. Il se faisait une haute idée de présider à des repas de corps; il s'imaginait qu'il parlerait joliment dans une salle à manger qui serait à lui, et qu'il donnerait de fameux exemples à ses pratiques, en buvant avec intrépidité. Toutes ces choses passèrent rapidement dans l'esprit de Tom, pendant qu'il sirotait son punch, auprès du feu jovial, et il se sentit justement indigné contre le grand homme, qui paraissait sur le point d'acquérir cette excellente maison, tandis que lui, Tom Smart, en était aussi éloigné que jamais. En conséquence, après s'être demandé, pendant ses deux derniers verres, s'il n'avait pas le droit de chercher querelle au grand homme pour s'être insinué dans les bonnes grâces de l'appétissante veuve, Tom Smart arriva finalement à cette conclusion peu satisfaisante, qu'il était un pauvre homme fort maltraité, fort persécuté, et qu'il ferait mieux de s'aller jeter sur son lit.
La jolie fille précéda Tom dans un large et vieil escalier: elle abritait sa chandelle avec sa main, pour la protéger contre les courants d'air qui, dans un vieux bâtiment aussi peu régulier que celui-là, auraient certainement pu trouver mille recoins pour prendre leurs ébats, sans venir précisément souffler la lumière. Ils la soufflèrent cependant, et donnèrent ainsi aux ennemis de Tom une occasion d'assurer que c'était _lui_, et non pas le vent, qui avait éteint la chandelle, et que, tandis qu'il prétendait souffler dessus pour la rallumer, il embrassait effectivement la servante. Quoi qu'il en soit, la chandelle fut rallumée, et Tom fut conduit, à travers un labyrinthe de corridors, dans l'appartement qui avait été préparé pour sa réception. La jeune fille lui souhaita une bonne nuit, et le laissa seul.
Il se trouvait dans une grande chambre, accompagnée de placards énormes; le lit aurait pu servir pour un bataillon tout entier; les deux armoires, en chêne bruni par le temps, auraient contenu le bagage d'une petite armée: mais ce qui frappa le plus l'attention de Tom, ce fut un étrange fauteuil, au dos élevé, à l'air refrogné, sculpté de la manière la plus bizarre, couvert d'un damas à grands ramages, et dont les pieds étaient soigneusement enveloppés dans de petits sacs rouges, comme s'ils avaient eu la goutte dans les talons. De tout autre fauteuil singulier, Tom aurait pensé simplement que c'était un singulier fauteuil; mais il y avait dans ce fauteuil-là quelque chose,--il lui aurait été impossible de dire quoi,--quelque chose qu'il n'avait jamais remarqué dans aucune autre pièce d'ameublement, quelque chose qui semblait le fasciner. Il s'assit auprès du feu et il regarda de tous ses yeux le vieux fauteuil, pendant plus d'une demi-heure. Damnation sur ce fauteuil! C'était une vieillerie si étrange, qu'il n'en pouvait pas détacher ses regards.
«Sur ma foi! dit Tom en se déshabillant lentement et en considérant toujours le vieux fauteuil, qui se tenait d'un air mystérieux auprès du lit, je n'ai jamais vu rien de si drôle de ma vie ni de mes jours; farcement drôle! dit Tom, qui, grâce au punch, était devenu singulièrement penseur. Farcement drôle!» Il secoua la tête avec un air de profonde sagesse et regarda le fauteuil sur nouveaux frais; mais il eut beau regarder, il n'y pouvait rien comprendre. Ainsi, il se fourra dans son lit, se couvrit chaudement, et s'endormit.
Au bout d'une demi-heure, Tom s'éveilla en sursaut au milieu d'un rêve confus de grands hommes et de verres de punch. Le premier objet qui s'offrit à son imagination engourdie, ce fut l'étrange fauteuil.
«Je ne veux plus le regarder,» se dit Tom à lui-même, en fermant solidement ses paupières; et il tâcha de se persuader qu'il allait se rendormir. Impossible! une quantité de fauteuils bizarres dansaient devant ses yeux, battaient des entrechats avec leurs pieds, jouaient à saute-mouton et faisaient toutes sortes de bamboches.
«Autant voir un fauteuil réel que deux ou trois douzaines de fauteuils imaginaires,» pensa Tom, en sortant sa tête de dessous la couverture.
L'objet de son étonnement était toujours là, fantastiquement éclairé par la lumière vacillante du feu.
Tom le contemplait fixement, lorsque soudain il le vit changer de figure. Les sculptures du dossier prirent graduellement les traits et l'expression d'une face humaine, vieillotte et ridée; le damas à ramages devint un antique gilet flamboyant; les pieds s'allongèrent, enfoncés dans des pantoufles rouges; et le fauteuil, enfin, offrit l'apparence d'un très-vieux et très-vilain bourgeois du siècle précédent, qui se serait campé là, les poings sur les hanches. Tom s'assit sur son lit et se frotta les yeux, pour chasser cette illusion. Mais non! le fauteuil était bien réellement un vieux gentleman; et qui plus est, il commença à cligner de l'oeil en regardant Tom Smart.
Tom était naturellement un gaillard audacieux, et par-dessus le marché il avait dans l'estomac cinq verres de punch. Quoiqu'il eût été d'abord un peu démoralisé, il sentit que sa bile s'échauffait en voyant l'antique gentleman le lorgner ainsi d'un air impudent. A la fin, il résolut de ne pas le souffrir et comme la vieille face continuait à cligner de l'oeil aussi vite qu'un oeil peut cligner, Tom lui dit d'un ton courroucé:
«Pourquoi diantre me faites-vous toutes ces grimaces-là?
--Parce que cela me plaît, Tom Smart,» répondit le fauteuil, ou le vieux gentleman, comme vous voudrez l'appeler. Cependant il cessa de cligner de l'oeil, mais il se mit à ricaner en montrant ses dents, comme un vieux singe décrépit.
«Comment savez-vous mon nom, vieille face de casse-noisettes? demanda Tom un peu ébranlé, quoiqu'il voulût avoir l'air de faire bonne contenance.
--Allons! allons! Tom, ce n'est pas comme cela qu'on doit parler à de l'acajou massif. Dieu me damne! on ne traiterait pas ainsi le plus mince plaqué.» En disant ces mots, le vieux gentleman avait l'air si féroce, que Tom commença à s'effrayer.
«Je n'avais pas l'intention de vous manquer de respect, monsieur, répondit-il d'un ton beaucoup plus humble.
--Bien! bien! reprit le bonhomme; je le crois, je le crois. Tom?
--Monsieur?
--Je sais toute votre histoire, Tom; toute votre histoire. Vous n'êtes pas riche, Tom.
--C'est vrai; mais comment savez-vous...?
--Cela n'y fait rien. Écoutez-moi, Tom: Vous aimez trop le punch.»
Tom était sur le point de protester qu'il n'en avait pas tâté une goutte depuis le dernier anniversaire de sa fête, lorsque ses yeux rencontrèrent ceux du fauteuil. Il avait l'air si malin, que Tom rougit, et garda le silence.
«Tom! la veuve est une belle femme: une femme bien appétissante! eh! Tom?» En parlant ainsi, le vieil amateur tourna la prunelle, fit claquer ses lèvres, et releva une de ses petites jambes grêles d'un air si roué, que Tom prit en dégoût la légèreté de ses manières, à son âge surtout.
«Tom! reprit le vieux gentleman, je suis son tuteur.
--Vraiment?
--J'ai connu sa mère, Tom, et sa grand'mère aussi. Elle était folle de moi. C'est elle qui m'a fait ce gilet-là, Tom.
--Oui-da!
--Et ces pantoufles-là, continua le vieux camarade en levant un de ses échalas. Mais n'en parlez pas, Tom; je ne voudrais pas qu'on sût combien elle m'était attachée; cela pourrait occasionner quelques désagréments dans sa famille.» En disant ces mots, le vieux débauché avait l'air si impertinent, que Tom a déclaré depuis qu'il aurait pu s'asseoir dessus sans le moindre remords.
«J'étais la coqueluche des femmes dans mon temps. J'ai tenu bien des jolies femmes sur mes genoux pendant des heures entières! Eh! Tom, qu'en dites-vous?» Le vieux farceur allait poursuivre et raconter sans doute quelque exploit de sa jeunesse, lorsqu'il lui prit un si violent accès de craquements qu'il lui fut impossible de continuer.
«C'est bien fait, vieux libertin! pensa Tom. Mais il ne dit rien.
--Ah! reprit son étrange interlocuteur, cette maladie m'incommode beaucoup maintenant. Je deviens vieux, Tom, et j'ai perdu presque tous mes bâtons. On m'a fait dernièrement une vilaine opération: on m'a mis dans le dos une petite pièce. C'était une épreuve terrible, Tom.
--Je le crois, monsieur.
--Mais il ne s'agit point de cela, Tom; je veux vous marier à la veuve.
--Moi! monsieur?
--Vous.
--Que Dieu bénisse vos cheveux blancs! (le fauteuil conservait encore une partie de ses crins). Elle ne voudrait pas de moi! Et Tom soupira involontairement, car il songeait au comptoir.
--Allons donc! dit le vieux gentleman avec fermeté.
--Non, non. Il y a un autre vent qui souffle: un damné coquin, d'une taille superbe, avec des favoris noirs!
--Tom! reprit le vieillard solennellement, il ne l'épousera jamais!
--Ah! si vous aviez été dans le comptoir, vieux gentleman, vous conteriez un autre conte.
--Bah! bah! je sais toute cette histoire-là....
--Quelle histoire?
--Les baisers dérobés derrière la porte, et caetera,» dit le vieillard avec un regard impudent qui fit bouillonner le sang de Tom; car, je vous le demande, messieurs, y a-t-il rien de plus vexant que d'entendre parler de la sorte un homme de cet âge, qui devrait s'occuper de choses plus convenables.
«Je sais tout cela, Tom; j'en ai vu faire autant à bien d'autres, que je ne veux pas nommer; mais, après tout, il n'en est rien résulté.
--Vous devez avoir vu de drôles de choses dans votre temps?»
--Vous pouvez en jurer, Tom, répondit le vieillard avec une grimace fort compliquée. Puis il ajouta en poussant un profond soupir: hélas! je suis le dernier de ma famille.
--Était-elle nombreuse?
--Nous étions douze gaillards solidement bâtis, nous tenant droits comme des i. Quelle différence avec vos avortons modernes! Et nous avions reçu un si beau poli (quoique je ne dusse peut-être pas le dire moi-même), un si beau poli, qu'il vous aurait réjoui le coeur.
--Et que sont devenus les autres, monsieur?»
Le vieux gentleman appliqua son coude à son oeil, et répondit tristement: «Défunts! Tom, défunts! Nous avons fait un rude service, et ils n'avaient pas tous ma constitution. Ils ont attrapé des rhumatismes dans les pieds et dans les bras, si bien qu'on les a relégués à la cuisine et dans d'autres hôpitaux. L'un d'eux, par suite de longs services et de mauvais traitements, devint si disloqué, si branlant, qu'on prit le parti de le mettre au feu. Une fin bien rude, Tom!
--Épouvantable!»
Le pauvre vieux bonhomme fit une pause. Il luttait contre la violence de ses émotions. Enfin, il continua en ces termes:
«Il ne s'agit point de cela, Tom. Ce grand homme est un coquin d'aventurier. Aussitôt qu'il aurait épousé la veuve, il vendrait tout le mobilier, et il s'en irait. Qu'arriverait-il ensuite? Elle serait abandonnée, ruinée, et moi je mourrais de froid dans la boutique de quelque brocanteur.
--Oui, mais....
--Ne m'interrompez pas, Tom. J'ai de vous une opinion bien différente. Je sais que si une fois vous étiez établi dans une taverne vous ne la quitteriez jamais, tant qu'il y resterait quelque chose à boire.
--Je vous suis très-obligé de votre bonne opinion, monsieur.
--C'est pourquoi, reprit le vieux gentleman d'un ton doctoral, c'est pourquoi vous l'épouserez et il ne l'épousera point.
--Et qui l'en empêchera? demanda Tom avec vivacité.
--Une petite circonstance: il est déjà marié.
--Comment pourrai-je le prouver? s'écria Tom, en sautant à moitié de son lit.
--Il ne se doute guère qu'il a laissé dans le gousset droit d'un pantalon enfermé dans cette armoire, une lettre de sa malheureuse femme, qui le supplie de revenir pour donner du pain à ses six,... remarquez bien, Tom, à ses six enfants, tous en bas âge.»
Lorsque le vieux gentleman eut prononcé ces mots avec solennité, ses traits devinrent de moins en moins distincts et sa personne plus vaporeuse; un voile semblait s'étendre sur les yeux de Tom; l'antique gilet du vieillard se résolut en un coussin de damas; ses pantoufles rouges devinrent de petites enveloppes: toute sa personne, enfin, reprit l'apparence d'un vieux fauteuil. Alors la lumière du feu s'éteignit, et Tom Smart, retombant sur son oreiller, s'endormit profondément.
Le matin le tira du sommeil léthargique qui s'était emparé de lui, après la disparition du vieil homme. Il s'assit sur son lit, et, pendant quelques minutes, il s'efforça vainement de se rappeler les événements de la soirée précédente. Tout d'un coup ils lui revinrent à la mémoire. Il regarda le fauteuil; c'était certainement un meuble gothique, sombre, fantastique, mais il aurait fallu une imagination plus ingénieuse que celle de Tom pour y découvrir quelque ressemblance avec un vieillard.
«Comment ça va-t-il, vieux garçon?» dit Tom, car il se trouvait plus brave à la lumière, comme il arrive à la plupart des hommes.
Le fauteuil resta immobile et ne répondit pas un seul mot.
«Vilaine matinée!» continua Tom.
Motus. Le fauteuil ne voulait pas se laisser entraîner à causer.
«Quelle armoire m'avez-vous montrée? poursuivit Tom. Vous pouvez bien me dire cela?»
Même rengaine, le fauteuil ne consentait pas à souffler un seul mot.
«Quoi qu'il en soit, il n'est pas bien difficile de l'ouvrir», pensa Tom. Il sortit du lit résolument et s'approcha d'une des armoires. La clef était à la serrure; il la tourna et ouvrit la porte. Il y avait dans l'armoire un pantalon; Tom fourra sa main dans la poche et en tira la lettre même, dont le vieux gentleman avait parlé.
«Drôle d'histoire, dit Tom en regardant d'abord le fauteuil, ensuite l'armoire, puis la lettre, et en revenant enfin au fauteuil. Drôle d'histoire!» Mais il avait beau regarder, cela n'en devenait pas plus clair et il pensa qu'il ferait aussi bien de s'habiller et de terminer l'affaire du grand homme, simplement pour ne pas le laisser en suspens.
En descendant au parloir il examina les localités avec l'oeil scrutateur du maître, pensant qu'il n'était pas impossible que toutes ces chambres, avec leur contenu, devinssent avant peu sa propriété. Le grand homme était debout dans le séduisant comptoir, ses mains derrière son dos, comme chez lui. Il sourit à Tom, d'un air distrait. Un observateur superficiel aurait pu supposer qu'il n'agissait ainsi que pour montrer ses dents blanches, mais Tom pensa qu'un sentiment de triomphe remuait l'endroit où aurait dû être l'esprit du grand homme, si toutefois il en avait. Tom lui rit au nez et appela l'hôtesse.
«Bonjour, madame, dit Tom Smart, en fermant la porte du petit parloir, après que la veuve fut entrée.
--Bonjour, monsieur, répondit la veuve, que voulez-vous prendre pour déjeuner, monsieur?»
Tom ne répondit point, car il cherchait de quelle manière il devait entamer l'affaire.
«Il y a un excellent jambon, reprit la veuve, et une excellente volaille froide. Vous les enverrai-je, monsieur?»
Ces mots firent cesser les réflexions de Tom, et son admiration pour la veuve s'en augmenta. Soigneuse créature! prévoyante! confortable!
«Madame, demanda-t-il, qui est ce monsieur dans le comptoir?
--Il s'appelle Jinkins, monsieur, répondit la veuve en rougissant un peu.
--C'est un grand homme.
--C'est un très-bel homme, monsieur, et un gentleman fort distingué.
--Hum! fit le voyageur.
--Désirez-vous quelque chose, monsieur, reprit la veuve un peu embarrassée par les manières de son interlocuteur.
--Mais oui, vraiment, répliqua-t-il. Ma chère dame voulez-vous avoir la bonté de vous asseoir un instant?»
La veuve parut fort étonnée, mais elle s'assit, et Tom s'assit auprès d'elle. Je ne sais pas comment cela se fit, gentlemen, et mon oncle avait coutume de dire que Tom Smart ne savait pas lui-même comment cela s'était fait; mais d'une manière ou d'une autre, la paume de sa main tomba sur le dos de la main de la veuve et y resta tout le temps de la conférence.
«Ma chère dame, dit Tom, car il savait fort bien se rendre aimable; ma chère dame, vous méritez un excellent mari, en vérité.
--Seigneur! monsieur! s'écria la veuve; et elle n'avait pas tort: cette manière d'entamer la conversation était assez inusitée, pour ne pas dire plus, surtout si l'on considère qu'elle n'avait jamais vu Tom avant la soirée précédente. Seigneur! monsieur!
--Je ne suis point un flatteur, ma chère dame. Vous méritez un mari parfait et ce sera un homme bien heureux.»
Tandis que Tom parlait ainsi, ses yeux s'égaraient involontairement du visage de la veuve sur les objets confortables qui l'environnaient.
La veuve eut l'air plus embarrassé que jamais; elle fit un mouvement pour se lever; mais Tom pressa doucement sa main comme pour la retenir et elle resta sur son siége. Les veuves, messieurs, sont rarement craintives, comme disait mon oncle.
«Vraiment, monsieur, je vous suis bien obligée, de votre bonne opinion, dit-elle en riant à moitié; et si jamais je me marie....
--Si? interrompit Tom en la regardant très-malignement du coin droit de son oeil gauche.
--Eh bien! _quand_ je me marierai, j'espère que j'aurai un aussi bon mari que vous le dites.
--C'est-à-dire Jinkins?
--Seigneur! monsieur!
--Allons! ne m'en parlez point, je le connais....
--Je suis sûre que ceux qui le connaissent ne connaissent pas de mal de lui, reprit la dame un peu piquée par l'air mystérieux du voyageur.
--Hum!» fit Tom.
La veuve commença à croire qu'il était temps de pleurer. Elle tira donc son mouchoir et elle demanda si Tom voulait l'insulter; s'il croyait que c'était l'action d'un gentleman de dire du mal d'un autre gentleman, en arrière; pourquoi, s'il avait quelque chose à dire, il ne l'avait pas dit à son homme, comme un homme, au lieu d'effrayer une pauvre faible femme de cette manière, etc., etc.
«Je ne tarderai pas à lui dire deux mots à lui-même, répondit Tom. Seulement je désire que vous m'entendiez auparavant.
--Eh bien! dites, demanda la veuve en le regardant avec attention.
--Je vais vous étonner, répliqua-t-il, en mettant la main dans sa poche.
--Si c'est qu'il n'a pas d'argent, je sais cela déjà et ce n'est pas la peine de vous déranger.
--Pouh! cela n'est rien. _Moi non plus_, je n'ai point d'argent! Ce n'est pas ça.
--Oh! mon Dieu! qu'est-ce que c'est donc? s'écria la pauvre femme.
--Ne vous effrayez pas, reprit Tom en tirant la lettre. Et ne criez pas: poursuivit-il en dépliant lentement le papier.
--Non! non! laissez-moi voir.
--Vous n'allez pas vous trouver mal ni vous livrer à d'autres démonstrations de ce genre?
--Non, je vous le promets.
--Ni vous précipiter vers la salle commune pour lui dire son affaire? ajouta Tom; car, voyez-vous, je ferai tout ça pour vous: ce n'est donc pas la peine de vous agiter.
--Allons, allons, fit la veuve, laissez-moi lire.
--Voilà,» répliqua Tom Smart, qui plaça la lettre dans les mains de la veuve.
Les lamentations de la pauvre femme, quand elle en eut pris lecture, auraient percé un coeur de pierre. Tom avait toujours eu le coeur très-tendre, aussi fut-il percé de part en part. La veuve se roulait sur sa chaise en se tordant les mains.
«Oh! la trahison! oh! la scélératesse des hommes! s'écriait-elle.
--Effroyables, ma chère dame; mais calmez-vous.
--Non! Je ne veux pas me calmer! sanglotait la veuve. Je ne trouverai jamais personne que je puisse aimer comme lui.
--Si, si, oh! si, ma chère dame!» s'écria Tom Smart en laissant tomber une pluie d'énormes larmes sur les infortunes de la veuve. Il avait passé un bras autour de sa taille, dans l'énergie de sa compassion; et la veuve, dans son transport de chagrin, avait serré la main de Tom. Elle regarda le visage du voyageur et elle sourit à travers ses larmes: Tom se pencha vers elle, il contempla ses traits, et il sourit aussi à travers ses pleurs.
Je n'ai jamais pu découvrir si Tom embrassa la veuve dans ce moment-là. Il disait souvent à mon oncle qu'il n'en avait rien fait, mais j'ai des doutes là-dessus. Entre nous, messieurs, je m'imagine qu'il l'embrassa.
Quoi qu'il en soit, Tom jeta le grand homme à la porte, et il épousa la veuve dans le mois. On le voyait souvent se promener aux environs avec sa jument capricieuse, qui traînait lestement la carriole grise aux roues écarlates. Après beaucoup d'années il se retira des affaires et s'en alla en France avec sa femme. L'antique maison fut alors abattue.
Un vieux gentleman curieux prit la parole après le commis voyageur.
«Voulez-vous me permettre, lui dit-il, de vous demander ce que devint le fauteuil?
--On remarqua qu'il craquait beaucoup le jour de la noce, mais Tom Smart ne pouvait pas dire positivement si c'était de plaisir ou par suite de souffrances corporelles. Cependant il pensait plutôt que c'était pour la dernière cause, car il ne l'entendit plus parler depuis.
--Et tout le monde crut cette histoire-là, hein? demanda le visage culotté en remplissant sa pipe.
--Tout le monde, excepté les ennemis de Tom. Ceux-ci disaient que c'était une _blague_. D'autres prétendirent qu'il était gris, qu'il avait rêvé tout cela et qu'il s'était trompé de culotte. Mais personne ne s'arrêta à ce qu'ils disaient.
--Tom Smart soutint que tout était vrai?
--Chaque mot.
--Et votre oncle?
--Chaque lettre.
--Ça devait faire deux jolis gaillards tous les deux.
--Oui, deux fameux gaillards, répondit le commis voyageur. Deux fameux gaillards, véritablement.»
CHAPITRE XV.
Dans lequel se trouva un portrait fidèle de deux personnes distinguées, et une description exacte d'un grand déjeuner qui eut lieu dans leur maison et domaine. Ledit déjeuner amène la rencontre d'une vieille connaissance, et le commencement d'un autre chapitre.
La conscience de M. Pickwick lui reprochait d'avoir un peu négligé ses amis du _Paon d'argent_, et dans la matinée du troisième jour après l'élection, il allait sortir pour les visiter, lorsque son fidèle domestique remit entre ses mains une carte de visite, sur laquelle était gravée l'inscription suivante, en lettres gothiques.
MADAME CHASSE-LION.
_La Caverne. Eatanswill._
--La personne attend, dit Sam.
--C'est bien moi qu'elle demande?
--C'est vous particulièrement et sans remplacement, comme dit le secrétaire privé du diable quand il vint emporter le docteur Faust. C'est bien vous qu'il demande.
--_Il?_ c'est donc un gentleman?
--Si ça n'en est pas un, c'en est une imitation soignée.
--Mais c'est la carte d'une dame.
--Je l'ai reçue d'un monsieur, malgré ça. Il attend dans le salon et il dit qu'il attendra toute la journée plutôt que de ne pas vous voir.»
Ayant appris cette détermination, M. Pickwick descendit au parloir. Un homme grave y était assis. Il se leva promptement en voyant entrer notre philosophe, et dit avec un air de profond respect:
«Monsieur Pickwick? je présume.
--Oui, monsieur.
--Permettez-moi, monsieur, d'avoir l'honneur de presser votre main. Permettez-moi de la secouer.
--Avec plaisir,» répondit M. Pickwick.
L'étranger secoua la main qui lui était offerte, et continua ainsi.
«Monsieur la renommée nous a parlé de vous comme d'un savant antiquaire. Le bruit de vos découvertes a frappé l'oreille de Mme Chasselion, ma femme, monsieur; _moi_, je suis M. Chasselion.»
Ici l'homme grave s'arrêta, comme s'il avait cru que M. Pickwick devait être étourdi par cette communication; mais voyant que le philosophe demeurait parfaitement calme, il poursuivit en ces termes:
--Ma femme, monsieur, mistress Chasselion, est fière de compter parmi ses connaissances tous ceux qui se sont illustrés par leurs ouvrages et par leurs talents. Permettez-moi, monsieur, de placer dans cette liste le nom de M. Pickwick, et celui de ses confrères du club qu'il a fondé.
--Je serai très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d'une dame aussi distinguée.
--Vous la ferez, monsieur. Demain matin, nous donnons un grand déjeuner, une fête champêtre, à un nombre considérable de ceux qui se sont rendus célèbres par leurs ouvrages et par leurs talents. Accordez à Mme Chasselion la satisfaction de vous voir à la Caverne.
--Avec grand plaisir.