Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 17
Le cercle domestique de M. Pott se composait de lui-même et de sa femme. Tous les hommes qu'un puissant génie a élevés à un poste éminent dans le monde, ont ordinairement quelque petite faiblesse, qui n'en paraît que plus remarquable par le contraste qu'elle forme avec leur caractère public. Si M. Pott avait une faiblesse, c'était apparemment d'être un peu trop soumis à la domination légèrement méprisante de son épouse. Cependant noua n'avons pas le droit d'insister sur ce fait, car, dans la circonstance actuelle, toutes les manières les plus engageantes de Mme Pott furent employées à recevoir les deux gentlemen amenés par son mari.
«Chère amie, dit M. Pott, M. Pickwick, M. Pickwick de Londres.»
Mme Pott reçut avec une douceur enchanteresse le serrement de main paternel de M. Pickwick, tandis que M. Winkle, qui n'avait pas été annoncé du tout, salua et se glissa dans un coin obscur.
«Mon cher, dit la dame.
--Chère amie, répondit l'éditeur.
--Présentez l'autre gentleman.
--Je vous demande un million de pardons, dit M. Pott. Permettez-moi.... Madame Pott, monsieur....
--Winkle, dit M. Pickwick.
--Winkle, répéta M. Pott; et la cérémonie de l'introduction fut complète.
--Nous vous devons beaucoup d'excuses, madame, reprit M. Pickwick, pour avoir ainsi troublé vos arrangements domestiques.
--Je vous prie de n'en point parler, monsieur, répliqua avec vivacité la moitié féminine de Pott. C'est, je vous assure, un grand plaisir pour moi d'apercevoir de nouveaux visages, vivant comme je le fais de jour en jour, de semaine en semaine, dans ce triste endroit, et sans voir personne.
--Personne! ma chère? s'écria M. Pott, avec finesse.
--Personne que vous, rétorqua son épouse avec aspérité.
--En effet, monsieur Pickwick, reprit leur hôte pour expliquer les lamentations de sa femme; en effet, nous sommes privés de beaucoup de plaisirs que nous devrions partager. Ma position comme éditeur de la _Gazette d'Eatanswill_, le rang que cette feuille occupe dans le pays, mon immersion constante dans le tourbillon de la politique....»
Mme Pott interrompit son époux. «Mon cher, dit-elle.
--Chère amie, répondit l'éditeur.
--Je désirerais que vous voulussiez bien trouver un autre sujet de conversation, afin que ces messieurs puissent y prendre quelque intérêt.
--Mais, mon amour, dit M. Pott avec humilité, M. Pickwick y prend grand intérêt.
--C'est fort heureux pour lui! Mais _moi_ je suis lasse, à mourir, de votre politique, de vos querelles avec l'_Indépendant_, et de toutes ces sottises. Je suis tout à fait étonnée, Pott, que vous donniez ainsi en spectacle vos absurdités.
--Mais, chère amie, murmura le malheureux époux.
--Sottises! ne me parlez pas. Jouez-vous à l'écarté, monsieur?
--Je serai enchanté, madame, d'apprendre avec vous, répondit galamment M. Winkle.
--Eh bien! alors, tirez cette table auprès de la fenêtre, pour que je n'entende plus cette éternelle politique.
--Jane, dit M. Pott à la servante, qui apportait de la lumière, descendez dans le bureau, et montez-moi la collection des gazettes pour l'année 1830. Je vais vous lire, continua-t-il en se tournant vers M. Pickwick, je vais vous lire quelques-uns des articles de fond que j'ai écrits, à cette époque, sur la conspiration des jaunes pour faire nommer un nouveau péager à notre Turnpike. Je me flatte qu'ils vous amuseront.
--Je serai véritablement charmé de vous entendre,» répondit M. Pickwick.
Son voeu fut bientôt exaucé. La servante revint avec une collection de gazettes, et l'éditeur s'étant assis auprès de son hôte, se mit à lire immédiatement.
Nous avons feuilleté le mémorandum de M. Pickwick, dans l'espoir de retrouver au moins un sommaire de ces magnifiques compositions; mais ce fut vainement. Nous avons cependant des raisons de croire que la vigueur et la fraîcheur du style le ravirent entièrement, car M. Winkle a noté que ses yeux, comme par un excès de plaisir, restèrent fermés pendant toute la durée de la lecture.
L'annonce que le souper était servi mit un terme au jeu d'écarté et à la récapitulation des beautés de la _Gazette_. M. Winkle avait déjà fait des progrès considérables dans les bonnes grâces de Mme Pott. Elle était d'une humeur charmante, et n'hésita pas à l'informer confidentiellement que M. Pickwick était un vieux bonhomme tout à fait aimable. Il y a dans ces expressions une familiarité que ne se serait permise aucun de ceux qui connaissaient intimement l'esprit colossal de ce philosophe. Cependant nous les avons conservées parce qu'elles prouvent d'une manière touchante et convaincante la facilité avec laquelle il gagnait tous les coeurs, et le cas immense que faisaient de lui toutes les classes de la société.
La nuit était avancée, M. Tupman et M. Snodgrass dormaient depuis longtemps sous l'aile du _Paon d'argent_, lorsque nos deux amis se retirèrent dans leurs chambres. Le sommeil s'empara bientôt de leurs sens, mais, quoiqu'il eût rendu M. Winkle insensible à tous les objets terrestres, le visage et la tournure de l'agréable Mme Pott se présentèrent, pendant longtemps encore, à sa fantaisie excitée.
Le mouvement et le bruit de la matinée suivante étaient suffisants pour chasser de l'imagination la plus romantique toute autre idée que celle de l'élection. Le roulement des tambours, le son des cornes et des trompettes, les cris de la populace, le piétinement des chevaux, retentissaient dans les rues depuis le point du jour; et de temps en temps une escarmouche entre les enfants perdus des deux partis égayait et diversifiait les préparatifs de la cérémonie.
Sam parut à la porte de la chambre à coucher de M. Pickwick, justement comme il terminait sa toilette. Hé! bien, Sam, lui dit-il, tout le monde est en mouvement, aujourd'hui?
«Oh! personne ne caponne, monsieur. Nos particuliers sont rassemblés aux _Armes de la ville_, et ils ont tant crié déjà qu'ils en sont tout enrouillés.
--Ah! ont-ils l'air dévoué à leur parti, Sam?
--Je n'ai jamais vu de dévouement comme ça, monsieur.
--Énergique, n'est-ce pas?
--Je crois bien. Je n'ai jamais vu boire ni bâfrer si énergiquement. Il pourrait bien en crever quelques-uns, voilà tout.
--Cela vient de la générosité malentendue des bourgeois de cette ville.
--C'est fort probable, répondit Sam d'un ton bref.
--Ha! dit M. Pickwick, en regardant par la fenêtre, de beaux gaillards, bien vigoureux, bien frais.
--Très-frais, pour sûr. Les deux garçons du _Paon d'argent_ et moi, nous avons pompé sur tous les électeurs qui y ont soupé hier.
--Pompé sur des électeurs indépendants!
--Oui, monsieur. Ils ont ronflé cette nuit oùs qu'ils étaient tombés ivres-morts hier soir. Ce matin, nous les avons insinués, l'un après l'autre, sous la pompe, et voilà! Ils sont tous en bon état maintenant. Le comité nous a donné un shilling par tête pour ce service-là!...
--Est-il possible qu'on fasse des choses semblables! s'écria M. Pickwick plein d'étonnement.
--Bah! monsieur, ça n'est rien, rien du tout.
--Rien?
--Rien du tout, monsieur. La nuit d'avant le dernier jour de la dernière élection, ici, l'autre parti a gagné la servante des _Armes de la ville_ pour épicer le grog de quatorze électeurs qui restaient dans la maison, et qui n'avaient pas encore voté.
--Qu'est-ce que vous entendez par _épicer_ du grog?
--Mettre de l'eau d'ânon dedans, monsieur. Que le bon Dieu m'emporte si ça ne les a pas fait roupiller douze heures après l'élection. Ils en ont porté un sur un brancard, tout endormi, pour essayer, mais bernique! le maire n'a pas voulu de son vote; ainsi ils l'ont rapporté et replanté dans son lit.
--Quel étrange expédient! murmura M. Pickwick, moitié pour lui-même, moitié pour son domestique.
--Pas si farce qu'une histoire qu'est arrivée à mon père, en temps d'élection, à ce même endroit ici, monsieur.
--Contez-moi cela, Sam.
--Voilà, monsieur. Il conduisait une mail-coach[18] de Londres ici, dans ce temps-là. L'élection arrive, et il est retenu par un parti pour charrier des voteurs de Londres. La veille du jour où il allait se mettre en route, le comité de l'autre parti l'envoie chercher tout tranquillement. Il s'en va avec le commissionnaire, qui le fait entrer dans une grande chambre. Tas de gentlemen, montagnes de papiers, plumes et le reste. «Ah! monsieur Weller, dit le président, charmé de vous voir. Comment ça va-t-il? qu'il dit.--Très-bien, mossieur, merci, dit mon père. J'espère que vous ne maigrissez pas, non plus, qu'il dit.--Merci, ça ne va pas mal, dit le gentleman. Asseyez-vous, monsieur, je vous en prie.» Ainsi mon père s'asseoit, et le gentleman et lui se regardent fisquement leurs deux boules. «Vous ne me reconnaissez pas? dit l'autre.--Peux pas dire que je vous aie jamais vu, répond mon père.--Oh! moi je vous connais, dit l'autre. Je vous ai connu tout petit, dit-il.--C'est égal, je ne vous remets pas du tout, dit mon père.--C'est fort drôle, dit l'autre.--Joliment, dit mon père.--Faut qu' vous ayez une mauvaise mémoire, monsieur Weller, dit l'autre.--C'est vrai qu'a n'est pas fameuse, dit mon père.--Je m'en avais douté, dit l'autre.» Comme ça, il lui verse un verre de vin, et il le chatouille sur sa manière de conduire, et il le met dans une bonne humeur soignée, et à la fin il lui montre une banknote de vingt livres sterling[19]. «C'est une mauvaise route d'ici à Londres? qu'il lui dit.--Par-ci par-là y a de vilains endroits, dit mon père.--Et surtout près du canal, je crois? dit le gentleman.--Pour un vilain endroit, c'est un vilain endroit, dit mon père.--Hé bien! monsieur Weller, dit l'autre, vous êtes un excellent cocher, et vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec vos chevaux, on sait ça. Nous avons tous bien de l'amitié pour vous, monsieur Weller. Ainsi, dans le cas qu'il vous arriverait _par hasard_ un accident quand vous amènerez les électeurs ici, dans le cas que vous les verseriez dans le canal, sans leur faire aucun mal, ceci est pour vous, qu'il dit.--Mossieur, vous êtes extrêmement bon, dit mon père, et je vais boire à vot' santé un autre verre de vin, dit-il.» Alors il boit, empoche la monnaie, et il salue son monde. Hé bien! monsieur, continua Sam en regardant son maître avec un air d'impudence inexprimable, croiriez-vous que, justement le jour où il menait ces mêmes électeurs, sa voiture fut versée précisément dans cet endroit-là, et tous les voyageurs lancés dans le canal?
[Footnote 18: Sorte de diligence.]
[Footnote 19: 500 francs.]
--Et retirés sur-le-champ? demanda vivement M. Pickwick.
--Pour ça, répliqua Sam très-lentement, on dit qu'il y manquait un vieux gentleman. Je sais bien qu'on a repêché son chapeau, mais je ne suis pas bien certain si sa boule était dedans, oui-z-ou non. Mais ce que je regarde, c'est la hextraordinaire coïncidence que la voiture de mon père s'est versée, juste au même endroit et le même jour, après ce que le gentleman lui avait dit.
--Sans aucun doute, c'est un hasard bien extraordinaire, répondit M. Pickwick; mais brossez mon chapeau, Sam, car j'entends M. Winkle qui m'appelle pour déjeuner.»
M. Pickwick descendit dans le parloir, où il trouva le déjeuner servi et la famille déjà rassemblée. Le repas disparut rapidement; les chapeaux des gentlemen furent décorés d'énormes cocardes bleues, faites par les belles mains de Mme Pott elle-même; et M. Winkle se chargea d'accompagner cette dame sur le toit d'une maison voisine des _hustings_, tandis que M. Pickwick se rendrait avec M. Pott aux _Armes de la ville_. Un membre du comité de M. Slumkey haranguait, d'une des fenêtres de cet hôtel, six petits garçons et une jeune fille, qu'il appelait pompeusement à tout bout de champ: _hommes d'Eatanswill_; sur quoi les six petits garçons susmentionnés applaudissaient prodigieusement.
La cour de l'hôtel offrait des symptômes moins équivoques de la gloire et de la puissance des bleus d'Eatanswill. Il y avait une armée entière de bannières et de drapeaux, étalant des devises appropriées à la circonstance, en caractères d'or, de quatre pieds de haut et d'une largeur proportionnée. Il y avait une bande de trompettes, de bassons et de tambours, rangés sur quatre de front et gagnant leur argent en conscience, principalement les tambours, qui étaient fort musculeux. Il y avait des troupes de constables, avec des bâtons bleus, vingt membres du comité avec des écharpes bleues, et tout un monde d'électeurs, avec des cocardes bleues. Il y avait des électeurs à cheval et des électeurs à pied. Il y avait un carrosse découvert, à quatre chevaux, pour l'honorable Samuel Slumkey. Et les drapeaux flottaient, et les musiciens jouaient, et les constables juraient, et les vingt membres du comité haranguaient, et la foule braillait, et les chevaux piaffaient et reculaient, et les postillons suaient; et toutes les choses, tous les individus réunis en cet endroit, s'y trouvaient pour l'avantage, pour l'honneur, pour la renommée, pour l'usage spécial de l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, l'un des candidats pour la représentation du bourg d'Eatanswill, dans la chambre des communes du parlement du Royaume-Uni.
Longues et bruyantes furent les acclamations, et l'un des drapeaux bleus, portant ces mots: LIBERTÉ DE LA PRESSE, s'agita convulsivement quand la tête rousse de M. Pott fut aperçue par la foule à l'une des fenêtres. Mais l'enthousiasme fut épouvantable quand l'honorable Samuel Slumkey lui-même, en bottes à revers et en cravate bleue, s'avança, saisit la main dudit Pott, et témoigna à la multitude par des gestes mélodramatiques, sa reconnaissance ineffaçable des services que lui avait rendus la _Gazette d'Eatanswill_.
«Tom est-il prêt? demanda ensuite l'honorable Samuel Slumkey à M. Perker.
--Oui, mon cher monsieur, répliqua le petit homme.
--On n'a rien oublié, j'espère?
--Rien du tout, mon cher monsieur; pas la moindre chose. Il y a vingt hommes, bien lavés, à qui vous donnerez des poignées de main, à la porte; et six enfants, dans les bras de leurs mères, que vous caresserez sur la tête et dont vous demanderez l'âge. Surtout ne négligez pas les enfants, mon cher monsieur. Ces sortes de choses produisent toujours un bon effet.
--J'y penserai, dit l'honorable Samuel Slumkey.
--Et, peut-être, mon cher monsieur, ajouta le prévoyant petit homme, si vous pouviez... je ne dis pas que cela soit indispensable... mais si vous pouviez prendre sur vous de baiser un des bambins, cela produirait une grande impression sur la foule.
--L'effet ne serait-il pas le même si vous vous chargiez de la besogne? demanda M. Samuel Slumkey.
--J'ai peur que non, mon cher monsieur. Mais si vous le faisiez vous-même, je pense que cela vous rendrait très-populaire.
--Très-bien, dit l'honorable Samuel Slumkey d'un air résigné, il faut en passer par là, voilà tout.
--Arrangez la procession!» crièrent les vingt membres du comité.
Au milieu des acclamations de la multitude, musiciens, constables, membres du comité, électeurs, cavaliers, carrosses prirent leurs places. Chacune des voitures à deux chevaux contenait autant de gentlemen empilés et debout qu'il avait été possible d'en faire tenir. Celle qui était assignée à M. Perker renfermait M. Pickwick, M. Tupman, M. Snodgrass et une demi-douzaine de membres du comité.
Il y eut un moment de silence solennel, lorsque la procession attendit que l'honorable Samuel Slumkey montât dans son carrosse.
Tout d'un coup la foule poussa une acclamation.
«Il est sorti!» s'écria le petit Perker, d'autant plus ému que sa position ne lui permettait pas de voir ce qui se passait en avant.
Une autre acclamation, plus forte:
«Il a donné des poignées de main aux hommes!» dit le petit agent.
Une autre acclamation, beaucoup plus violente:
«Il a caressé les bambins sur la tête!» continua M. Perker tremblant d'anxiété.
Un tonnerre d'applaudissements qui déchirent les airs:
«Il en a baisé un!» s'écria le petit homme enchanté.
Un second tonnerre:
«Il en a baisé un autre!»
Un troisième tonnerre, assourdissant:
«Il les baise tous!» vociféra l'enthousiaste petit gentleman, et au même instant la procession se mit en marche, saluée par les acclamations retentissantes de la multitude.
Comment et par quelle cause les deux processions se heurtèrent, et comment la confusion qui s'ensuivit fut enfin terminée, c'est ce que nous ne pouvons entreprendre de décrire: car au commencement de la bagarre le chapeau de M. Pickwick fut enfoncé sur ses yeux, sur son nez et sur sa bouche, par l'application d'un drapeau jaune. D'après ce que cet illustre philosophe put conclure du petit nombre de rayons visuels qui passaient entre ses joues et son feutre, il se représente comme entouré de tous côtés par des physionomies irritées et féroces, par un vaste nuage de poussière et par une foule épaisse de combattants. Il raconte qu'il fut arraché de sa voiture par un pouvoir invisible, et qu'il prit part personnellement à des exercices pugilastiques; mais avec qui, ou comment, ou pourquoi, c'est ce qu'il lui est absolument impossible d'établir. Ensuite il fut poussé sur des gradins de bois par les personnes qui étaient derrière lui, et, en retirant son chapeau, il se trouva environné de ses amis, sur le premier rang du côté gauche des _hustings_. Le côté droit était réservé pour le parti jaune; le centre pour le maire et ses assistants. L'un de ceux-ci, le gros crieur d'Eatanswill, secouait une énorme cloche, ingénieux moyen de faire faire silence. Cependant M. Horatio Fizkin et l'honorable Samuel Slumkey, leur main droite posée sur leur coeur, s'occupaient à saluer, avec la plus grande affabilité, la mer orageuse de têtes qui inondait la place et de laquelle s'élevait une tempête de gémissements, d'acclamations, de sifflements, de hurlements, qui aurait fait honneur à un tremblement de terre.
«Voilà Winkle, dit M. Tupman à son illustre ami, en le tirant par la manche.
--Où? demanda M. Pickwick en ajustant sur son nez ses lunettes, qu'il avait heureusement gardées jusque-là dans sa poche.
--Là, répondit M. Tupman, sur le toit de cette maison.»
Et en effet, dans une large gouttière de plomb, M. Winkle et Mme Pott étaient confortablement assis sur une couple de chaises, agitant leurs mouchoirs pour se faire mieux reconnaître.
M. Pickwick rétorqua ce compliment en envoyant un baiser de sa main à la dame.
L'élection n'avait pas encore commencé, et comme une multitude inactive est généralement disposée à être facétieuse, cette innocente action fut suffisante pour faire naître mille plaisanteries.
«Ohé! là-haut! vieux renard! C'est-il beau de faire des galanteries aux filles?
--Oh! le vénérable pécheur!
--Il met ses besicles pour lorgner les femmes mariées.
--Le scélérat! Il lui fait les yeux doux, à travers ses carreaux.
--Surveillez votre femme, Pott!» Et ces lazzis furent suivis de grands éclats de rire.
Comme ces brocards étaient accompagnés d'odieuses comparaisons entre M. Pickwick et un vieux bouc, ainsi que d'autres traits d'esprit du même genre, et comme elles tendaient, en outre, à entacher l'honneur d'une innocente dame, l'indignation de notre héros fut excessive: mais le silence étant proclamé dans cet instant, il se contenta de jeter à la populace un regard de mépris et de pitié, qui la fit rire plus bruyamment que jamais.
«Silence! beuglèrent les acolytes du maire.
--Whiffin, proclamez le silence! dit le maire d'un air pompeux, qui convenait à sa position élevée. Le crieur, pour obéir à cet ordre, exécuta un autre concerto sur sa sonnette, après quoi un gentleman de la foule cria, de toutes ses forces, _Fifine!_ ce qui occasiona d'autres éclats de rire.
--Gentlemen! dit le maire, en donnant toute l'étendue possible à sa voix. Gentlemen, frères électeurs du bourg d'Eatanswill, nous sommes assemblés aujourd'hui pour élire un représentant à la place de notre dernier....»
Ici, le maire fut interrompu car une voix qui criait dans la foule:
«Bonne chance à M. le maire! et qu'il reste toujours dans les clous et les casseroles qu'ils y ont fait sa fortune.»
Cette allusion aux entreprises commerciales de l'orateur excita un ouragan de gaieté qui, avec son accompagnement de sonnette, empêcha d'entendre un seul mot de la harangue du maire, à l'exception, cependant, de la dernière phrase, par laquelle il remerciait ses auditeurs de l'attention bienveillante qu'ils lui avaient prêtée. Cette expression de gratitude fut accueillie par une autre explosion de joie, qui dura environ un quart d'heure.
Un grand gentleman efflanqué, dont le cou était comprimé par une cravate blanche très-roide, parut alors en scène, au milieu des interruptions fréquentes de la foule, qui l'engageait à envoyer quelqu'un chez lui pour voir s'il n'avait pas oublié sa voix sous son traversin. Il demanda la permission de présenter une personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill, et quand il déclara que c'était Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, près Eatanswill, les fizkiniens applaudirent et les slumkéïens grognèrent, si longtemps et si bruyamment, que le parrain du candidat, au lieu de parler, aurait pu chanter des chansons bachiques sans que personne s'en fût douté.
Les amis d'Horatio Fizkin, Esquire, ayant joui de leur primauté, un petit homme, au visage colérique et rouge comme un oeillet, s'avança afin de nommer une autre personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill; mais la nature de cet individu était trop irritable pour lui permettre de cheminer tranquillement parmi les forces de la multitude. Après quelques sentences d'éloquence figurative, le gentleman colérique se mit à tonner contre les interrupteurs; puis il échangea des provocations avec les gentlemen placés sur les hustings. Alors il se leva de toutes parts un tapage qui l'obligea d'exprimer ses sentiments par une pantomime sérieuse, au bout de laquelle il céda la place à l'orateur chargé de seconder sa motion. Celui-ci, pendant une bonne demi-heure, psalmodia un discours écrit, qu'aucun tumulte ne put lui faire interrompre; car il l'avait envoyé d'avance à la _Gazette d'Eatanswill_, qui devait l'imprimer mot pour mot.