Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I

Chapter 11

Chapter 113,763 wordsPublic domain

La vieille dame aimait la précision et la régularité, et, comme depuis trois étés successifs cette cérémonie s'était accomplie sans la plus légère infraction aux règles établies, elle ne fut pas légèrement surprise, dans la matinée en question, lorsqu'elle vit le gros joufflu, au lieu de quitter le berceau d'un pas lourd, en faire le tour avec précaution, regarder soigneusement de tous cotés, et se rapprocher d'elle sur la pointe du pied, avec l'air du plus profond mystère.

La vieille dame était poltronne;--presque toutes les vieilles dames le sont;--sa première pensée fut que l'enflé personnage allait lui faire quelque atroce violence pour s'emparer de la menue monnaie qu'elle pouvait avoir sur elle. Elle aurait voulu crier au secours, mais l'âge et l'infirmité l'avaient depuis longtemps privée de la faculté de crier. Elle se contenta donc d'épier les mouvements de son page avec une terreur profonde, qui ne fut nullement diminuée lorsqu'il s'approcha tout près d'elle, et lui cria dans l'oreille d'une voix agitée, et qui lui parut menaçante: «Maîtresse!»

Or il arriva par hasard que M. Jingle se promenait dans le jardin près du berceau, dans ce même moment. Lui aussi entendit crier «Maîtresse!» et il s'arrêta pour en entendre davantage. Il avait trois raisons pour agir ainsi. Premièrement, il était inoccupé et curieux; secondement, il n'avait aucune espèce de scrupule; troisièmement, il était caché par quelques buissons. Il s'arrêta donc, et écouta.

«Maîtresse! cria le gros joufflu.

--Eh bien, Joe! dit la vieille dame toute tremblante. Vous savez que j'ai toujours été une bien bonne maîtresse pour vous. Vous avez toujours été bien traité, Joe. Vous n'avez jamais eu grand'chose à faire, et vous avez toujours eu suffisamment à manger.»

Cet habile discours ayant fait vibrer les cordes les plus intimes du gros garçon, il répondit avec expression: «Je sais ça.

--Alors, pourquoi m'effrayer ainsi? Que voulez-vous me faire? continua la vieille dame en reprenant courage.

--Je veux vous faire frissonner!»

C'était là une cruelle manière de prouver sa gratitude, et, comme la vieille dame ne comprenait pas bien clairement comment ce résultat serait obtenu, elle sentit renaître toutes ses terreurs.

«Savez-vous ce que j'ai vu dans ce berceau, hier au soir? demanda le gros joufflu.

--Dieu nous bénisse! Quoi donc? s'écria la vieille lady, alarmée par l'air solennel du corpulent jeune homme.

--Le gentleman au bras en écharpe qui embrassait....

--Qui? Joe, qui? aucune des servantes, j'espère?

--Pire que ça!» cria le jeune homme dans l'oreille de la vieille dame.

--Aucune de mes petites-filles?

--Pire que ça!

--Pire que cela, Joe! s'écria la vieille dame, qui avait pensé que c'était là la plus grande des atrocités humaines. Qui était-ce, Joe? Je veux absolument le savoir.»

Le délateur regarda soigneusement autour de lui, et, ayant terminé son inspection, cria dans l'oreille de la vieille lady:

«Miss Rachel!

--Quoi? dit-elle d'une voix aiguë. Parlez plus haut!

--Miss Rachel! hurla le gros joufflu.

--Ma fille!»

Joe répondit par une succession de signes affirmatifs, qui imprimèrent à ses joues un mouvement ondulatoire semblable à celui d'un plat de blanc-manger.

«Et elle l'a souffert! s'écria la vieille dame.

--Elle l'a embrassé à son tour! Je l'ai vue!» répondu le gros joufflu en ricanant.

Si M. Jingle, de sa cachette, avait pu voir l'expression du visage de la vieille dame, à cette communication, il est probable qu'un soudain éclat de rire aurait trahi sa présence auprès du berceau. Mais il recueillit seulement des fragments de phrases irritées, telles que:

«Sans ma permission!... A son âge!... Misérable vieille que je suis!... Elle aurait pu attendre que je fusse morte!...»

Puis, ensuite, il entendit les pas pesants du gros garçon qui s'éloignait et laissait la vieille lady toute seule.

C'est un fait remarquable, peut-être, mais néanmoins c'est un fait, que M. Jingle, cinq minutes après son arrivée à Manoir-ferme, avait résolu, dans son for intérieur, d'assiéger sans délai le coeur de la tante demoiselle. Il était assez bon observateur pour avoir remarqué que ses manières dégagées ne déplaisaient nullement au bel objet de ses attaques, et il la soupçonnait fortement de posséder la plus désirable de toutes les perfections: une petite fortune indépendante. L'impérative nécessité de débusquer son rival d'une manière ou d'une autre s'offrit donc immédiatement à son esprit, et il résolut de prendre sans délai des mesures à cet égard. Fielding nous dit quo l'homme est de feu, que la femme est d'étoupe, et que le prince des ténèbres se plaît à les rapprocher. M. Jingle savait que les jeunes gens sont aux tantes demoiselles comme le gaz enflammé à la poudre fulminante, et il se détermina à essayer sur-le-champ l'effet d'une explosion.

Tout en réfléchissant aux moyens d'exécuter cette importante résolution, il se glissa hors de sa cachette, et, protégé par les buissons susmentionnés, regagna la maison sans être aperçu. La fortune semblait déterminée à favoriser ses desseins. Il vit de loin M. Tupman et les autres gentlemen s'enfoncer dans le jardin; il savait que les jeunes demoiselles étaient sorties ensemble après le déjeuner: la côte était donc libre.

La porte du salon se trouvant entr'ouverte, M. Jingle allongea la tête et regarda. La tante demoiselle était en train de tricoter. Il toussa, elle leva les yeux et sourit. Il n'existait aucune dose d'hésitation dans le caractère de M. Jingle; il posa mystérieusement son doigt sur sa bouche, entra dans la chambre et ferma la porte.

«Miss Wardle, dit-il avec une chaleur affectée, pardonnez cette témérité... courte connaissance... pas de temps pour la cérémonie.... Tout est découvert.

--Monsieur! s'écria la tante demoiselle fort étonnée, et doutant presque que M. Jingle fût dans son bon sens.

--Silence! dit M. Jingle d'une voix théâtrale. Gros enflé... face de poupard... les yeux ronds... canaille!...»

Ici il secoua la tête d'une manière expressive, et la tante demoiselle devint toute tremblante d'agitation.

«Je présume que vous voulez parler de Joseph, monsieur? dit-elle en faisant effort pour paraître calme.

--Oui, madame. Damnation sur votre Joe!... Chien de traître que ce Joe!... A instruit la vieille dame... la vieille dame furieuse... enragée... délirante!... Berceau... Tupman... caresses... baisers et tout le reste.... Eh! madame, eh!

--M. Jingle, s'écria la tante demoiselle, si vous êtes venu ici pour m'insulter....

--Pas du tout; pas le moins du monde. Entendu l'histoire, venu pour vous avertir du danger, offrir mes services, prévenir les cancans. Tout est dit. Vous prenez cela pour une insulte... je quitte la place....»

Et il tourna sur ses talons comme pour exécuter cette menace.

«Que dois-je faire? s'écria la pauvre demoiselle, en fondant en larmes. Mon frère sera furieux!

--Naturellement. Enragé!

--Oh! monsieur Jingle, que puis-je faire?

--Dites qu'il a rêvé, répliqua M. Jingle avec aplomb.»

Un rayon de consolation éclaira l'esprit de la tante demoiselle à cette suggestion. M. Jingle s'en aperçut et poursuivit son avantage.

«Bah! bah! rien de plus aisé: garçon mauvais sujet, femme aimable, gros garçon fustigé. Vous toujours crue; terminaison de l'affaire... tout s'arrange.»

Soit que la probabilité d'échapper aux conséquences de cette malencontreuse découverte fût délicieuse pour les sentiments de la tante demoiselle, soit que l'âcreté de son chagrin fût adoucie en s'entendant appeler femme aimable, elle tourna vers M. Jingle son visage reconnaissant et couvert d'une légère rougeur.

L'insinuant gentleman soupira profondément, attacha ses regards pendant quelques minutes sur la figure de la tante demoiselle, puis tressaillit mélodramatiquement, et détourna ses yeux avec précipitation.

«Vous paraissez malheureux, monsieur Jingle, dit la dame d'une voix plaintive. Puis-je vous témoigner ma reconnaissance en vous demandant la cause de vos chagrins, afin de tâcher de les alléger?

--Ah! s'écria M. Jingle avec un autre tressaillement, soulager! les alléger! quand votre amour s'est répandu sur un homme indigne d'une telle bénédiction! qui maintenant même a l'infâme dessein de captiver la nièce d'un ange.... Mais non! il est mon ami et je ne veux pas dévoiler ses vices. Miss Wardle, adieu!»

En terminant ce discours, le plus suivi qu'on lui eût jamais entendu proférer, M. Jingle appliqua sur ses yeux le reste du mouchoir dont nous avons déjà parlé, et se dirigea vers la porte.

«Arrêtez, monsieur Jingle, dit avec force la tante demoiselle. Vous avez fait une allusion à M. Tupman; expliquez-la.

--Jamais! s'écria M. Jingle d'un air théâtral, jamais!»

Et, pour montrer qu'il ne voulait pas être questionné davantage, il prit une chaise et s'assit tout auprès de la tante demoiselle.

«M. Jingle, reprit-elle, je vous implore, je vous supplie de me révéler l'affreux mystère qui enveloppe M. Tupman.

--Ah! repartit M. Jingle en fixant ses yeux sur le visage de la tante, puis-je voir... charmante créature... sacrifiée à l'autel? Avarice sordide!»

Il parut lutter pendant quelques secondes contre des émotions de toute nature; puis il dit d'une voix basse et profonde:

«Tupman n'aime que votre argent.

--Le misérable!» s'écria la demoiselle avec une énergique indignation.

Les doutes de M. Jingle étaient résolus: elle avait de l'argent.

«Bien plus, ajouta-t-il, il en aime une autre....

--Une autre! balbutia la tante. Et qui?

--Petite jeune fille... les yeux noirs... nièce Émily.»

Il y eut un silence; car s'il existait dans tout l'univers un individu femelle pour qui Rachel ressentit une jalousie mortelle, invétérée, c'était précisément cette nièce. Le rouge lui monta au visage et au col, et elle secoua silencieusement sa tête avec une expression d'ineffable dédain.

A la fin, mordant sa lèvre mince et se redressant un peu, elle dit d'une voix aigrelette;

«Cela ne se peut pas. Je ne veux pas le croire.

--Épiez-les, répliqua M. Jingle.

--Je le ferai.

--Épiez les regards de Tupman.

--Je le ferai.

--Ses chuchotements.

--Je le ferai!

--Il ira s'asseoir auprès d'elle à dîner.

--Nous verrons.

--Il lui fera des compliments.

--Nous verrons.

--Et il vous plantera là.

--Me planter là! cria-t-elle en tremblant de rage. Me planter là!

--Avez-vous des yeux pour vous en convaincre? reprit M. Jingle.

--Oui.

--Montrerez-vous du caractère?

--Oui.

--L'écouterez-vous ensuite?

--Jamais!

--Prendrez-vous un autre amant?

--Oui.

--Ce sera moi?»

Et M. Jingle tomba sur ses genoux et y resta pendant cinq minutes. Quand il se releva, il était l'amant accepté de la tante demoiselle, conditionnellement, toutefois, et pourvu que l'infidélité de M. Tupman fût rendue manifeste.

M. Jingle devait en fournir des preuves, et elles arrivèrent dès le dîner. Miss Rachel pouvait à peine en croire ses yeux. M. Tracy Tupman était assis à côté d'Émily, lorgnant, souriant, parlant bas, en rivalité avec M. Snodgrass. Pas un mot, pas un regard, pas un signe n'étaient dirigés vers celle qui, le soir précédent, était l'orgueil de son coeur.

«Damné garçon! pensa le vieux Wardle, qui avait appris de sa mère toute l'histoire; damné garçon! Il était endormi. C'est pure imagination!

--Scélérat! pensait la tante demoiselle. Cher monsieur Jingle, vous ne me trompiez pas. Oh! que je déteste le misérable!»

L'inexplicable changement que semblait annoncer la conduite de M. Tupman sera expliqué à nos lecteurs par la conversation suivante.

C'était le soir du même jour, et la scène se passait dans le jardin. Deux personnages marchaient dans une allée écartée. L'un était assez gros et assez court, l'autre assez long et assez grêle. L'un était M. Tupman, l'autre, M. Jingle.

Le gros personnage commença le dialogue en demandant:

«M'en suis-je bien tiré?

--Superbe! fameux! N'aurais pas mieux joué le rôle moi-même. Il faut recommencer demain, tous les jours, jusqu'à nouvel ordre.

--Rachel le désire encore?

--Cela ne l'amuse pas, naturellement; mais il le faut bien. Le frère est terrible; elle a peur. On ne peut faire autrement. Dans quelques jours, les soupçons détruits, les vieilles gens déroutés, elle couronnera votre bonheur.

--Vous n'avez pas d'autre message?

--L'amour, le plus tendre amour, les plus doux sentiments, une affection inaltérable. Puis-je dire quelque chose pour vous?

--Mon cher, répondit l'innocent M. Tupman en serrant chaleureusement la main de son ami, portez-lui mes plus vives tendresses. Dites-lui combien j'ai de peine à dissimuler. Dites tout ce qu'on peut dire d'aimable; mais ajoutez que je reconnais la nécessité du rôle qu'elle m'a imposé ce matin par votre conseil. Dites que j'applaudis à sa sagesse et que j'admire sa discrétion.

--Je le lui dirai. Est-ce tout?

--Oui. Ajoutez seulement que je soupire ardemment après l'époque où elle m'appartiendra, où toute dissimulation deviendra inutile.

--Certainement, certainement. Est-ce tout?

--Oh! mon ami! dit le pauvre M. Tupman en pressant de nouveau la main de son compagnon, oh! mon ami, recevez mes remercîments les plus sincères pour votre bonté désintéressée, et pardonnez-moi si, même en imagination, je vous ai jamais fait l'injustice de supposer que vous pourriez me nuire. Mon cher ami, pourrai-je jamais reconnaître un tel service?

--Ne parlez pas de ça, répliqua M. Jingle, ne par....»

Et il s'interrompit, comme s'il s'était rappelé tout d'un coup quelque chose.

«A propos, reprit-il, vous ne pourriez pas me prêter dix guinées, hein? Affaire très-urgente. Vous rendrai ça dans trois jours.

--Je crois que je puis vous obliger, répondit M. Tupman dans la plénitude de son coeur. Dans trois jours, dites-vous?

--Rien que trois jours; tout fini, alors, plus de difficultés.»

M. Tupman compta les dix guinées dans la main de son compagnon, et celui-ci les insinua dans son gousset, pièce par pièce, tout en regagnant la maison.

«Attention! dit M. Jingle, pas un regard.

--Pas un coup d'oeil, repartit M. Tupman.

--Pas un mot!

--Pas une syllabe.

--Toutes vos cajoleries pour la nièce; plutôt brutal qu'autre chose envers la tante, seul moyen de tromper les envieux....

--Je ne m'oublierai pas, répondit tout haut M. Tupman.

--Et je ne m'oublierai pas non plus,» dit tout bas M. Jingle.

Ils entraient alors dans la maison.

La scène du dîner fut répétée le soir même et pendant trois autres dîners et trois soirées subséquentes. Le quatrième soir, le vieux Wardle paraissait fort satisfait, car il s'était convaincu que M. Tupman avait été faussement accusé; celui-ci était également joyeux, car M. Jingle lui avait dit que son affaire serait bientôt terminée; M. Pickwick se trouvait très-heureux, car c'était son état habituel; M. Snodgrass ne l'était pas, car il devenait jaloux de M. Tupman; la vieille lady était de fort bonne humeur, car elle gagnait au whist; enfin M. Jingle et miss Wardle étaient enchantés, pour des raisons tellement importantes dans cette véridiques histoire, qu'elles seront racontées dans un autre chapitre.

CHAPITRE IX.

La découverte et la poursuite.

Le souper était servi, les chaises étaient placées autour de la table; des bouteilles, des pots et des verres étaient rangés sur le buffet; tout enfin annonçait l'approche du moment le plus sociable des vingt-quatre heures, c'est-à-dire le moment du souper.

«Où est Rachel? demanda M. Wardle.

--Et Jingle, ajouta M. Pickwick.

--Tiens! reprit son hôte, comment ne nous sommes-nous pas aperçus plus tôt de son absence? Il y a au moins deux heures que je n'ai entendu sa voix. Émily, ma chère, tirez la sonnette.»

La sonnette retentit et le gros joufflu parut.

«Où est miss Rachel?»

Il n'en savait rien.

--Où est M. Jingle, alors?»

Il ne pouvait le dire.

Tout le monde parut surpris. Il était tard: onze heures passées. M. Tupman riait dans sa barbe, car ils devaient être dans quelque coin à parler de lui.

«Drôle de farce, ha! ha!

--Cela ne fait rien, dit M. Wardle après une courte pause. Je suis sûr qu'ils vont revenir à l'instant. Je n'attends jamais personne, au souper.

--Excellente règle! repartit M. Pickwick. Admirable!

--Je vous en prie, asseyez-vous, poursuivit son hôte.

--Certainement,» dit M. Pickwick.

Et ils s'assirent.

Il y avait sur la table une gigantesque pièce de boeuf froid, et M. Pickwick en avait reçu une abondante portion. Il avait porté la fourchette vers ses lèvres et était sur le point d'ouvrir la bouche pour y introduire un morceau convenable, quand un grand bruit de voix s'éleva tout à coup dans la cuisine. M. Pickwick leva la tête et abaissa sa fourchette; M. Wardle cessa de découper, et insensiblement lâcha le couteau, qui resta inséré dans la morceau de boeuf. Il regarda M. Pickwick, et M. Pickwick le regarda.

Des pas lourds retentirent dans le passage. La porte de la salle à manger s'ouvrit tout à coup, et l'homme qui avait nettoyé les bottes de M. Pickwick le jour de son arrivée, se précipita dans la chambre, suivi du gros joufflu et de tous les autres domestiques.

«Que diable cela veut-il dire? s'écria l'amphytrion.

--Est-ce que le feu est dans la cheminée de la cuisine? demanda la vieille lady.

--Non! grand'maman! crièrent les deux jeunes personnes.

--Qu'est-ce qu'il y a?» reprit le maître de la maison.

L'homme respira profondément, et dit d'une voix essoufflée:

«Ils sont partis, monsieur; partis sans tambour, ni trompette, monsieur!»

Dans ce moment, on remarqua que M. Tupman posait sa fourchette et son couteau et devenait excessivement pâle.

«Qui est-ce qui est parti? demanda M. Wardle avec colère.

--M. Jingle et miss Rachel, dans une chaise de poste du _Lion Bleu_, à Muggleton! J'étais là, mais je n'ai pas pu les arrêter; alors, je suis accouru pour vous dire....

--J'ai payé ses frais! s'écria M. Tupman en se dressant sur ses pieds d'un air frénétique. Il m'a attrapé dix guinées! arrêtez-le! Il m'a filouté! C'est trop fort! Je me vengerai, Pickwick! Je ne le souffrirai pas!»

Et, tout en proférant mille exclamations incohérentes de cette nature, le malheureux gentleman tournait tout autour de la chambre dans un transport de fureur.

«Le seigneur nous protège! s'écria M. Pickwick en regardant avec une surprise mêlée de crainte les gestes extraordinaires de son ami. Il est devenu fou! qu'allons-nous faire?

--Ce que nous allons faire! repartit le vigoureux vieillard, qui ne prêta d'attention qu'aux derniers mots de son convive; mettez le cheval au cabriolet; je vais prendre une chaise au _Lion Bleu_, et les poursuivre sur-le-champ! Où est ce scélérat de Joe?

--Me voici, mais je ne suis pas un scélérat! répliqua une voix, c'était celle du gros joufflu.

--Laissez-moi l'attraper, Pickwick! cria M. Wardle en se précipitant vers le malencontreux jeune homme. Il a été payé par ce fripon de Jingle pour me faire perdre la trace en me contant des balivernes sur ma soeur et sur votre ami Tupman. (Ici M. Tupman se laissa tomber sur une chaise.) Laissez-moi l'attraper!

--Retenez-le! s'écrièrent toutes les femmes; et par-dessus leurs voix effrayées, on entendait distinctement les sanglots du gros garçon.

--Je ne veux pas qu'on me retienne! bégayait le colérique vieillard. M. Winkle, ôtez vos mains! M. Pickwick! Lâchez-moi, monsieur!»

Dans ce moment de tourmente et de confusion, c'était un beau spectacle de voir l'attitude calme et philosophique de M. Pickwick. Une tranquillité majestueuse régnait sur sa figure quoiqu'elle fût un peu enflammée par les efforts qu'il faisait pour modérer les passions impétueuses de son hôte, dont il avait fortement embrassé la vaste ceinture. Pendant ce temps, Joe était égratigné, tiré, bousculé, poussé hors de la chambre par toutes les femmes qui s'y trouvaient rassemblées. Après sa disparition, M. Wardle fut relâché, et dans le même instant, on vint annoncer que le cabriolet était prêt.

«Ne le laissez pas aller seul, crièrent les femmes, il tuera quelqu'un.

--J'irai avec lui, dit M. Pickwick.

--Vous êtes un bon garçon, Pickwick, repartit M. Wardle en lui serrant la main. Emma, donnez un châle à M. Pickwick pour attacher autour de son cou. Dépêchez! Soignez votre grand-mère, enfants, elle se trouve mal. Allons, êtes-vous prêt?»

La bouche et le menton de M. Pickwick ayant été rapidement enveloppés d'un châle, son chapeau ayant été enfoncé sur sa tête, et son pardessus jeté sur son bras, il répliqua affirmativement.

Lorsque nos deux amis furent montés dans le cabriolet:

«Lâchez-lui la bride, Tom,» cria le vieillard. Et la voiture partit à travers les ruelles étroites, tombant dans les ornières et frôlant les haies, au hasard de se briser à chaque instant.

«Ont-ils beaucoup d'avance?... cria M. Wardle en arrivant à la porte du _Lion Bleu_ autour de laquelle, malgré l'heure avancée, il s'était formé un groupe de causeurs.

--Pas plus de trois quarts d'heure; répondirent tous les assistants à la fois.

--Une chaise et quatre chevaux! sur-le-champ. Allons! Allons! Vous rentrerez le cabriolet après.

--Allons, enfants! cria l'aubergiste, une chaise et quatre chevaux. Alerte! Alerte!»

Sans retard s'empressèrent valets et postillons. Les lanternes brillèrent, les hommes coururent çà et là, les fers des chevaux retentirent sur les pavés inégaux de la cour, le roulement de la chaise se fit entendre comme on la tirait de la remise: tout était bruit et mouvement.

«Allons donc! cette chaise viendra-t-elle cette nuit? cria M. Wardle.

--La voilà dans la cour, monsieur, répondit l'aubergiste.»

La chaise sortit en effet; les chevaux y furent attelés; les postillons montèrent sur ceux-ci, les voyageurs dans celle-là.

--Postillon! cria M. Wardle, les sept milles de ce relai en moins d'une demi-heure!

--En route!»

Les postillons appliquèrent le fouet et l'éperon; les garçons saluèrent; les palefreniers crièrent, et ils partirent d'un train furieux.

«Jolie situation! pensa M. Pickwick quand il eut le loisir de la réflexion. Jolie situation pour le président perpétuel du Pickwick-Club! Une chaise humide, des chevaux enragés, quinze milles à l'heure et minuit passé!»

Pendant les trois ou quatre premiers milles, les deux amis, ensevelis dans leurs réflexions, n'échangèrent pas une seule parole, mais lorsque les chevaux, qui s'étaient échauffés, commencèrent à dévorer le terrain, M. Pickwick devint trop animé par la rapidité du mouvement pour continuer à rester entièrement muet.

«Nous sommes sûrs de les attraper, je pense? commença-t-il.

--Je l'espère, répliqua son compagnon.

--Une belle nuit! continua M. Pickwick en regardant la lune qui brillait paisiblement.

--Tant pis, car ils ont eu l'avantage du clair de lune pour prendre l'avance, et nous allons en être privés. Elle sera couchée dans une heure.

--Il sera assez désagréable d'aller de ce train-là dans l'obscurité, n'est-il pas vrai?

--Certainement,» répliqua sèchement M. Wardle.

L'excitation temporaire de M. Pickwick commença à se calmer un peu, lorsqu'il réfléchit aux inconvénients et aux dangers de l'expédition dans laquelle il s'était embarqué si légèrement. Il fut tiré de ces pensées déplaisantes par les clameurs des postillons.

«Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! cria le premier postillon.

--Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! hurla le second postillon.

--Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé! vociféra le vieux Wardle lui-même en mettant la moitié de son corps hors de la portière.

--Ohé! ohé! ohé! ohé! ohé!» répéta M. Pickwick, en s'unissant au refrain, sans avoir la plus légère idée de ce qu'il signifiait.

Au milieu de ces cris poussés par tous les quatre à la fois, la chaise s'arrêta.

«Qu'est-ce qui nous arrive? demanda M. Pickwick.

--Il y a une barrière ici, répondit le vieux Wardle, et nous aurons des nouvelles des fugitifs.»

Au bout de cinq minutes consommées à frapper et à crier sans relâche, un vieux bonhomme, n'ayant que sa chemise et son pantalon, sortit de la maison du _Turnpike_ et ouvrit la barrière[11].

[Footnote 11: En Angleterre l'entretien des routes se fait au moyen d'un péage, qui est perçu de distance en distance.

(_Note du traducteur_)]