Aventures de l'abbé de Choisy habillé en femme
Part 6
C'étoit me l'offrir, il fallut bien la prendre, j'y étois engagée. Je l'emmenai avec moi, et la gardai seulement huit jours; Bouju lui apprit à coiffer si prodigieusement vite, que j'en étois étonnée.
C'étoit un petit esprit vif, ardent, qui se coiffoit le matin, et au lieu de s'aller promener, se décoiffoit l'après-dînée, pour se recoiffer le soir; elle couchoit avec moi, je la baisois en nous couchant, je recevois ses petites caresses, mais je ne me hasardois à rien avec elle. Outre qu'elle n'étoit pas si aimable que mademoiselle de la Grise, je la trouvois plus fine et peut-être plus instruite. Elle n'eût jamais cru comme Agnès qu'on fait les enfants par l'oreille. Elle étoit flatteuse au point, et je l'aurois peut-être aimée si je n'eusse pas vu l'autre.
Enfin, au bout de huit jours, je la ramenai à Bourges, triomphante; elle savoit fort bien se coiffer, et croyoit avoir gagné une bataille, d'avoir appris en si peu de temps. Sa mère prit part à son triomphe.
Mademoiselle de la Grise avouoit qu'il lui avoit fallu un mois pour en apprendre autant:
--Vous savez bien ce qui en est, ma belle madame, me disoit-elle en particulier, mais je me soucie peu que tout le monde me trouve une sotte, pourvu que vous pensiez autrement.
On me vint dire, deux jours après, que monsieur l'intendant étoit arrivé à Bourges pour faire le répartement des tailles; il s'appeloit monsieur de la Barre, il avoit été intendant d'Auvergne, et prit ensuite l'épée, fit de belles actions à la guerre, et devint vice-roi du Canada, où il est mort.
Je crus qu'il étoit de mon devoir et de mon intérêt de l'aller voir. J'y allai habillée fort modestement, j'avois seulement mes boucles d'oreille de diamants et trois ou quatre mouches.
La lieutenante générale me présenta, il me reçut à merveille, on lui avoit déjà parlé de moi.
Trois ou quatre jours après, la lieutenante générale m'avertit dès le matin qu'il devoit me venir voir le lendemain, et qu'il l'avoit priée d'être de la partie.
Je lui préparai une petite fête. Je mis ce jour-là le plus bel habit que j'eusse. Je me coiffai avec des rubans jaune et argent, mes grands pendants d'oreilles, un collier de perles, une douzaine de mouches, je n'oubliai rien à mon ajustement.
Il arriva à midi, avec le lieutenant général, sa femme et sa fille; dès que je vis son carrosse dans l'avenue, je descendis en bas pour le recevoir; les intendants sont les rois des provinces, on ne sauroit leur faire trop d'honneur.
Il parut surpris de la beauté de ma maison et de la propreté de mes meubles. Je lui proposai d'aller faire un tour de jardin en attendant qu'on servît. Monsieur le curé et monsieur le chevalier d'Hanecourt m'aidèrent à faire les honneurs.
Une demi-heure après, nous retournâmes à la maison, et nous vîmes arriver madame et mademoiselle de la Grise, avec l'abbé de Saint-Siphorien. On se mit à la table, la chère fut grande et délicate, tout étoit bon.
Nous passâmes dans mon cabinet, où la musique étoit toute prête. J'avois fait venir les musiciens de Bourges, et je me mis au clavecin pour accompagner.
--Comment, dit monsieur l'intendant, madame la comtesse en est aussi?
Je ne répondis que par trois ou quatre pièces de Chambonnière, que je jouai toute seule, et puis le concert commença.
Il étoit composé d'un dessus et d'une basse de viole, d'un théorbe, d'un violon et de mon clavecin; nous ne jouâmes que des pièces que nous avions bien concertées. L'intendant parut charmé; le concert dura jusqu'à six heures du soir.
On proposa la promenade; nous n'avions été qu'à l'entrée du parc, nous allâmes jusques à la grille et nous vîmes sur la petite rivière une berge que j'avois fait faire depuis peu. Il y avoit des sièges bien matelassés, au milieu une table longue couverte de tous les fruits de la saison; les demoiselles, qui ne s'y attendoient pas, furent ravies, et mangèrent bien des pêches.
Nous nous promenâmes pendant plus d'une heure et demie, et quand on eut fait collation, je proposai de donner la comédie à monsieur l'intendant; j'avois appris à mademoiselle de la Grise une scène de _Polyeucte_.
--Allons, mademoiselle, lui dis-je, prenez le chapeau de monsieur l'intendant, il vous portera bonheur, vous serez _Sévère_, et moi _Pauline_.
Nous commençâmes; le pauvre intendant faisoit de continuelles exclamations.
--J'ai ouï, disoit-il, la Duparc, elle n'approche pas de madame la comtesse.
--Eh! monsieur l'intendant, lui dis-je, c'est mon premier métier; j'avois une mère qui avoit composé une troupe parmi ses voisins et voisines, et tous les jours, nous jouions ou _Cinna_ ou _Polyeucte_ ou quelque autre pièce de Corneille.
La petite de la Grise ne joua pas mal. La nuit approchoit, on rentra dans le parc, il y avoit encore du chemin, les carrosses étoient prêts; la compagnie s'en alla fort contente de la réception que je leur avois faite, et ma paroisse ne s'en trouva pas mal; monsieur le curé n'oublia pas de la recommander à monsieur l'intendant.
Madame de la Grise avoit besoin de monsieur l'intendant aussi bien que moi, et voulut aussi lui donner une fête; elle me consulta, un jour que je l'étois allée voir à Bourges. Je lui conseillai de lui donner un bon souper et un bal, point de musique, on ne lui pouvoit donner rien de nouveau là-dessus:
--Et même si vous voulez, madame, ajoutai-je en riant, je me ferai encore comédienne pour l'amour de vous; mademoiselle de la Grise fait assez bien son petit personnage.
Elle me dit qu'il lui falloit huit jours pour se préparer, et qu'elle me prieroit de venir voir la disposition de ma maison pour contrôler.
--Mais, madame, ma fille jouait si mal auprès de vous.
--Il est surprenant, lui dis-je, qu'elle joue si bien; je ne lui ai donné que cinq ou six leçons; encore autant, elle fera mieux que moi; un petit voyage à Crespon ne lui seroit pas inutile; elle se fortifieroit dans sa coiffure.
--Madame, me dit madame de la Grise, vous avez trop de bontés pour ma fille, j'ai peur d'en abuser.
Elle ne laissa pas de la faire appeler.
--Ma fille, lui dit-elle, voulez-vous bien aller passer cinq ou six jours avec madame la comtesse?
Elle ne répondit point, et courut à sa chambre faire son petit paquet qu'elle apporta sous son bras.
--Il me semble, ma fille, que vous n'êtes guère fâchée de me quitter?
--Ma chère mère, lui répondit-elle, je suis bien aise d'aller avec madame la comtesse.
Nous l'embrassâmes toutes deux, sa réponse avoit été si spirituelle!
Je retournai chez moi; ce fut une véritable joie dans la maison quand on vit la petite fille, on l'aimoit, et tous les domestiques s'étoient aperçus que je l'aimois de tout mon cœur.
--Mademoiselle, lui dit Bouju, venez-vous encore apprendre quelque chose? vous savez le frisé, mais vous ne savez pas si bien le tapé.
Nous soupâmes; il étoit tard, nous mourions d'envie de nous coucher; la nuit nous parut plus agréable qu'elle n'avoit encore fait; une petite absence aiguise l'appétit.
Le lendemain, il me vint dans l'esprit que j'étois bien ingrate, et que, depuis plus de six semaines, je n'avois pas donné signe de vie à monsieur et madame Gaillot; je leur envoyai sur-le-champ mon carrosse avec une lettre par laquelle je les conjurois devenir passer deux ou trois jours dans leur maison, et qu'ils en étoient toujours les maîtres.
Ils ne se firent pas prier, et je les vis arriver avant midi; ils voulurent loger dans le dortoir, ils en connoissoient les lits et choisirent le meilleur.
Je les régalai le mieux qu'il me fut possible; nous allâmes nous promener après dîner; il n'y eut pas un coin dans le parc qu'ils ne voulussent voir, et toujours pour admirer les augmentations que j'y avois faites. Enfin ils me mirent sur les dents, et mademoiselle de la Grise aussi; ils s'en aperçurent un peu tard, et m'en firent bien des excuses:
--Il n'y paroîtra plus, leur dis-je, quand nous aurons bien dormi.
Nous soupâmes, et madame Gaillot me pressa de me coucher.
--Je ne suis pas accoutumée, leur dis-je, à m'endormir de si bonne heure, mais je ne serai pas fâchée de me coucher, cela me reposera, à condition que nous causerons jusqu'à minuit.
Bouju vint, et Angélique, mon autre femme de chambre; on me frisa, on mit mes cheveux sous des papillottes, on attacha mes cornettes, on me mit une camisole chamarrée de dentelles d'Alençon, j'ôtai mes boucles d'oreilles de diamants, et en mis de petites d'or, mes mouches tomboient assez d'elles-mêmes, et je me couchai entre deux draps.
--Toutes les dames ne vous ressemblent pas, me dit madame Gaillot, et il faut être aussi belle que vous êtes, pour avoir si peu besoin de secours étrangers; votre miroir vous suffit et vous dit continuellement que vous avez tout par vous-même.
Mademoiselle de la Grise étoit là toute droite.
--Allons, allons, petite fille, lui dis-je, venez vous coucher, vous êtes aussi lasse que moi.
Angélique l'eut déshabillée en un moment, elle se mit à sa petite ruelle. Monsieur et madame étoient dans la grande ruelle, et commençoient à me conter une histoire arrivée depuis peu à Bourges, lorsque je dis à mademoiselle de la Grise qui faisoit la sérieuse:
--Approchez-vous, mon enfant; venez me donner le bonsoir, et puis vous dormirez; nous ne voulons pas vous contraindre.
Elle s'approcha, et je la pris entre mes bras, et la fis passer du côté de la grande ruelle; elle étoit sur le dos, et moi j'étois sur le côté gauche, la main droite sur sa gorge, nos jambes entrelacées l'une dans l'autre; je me penchai tout à fait sur elle pour la baiser.
--Voyez, dis-je à madame Gaillot, la petite insensible! elle me fait faire tout le chemin, et ne répond point aux amitiés que je lui fais.
Cependant j'avançois mes affaires, je baisois sa bouche plus vermeille que le corail, et lui donnois en même temps de plus solides plaisirs elle n'eut pas la force de se retenir et dit à demi-haut, avec un grand soupir:
--Ah! que j'ai de plaisir!
--Vous voilà donc réveillée, ma belle demoiselle? lui dit monsieur Gaillot.
Elle vit bien qu'elle avoit dit une sottise.
--Il est vrai, dit-elle, je mourois de froid quand je suis entrée dans le lit, et présentement j'ai chaud, je suis bien aise.
Je ne la baisois plus et m'étois aussi remise sur le dos.
--Elle ne m'aime point, leur dis-je, et vous voyez que je l'aime bien.
--Le moyen, reprit madame Gaillot, qu'elle n'aime pas une si belle dame.
--Cela n'est pas vrai, dit la petite fille en se mettent à son séant, j'aime la belle dame de tout mon cœur.
Et en même temps elle se jeta sur moi à corps perdu, et me baisoit avec des transports qui marquoient que c'étoit tout de bon.
--Chacun à son tour, lui dis-je; vous étiez froide comme une glace il n'y a qu'un moment, et présentement j'ai envie de l'être, mais je n'en ai pas la force.
En disant cela, je la fis remettre à sa place, et repris, sous prétexte de la baiser, l'attitude convenable à nos véritables plaisirs. Les personnes qui les regardoient les augmentoient encore; il est bien doux de tromper les yeux du public.
Nous nous remîmes ensuite tranquillement sur le chevet; nos têtes étoient l'une auprès de l'autre, et nos corps se joignoient encore de plus près.
--Mon fils, disoit madame Gaillot à son mari, as-tu jamais vu deux visages plus gracieux?
--Il est vrai, lui dis-je, que mon petit cœur est fort joli.
--Et vous, belle madame, vous n'êtes pas jolie, vous êtes belle comme un ange!
Et en disant cela nous nous baisions.
--Mon enfant est fort jolie, disois-je à madame Gaillot, mais moi, je suis vieille auprès d'elle; songez que j'ai vingt ans.
C'est ainsi que se passa la soirée; nos hôtes s'en allèrent et nous nous endormîmes.
Le lendemain, monsieur le curé et monsieur le chevalier d'Hanecourt soupèrent avec nous; madame Gaillot me pressa fort de me coucher comme la veille.
--Ce n'est pas de même, lui dis-je, la compagnie est plus grosse, il faut y faire plus de façons.
Je me laissai pourtant persuader.
--Ce ne seroit pas pour moi, madame, que vous vous contraindriez, disoit monsieur le curé.
La petite fille se coucha aussi et s'approcha de moi fort près, nos têtes se touchoient, mais nous ne nous baisions pas.
--Vous ne vous aimez donc plus aujourd'hui dit madame Gaillot, vous ne vous baisez pas.
--Monsieur le curé, dis-je en riant, ne le trouveroit peut-être pas bon?
--Moi, madame? et qu'y a-t-il de plus innocent? C'est une sœur aînée qui baise sa cadette.
Après cette permission, je fis passer mademoiselle de la Grise, comme la veille, du côté de la grande ruelle et de la compagnie; elle se mit sur le dos (elle savoit bien comment il falloit se mettre) et je m'avançai sur elle pour la baiser.
Ce baiser fut long, et nous n'avions point encore eu tant de plaisir; je quittois sa bouche de temps en temps, et rangeai ma tête sur le chevet à côté de la sienne, mais sans changer la situation de nos corps.
--C'est ma petite femme, disois-je à monsieur le curé.
--Vous êtes donc aussi mon petit mari! s'écria la petite fille en ouvrant les yeux qu'elle avoit tenus longtemps fermés.
--J'y consens, lui dis-je, je serai ton petit mari, et tu seras ma petite femme; voilà monsieur le curé qui y consentira aussi.
--De tout mon cœur, dit-il en riant.
--Et moi, dit monsieur Gaillot je m'offre à nourrir tous les enfants qui viendront de ce mariage.
Pendant qu'ils se réjouissoient, nous nous réjouissions aussi; j'avois repris ma petite femme, et je la baisois mieux que je n'avois encore fait; nous ne proférions pas une parole, seulement quelquefois: «Mon petit mari, mon cher cœur», et bien des soupirs.
--Voilà donc une affaire faite, dit madame Gaillot, voilà madame la comtesse mariée; ses amants n'ont qu'à chercher fortune ailleurs.
Elle disoit cela malicieusement, à cause du chevalier d'Hanecourt qui ne trouvoit pas le mot pour rire à tout ce que nous faisions.
Nous nous remîmes ensuite à notre séant, avec des petits manteaux fourrés sur nos épaules; il commençoit à faire froid. Puis nous causâmes fort gaîment, je leur lus mes lettres de Paris (on aime les nouvelles dans les provinces), et on s'alla coucher.
Les jours suivants se passèrent aussi agréablement, ce fut une plaisanterie perpétuelle sur notre petit mariage; monsieur et madame Gaillot retournèrent à Bourges, et en parlèrent à tout le monde, et lorsque madame de la Grise me vint voir:
--Comment, mon beau monsieur, me dit-elle en riant, vous épousez ma fille sans me le dire.
--Au moins, lui dis-je, madame, ç'a été en bonne compagnie et en présence de mon curé.
--Madame, me dit-elle, ma maison est prête, me voulez-vous faire le plaisir de la venir voir? Il est jeudi, ce sera dimanche que je donnerai à souper à monsieur l'intendant.
Je l'assurai que je serois chez elle le lendemain à trois heures après midi; je n'y manquai pas, mais je ne ramenai point mademoiselle de la Grise; je dis à sa mère qu'elle avoit la migraine, que je l'avois fait coucher, et que dimanche nous irions dîner avec elle.
--Nous aurons, lui dis-je, assez de temps pour nous habiller, l'intendant ne viendra chez vous qu'à huit heures du soir.
Je trouvai la maison fort bien disposée, une grande salle pour les valets, la chambre de madame de la Grise pour le bal (on en avoit ôté le lit), son cabinet qui étoit assez grand pour une retraite qui soulageroit beaucoup la salle de bal, et sa chambre à coucher pour nous habiller.
J'approuvai tout, et m'en retournai à Crespon; j'y trouvai ma petite femme qui fut aussi aise que moi.
Nous avions encore trois jours à être ensemble, et ils furent bien employés, monsieur le curé nous tint compagnie les soirs; le chevalier d'Hanecourt n'y vint point, il étoit malade ou faisoit semblant de l'être; il étoit un peu jaloux.
Le dimanche, après avoir entendu la grand'messe, je montai dans mon carrosse avec mademoiselle de la Grise et Bouju. Nous portâmes tout ce qu'il falloit pour nous parer. Nos cheveux étoient frisés de la veille et sous des papillottes.
Nous fîmes un dîner fort léger, tant nous avions envie de nous ajuster. Je voulus absolument que Bouju coiffât mademoiselle de la Grise la première, elle devoit être la reine du bal.
Quand elle fut tout à fait habillée et coiffée, je lui ôtai les boucles d'oreilles de rubis que je lui avois données, et lui mis mes beaux pendants d'oreilles de diamants; la mère se récria qu'elle ne le souffriroit point, mais je lui dis si fortement qu'elle me désobligeroit, qu'enfin elle y consentit. Je lui mis aussi dans les cheveux mes poinçons de diamants. J'étois ravie de la voir si belle, et je la baisois de temps en temps pour ma peine.
--Et vous, madame, dit mademoiselle de la Grise, vous n'aurez plus rien. Il est vrai que vous êtes belle, vous n'avez pas besoin d'être ajustée.
Je mis aussi à ma petite femme douze ou quinze mouches; on n'en sauroit trop mettre, pourvu qu'elles soient petites.
Pour moi, j'avois une fort belle robe, bien coiffée, un collier de perles, des pendants d'oreilles de rubis; ils étoient faux, mais on les croyoit fins: le moyen de croire que madame la comtesse qui avoit tant de belles pierreries, en voulût porter des fausses?
Il y avoit douze dames priées au souper, et chacune devoit avoir un cavalier pour la mener à la première courante.
A sept heures, tout étoit arrivé. Monsieur l'intendant ne vint qu'à huit; on se tint jusques au souper dans le cabinet, et suivant que nous l'avions projeté, nous récitâmes deux scènes de _Cinna_; la petite fille les dit à merveille, et l'on convint que j'étois une bonne maîtresse, mais aussi étoit-elle une bonne écolière.
On avoit mis deux tables dans la salle de bal, de douze couverts chacune, servies toutes deux également; les dames s'étoient partagées. Le souper fut fort bon.
A dix heures et demie, la compagnie repassa dans le cabinet, et l'on rangea la salle de bal, on alluma les bougies, et le bal commença à onze heures, la courante d'abord, et puis les petites danses.
On vint dire à minuit à madame de la Grise qu'il y avoit en bas des masques qui demandoient à entrer; on en fut ravi. Il en parut deux bandes fort propres, on les fit danser aussitôt, mais il y eut un masque qui se distingua extrêmement: il avoit un habit magnifique et dansoit parfaitement bien, personne ne le reconnoissoit. Je dansai souvent avec lui, je mourois d'envie de le connoître; il ne voulut point ôter son masque. Je le menai dans le cabinet et je le pressai tant quand nous fûmes seuls, qu'il me fit voir le visage du chevalier d'Hanecourt.
J'avoue que cette galanterie me toucha, et je le priai de ne se point démasquer, puisqu'il n'étoit venu au bal que pour moi; on ne l'eût jamais deviné. Il avoit mis à son habit une année de son revenu. Il sortit sans qu'on s'en aperçût, et retourna chez lui.
Nous dansâmes jusqu'à quatre heures, et madame de la Grise ne voulut jamais souffrir que je m'en allasse à cette heure-là; elle avoit fait mettre des draps blancs au lit de sa petite chambre, et j'y couchai. Elle voulut absolument coucher avec sa fille dans le lit de sa femme de chambre.
Je retournai le lendemain à Crespon, et soupai avec monsieur le curé et le chevalier d'Hanecourt. Je traitai celui-ci mieux qu'à l'ordinaire et lui fis assez d'amitiés; cela lui donna la hardiesse de s'ouvrir à monsieur le curé sur le dessein qu'il avoit de m'offrir ses services. Il me voyoit une jeune veuve assez bien faite et fort riche, il eût bien voulu m'épouser.
Monsieur le curé qui étoit son ami, m'en fit la proposition, mais de fort loin, et je la rejetai d'encore plus loin.
--Monsieur, lui dis-je, je suis heureuse et maîtresse de mes actions, je ne veux point me rendre esclave; j'avoue que le chevalier est fort aimable, je chercherai quelque occasion de lui faire plaisir, mais je ne l'épouserai point.
Après cela, je lui dis que j'étois fâchée que le chevalier eût fait faire un si bel habit pour l'amour de moi, et je lui donnai une bourse où il y avoit cent louis d'or, en le priant de la mettre sur la table du chevalier sans qu'il s'en aperçût, que s'il m'en parloit, je nierois toujours la chose. Le curé loua ma générosité, et me dit que je ne pouvois jamais mieux l'employer.
Il n'y avoit plus que trois semaines de carnaval, lorsqu'il arriva à Bourges une troupe de comédiens; j'en fus bientôt avertie par madame la lieutenante générale qui me pria à souper après la comédie; je n'y manquai pas, et eus assez de plaisir.
Le sieur du Rosan qui faisoit le rôle d'amoureux, jouoit comme Floridor, et il y avoit une petite fille de quinze ou seize ans, qui ne faisoit que les suivantes et que je démêlai comme une très bonne comédienne. Tout le reste des acteurs et des actrices étoit au-dessous du médiocre.
Dans les villes de province, on joue la comédie tous les jours. C'étoit une affaire de retourner tous les soirs à Crespon; madame de la Grise me proposa de passer le carnaval chez elle.
--Madame, me dit-elle, vous ne m'incommoderez point du tout, je couche toujours dans ma petite chambre. Je vous donnerai la grande, et une garde-robe pour vos femmes.
--Mais, répliquai-je, où couchera mademoiselle de la Grise?
--Belle demande, dit-elle en riant, avec son mari.
--J'accepte, répartis-je aussi en riant.
Cependant, tout le carnaval je m'acquittai de mon devoir sans que la petite fille se doutât de rien; elle étoit dans l'innocence, mais ce n'étoit plus le temps de la petite Montfleury.
J'allai chez moi le lendemain, et donnai ordre qu'on m'apportât tous les jours à Bourges des chapons gras qu'on élevoit dans ma basse-cour, des légumes du potager, et des fruits d'hiver, dont j'avois une bonne provision; cela ne laissoit pas de faire plaisir à la cuisine de madame de la Grise.
Nous allions tous les jours à la comédie; au bout de deux ou trois jours, j'envoyai quérir du Rosan, et lui dis que la petite comédienne étoit capable de jouer les grands rôles.
--Il est vrai, madame, me dit-il, mais nos premières comédiennes n'y consentiront jamais, si vous ne vous servez de votre autorité.
J'en parlai à monsieur l'intendant qui les en pria fort honnêtement, et le jour suivant, mademoiselle Roselie (c'étoit son nom) fit le rôle de Chimène dans _le Cid_; elle s'en acquitta fort bien.
La petite fille me plaisoit, elle étoit fort jolie, j'étois née pour aimer des comédiennes. Je la fis venir chez moi, et lui donnai des avis.
--Ma belle, lui dis-je, il y a des endroits où il faut prononcer les vers fort vite, et d'autres fort doucement; il faut changer de ton, tantôt haut et tantôt bas; vous bien mettre dans la tête que vous êtes Chimène, ne point regarder les spectateurs, pleurer quand il le faut, ou du moins en faire semblant.
Je pratiquai devant elle les leçons que je lui donnois, elle connut bientôt que j'étois maîtresse passée. Dès le lendemain, je reconnus à sa manière de jouer que j'y avois mis la main, sa tante et tous les comédiens me remercièrent.
--C'est un trésor, leur dis-je, que vous aviez chez vous sans le connoître, et ce sera peut-être la meilleure comédienne de son siècle.
Les applaudissements du public les assuroient de la même chose, et leurs parts qui augmentoient tous les jours les persuadoient encore mieux. La petite fille étoit ravie de se voir princesse, et fêtée de tout le monde.
L'archevêque de Bourges arriva dans ce temps-là; il étoit de la maison de***, bon homme, nullement magicien, réglé dans sa conduite, mais il aimoit tous les plaisirs innocents. Mme la lieutenante générale me mena chez lui; il me reçut à merveille, et me parla de ma maison dont on lui avoit fait une peinture un peu flattée. Il me promit de la venir voir, et je le priai de me faire cet honneur-là.
Le dimanche gras, j'allai à Crespon préparer tout pour le recevoir; mes appartements étoient assez bien meublés, mais je fis dresser un théâtre en forme, dans une chambre où il devoit y avoir plus de cent bougies allumées; je voulois donner la comédie au bon évêque sans qu'il en sût rien; je fis avertir secrètement les comédiens.