Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 14
«Nous allons partir sur-le-champ, dit M. Pickwick en refermant cette lettre. Nous n'aurions pu, dans aucune circonstance, rester décemment ici après les événements qui s'y sont passés; mais maintenant, c'est un devoir pour nous d'aller à la recherche de notre ami.» En prononçant ces nobles paroles, M. Pickwick prit le chemin de la maison.
Ses intentions furent promptement communiquées à ses hôtes. Leurs prières pour le retenir furent instantes, mais inutiles. «D'importantes affaires, leur dit-il, rendent mon départ indispensable.»
Le vieil ecclésiastique était présent.
«Vous êtes donc décidé à nous quitter?» dit-il à M. Pickwick, en le prenant à part; et sur sa réponse affirmative, il ajouta: «S'il en est ainsi, voilà un petit manuscrit que j'espérais avoir le plaisir de vous lire moi-même. Ayant perdu un de mes amis, qui était médecin de notre hôpital des fous, j'ai trouvé ce manuscrit parmi beaucoup d'autres papiers qu'il m'avait chargé de brûler ou de conserver, à mon choix. Il n'est point de la main de mon ami, et j'ai peine à croire qu'il ne soit pas apocryphe: lisez-le, mon cher monsieur, et jugez par vous-même, s'il a été réellement écrit par un maniaque, ou, ce qui me paraît plus probable, si les rêveries d'un de ces infortunés ont été recueillies par une autre personne.»
M. Pickwick reçut le manuscrit, et se sépara du bienveillant vieillard avec mille expressions d'estime et d'affection.
C'était une tâche bien plus difficile de prendre congé des habitants de Manoir-ferme, où nos voyageurs avaient été reçus avec tant d'hospitalité, avec des attentions si délicates. M. Pickwick embrassa les jeunes ladies. Nous allions dire, _comme si elles avaient été ses propres filles_, mais la comparaison pourrait bien n'être pas entièrement exacte, car peut-être y mit-il un peu plus de chaleur. Il embrassa la vieille lady avec une tendresse filiale, et en glissant dans la main des servantes quelques preuves substantielles de sa bienveillance, il tapota leurs joues rosées, d'une manière toute patriarcale. Ensuite, des protestations bien plus cordiales encore, bien plus prolongées, furent échangées avec leur excellent amphytrion et avec M. Trundle. Cependant M. Snodgrass était disparu; et il fallut l'appeler plusieurs fois avant de le déterminer à sortir de certains corridors sombres.
Miss Émily rentra bientôt après, et ses yeux, ordinairement si brillants, paraissaient ternes et battus. Enfin les trois amis s'arrachèrent des bras de leurs aimables hôtes, et tout en s'éloignant lentement de la ferme, ils jetèrent en arrière bien des regards attendris. On prétend même que M. Snodgrass lança d'innombrables baisers dans les airs, en reconnaissance de quelque chose de blanchâtre qui continua à s'agiter à une des croisées de la maison, jusqu'au moment où un détour du chemin leur cacha la vieille demeure: ce quelque chose ressemblait beaucoup à un mouchoir de femme.
A Muggleton nos voyageurs prirent la voiture de Rochester, et lorsqu'ils arrivèrent dans ce dernier endroit, leur douleur s'était suffisamment apaisée pour leur permettre de faire un excellent dîner. Quelque temps après, ayant pris les informations nécessaires concernant le chemin qu'ils devaient suivre, ils se dirigèrent, en se promenant, vers Cobham.
C'était par une charmante soirée du mois de juin. La route, qui serpentait à l'ombre d'un bois, était égayée par le chant des oiseaux, et rafraîchie par l'haleine du zéphir; le lierre grimpant et les mousses pendantes ornaient le tronc des vieux arbres; la terre était revêtue d'un vert gazon, aussi délicat qu'un tapis de soie. En sortant du bois, nos voyageurs se trouvèrent dans un parc ouvert, au milieu duquel s'élevait un ancien château construit dans le style pittoresque et singulier du temps d'Élisabeth. De longs points de vue s'étendaient de tous les côtés, au milieu des chênes et des ormes gigantesques; de nombreux troupeaux de daims paissaient l'herbe fraîche, et de temps en temps une biche effrayée traversait le chemin, légère comme l'ombre des nuages qui glisse rapidement sur un paysage inondé par la chaude lumière du soleil.
«Si tous ceux qui sont attaqués de la maladie de notre ami se retiraient dans cette contrée, dit M. Pickwick, en regardant autour de lui, je m'imagine que leur vieil attachement pour le monde renaîtrait bientôt.
--Je le pense aussi, dit M. Winkle.
--Et réellement, ajouta M. Pickwick, lorsqu'une demi-heure de marche les eut amenés dans le village, réellement, quoique choisi par un misanthrope, cet endroit me semble le plus joli et le plus séduisant que j'aie jamais rencontré.»
M. Winkle et M. Snodgrass s'associèrent sans restriction à ces louanges.
Bientôt après, ayant demandé _la Bouteille de cuir_, nos voyageurs furent dirigés vers une auberge d'assez bonne apparence, pour une auberge de village, et s'enquirent s'il s'y trouvait un gentleman nommé Tupman.
«Tom, dit l'hôtesse, menez ces messieurs, dans la salle.»
Sous la conduite d'un vigoureux paysan, les trois amis entrèrent dans une chambre longue et basse, dont les murailles étaient embellies d'une ribambelle de vieux portraits et d'images grossièrement coloriées, et dont le plancher était semé d'une multitude de chaises de cuir, d'une forme fantastique, au dos gigantesque. A l'extrémité de la salle une table se faisait remarquer par la blancheur éblouissante de sa nappe. Elle était décorée d'une volaille dodue, d'un jambon appétissant, d'un pot d'ale fraîche, etc. Et c'est à cette table séduisante qu'était assis M. Tupman, n'ayant en aucune façon l'air d'un homme qui a pris congé de ce monde.
A l'arrivée de ses amis, il posa son couteau, sa fourchette, et s'avança au-devant d'eux d'un air sombre.
«Je ne m'attendais pas à vous voir ici, dit-il en saisissant la main de M. Pickwick. C'est bien aimable.
--Ah! fit M. Pickwick, en s'asseyant et en essuyant sur son front la sueur causée par sa promenade. Finissez votre dîner et venez dehors avec moi. Je désire vous parler, à vous seul.»
M. Tupman fit comme il lui était enjoint, et M. Pickwick s'étant rafraîchi d'un copieux coup d'ale, attendit le loisir de son ami. En moins d'une heure le dîner fut dépêché, et ils sortirent ensemble.
Pendant une demi-heure on put les voir passer et repasser dans le cimetière, tandis que M. Pickwick combattait la résolution de M. Tupman. Il serait inutile de répéter ses arguments, car quel langage pourrait rendre l'énergie que leur communiquait l'action de ce grand orateur? Il n'est pas davantage nécessaire de savoir si M. Tupman était déjà fatigué de la solitude, ou s'il lui fut impossible de résister à l'éloquent appel qui lui fut adressé. En fait, il n'y résista pas.
«Il lui importait peu, dit-il, où il traînerait les misérables restes de son existence; et puisque ses amis attachaient tant d'importance à son humble coopération, il consentait à partager leurs travaux.»
M. Pickwick sourit, une poignée de main fut échangée, et ils retournèrent auprès de leurs compagnons.
C'est en ce moment que M. Pickwick fit l'immortelle découverte qui sera à jamais un sujet d'orgueil pour ses amis, un sujet d'envie pour tous les antiquaires des quatre parties du monde. Ils avaient dépassé la porte de leur auberge, et ne se rappelant pas où elle était située, ils avaient été un peu plus loin dans le village. Comme ils revenaient sur leurs pas, les yeux de M. Pickwick tombèrent sur une petite pierre brisée et à moitié ensevelie dans la terre, sur le devant d'une chaumine.
M. Pickwick s'arrêta.
«Ceci est fort étrange! dit-il.
--Qu'y a-t-il d'étrange? demanda M. Tupman, en regardant avec empressement tous les objets qui l'entouraient, excepté celui dont il était question. Eh! mais de quoi s'agit-il donc?»
Cette dernière exclamation lui était arrachée par la vue de M. Pickwick qui, dans son enthousiasme pour sa découverte, se jetait à genoux devant la petite pierre, et en balayait la poussière avec son mouchoir.
«Il y a une inscription ici! s'écria M. Pickwick.
--Est-il possible? dit H. Tupman.
--Je puis distinguer, continua M. Pickwick, en frottant de toutes ses forces, et en regardant attentivement à travers ses lunettes, je puis distinguer, une croix, et un _B_, et ensuite un _T_. Ceci est très-important! poursuivit M. Pickwick en se relevant. C'est une inscription fort ancienne, et qui existait peut-être longtemps avant les antiques _Alms houses_[15] de cette petite ville. Il ne faut pas laisser échapper cette trouvaille.»
[Footnote 15: Petites maisons où les vieillards pauvres sont logés gratuitement.]
Ayant ainsi parlé, M. Pickwick frappa à la porte de la chaumière. Un laboureur l'ouvrit.
«Mon ami, lui demanda le philosophe d'un ton bienveillant, savez-vous comment cette pierre est venue ici?
--Nein, m'sieu, j'n'en savons rin, répondit l'homme civilement. All' était là ben du temps avant moi, et avant l'pus ancien du village itou.»
M. Pickwick regarda son compagnon avec triomphe.
«Vous... vous n'y êtes pas bien attaché, j'imagine, poursuivit-il, en tremblant d'anxiété. Vous ne seriez pas fâché de la vendre?
--Ah! ben oui! qui voudrait l'acheter? répondit l'homme avec une expression de visage qu'il s'imaginait probablement rendre très-rusée.
--Je vous en donnerai une demi-guinée sur-le-champ, reprit M. Pickwick, si vous voulez la retirer de terre.»
Lorsque la petite pierre eut été déracinée, moyennant quelques coups de bêche, M. Pickwick l'enleva de ses propres mains, à grand'peine, et au grand étonnement de tout le village. Il la porta dans l'auberge, et après l'avoir soigneusement lavée, il la déposa sur la table.
Les transports de joie des pickwickiens ne connurent plus de bornes quand ils virent couronner de succès leur patience et leur assiduité, leurs lavages et leurs grattages. La pierre était anguleuse et brisée, les lettres mal alignées et peu régulières, mais cependant on pouvait déchiffrer le fragment suivant d'inscription: