Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 16
«Le ciel me protège! s'écria M. Pickwick plein d'étonnement; madame Bardell! ma bonne dame! Bonté divine, quelle situation! Faites attention, je vous en prie! Laissez-moi, madame Bardell, si quelqu'un venait!
--Eh! que m'importe? répondit Mme Bardell avec égarement; je ne vous quitterai jamais! Cher homme! excellent coeur! Et en prononçant ces paroles elle s'attachait à M. Pickwick aussi fortement que la vigne à l'ormeau.
--Le Seigneur ait pitié de moi! dit M. Pickwick en se débattant de toutes ses forces; j'entends du monde sur l'escalier. Laissez-moi, ma bonne dame; je vous en supplie, laissez-moi!»
Mais les prières, les remontrances étaient également inutiles, car la dame s'était évanouie dans les bras du philosophe, et avant qu'il eût eu le temps de la déposer sur une chaise, master Bardell introduisit dans la chambre MM. Tupman, Winkle et Snodgrass.
M. Pickwick demeura pétrifié. Il était debout, avec son aimable fardeau dans ses bras, et il regardait ses amis d'un air hébété, sans leur faire un signe d'amitié, sans songer à leur donner une explication. Eux, à leur tour, le considéraient avec étonnement, et master Bardell, plein d'inquiétude, examinait tout le monde, sans savoir ce que cela voulait dire.
La surprise des pickwickiens était si étourdissante, et la perplexité de M. Pickwick si terrible, qu'ils auraient pu demeurer exactement dans la même situation relative jusqu'à ce que la dame évanouie eut repris ses sens, si son tendre fils n'avait précipité le dénoûment par une belle et touchante ébullition d'affection filiale. Ce jeune enfant, vêtu d'un costume de velours rayé, orné de gros boutons de cuivre, était d'abord demeuré, incertain et confus, sur le pas de la porte; mais, par degrés, l'idée que sa mère avait souffert quelque dommage personnel s'empara de son esprit à demi-développé. Considérant M. Pickwick comme l'agresseur, il poussa un cri sauvage, et se précipitant tête baissée, il commença à assaillir cet immortel gentleman aux environs du dos et des jambes, le pinçant et le frappant aussi vigoureusement que le lui permettaient la force de son bras et la violence de son emportement.
«Otez-moi ce petit coquin! s'écria M. Pickwick dans une agonie de désespoir; il est enragé!
--Qu'est-il donc arrivé? demandèrent les trois pickwickiens stupéfaits.
--Je n'en sais rien, répondit le Mentor avec dépit; ôtez-moi cet enfant!»
M. Winkle porta à l'autre bout de l'appartement l'intéressant garçon, qui criait et se débattait de toutes ses forces.
«Maintenant, poursuivit M. Pickwick, aidez-moi à faire descendre cette femme.
--Ah! je suis mieux maintenant, soupira faiblement Mme Bardell.
--Permettez-moi de vous offrir mon bras, dit M. Tupman, toujours galant.
--Merci, monsieur, merci!» s'écria la dame d'une voix hystérique, et elle fut conduite en bas, accompagnée de son affectionné fils.
--Je ne puis concevoir, reprit M. Pickwick quand ses amis furent revenus, je ne puis concevoir ce qui est arrivé à cette femme. Je venais simplement de lui annoncer que je vais prendre un domestique, lorsqu'elle est tombée dans le singulier paroxysme où vous l'avez trouvée. C'est fort extraordinaire!
--Il est vrai, dirent ses trois amis.
--Elle m'a placé dans une situation bien embarrassante, continua le philosophe.
--Il est vrai,» répétèrent ses disciples, en toussant légèrement et en se regardant l'un l'autre d'un air dubitatif.
Cette conduite n'échappa pas à M. Pickwick. Il remarqua leur incrédulité; son innocence était évidemment soupçonnée.
Après quelques instants de silence, M. Tupman prit la parole et dit:
«Il y a un homme en bas, dans le vestibule.
--C'est celui dont je vous ai parlé, répliqua M. Pickwick; je l'ai envoyé chercher au bourg. Ayez la bonté de le faire monter, Snodgrass.»
M. Snodgrass exécuta cette commission, et M. Samuel Weller se présenta immédiatement.
«Ha! ha! vous me reconnaissez, je suppose? lui dit M. Pickwick.
--Un peu! répliqua Sam avec un clin d'oeil protecteur. Drôle de gaillard, celui-là! Trop malin pour vous, hein? il vous a légèrement enfoncé, n'est-ce pas?
--Il ne s'agit point de cela maintenant, reprit vivement le philosophe; j'ai à vous parler d'autre chose. Asseyez-vous.
--Merci, monsieur, répondit Sam, et il s'assit sans autre cérémonie, ayant préalablement déposé son vieux chapeau blanc sur le carré. Ça n'est pas fameux, disait-il en parlant de son couvre-chef, et en souriant agréablement aux pickwickiens assemblés, mais c'est étonnant à l'user. Quand il avait des bords, c'était un beau bolivar; depuis qu'il n'en a plus, il est plus léger; c'est quelque chose: et puis chaque trou laisse entrer de l'air; c'est encore quelque chose. J'appelle ça un feutre ventilateur.
--Maintenant, reprit M. Pickwick, il s'agit de l'affaire pour laquelle je vous ai envoyé chercher, avec l'assentiment de ces messieurs.
--C'est ça, monsieur, accouchons, comme dit c't autre à son enfant qui avait avalé un liard.
--Nous désirons savoir, en premier lieu, si vous avez quelque raison d'être mécontent de votre condition présente.
--Avant de satisfaire cette question ici, je désirerais savoir, en premier lieu, si vous en avez une meilleure à me donner.»
Un rayon de calme bienveillance illumina les traits de M. Pickwick lorsqu'il répondit: «J'ai quelque envie de vous prendre à mon service.
--Vrai?» demanda Sam.
M. Pickwick fit un geste affirmatif.
--Gages?
--Douze guinées par an.
--Habits?
--Deux habillements.
--L'ouvrage?
--Me servir et voyager avec moi et ces gentlemen.
--Otez l'écriteau! s'écria Sam avec emphase. Je suis loué à un gentleman seul, et le terme est convenu.
--Vous acceptez ma proposition?
--Certainement. Si les habits me prennent la taille moitié aussi bien que la place, ça ira.
--Naturellement, vous pouvez fournir de bons certificats?
--Demandez à l'hôtesse du _Blanc-Cerf_, elle vous dira ça, monsieur.
--Pouvez-vous venir ce soir?
--Je vas endosser l'habit à l'instant même, s'il est ici, s'écria Sam avec une grande allégresse.
--Revenez ce soir, à huit heures, répondit M. Pickwick, et si les renseignements sont satisfaisants, nous verrons à vous faire habiller.»
Sauf une aimable indiscrétion, dont s'était en même temps rendue coupable une des servantes de l'hôtel, la conduite de M. Weller avait toujours été très-méritoire. M. Pickwick n'hésita donc pas à le prendre à son service, et avec la promptitude et l'énergie qui caractérisaient non seulement la conduite publique, mais toutes les actions privées de cet homme extraordinaire, il conduisit immédiatement son nouveau serviteur dans un de ces commodes _emporiums_, où l'on peut se procurer des habits confectionnés ou d'occasion, et où l'on se dispense de la formalité inconnue de prendre mesure. Avant la chute du jour, M. Weller était revêtu d'un habit gris avec des boutons P.C., d'un chapeau noir avec une cocarde, d'un gilet rayé, de culottes et de guêtres, et d'une quantité d'autres objets trop nombreux pour que nous prenions la peine de les récapituler.
Lorsque, le lendemain matin, cet individu, si soudainement transformé, prit sa place à l'extérieur de la voiture d'Eatanswill: «Ma foi, se dit-il, je ne sais point si je vas être un valet de pied, ou un groom, ou un garde-chasse; j'ai la philosomie mitoyenne entre tout ça; mais c'est égal, ça va me changer d'air; y'a du pays à voir, et pas grand'chose à faire, ça va fameusement à ma maladie: ainsi donc vive Pickwick, que je dis!»
CHAPITRE XIII.
Notice sur Eatanswill, sur les partis qui le divisent, et sur l'élection d'un membre du parlement par ce bourg ancien, loyal et patriote.
Nous confessons franchement que nous n'avions jamais entendu parler d'Eatanswill, jusqu'au moment où nous nous sommes plongé dans les volumineux papiers du Pickwick-Club. Nous reconnaissons, avec une égale candeur, que nous avons cherché en vain des preuves de l'existence actuelle de cet endroit. Sachant bien quelle profonde confiance on doit placer dans toutes les notes de M. Pickwick, et ne nous permettant pas d'opposer nos souvenirs aux énonciations de ce grand homme, nous avons consulté, relativement à ce sujet, toutes les autorités auxquelles il nous a été possible de recourir. Nous avons examiné tous les noms contenus dans les tables A et B[16], sans trouver celui d'Eatanswill; nous avons minutieusement collationné toutes les cartes des comtés, publiées, dans l'intérêt de la science, par nos plus distingués éditeurs, et le même résultat a suivi nos investigations.
[Footnote 16: C'est-à-dire dans la loi sur les élections.
(_Note du traducteur_.)]
Nous avons donc été conduit à supposer que, dans la crainte obligeante de blesser quelqu'un, et par un sentiment de délicatesse dont M. Pickwick était si éminemment doué, il avait, de propos délibéré, substitué un nom fictif au nom réel de l'endroit où il avait fait ses observations. Nous sommes confirmé dans cette opinion par une circonstance qui peut sembler légère et frivole en elle-même, mais qui, considérée sous ce point de vue, n'est point indigne d'être notée. Dans le mémorandum de M. Pickwick, nous pouvons encore découvrir que sa place et celles de ses disciples furent retenues dans la voiture de Norwich; mais cette note fut ensuite rayée, apparemment pour ne point indiquer dans quelle direction est situé le bourg dont il s'agit. Nous ne hasarderons donc point de conjectures à ce sujet, et nous allons poursuivre notre histoire sans autre digression.
Il paraît que les habitants d'Eatanswill, comme ceux de beaucoup d'autres petits endroits, se croyaient d'une grande, d'une immense importance dans l'État; et chaque individu ayant la conscience du poids attaché à son exemple, se faisait une obligation de s'unir corps et âme à l'un des deux grands partis qui divisaient la cité, les _bleus_ et les _jaunes_. Or, les bleus ne laissaient échapper aucune occasion de contrecarrer les jaunes, et les jaunes ne laissaient échapper aucune occasion de contrecarrer les bleus; de sorte que quand les jaunes et les bleus se trouvaient face à face dans quelque réunion publique, à l'hôtel de ville, dans une foire, dans un marché, des gros mots et des disputes s'élevaient entre eux. Il est superflu d'ajouter que dans Eatanswill toutes choses devenaient une question de parti. Si les jaunes proposaient de recouvrir la place du marché, les bleus tenaient des assemblées publiques où ils démolissaient cette mesure. Si les bleus proposaient d'ériger une nouvelle pompe dans la grande rue, les jaunes se levaient comme un seul homme et déblatéraient contre une aussi infâme motion. Il y avait des boutiques bleues et des boutiques jaunes, des auberges bleues et des auberges jaunes; il y avait une aile bleue et une aile jaune dans l'église elle-même.
Chacun de ces puissants partis devait nécessairement avoir un organe avoué, et, en effet, il paraissait deux feuilles publiques dans la ville, la _Gazette d'Eatanswill_ et l'_Indépendant d'Eatanswill_. La première soutenait les principes bleus, le second se posait sur un terrain décidément jaune. C'étaient d'admirables journaux. Quels beaux articles politiques! quelle polémique spirituelle et courageuse. «La _Gazette_, notre ignoble antagoniste....--L'_Indépendant_, ce méprisable et dégoûtant journal....--La _Gazette_, cette feuille menteuse et ordurière....--L'_Indépendant_, ce vil et scandaleux calomniateur....» Telles étaient les récriminations intéressantes qui assaisonnaient les colonnes de chaque numéro, et qui excitaient dans le sein des habitants de l'endroit les sentiments les plus chaleureux de plaisir ou d'indignation.
M. Pickwick, avec sa prévoyance et sa sagacité ordinaires, avait choisi, pour visiter ce bourg, une époque singulièrement remarquable. Jamais il n'y avait eu une telle lutte. L'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall[17], était le candidat bleu; Horatio Fizkin, esquire, de Fizkin-Loge, près d'Eatanswill, avait cédé aux instances de ses amis, et s'était laissé porter pour soutenir les intérêts jaunes. La _Gazette_ avertit les électeurs d'Eatanswill que les regards, non-seulement de l'Angleterre, mais du monde civilisé tout entier, étaient fixés sur eux. L'_Indépendant_ demanda d'un ton péremptoire si les électeurs d'Eatanswill méritaient encore la renommée qu'ils avaient acquise d'être de grands, de généreux citoyens, ou s'ils étaient devenus de serviles instruments du despotisme, indignes également du nom d'Anglais et des bienfaits de la liberté. Jamais une commotion aussi profonde n'avait encore ébranlé la ville.
[Footnote 17: _Hall, château._]
La soirée était avancée quand M. Pickwick et ses compagnons, assistés par Sam Weller, quittèrent l'impériale de la voiture d'Eatanswill. De grands drapeaux bleus flottaient aux fenêtres de l'auberge des _Armes de la ville_, et des écriteaux, placés derrière les vitres, indiquaient en caractères gigantesques que le comité de l'honorable Samuel Slumkey, y tenait ses séances. Un groupe de flâneurs, assemblés devant la porte de l'auberge, regardaient un homme enroué, placé sur le balcon de l'auberge, et qui paraissait parler en faveur de M. Samuel Slumkey, avec tant de chaleur que son visage en devenait tout rouge. Mais la force et la beauté de ses arguments étaient légèrement infirmées par le roulement perpétuel de quatre énormes tambours, posés au coin de la rue par le comité de M. Fizkin. Quoi qu'il en soit, un petit homme affairé, qui se tenait auprès de l'orateur, ôtait de temps en temps son chapeau et faisait signe à la foule d'applaudir. La foule applaudissait alors régulièrement et avec beaucoup d'enthousiasme; et comme l'homme enroué allait toujours parlant, quoique son visage devint de plus en plus rouge, on pouvait croire que son but était atteint, aussi bien que si l'on avait pu l'entendre.
Aussitôt que les pickwickiens furent descendus de leur voiture, ils se virent entourés par une partie de la populace, qui, sur-le-champ, poussa trois acclamations assourdissantes. Ces acclamations, répétées par le rassemblement principal (car la foule n'a nullement besoin de savoir pourquoi elle crie), s'enflèrent en un rugissement de triomphe si effroyable, que l'homme au rouge visage en resta court sur son balcon.
«Hourra! hurla le peuple pour terminer.
--Encore une acclamation! s'écria le petit homme affairé sur le balcon.» Et la multitude de rugir aussitôt, comme si elle avait eu un larynx de fonte et des poumons d'acier trempé.
«Vive Slumkey! beugla la multitude.
--Vive Slumkey! répéta M. Pickwick en ôtant son chapeau.
--A bas Fizkin! vociféra la foule.
--Oui, assurément! s'écria M. Pickwick.
--Hourra!» Et alors un autre rugissement s'éleva, semblable à celui de toute une ménagerie quand l'éléphant a sonné l'heure du repas.
«Quel est ce Slumkey? demanda tout bas M. Tupman.
--Je n'en sais rien, reprit M. Pickwick sur le même ton. Silence! ne faites point de question. Dans ces occasions, il faut faire comme la foule.
--Mais supposez qu'il y ait deux partis, fit observer M. Snodgrass.
--Criez avec les plus forts.» répliqua M. Pickwick.
Des volumes n'auraient pu en dire davantage.
Ils entrèrent dans la maison, la populace s'ouvrant à droite et à gauche pour les laisser passer et poussant des acclamations bruyantes. Ce qu'il y avait à faire, en premier lieu, c'était de s'assurer un logement pour la nuit.
«Pouvons-nous avoir des lits ici? demanda M. Pickwick au garçon.
--Je n'en sais rien, m'sieu. J'ai peur qu'ils ne soient tous pris, m'sieu. Je vais m'informer, m'sieu.»
Il s'éloigna, mais revenant aussitôt, demanda si les gentlemen étaient _bleus_.
Comme M. Pickwick et ses compagnons ne prenaient guère d'intérêt à la cause des candidats, la question était difficile à résoudre. Dans ce dilemme, M. Pickwick pensa à son nouvel ami, M. Perker.
--Connaissez-vous, dit-il, un gentleman nommé Perker?
--Certainement, m'sieu; l'agent de l'honorable M. Samuel Slumkey.
--Il est bleu, je pense?
--Oh! oui, m'sieu.
--Alors nous sommes bleus,» dit M. Pickwick; mais remarquant que le garçon recevait d'un air dubitatif cette profession de foi accommodante, il lui donna sa carte en lui disant de la remettre sur-le-champ à M. Perker, s'il était dans la maison. Le garçon disparut, mais il reparut bientôt, pria M. Pickwick de le suivre, et le conduisit dans une grande salle, où M. Perker était assis à une longue table, derrière un monceau de livres et de papiers.
«Ha! ha! mon cher monsieur, dit le petit homme en s'avançant pour recevoir M. Pickwick. Très-heureux de vous voir, mon cher monsieur. Asseyez-vous, je vous prie. Ainsi vous avez exécuté votre projet? Vous êtes venu pour assister à l'élection, n'est-ce pas?»
M. Pickwick répondit affirmativement.
«Une élection bien disputée, mon cher monsieur.
--J'en suis charmé, répondit M. Pickwick en se frottant les mains. J'aime à voir cette chaleur patriotique, n'importe pour quel parti: c'est donc une élection disputée?
--Oh! oui, singulièrement. Nous avons retenu toutes les auberges de l'endroit et n'avons laissé à nos adversaires que les boutiques de bière. C'est un coup de maître, mon cher monsieur, qu'en dites-vous?»
Le petit homme, en parlant ainsi, souriait complaisamment et insérait dans ses narines une large prise de tabac.
«Et quel est le résultat probable de l'élection?
--Douteux, mon cher monsieur, douteux jusqu'à présent. Les gens de Fizkin ont trente-trois votante dans les remises du _Blanc-Cerf_.
--Dans les remises! s'écria M. Pickwick, singulièrement étonné par cet autre coup de maître.
--Ils les y tiennent enfermés jusqu'au moment où ils en auront besoin, afin de nous empêcher, comme vous vous en doutez bien, d'arriver jusqu'à eux. Mais quand même nous pourrions leur parler, cela ne nous servirait pas à grand'chose, car ils les maintiennent exprès constamment gris. Un habile homme, l'agent de Fizkin! Un habile homme, en vérité!»
M. Pickwick ouvrit de grands yeux, mais il ne dit rien.
«Malgré cela, poursuivit M. Perker en baissant la voix, malgré cela, nous avons bonne espérance. Nous avons donné un thé ici, la nuit dernière. Quarante-cinq femmes, mon cher monsieur, et lorsqu'elles sont parties, nous avons offert à chacune d'elles un parasol vert.
--Un parasol! s'écria M. Pickwick.
--Oui, mon cher monsieur, oui, quarante-cinq parasols verts, à sept shillings et six pence la pièce. Toutes les femmes sont coquettes: ces parasols ont produit un effet incroyable; assuré tous les maris et la moitié des frères; enfoncé les bas, la flanelle et toutes ces sortes de choses. Idée de moi, mon cher monsieur, entièrement de moi. Grêle, pluie, soleil, vous ne pouvez pas faire quinze pas dans la ville, sans rencontrer une demi-douzaine de parasols verts.»
Ici le petit avoué se laissa aller à des convulsions de gaieté qui ne furent interrompues que par l'entrée en scène d'un troisième interlocuteur.
C'était un homme long et fluet. Sa tête, d'un roux ardent, paraissait inclinée à devenir chauve; sur son visage se peignaient une importance solennelle, une profondeur incommensurable. Il était revêtu d'une longue redingote brune, d'un gilet et d'un pantalon de drap noir. Un double lorgnon se dandinait sur sa poitrine; sur sa tête il portait un chapeau dont la forme était étonnamment basse et les bords étonnamment larges. Ce nouveau venu fut présenté à M. Pickwick comme M. Pott, éditeur de la _Gazette d'Eatanswill_.
Après quelques remarques préliminaires, M. Pott se tourna vers M. Pickwick et lui dit avec solennité:
«Cette élection excite un grand intérêt dans la métropole, monsieur.
--Je le pense, répondit M. Pickwick.
--Auquel je puis me flatter, continua M. Pott en regardant M. Perker de manière à faire confirmer ses paroles, auquel je puis me flatter d'avoir contribué en quelque chose par mon article de samedi dernier.
--Sans aucun doute, assura le petit homme.
--Monsieur, poursuivit M. Pott, la presse est un puissant engin.»
M. Pickwick donna un assentiment complet à cette proposition.
«Mais je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais abusé de l'énorme pouvoir que je possède. Je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais dirigé le noble instrument placé entre mes mains par la Providence, contre le sanctuaire inviolable de la vie privée, contre la réputation des individus, cette fleur tendre et fragile. Je me flatte, monsieur, que j'ai dévoué toute mon énergie à... à des efforts... faibles peut-être, oui, j'en conviens, à de faibles efforts, pour inculquer ces principes que... dont... pour lesquels....»
L'éditeur de la _Gazette d'Eatanswill_ paraissant s'embrouiller, M. Pickwick vint à son secours en lui disant:
«Certainement, monsieur.
--Et permettez-moi de vous demander, monsieur, de vous demander comme à un homme impartial ce que le public de Londres pense de ma polémique avec l'_Indépendant_?»
M. Perker s'interposa et dit avec un sourire malicieux qui n'était pas tout à fait accidentel:
«Le public de Londres s'y intéresse beaucoup, sans aucun doute.
--Cette polémique, poursuivit le journaliste, sera continuée aussi longtemps qu'il me restera un peu de santé et de force, un peu de ces talents que j'ai reçus de la nature. A cette polémique, monsieur, quoiqu'elle puisse déranger l'esprit des hommes, exaspérer leurs opinions et les rendre incapables de s'occuper des devoirs prosaïques de la vie ordinaire; à cette polémique, monsieur, je consacrerai toute mon existence, jusqu'à ce que j'aie broyé sous mon pied l'_Indépendant d'Eatanswill_. Je désire, monsieur, que le peuple de Londres, que le peuple de mon pays sache qu'il peut compter sur moi, que je ne l'abandonnerai point, que je suis résolu, monsieur, à demeurer son champion jusqu'à la fin.
--Votre conduite est très-noble, monsieur, s'écria M. Pickwick, et il secoua chaleureusement la main du magnanime éditeur.
--Je m'aperçois, monsieur, répondit celui-ci, tout essoufflé par la véhémence de sa déclaration patriotique; je m'aperçois que vous êtes un homme de sens et de talent. Je suis très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d'un tel homme.
--Et moi, monsieur, rétorqua M, Pickwick, je me sens profondément honoré par cette expression de votre opinion. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du club que je suis orgueilleux d'avoir fondé.»
M. Pott ayant déclaré qu'il en serait enchanté, M. Pickwick alla chercher ses trois amis, et les présenta formellement à l'éditeur de la _Gazette d'Eatanswill_.
«Maintenant, mon cher Pott, dit le petit M. Perker, la question est de savoir ce que nous ferons de nos amis ici présents.
--Nous pouvons rester dans cette maison, je suppose? dit M. Pickwick.
--Pas un lit de reste, monsieur, pas un seul lit.
--Extrêmement embarrassant! reprit M. Pickwick.
--Extrêmement, répétèrent ses acolytes.
--J'ai à ce sujet, dit M. Pott, une idée qui, je l'espère, peut être adoptée avec beaucoup de succès. Il y a deux lits au _Paon d'argent_, et je puis dire hardiment, au nom de Mme Pott, qu'elle sera enchantée de donner l'hospitalité à M. Pickwick et à l'un de ses compagnons, si les deux autres gentlemen et leur domestique consentent à s'arranger de leur mieux au _Paon d'argent_.»
Après des instances répétées de M. Pott, et des protestations nombreuses de M. Pickwick, qu'il ne pouvait pas consentir à déranger l'aimable épouse de l'éditeur, il fut décidé que c'était là le seul arrangement exécutable; aussi fut-il exécuté. Après avoir dîné ensemble aux _Armes de la ville_, et être convenus de se réunir le lendemain matin dans le même lieu pour accompagner la procession de l'honorable Samuel Slumkey, nos amis se séparèrent, M. Tupman et M. Snodgrass se retirant au _Paon d'argent_, M. Pickwick et M. Winkle se réfugiant sous le toit hospitalier de M. Pott.