Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 13

Chapter 133,774 wordsPublic domain

--Drôle de vieille folle!» pensa Jingle en arpentant les corridors.

Il est pénible de s'appesantir sur la perfidie de notre espèce, et nous ne suivrons pas le fil des méditations de M. Jingle pendant son trajet aux _Doctors' Commons_. Il suffira de dire qu'il échappa aux embûches des gens en tablier blanc qui gardent la porte de cette région enchantée, et qu'il atteignit en sûreté le bureau du vicaire général. Là, il se procura une gracieuse épître de l'archevêque de Cantorbéry: «A ses amés et féaux Alfred Jingle et Rachel Wardle, salut.» Il déposa soigneusement dans sa poche le document mystique, et retourna au Borough, en triomphe.

Il était encore en chemin, lorsque deux gentlemen puissants et un gentleman maigre entrèrent dans la cour du _Blanc-Cerf_, et cherchèrent des yeux quelque personne à laquelle ils pussent adresser un certain nombre de questions. M. Samuel Weller, décrotteur attitré du _Blanc-Cerf_, était en ce moment occupé à brunir une paire de bottes. Ce fut vers lui que se dirigea le gentleman maigre.

«Mon ami! dit-il.

--Il paraît que celui-là aime les consultations gratuites; autrement, il ne serait pas si amoureux de moi du premier coup, pensa le sagace garçon; mais il se contenta de dire: «Eh bien! monsieur?»

--Mon ami! répéta le maigre gentleman avec un _hem!_ conciliateur, avez-vous beaucoup de voyageurs en ce moment? hein? Bien occupé, n'est-ce pas?»

Sam examina l'interrogateur. C'était un petit homme, à l'air affairé, au visage brun et anguleux, dont les deux petits yeux toujours clignotants et scintillants de chaque côté d'un nez mince et inquisitif, semblaient faire une perpétuelle partie de cache-cache au moyen de cet organe. Son habit noir faisait ressortir la blancheur de sa chemise et de son étroite cravate; sur son pantalon noir se détachait une chaîne avec des breloques d'or, et ses bottes étaient aussi luisantes que ses yeux. Il tenait à la main ses gants de chevreau noir; et en parlant il fourrait ses poignets sous les pans de son habit, de l'air d'un homme qui est habitué à poser des questions légales.

«Bien occupé, hein? dit le petit homme.

--Pas mal comme ça, monsieur, répliqua Sam. Nous ne ferons pas banqueroute, ni fortune non plus. Nous mangeons not' mouton bouilli sans câpres, et nous nous battons l'oeil du raifort, quand nous pouvons attraper du boeuf.

--Ah! dit le petit homme, vous êtes un farceur, n'est-ce pas?...

--Mon frère aîné était affligé de cette maladie-là, répondit Sam. Nous couchions ensemble, et ça s'attrape peut-être....

--Oh! la drôle de vieille maison que voilà! reprit le petit homme en regardant autour de lui.

--Fallait faire prévenir de votre arrivée, on lui aurait fait des réparations, rétorqua le décrotteur imperturbable.»

Son interlocuteur parut un peu déconcerté de ces rebuffades successives. Une courte consultation eut lieu entre lui et les deux gros gentlemen; ensuite il prit une prise de tabac dans une étroite tabatière d'argent, et il paraissait se disposer à renouveler la conversation, quand l'un de ses compagnons, qui, outre une contenance bienveillante, était porteur d'une paire de lunettes et d'une paire de guêtres noires, s'avança et dit en montrant l'autre gros gentleman.

«Le fait est que mon ami vous donnera une demi-guinée, si vous voulez répondre à une ou deux....»

--Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme. Permettez, je vous prie, mon cher monsieur. Le premier principe à observer dans des cas semblables, est celui-ci: Si vous mettez la chose entre les mains d'un homme d'affaires, vous ne devez plus vous en mêler aucunement. Vous devez reposer en lui une entière confiance. Réellement, monsieur...» Il se tourna vers l'autre gros gentleman en lui disant: «J'ai oublié le nom de votre ami.

--Pickwick, répondit M. Wardle, car c'était ce joyeux personnage lui-même.

--Ah! Pickwick. Réellement, monsieur Pickwick, mon cher monsieur, excusez-moi: Je serai heureux de recevoir vos avis en particulier, comme _amicus curiae_: mais vous devez voir l'inconvenance de votre intervention en ce moment, surtout par un argument _ad captandum_, tel que l'offre d'une demi-guinée. Réellement, mon cher monsieur, réellement... et le petit homme prit un air profond et une prise de tabac argumentative.

--Mon seul désir, monsieur, répondit M. Pickwick, était d'amener à fin, aussi vite que possible, cette désagréable affaire.

--Très-bien, très-bien, dit le petit homme.

--C'est pourquoi, continua M. Pickwick, j'ai fait usage de l'argument que mon expérience des hommes m'a fait reconnaître comme le meilleur dans tous les cas.

--Oui, oui, dit le petit homme: très-bon! très-bon! c'est vrai. Mais vous auriez dû me suggérer cela à moi. Vous savez, j'en suis sûr, quelle confiance sans bornes on doit placer dans son homme d'affaires. S'il était besoin d'une autorité à ce sujet, permettez-moi, mon cher monsieur, de vous référer à un cas bien connu dans Barnwell....

--Ne vous alambiquez pas de George Barnevelt, interrompit Sam, qui était resté fort étonné de ce dialogue. Tout le monde connaît son histoire, et, voyez-vous, j'ai toujours imaginé que la jeune femme méritait beaucoup mieux que lui d'être pendue[13]. Mais c'est égal; ça n'a rien à voir ici. Vous voulez que j'accepte une demi-guinée. Très-bien, ça me va; je ne puis pas parler mieux que ça. Pas vrai, monsieur? (M. Pickwick sourit.) Alors il ne s'agit plus que de savoir ce que diable vous me voulez, comme dit c't autre quand il vit le revenant.

[Footnote 13: Allusion à une cause célèbre.]

--Nous voulons savoir.... dit M. Wardle.

--Eh! mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme à l'air affairé.»

M. Wardle leva les épaules, et se tut.

«Nous voulons savoir, reprit solennellement le petit homme, et nous vous adressons cette question pour ne pas éveiller d'inutiles appréhensions dans l'auberge; nous voulons savoir ce qui s'y trouve actuellement.

--Qu'est-ce qu'il y a dans la maison? Il y a une paire de bottes hongroises, au n° 13, répondit Sam, dans l'esprit duquel les logeurs étaient représentés par la partie de leur costume qui se trouvait sous sa direction immédiate. Il y a une jambe de bois au n° 6; deux paires de demi-bottes dans la salle du commerce. Il y a ces bottes à revers ici, au rez-de-chaussée, et cinq autres paires dans le café.

--Pas davantage? dit le petit homme.

--Attendez un brin, reprit Sam, en cherchant à se rappeler; oui, il y a une paire de bottes à la Wellington, pas mal usées, et des souliers de dame, au n° 5.

--Quelle sorte de souliers? demanda avec empressement M. Wardle, qui, ainsi que M. Pickwick, s'était perdu dans ce singulier catalogue de chalands.

--Souliers de province.

--Y a-t-il le nom du cordonnier?

--Brown.

--D'où cela?

--Muggleton.

--Ce sont eux! s'écria Wardle. Par le ciel nous les avons trouvés.

--Chut! dit Sam: Les Wellington sont allés aux _Doctors' Commons_.

--Bah! fit le petit homme.

--Oui, pour un permis.

--Nous arrivons à temps, s'écria Wardle. Montrez-nous la chambre; il n'y a pas un moment à perdre.

--Je vous en prie, mon cher monsieur, je vous en prie, dit le petit homme. De la prudence; de la prudence!»

En parlant ainsi, il tira de sa poche une bourse de soie rouge, dont il aveignit un souverain, en regardant fixement Sam. Celui-ci sourit d'une manière expressive.

«Montrez-nous la chambre, tout d'un coup, sans nous annoncer, dit le petit homme; et il est à vous.»

Sam jeta la botte à revers dans un coin, et conduisit nos gens à travers un corridor sombre et un large escalier. Arrivé dans un second corridor, il fit halte et tendit la main.

«Le voilà,» dit tout bas l'avoué en déposant le souverain dans la main de leur guide.

Sam fit encore quelques pas, et s'arrêta devant une porte.

«C'est ici? demanda le petit homme.»

Sam fit signe que oui.

Le vieux Wardle ouvrit la porte, et tous les trois pénétrèrent dans la chambre, juste au moment où M. Jingle, qui venait de rentrer, montrait le permis à la tante demoiselle.

Rachel jeta un grand cri, et se renversant sur une chaise, se couvrit le visage avec les mains. M. Jingle chiffonna le permis, et le fourra dans sa poche. Les visiteurs intempestifs s'avancèrent au milieu de la chambre.

«Vous êtes un joli coquin! s'écria le vieux Wardle, haletant de colère. Vous êtes...

--Mon cher monsieur! mon cher monsieur! interrompit le petit homme, en posant son chapeau sur la table. Je vous en prie, faites attention. _Scandalum magnatum_... diffamation... action pour dommages... Calmez-vous, mon cher monsieur, je vous en prie.

--Comment osez-vous enlever ma soeur de ma maison? reprit M. Wardle.

--Oui, très-bien, dit le petit gentleman. Vous pouvez lui demander cela. Comment osez-vous enlever sa soeur, eh! monsieur?

--Qui diable êtes-vous! s'écria M. Jingle d'un ton si violent que le petit homme en recula involontairement un pas ou deux.

--Qui il est? coquin! C'est mon avoué, M. Perker. Perker, je veux poursuivre ce gueux-là! je veux le faire empoigner! Je veux... Je veux... Dieu me damne! je veux le ruiner.--Et vous, continua M. Wardle en se tournant brusquement vers sa soeur; vous Rachel, à votre âge! quand vous devriez connaître le monde! A quoi pensez-vous de vous enfuir avec un vagabond? de déshonorer votre famille, de vous rendre vous-même misérable! Mettez votre chapeau, et venez avec moi.--Faites venir une voiture et apportez la note de cette dame. Entendez-vous? entendez-vous?

--Voilà, monsieur, répliqua Sam, en répondant au violent coup de sonnette de M. Wardle avec une célérité merveilleuse, pour quiconque ne savait pas que son oeil avait été appliqué au trou de la serrure, pendant toute l'entrevue.

--Mettez votre chapeau! reprit Wardle.

--N'en faites rien, s'écria Jingle. Quittez cette chambre, monsieur! Pas d'affaires ici. Dame libre et maîtresse de ses actions. Plus de vingt et un ans.

--Plus de vingt et un ans! répéta M. Wardle avec mépris. Plus de _quarante_ et un ans!

--Ce n'est pas vrai! s'écria la tante demoiselle, son indignation l'emportant sur son désir de se trouver mal.

--C'est vrai, répliqua M. Wardle. Vous avez cinquante ans, comme un jour!»

La tante demoiselle poussa un cri aigre, et perdit connaissance.

M. Pickwick, avec son aménité accoutumée appela l'hôtesse, et lui demanda un verre d'eau.

«Un verre d'eau! repartit le colérique vieillard; apportez-en un baquet et jetez-le sur elle. Cela lui fera du bien, et elle le mérite richement.

--Fi! brute que vous êtes!» s'écria la compatissante hôtesse. Puis, avec diverses exclamations de: «pauvre chère dame! Allons, allons, pauvre chérie! buvez un peu de ça; ça vous fera du bien; ne vous laissez pas abattre comme ça; pauvre amour!» etc., etc. L'hôtesse, assistée par une servante commença à humecter le front, à frapper dans les mains, à chatouiller le nez, à délacer le corset de la tante demoiselle, et à lui administrer enfin tous les calmants appliqués ordinairement par les sensibles matrones aux dames qui s'efforcent de se donner des attaques de nerfs.

«La voiture est prête, monsieur, dit Sam, en paraissant à la porte.

--Allons! venez, reprit M. Wardle. Je vais la porter dans la voiture.»

A cette proposition les attaques de nerfs recommencèrent avec une nouvelle fureur.

L'hôtesse était sur le point de protester violemment contre ce procédé, et avait déjà demandé avec indignation si M. Wardle se croyait seigneur de la création, lorsque M. Jingle s'interposa.

«Garçon, dit-il, amenez-moi un constable.

--Attendez! attendez! dit le petit Perker. Considérez, monsieur, considérez.

--Je ne veux rien considérer, répliqua Jingle. Elle est sa maîtresse. Voyons qui osera l'emmener, sans son consentement.

--Je ne veux pas être emmenée, murmura la dame évanouie. Je n'y consens pas. (Ici il y eut une rechute effrayante.)

--Mon cher monsieur, dit le petit avoué, en prenant à part M. Wardle et M. Pickwick; mon cher monsieur, nous sommes dans une situation bien embarrassante. C'est un cas désolant; je n'en ai jamais connu de plus désolant, mais, réellement, mon cher monsieur, nous n'avons aucun pouvoir pour contrôler les actions de cette dame. Je vous ai prévenu avant de venir, mon cher monsieur, qu'il n'y avait pas d'autre remède qu'un accommodement.

--Quelle espèce d'accommodement voudriez-vous faire? demanda M. Pickwick.

--Voyez-vous, mon cher monsieur, votre ami est dans une position très-déplaisante, excessivement déplaisante. Il faut qu'il consente à subir quelques pertes pécuniaires.

--Je dépenserai tout ce qu'il faudra plutôt que de supporter ce déshonneur, plutôt que de souffrir, toute folle qu'elle est, qu'elle se rende misérable pour sa vie entière.

--Je suppose que cela pourra s'arranger, dit le petit homme affairé. M. Jingle, voulez-vous venir avec nous, pour un instant, dans la chambre à côté?»

M. Jingle y consentit et le quatuor passa dans une pièce voisine.

«Maintenant, monsieur, dit le petit homme en fermant soigneusement la porte, n'y a-t-il aucun moyen d'accommoder cette affaire? Venez par ici, monsieur, dans cette embrasure de croisée, où nous serons en tête-à-tête. Là, monsieur, là! Asseyez-vous s'il vous plaît, monsieur. Maintenant, mon cher monsieur, entre vous et moi, nous savons très-bien, mon cher monsieur, que vous avez enlevé cette dame pour l'amour de son argent. Ne froncez pas le sourcil, monsieur, c'est inutile: je vous dis, entre vous et moi, que _nous_ savons cela. Nous sommes tous les deux des hommes du monde, et _nous_ savons très-bien que nos amis ici n'en sont pas. N'est-ce pas, monsieur?»

Le visage de M. Jingle s'éclaircit graduellement pendant ce discours, et quelque chose qui ressemblait à un clignement d'oeil trembla, pendant un instant, dans sa paupière gauche.

«Très-bien! très-bien! poursuivit M. Perker, observant l'impression qu'il avait faite. Maintenant, le fait est que la dame n'a rien, ou peu de chose, jusqu'à la mort de sa mère.... Une personne bien constituée, mon cher monsieur.

--Vieille! dit M. Jingle laconiquement, mais avec énergie.

--Oui, c'est vrai, reprit l'avoué avec une légère toux; vous avez raison, mon cher monsieur, elle est assez vieille. Mais elle vient d'une vieille famille, mon cher monsieur; vieille dans toutes les acceptions du mot. Le fondateur de cette famille arriva dans le comté de Kent, lors de l'invasion de Jules-César, et depuis ce temps-là il n'y a qu'un seul de ses membres qui n'ait pas vécu jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, encore a-t-il été décapité par ordre d'un des Henry. La vieille dame n'a pas soixante-treize ans, mon cher monsieur.»

Le petit homme s'arrêta et prit une prise de tabac.

«Eh bien? fit M. Jingle.

--Eh bien! mon cher monsieur.... Vous ne prenez pas de tabac? Vous avez raison, c'est une habitude coûteuse. Eh bien! mon cher monsieur, vous êtes un joli garçon, un homme du monde, capable de pousser votre fortune, si vous aviez un capital, hein?

--Eh bien! répéta M. Jingle.

--Vous ne me comprenez pas?

--Pas tout à fait.

--Ne pensez-vous pas... Je viens au fait, mon cher monsieur. Ne pensez-vous pas que cinquante guinées et la liberté seraient plus agréables que miss Wardle et des espérances?

--Impossible! dit M. Jingle en se levant. Pas assez, de moitié!

--Non! non! mon cher monsieur, reprit le petit avoué en l'arrêtant par un bouton. Bonne somme ronde. Un homme comme vous pourrait la tripler en un rien de temps. On peut faire bien des choses avec cinquante gainées, mon cher monsieur.

--Bien plus avec cent cinquante, répliqua Jingle froidement.

--Allons, mon cher monsieur, nous ne perdrons pas notre temps à couper un cheveu en quatre. Disons... disons quatre-vingts....

--Impossible!

--Restez, mon cher monsieur. Dites-moi ce que vous voulez.

--Affaire coûteuse, déboursés, chevaux de poste, neuf guinées; licence, trois guinées, douze guinées; compensation, cent guinées, cent douze. Perte d'honneur et perte de la dame....

--Allons! mon cher monsieur, allons! interrompit l'homme d'affaires d'un air malin. Ne parlons pas des deux derniers articles. Cela fait cent douze guinées. Mettons cent, allons!

--Cent vingt[14].

[Footnote 14: 3000 francs.]

--Allons! allons! je vais vous écrire un mandat, reprit le petit homme en s'asseyant près d'une table, et commençant à écrire. Je le ferai payable pour après demain et nous pouvons emmener la dame d'ici là?» ajouta-t-il en interrogeant M. Wardle du regard.

Celui-ci fit un sombre signe d'assentiment.

«Cent, dit le petit homme.

--Et vingt, ajouta Jingle.

--Mon cher monsieur! reprit l'avoué.

--Donnez-les lui, interrompit M. Wardle. Et qu'il s'en aille au diable avec!»

Le mandat fut donc écrit par le petit gentleman, et empoché par M. Jingle.

«Maintenant quittez cette maison sur-le-champ! dit M. Wardle, en se levant.

--Mon cher monsieur... observa l'homme d'affaires.

--Et sachez, continua M. Wardle sans s'occuper de l'interrupteur, sachez que rien au monde, pas même l'honneur de ma famille, n'aurait pu me faire consentir à cet arrangement, si je n'étais pas convaincu que vous deviendrez la proie du diable d'autant plus vite que vous aurez plus d'argent.

--Mon cher monsieur, représenta de nouveau le petit homme.

--Tenez-vous tranquille, Perker, lui répondit son colère client. Quittez cette chambre, monsieur!

--En route sur-le-champ, répliqua l'impassible Jingle. Adieu Pickwick.»

Si quelque spectateur désintéressé avait pu contempler, pendant la fin de cette conversation, la contenance de l'homme illustre dont le nom décore notre titre, il aurait été étonné que le feu de l'indignation qui jaillissait de ses yeux ne fit pas fondre les verres de ses lunettes. Ses narines s'enflèrent, ses poings se fermèrent involontairement, quand il s'entendit nommer familièrement par le misérable. Mais il se contint; il ne le pulvérisa point.

«Tenez, continua le scélérat endurci, en jetant la licence aux pieds de M. Pickwick. Changez les noms, emmenez la dame,--fera l'affaire de Tuppy.»

M. Pickwick était un philosophe. Mais, après tout, les philosophes ne sont que des hommes revêtus d'une armure de sagesse. Le trait mordant pénétra à travers le harnais philosophique de notre héros et déchira profondément son coeur. Dans un accès de rage il lança, au hasard, l'encrier qui avait servi à M. Perker, et se précipita dans la même direction. Mais son adversaire était disparu et il se trouva arrêté dans les bras de Sam.

«Ohé! dit cet excentrique fonctionnaire. Le mobilier n'est pas cher dans vot' pays, vieux gentleman. Voilà une encre qui écrit toute seule, hein? Elle vient d'écrire vot' nom sur ce mur. Laissez donc monsieur; à quoi bon courir après un homme qui est, à présent, à l'autre bout du Borough?»

L'esprit de M. Pickwick, comme celui de tous les hommes vraiment grands, était ouvert à la persuasion, et comme il raisonnait puissamment et rapidement, un seul instant de réflexion suffit pour le convaincre de l'inutilité de son courroux. Il s'apaisa aussi vite qu'il s'était enlevé, respira fortement, et jeta un regard bénin sur ses amis.

Rapporterons-nous les lamentations de miss Wardle quand elle apprit de quelle manière son infidèle amant l'abandonnait? Imprimerons-nous les détails de cette scène déchirante, si admirablement décrite par M. Pickwick? Son livre de notes est ouvert devant nous; une légère moisissure indique encore combien de larmes lui arracha l'humanité sympathisante. Un seul mot, et ces notes seront entre les mains de l'imprimeur. Mais non! nous résisterons à cette pensée! nous ne désolerons pas le coeur du publie par la peinture de ces affreuses souffrances.

Le lendemain, la lourde voiture de Muggleton ramena, lentement et tristement, les deux amis avec la dame délaissée. Les ombres de la nuit étaient tombées depuis bien longtemps sur toute la nature, quand ils arrivèrent à la porte de Manoir-ferme.

CHAPITRE XI.

Contenant un autre voyage et une découverte d'antiquité: annonçant la résolution de M. Pickwick d'assister à une élection, et renfermant un manuscrit donné par le vieil ecclésiastique.

Une nuit de repos et de tranquillité dans le profond silence de Dingley-Dell, et, le lendemain matin, une heure d'immersion dans l'air frais et parfumé de la campagne, effacèrent complétement, chez M. Pickwick, les traces de la fatigue que son corps avait supportée et de l'anxiété qui avait agité son esprit. Depuis deux jours cet homme illustre était séparé de ses amis, de ses sectateurs, et lorsqu'au retour de sa promenade matinale il rencontra M. Winkle et M. Snodgrass, ce fut avec un sentiment de délices qui peut à peine être compris par une imagination vulgaire, qu'il s'avança au-devant d'eux pour leur dire bonjour. Le plaisir fut mutuel. Qui pourrait, en effet, contempler, sans en éprouver, le visage rayonnant de M. Pickwick? Et cependant un nuage semblait obscurcir le front de ses disciples. Ils avaient un air mystérieux, aussi alarmant qu'extraordinaire. Le grand homme s'en aperçut et ne put en deviner la cause.

Après avoir serré les mains des deux jeunes gens, et proféré de chaudes expressions de bienvenue, M. Pickwick leur dit: «Comment va Tupman?»

M. Winkle, à qui cette question était plus particulièrement adressée, ne fit point de réponse. Il détourna la tête et parut absorbé dans de mélancoliques réflexions.

«Snodgrass, reprit M. Pickwick avec vivacité, comment va notre ami? Est-il malade?

--Non! répliqua M. Snodgrass; et une larme trembla sur sa paupière sentimentale, comme une goutte de pluie sur le bord d'une croisée. Non! il n'est pas malade!»

M. Pickwick contempla tour à tour chacun de ses amis.

«Winkle! Snodgrass! leur dit-il quand il les eut suffisamment contemplés, que signifie cela? Où est notre ami? Qu'est-il arrivé? Parlez, je vous en supplie, je vous en conjure! Que dis-je? je vous le commande, parlez!»

Il y avait dans le maintien et dans l'accent de M. Pickwick une dignité, une solennité à laquelle il était impossible de résister. «Il nous a quittés, répondit M. Snodgrass.

--Quittés! s'écria M. Pickwick.

--Quittés, répéta M. Snodgrass.

--Où est-il? demanda M. Pickwick.

--Nous pouvons seulement le soupçonner d'après cet écrit, répliqua M. Snodgrass en tirant une lettre de sa poche et la plaçant entre les mains de son ami. Hier matin, quand nous avons reçu une lettre de M. Wardle, qui nous annonçait pour la nuit le retour de sa soeur, nous avons remarqué que la mélancolie qui assombrissait l'âme de notre ami, semblait s'accroître encore. Peu de temps après il disparut. Nous le cherchâmes vainement durant tout le jour; et, dans la soirée, cette lettre nous fut apportée par le palefrenier de la _Couronne_, à Muggleton. Notre ami la lui avait laissée dès le matin, en lui recommandant bien de ne nous la remettre que lorsque les ombres de la nuit auraient obscurci la nature.»

M. Pickwick ouvrit la lettre. Elle était de l'écriture de M. Tupman, et contenait ce qui suit;

«Mon cher Pickwick,

«Vous qui êtes placés dans une région supérieure aux faiblesses humaines, vous ignorez quel coup fatal on reçoit lorsqu'on est abandonné par une charmante, par une fascinante créature; et lorsqu'on devient la victime d'un monstre qui cachait la ruse et le vice hideux sous le masque de l'amitié. Ah! puissiez-vous ne l'apprendre jamais!

«Les lettres qui me seront adressées à la _Bouteille de cuir_, à Cobham-Kent, me seront transmises, supposé que j'existe encore. Je m'éloigne d'une partie du monde qui m'est devenue odieuse. Si je quitte le monde tout entier, plaignez-moi, pardonnez-moi. La vie, mon cher ami, m'est devenue insupportable! La flamme qui brûle au dedans de nous est comme les crochets d'un porteur, sur lesquels repose l'énorme poids des soins et des soucis du monde; quand cette flamme nous manque, le fardeau devient trop pesant pour que nous puissions le supporter et nous tombons accablés sur la terre. Vous pouvez dire à Rachel.... Ah! ce nom!... Quel souvenir!...

«TRACY TUPMAN.»