Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I
Chapter 12
«Combien y a-t-il qu'une chaise est passée ici? demanda M. Wardle.
--Combien y a?
--Oui.
--Ma foi je n'en sais trop rien. N'y a pas trop longtemps, ni trop peu non plus. Juste entre les deux peut-être.
--Est-il passé une chaise, seulement.
--Ah! mais oui, il est passé une chaise.
--Combien y a-t-il de temps, mon ami? dit M. Pickwick en s'interposant. Une heure?
--Ah! cela se pourrait bien, répliqua l'homme.
--Ou deux heures? demanda le premier postillon.
--Je n'en serais pas bien étonné, répondit l'homme d'un air de doute.
--En route, postillons! s'écria M. Wardle irrité; voilà assez de temps de perdu avec ce vieil idiot.
--Idiot! répéta le vieux, en contemplant avec un ricanement la chaise qui diminuait rapidement à mesure que la distance augmentait. Non! Pas si idiot que vous croyez. Vous avez perdu dix minutes ici, et vous êtes juste aussi savant qu'auparavant. Si tous les camarades sur la route reçoivent une guinée et la gagnent moitié aussi bien, vous ne rattraperez pas l'autre chaise avant la Saint-Michel, mon gros courtaud!»
Ayant fait suivre son discours d'un ricanement prolongé, le vieux bonhomme ferma la barrière, rentra dans sa maison, et barricada la porte après lui.
Cependant nos voyageurs poursuivaient leur route sans aucun ralentissement. La lune, comme M. Wardle l'avait prédit, déclinait avec rapidité; de sombres et pesants nuages, qui depuis quelques temps s'étaient graduellement étendus dans le ciel, venaient de se réunir au zénith en une masse noire et compacte. De larges gouttes de pluie fouettaient de temps en temps les glaces de la chaise, et semblaient avertir les voyageurs de l'approche rapide d'une tempête. Le vent qui soufflait directement contre eux, s'engouffrait en tourbillon furieux dans la route étroite, et gémissait tristement à travers les arbres. M. Pickwick resserra plus soigneusement sa redingote, s'établit plus commodément dans son coin, et tomba dans un profond sommeil, dont il fut tiré bientôt après par la cessation de tout mouvement, par le bruit d'une sonnette, et par ce cri répété à voix haute:
«Des chevaux sur-le-champ!»
Mais ici il arriva un autre délai. Les postillons dormaient d'un sommeil si mystérieusement profond, qu'il fallut plus de cinq minutes pour éveiller chacun d'eux. Le palefrenier avait perdu la clef de l'écurie, et quand à la fin elle fut trouvée, deux garçons endormis transposèrent les harnais des chevaux, et il fallut recommencer toute l'opération du harnachement. Si M. Pickwick avait été seul, ces obstacles multipliés auraient bientôt mis un terme à la poursuite; mais le vieux Wardle n'était pas démonté si aisément. Il s'employa avec tant de bonne volonté, poussant l'un, bousculant l'autre, prenant une chaîne par-ci, attachant une boucle par-là, que la chaise fut prête à rouler en un espace de temps beaucoup plus court qu'on n'aurait pu l'espérer raisonnablement, sous l'influence de tant de difficultés.
Ils recommencèrent donc leur voyage, et certainement avec une perspective fort peu engageante. Le relai était de 15 milles, la nuit sombre, le vent violent, la pluie battante. Il était impossible de faire beaucoup de chemin en luttant contre tant d'obstacles, aussi ne fallut-il guère moins de deux heures pour arriver au relai suivant. Mais ici, se présenta à leurs yeux un objet qui réveilla leur courage et ranima leurs esprits abattus.
«Quand cette chaise est-elle arrivée? s'écria le vieux Wardle, en sautant hors de sa voiture et montrant une autre chaise couverte d'une boue encore humide, qui était restée dans la cour.
--Il n'y a pas un quart d'heure, monsieur, répliqua le valet d'écurie à qui cette question était adressée.
--Une dame et un gentleman? demanda Wardle, pantelant d'impatience.
--Oui, monsieur.
--Grand homme en habit, longues jambes, le corps mince?
--Oui, monsieur.
--Une dame d'un certain âge, le visage maigre, rien que la peau sur les os, hein?
--Oui, monsieur.
--Pardieu! Pickwick, ce sont eux! s'écria le vieux gentleman.
--Ils auraient été ici plus tôt, poursuivit le palefrenier; mais un de leurs traits s'est cassé.
--Ce sont eux, reprit Wardle. Ce sont eux, par Jupiter! Une chaise et quatre chevaux, à l'instant! Nous les attraperons avant l'autre relai. Allons, postillons! de l'activité. Une guinée chacun, postillons! Vivement; dépêchons, mes enfants, en route!»
Tout en proférant ces exhortations, le vieux gentleman courait à droite et à gauche, et s'occupait de tous les détails avec une excitation qui se communiqua à M. Pickwick. Sous cette influence contagieuse, celui-ci s'empêtra les jambes dans les harnais, se fourra au milieu des chevaux, se fit comprimer l'abdomen par les roues de la chaise, s'imaginant et croyant fermement qu'en faisant tout cela il accélérait matériellement les préparatifs de leur départ.
«Grimpez, grimpez vite! s'écria le vieux Wardle en montant dans la chaise, relevant le marchepied, et fermant la portière après lui. Allons donc! dépêchez-vous.»
M. Pickwick était de l'autre côté de la voiture, et avant qu'il pût savoir précisément de quoi il s'agissait, il se sentit soulever par le vieux gentleman, pousser par le valet d'écurie; et en route! ils étaient partis au grand galop.
«Ah! voilà qui s'appelle marcher maintenant! dit M. Wardle avec complaisance.»
Et en effet, ils _marchaient_, comme le témoignaient suffisamment à M. Pickwick ses constantes collisions avec les durs panneaux de la voiture ou avec son compagnon.
«Tenez-vous ferme, dit le robuste vieillard au philosophe, qui venait de piquer une tête au beau milieu de l'immense gilet de son compagnon de voyage.
--Je n'ai jamais été aussi cahoté de ma vie; répondit-il.
--Ne faites pas attention, reprit son camarade. Ce sera bientôt fini. Ferme! ferme!»
M. Pickwick se planta dans son coin aussi solidement qu'il le put, et la chaise roula plus vite que jamais.
Ils avaient brûlé de cette manière environ trois milles, quand M. Wardle qui, depuis quelques minutes, tenait sa tête hors de la portière, la retira toute couverte d'éclaboussures, et s'écria, haletant d'impatience: «Les voilà!»
M. Pickwick mit aussitôt la tête à l'autre portière et vit, à peu de distance devant eux, une voiture qui détalait au grand galop.
«En avant! en avant!» vociféra le vieux gentleman. «Deux guinées, postillons! Rattrapez-les! rattrapez-les!»
Les chevaux de la première chaise repartirent de toute leur vitesse, et ceux de M. Wardle galoppèrent avec fureur après eux.
«Je vois sa tête!» s'écria le colérique vieillard. «Dieu me damne! je vois sa tête!
--Et moi aussi,» dit M. Pickwick. «C'est lui-même.»
M. Pickwick ne se trompait point. On apercevait clairement à la portière de la chaise la figure de M. Jingle, complétement couverte par la boue que lançaient les roues de sa voiture. Le mouvement de ses bras qu'il agitait violemment vers les postillons dénotait qu'il les encourageait à redoubler leurs efforts.
L'intérêt devint immense. Les champs, les arbres, les haies semblaient tourbillonner autour d'eux. Ils arrivèrent tout auprès de la première chaise; ils entendaient, par-dessus le bruit des roues, la voix de M. Jingle qui gourmandait ses postillons. Le vieux Wardle écumait de rage et d'excitation; il rugissait par douzaine des «coquin!» des «scélérat!» Il brandissait son poing et en menaçait l'objet de son indignation; mais M. Jingle ne répondait à ces outrages que par un sourire moqueur, puis par un cri de triomphe et de dérision, lorsque ses chevaux, obéissant à l'énergie croissante du fouet et de l'éperon, redoublèrent de vitesse et laissèrent en arrière ceux qui les poursuivaient.
M. Pickwick venait de retirer sa tête de la portière, et M. Wardle, fatigué de crier, en avait fait autant, quand une secousse terrible les jeta tous les deux sur le devant de la voiture. Un craquement violent se fit entendre, une roue se détacha, et la chaise versa sur le flanc.
Après quelques secondes de confusion où l'on ne pouvait rien discerner que le trépignement des chevaux et le brisement des glaces, M. Pickwick se sentit tirer violemment des décombres, et, aussitôt qu'il fut d'aplomb sur ses pieds et qu'il eut dégagé sa tête du collet de sa redingote, par lequel se trouvaient notablement obstruées les fonctions de ses besicles, il reconnut toute l'étendue de leur désastre. Le jour venait de paraître, et la scène était parfaitement éclairée par la grise lumière du matin.
Le vieux Wardle était debout, à côté de lui, sans chapeau, les habits déchirés. A ses pieds gisaient les débris de la voiture. Les postillons, défigurés par la boue et par une course violente étaient parvenus à couper les traits et se tenaient à la tête de leurs chevaux. A une centaine de pas en avant, on voyait l'autre chaise qui s'était arrêtée en entendant le bruit de leur naufrage. Les postillons, dont la figure était contournée par un ricanement féroce, contemplaient du haut de leur selle leurs adversaires démontés, tandis que M. Jingle, à la portière, examinait, avec une évidente satisfaction la ruine de ses persécuteurs.
--Ohé? cria l'effronté comédien; personne d'endommagé?--Gentlemen d'un certain âge,--assez lourds,--dangereux,--très-dangereux.
--Canaille! vociféra M. Wardle.
--Ah! ah! ah!» répliqua Jingle; et ensuite il ajouta, en clignant de l'oeil d'un air malin, et en désignant avec son pouce l'intérieur de la chaise: «Elle va très-bien,--vous offre ses compliments,--vous prie de ne pas vous déranger. Des amitiés à _Tuppy_.--Ne voulez-vous pas monter derrière?--En route, postillons!»
Les postillons se remirent en selle; la chaise recommença à rouler, et M. Jingle, étendant son bras hors de la portière, agitait, par dérision, un mouchoir blanc.
Rien, dans toute cette aventure, n'avait pu troubler l'humeur égale et tranquille de M, Pickwick, pas même la culbute de sa voiture et de sa personne. Mais il ne put supporter patiemment l'infamie de celui qui, après avoir emprunté de l'argent à son fidèle disciple, se permettait d'abréger son nom en celui de Tuppy. Il devint rouge jusqu'au bord de ses lunettes, et, ayant respiré fortement, il dit d'une voix lente et emphatique: «Si jamais je rencontre cet homme, je veux....
--Oui, oui, interrompit M. Wardle, tout cela est fort bien, mais, tandis que nous restons là à parler, ils obtiendront une licence et seront mariés à Londres.»
M. Pickwick s'arrêta et renferma sa vengeance au fond de son coeur.
«Combien y a-t-il d'ici au premier relai! demanda M. Wardle à l'un des postillons.
--Six milles, n'est-ce pas, Tom?
--Un peu plus.
--Un peu plus de six milles, monsieur.
--Il n'y a pas de remède, il faut les faire à pied, Pickwick.
--Il n'y a pas de remède,» répéta cet homme vraiment grand.
Par l'ordre de M. Wardle, l'un des postillons partit devant, à cheval, pour faire atteler une nouvelle chaise, et l'autre resta en arrière pour prendre soin de celle qui était brisée. En même temps, M. Pickwick et le vieux gentleman se mettaient courageusement en marche, après avoir soigneusement attaché leurs châles autour de leur cou et avoir enfoncé leur chapeau sur leurs oreilles, pour éviter autant que possible le déluge de pluie qui recommençait à tomber.
CHAPITRE X.
Destiné à dissiper tous les doutes qui pourraient exister sur le désintéressement de M. Jingle.
Il y a dans Londres plusieurs vieilles auberges qui servaient de quartier général aux coches les plus célèbres, dans le temps où les coches accomplissaient leurs voyages d'une manière grave et solennelle; mais ces auberges ont dégénéré peu à peu, et n'abritent plus guère que des voitures de roulage. Le lecteur chercherait en vain quelqu'une de ces anciennes hôtelleries parmi les _Bouches d'or_, les _Croix d'or_, les _Taureaux d'or_ qui lèvent leur front superbe dans les belles rues de Londres. S'il veut en étudier les restes, il fera bien de diriger ses pas vers les quartiers les plus obscurs de la ville, et là, dans quelque coin retiré, il en trouvera un certain nombre qui restent encore debout, avec une sombre obstination, au milieu des innovations modernes.
Dans le _Borough_[12] surtout, il reste encore une demi-douzaine de ces anciennes maisons, qui ont conservé sans changement leur singulière physionomie, et qui ont également échappé à la rage des améliorations publiques et des spéculations privées. Ce sont d'étranges bâtiments, avec des galeries, des corridors, des escaliers sans nombre, et assez antiques, assez vastes pour fournir des matériaux à mille histoires de revenants, si nous sommes jamais réduits à la lamentable nécessité d'en inventer quelques-unes, et si le monde dure assez longtemps pour épuiser les innombrables et véridiques légendes qui se rattachent au vieux pont de Londres et à ses environs.
[Footnote 12: Faubourg de Londres, situé au midi de la Tamise. (_Note du traducteur._)]
Dans la cour du _Blanc-Cerf_, l'une des plus célèbres entre ces auberges gothiques, et de bonne heure dans la matinée qui suivit les événements funestes racontés dans le précédent chapitre, un homme s'occupait activement à enlever la boue d'une paire de bottes. Cet homme avait un gilet rayé, orné de manches de calicot noir et de boutons de verre bleu, une culotte de gros drap et des guêtres. Autour de son cou s'enroulait négligemment un mouchoir d'un rouge éclatant; un vieux chapeau blanc était posé sans façon sur le côté gauche de sa tête. Il y avait devant ce personnage deux rangées de bottes, les unes propres, les autres crottées, et, à chaque addition qu'il faisait aux bottes nettoyées, il s'arrêtait un instant pour contempler son ouvrage avec une satisfaction évidente.
La cour n'offrait aucun indice de ce tapage, de ce mouvement qui caractérisent les hôtels où s'arrêtent les diligences. Deux ou trois cabriolets, deux ou trois chaises de poste s'abritaient sous différents petits toits en appentis. Trois ou quatre voitures de roulage, chargées d'une montagne de marchandises aussi élevée que le second étage d'une maison ordinaire, restaient immobiles à l'ombre d'un énorme hangar suspendu sur un des côtés de la cour, tandis qu'un autre camion, qui probablement devait commencer son voyage dans la matinée, était tiré dans la partie découverte. Les bâtiments qui bordaient deux côtés du parallélogramme étaient garnis d'une double rangée de galeries, ornées d'énormes garde-fous en bois, et sur lesquelles deux files de chambres à coucher venaient s'ouvrir. Deux lignes de sonnettes, qui leur correspondaient, se dandinaient au-dessus de la porte d'entrée, recouverte par un petit toit en ardoise. Enfin, de temps en temps, le piétinement pesant d'un cheval de charge, ou le cliquetis d'une chaîne, annonçait, à ceux qui s'en inquiétaient, que les écuries étaient au bout de la cour. Si nous ajoutons à ce tableau quelques hommes en blouse, dormant sur des ballots; quelques sacs de laine et autres articles de ce genre, répandus sur des monceaux de foin, nous aurons décrit, autant qu'il est nécessaire, l'apparence que présentait, dans la matinée dont il s'agit, la cour du _Blanc-Cerf_, grande rue du Borough.
Le carillon d'une des sonnettes fut suivi de l'apparition d'une servante coquette, dans l'une des galeries du second étage. Elle frappa à l'une des portes, et, ayant reçu une requête de l'intérieur, elle cria par-dessus la balustrade: Sam!»
«Voilà! répliqua l'homme au chapeau blanc.
--Le n°22 demande ses bottes sur-le-champ.
--Eh bien! demandes-y s'il veut les avoir de suite, ou bien attendre qu'on les lui porte cirées.
--Allons, Sam! pas de bêtises! reprit la jeune fille d'un air engageant; le gentleman a besoin de ses bottes sur-le-champ.
--Parole d'honneur! vous êtes bonne là! repartit le décrotteur. Regardez-moi un peu ces bottes. Onze paires de bottes, et un soulier qui appartient au n° 6, avec une jambe de bois. Les bottes doivent être livrées à huit heures et demie, et le soulier à neuf. Qu'est-ce que c'est que le n° 22, pour monter sur le dos à tous les autres? Non! non! chacun son tour! comme disait Jack Ketch à des particuliers qu'il avait à pendre. Fâché de vous faire attendre, monsieur; mais je ferai vot' affaire tout à l'heure.»
Parlant ainsi, l'homme au chapeau blanc se remit à travailler sur une botte à revers, avec une vitesse accélérée.
On entendit un autre carillon, et la vieille aubergiste du _Blanc-Cerf_ parut d'un air affairé dans la galerie opposée.
«Sam! cria l'hôtesse. Où est-il, ce paresseux, ce fainéant, ce.... Oh! vous voilà donc, Sam! Pourquoi ne répondiez-vous pas?
--Ça serait-y gentil de répondre avant que vous eussiez fini de parler? répliqua Sam un peu brusquement.
--Tenez, cirez ces souliers pour le n° 17, sur-le-champ, et portez-les à la salle à manger particulière, n° 5, au rez-de-chaussée. Ayant ainsi parlé, l'aubergiste jeta dans la cour des souliers de femme, et s'éloigna en trottinant.
--N° 5, dit Sam en ramassant les souliers et tirant un morceau de craie de sa poche, pour noter leur destination sous la semelle: Souliers de femme et salle à manger particulière, je parie bien qu'elle n'est pas venue en charrette, celle-là!
--Elle est venue de bonne heure ce matin, cria la servante, qui était encore appuyée sur la balustrade de la galerie, dans un fiacre, avec un gentleman, et c'est lui qui demande ses bottes, que vous feriez mieux de lui donner: voilà l'histoire.
--Pourquoi ne m'avez-vous pas dit ça d'abord? s'écria Sam avec une grande indignation, en choisissant les bottes en question parmi toutes celles qui étaient devant lui. Je croyais que c'était une de nos pratiques à trois pence. Salle à manger particulière! et une lady encore! S'il y a dans sa peau un peu du véritable gentleman, il me vaudra au moins un shilling par jour, sans compter les commissions.»
Stimulé par cette réflexion consolante, M. Samuel brossa avec tant de bonne volonté, qu'au bout de peu de minutes, il avait donné aux souliers et aux bottes un luisant qui aurait rempli de jalousie l'âme de l'aimable M. _Warenn_; car, au _Blanc-Cerf_, on employait le cirage de MM. Day et Martin.
Arrivé à la porte du n° 5, Sam frappa respectueusement.
«Entrez!» répondit une voix d'homme.
Sam fit son plus beau salut, et parut en présence d'une dame et d'un gentleman qui étaient en train de déjeuner. Ayant officieusement déposé les bottes de droite et de gauche aux pieds respectifs du gentleman, et les souliers de droite et de gauche à ceux de la dame, il se retira vers la porte.
«Garçon! dit le gentleman.
--Monsieur! répondit Sam en fermant la porte et tenant la main sur le bouton de la serrure.
--Connaissez-vous... comment cela s'appelle-t-il? _Doctors Commons_?
--Oui, monsieur.
--Où est-ce?
--_Paul's church-yards_, monsieur. Une arcade basse; un libraire d'un côté, un hôtel de l'autre, et deux commissionnaires qui se chargent d'obtenir des permis de mariage pour ceux qui en ont besoin.
--Des permis de mariage? répéta le gentleman.
--Oui, des permis de mariage! répéta Sam. Deux individus en tablier blanc touchent leurs chapeaux quand vous entrez: «Un permis, monsieur, un permis?» Drôles de gens, et leurs maîtres aussi! Ils ne valent pas mieux que les procureurs que consultent les plaideurs de la Cour d'assises.
--Et que font-ils? demanda le gentleman.
--Ce qu'ils font? Ils vous mettent dedans, monsieur! Et ce n'est pas tout: ils fourrent dans la tête des vieilles gens des choses comme ils n'en auraient jamais rêvé. Mon père, monsieur, était un cocher, un cocher veuf, monsieur, et assez gros pour être capable de tout; étonnamment gros, mon père. Sa chère épouse décède, et lui laisse quatre cents guinées. Bien! Il s'en va aux _Commons_ pour voir l'homme de loi, et toucher le quibus. Fameuse tournure, mon père! Bottes à revers, bouquet à la boutonnière, chapeau à grands bords, châle vert, gentleman fini! Il passe sous l'arcade, pensant où il placerait son argent. Bon! arrive le commissionnaire. Il touche son chapeau: «Un permis, monsieur?--Quoi qu'c'est? dit mon père.--Permis de mariage, dit-il.--Dieu me damne! dit mon père, je n'y avais jamais pensé.--J'imagine qu'il vous en faut un, monsieur,» dit le commissionnaire. Mon père s'arrête et réfléchit un brin. «Non! dit-il, diable m'emporte! Je suis trop vieux. D'ailleurs, je suis beaucoup trop gros, dit-il.--Allons donc, monsieur! dit l'autre.--Vous croyez? dit mon père.--J'en suis sûr, qu'il dit. Nous avons marié un gentleman deux fois vot' corporence lundi passé.--Vrai? dit mon père.--Bien vrai! dit l'autre; vous n'êtes qu'un gringalet auprès. Par ici, monsieur, par ici.» Et ne voilà-t-il pas mon père qui marche après lui, comme un singe apprivoisé derrière un orgue, dans un petit bureau noir, oùs qu'il y avait un gaillard avec des papiers crasseux et des boîtes d'étain, qui travaillait à faire croire qu'il était bien occupé. «Asseyez-vous, monsieur, pendant que je vas faire le certificat, dit l'homme de loi.--Merci, monsieur!» dit mon père; et il s'assoit et il examine de tous ses yeux, et avec sa bouche ouverte les noms qu'il y avait sur les boîtes. «Comment vous appelez-vous, monsieur? dit l'homme de loi.--Tony Weller, dit mon père. --Votre paroisse? dit l'autre.--_La Belle-Sauvage_, dit mon père, car il s'arrêtait à cet hôtel-là quand il conduisait, et il ne connaissait rien aux paroisses.--Et comment s'appelle la dame?» dit l'homme de loi. Voilà mon père qui n'y est plus du tout. «Diable m'emporte si j'en sais rien! qu'il dit.--Vous n'en savez rien? dit l'autre.--Pas plus que vous, dit mon père. Pourrais-je pas ajouter le nom plus tard? dit-il.--Impossible! dit l'autre.--Très-bien, dit mon père, après avoir réfléchi un instant. Mettez Mme Clarke.--Clarke quoi? dit l'homme de loi en trempant sa plume dans l'encrier.--Suzanne Clarke, à l'enseigne du _Marquis de Granby, Dorking_, dit mon père. Je crois bien qu'elle me prendra, si je la demande. Je n'y en ai jamais touché un mot; mais elle me prendra, je le sais.» Comme ça, le permis fut enregistré. Et bien sûr qu'elle l'a pris; et ce qu'il y a de pire, c'est qu'elle le tient encore au jour d'aujourd'hui, et moi je n'ai pas seulement vu la couleur des quatre cents guinées. Pas de chance! Je vous demande excuse, monsieur, ajouta Sam, à la fin de son récit; mais quand je commence sur c'te doléance-là, je ne peux pas plus m'arrêter qu'une brouette neuve qui a une roue bien graissée.» Ayant tout dit, et ayant attendu un instant pour voir si l'on n'avait pas besoin de lui, il sortit de la chambre.
«Neuf heures et demie! C'est l'heure; en route! dit alors le gentleman que nous pouvons nous dispenser d'introduire comme étant M. Jingle.
--L'heure de quoi? demanda la tante demoiselle avec coquetterie.
--Du permis, ange chéri; après, il faudra avertir à l'église. Demain matin, vous serez à moi, répondit M. Jingle en serrant la main de la tante demoiselle.
--Le permis! soupira Rachel en rougissant.
--Le permis, répéta M. Jingle:
_Au galop! au galop! je cours le chercher. Au galop! et flonflon! je reviens près de vous!_
--Comme vous allez vite! dit Rachel.
--Vite! Vous verrez comme iront les heures, jours, semaines, mois, années, quand nous serons unis. Vite! Tonnerre, éclairs, locomotive, force de mille chevaux, rien n'ira si vite!
--Ne pourrions-nous pas... ne pourrions-nous pas être mariés avant demain matin? demanda Rachel.
--Impossible! Ne se peut pas! Il faut avertir l'église, laisser le permis aujourd'hui, cérémonie demain!
--J'ai une si grande frayeur que mon frère ne nous découvre!
--Nous découvre! Folie! Trop secoué par sa culbute! D'ailleurs, extrême précaution: quitté la chaise de poste, marché, pris une voiture, venus ici, la dernière place où il nous cherchera. Eh! eh! fameuse idée!
--Ne soyez pas longtemps, dit la tante demoiselle avec affection, lorsqu'elle vit M. Jingle enfoncer son chapeau râpé sur sa tête.
--Longtemps loin de vous! beauté cruelle! Et M. Jingle s'avança d'un air enjoué vers Rachel, imprima un chaste baiser sur ses lèvres, et sortit en dansant de la chambre.
--Cher amant! dit la demoiselle, tandis qu'il fermait la porte.